Part 19
--N'est-ce pas que c'est joli? fit Mme Chambannes qui, contre l'appui du balcon, touchait de son coude dodu le coude de M. Raindal.
--Fort beau! déclara le maître.
Et il murmura, en tournant le regard vers Zozé:
--Je suis bien heureux, ma chère amie, bien content d'être près de vous!
Elle remercia, de profil, par un sourire candide. A la pleine lumière, la clarté de son teint s'avivait. On y discernait les subtiles nuances finement superposées en un mélange diaphane. Le jour pénétrait la batiste de sa blouse, et un reflet rose-pâle haletait sous l'étoffe. M. Raindal, par devers lui, détailla tous ces charmes. Insensiblement, sans le savoir, il appuyait son coude à celui de la jeune femme. Il s'apprêtait même à saisir la main de sa petite élève--opération toujours périlleuse qu'il ne risquait jamais que par un élan d'audace,--mais, d'un coup, la porte s'ouvrit.
La tante Panhias entrait, escortée par un domestique qui portait sur l'épaule la malle de M. Raindal.
Dès lors, jusqu'au lendemain, le maître et Zozé ne furent plus seuls. La malle déballée, les visites se succédèrent: Mme Herschstein, Mme Silberschmidt avec une de ses cousines de Breslau, et, à cinq heures, l'abbé Touronde.
On se réunit alors, à l'abri d'une sorte de clairière ombreuse, encerclée de tilleuls et de basse futaie,--qui s'ouvrait dans le parc, un peu après l'entrée, sur le flanc de l'allée principale. Au centre de ce vide circulaire, le champignon d'une table en pierre était fiché dans le sol.
On y déposa du thé, des gâteaux et des fruits glacés au champagne, que Zozé puisait à l'aide d'une petite louche dorée.
Les dames s'étaient assises sur de confortables sièges en jonc, qui avaient toutefois le défaut de crier au poids des personnes trop lourdes. M. Raindal adopta de préférence un rocking-chair solide, dont le balancement l'amusait.
La causerie se poursuivit à travers des sujets faciles jusqu'au retour de l'oncle Panhias, qui rentra de Paris sur le coup de six heures et demie. Au moment de partir, l'abbé Touronde avait obtenu du maître qu'il viendrait, dans la semaine, visiter son orphelinat.
Le dîner fini, M. Raindal demanda la permission de se retirer. Il se disait fatigué par cette journée d'installation. Mme Chambannes l'encouragea à s'aller reposer.
Avant de se coucher pourtant, il inspecta sa chambre. Tout y était aménagé avec un raffinement parfait d'élégance campagnarde: les meubles en frêne à poignées de cuivre, les cretonnes anglaises du baldaquin et des rideaux, voire les simples cristaux de la toilette et les sachets de lavande disséminés dans les tiroirs ou sur les planches de l'armoire à glace.
Les draps du lit fleuraient l'iris, un iris plus grossier, mais au relent plus sain que celui dont se servait personnellement Zozé. M. Raindal huma avec persistance cette senteur insolite où baignait son corps; puis il souffla d'un trait sa bougie.
Il allait s'endormir. Un bruit de pas, au-dessous, lui fit, dans le noir, distendre les paupières. Qui était-ce? Sa petite élève, sa chère amie? Quel flatteur et rare agrément de dormir sous le même toit qu'elle!... A différentes reprises, le maître se retourna dans son lit. Tumultueuses et indécises, mille images lui montraient Zozé. Il soupirait, s'impatientait contre cette captivante insomnie. Le grand air, probablement, la surexcitation du grand air! A la fin il s'y résigna. Étendu sur le dos, il contemplait sans résister le défilé de ses songeries fiévreuses. Elles s'accentuaient plus qu'il n'aurait fallu, lorsque par bonheur le sommeil les balaya toutes.
* * * * *
Le matin, vers dix heures, Mme Chambannes proposa au maître une promenade en tonneau.
Ils partirent avec Anselme, le cocher, qui se tenait raide et respectueux, malgré les cahots, dans l'angle de la charrette, près de l'étui à parapluies.
La matinée était limpide et fraîche, de cette fraîcheur d'août, tiède encore entre les ardeurs de la veille et celles de la journée, mais d'été quand même, rassurée, et sans rien de frileux qui annonce le froid.
Zozé conduisait, les mains hautes, les regards à l'aise et pivotant au gré de la causerie, tandis que le poney trottait de toutes ses forces, en secouant la croupe.
Vingt minutes plus tard, on eut atteint la montée sous bois qui précède la minuscule forêt de Verneuil. Le poney se mit d'instinct au pas. De grosses mouches jaillissaient en essaim sous ses fers. D'autres se collèrent goulûment à son encolure ou à ses flancs rebondis.
La futaie se diversifiait des plus harmonieuses couleurs. Clairsemée en certains endroits, elle semblait toute blanche par les rangées des minces bouleaux argentés. Plus loin, elle offrait des espaces entièrement roses que la bruyère sauvage avait envahis. La masse sombre des pins, qui dominait partout, se clarifiait aussi de jeunes pousses vert tendre; et leurs fines aiguilles, apportées par le vent, séchaient éparses dans la poussière.
Au retour, on fit halte dans la route qui traverse le bois. Le maître et Mme Chambannes s'assirent sur le talus où Anselme avait étendu une couverture. Après quoi, Zozé tira son porte-cigarettes, en s'excusant. A la campagne, n'est-ce pas? la correction peut se relâcher. Et puis, dans un petit bois où on ne rencontre personne!...
Elle n'achevait pas cette phrase, que deux jeunes cyclistes apparurent. Ils pédalaient sans hâte, côte à côte. M. Raindal, aussitôt, se rappela avec humeur l'intolérant oncle Cyprien.
Les deux jeunes gens se désignaient Zozé d'un clin d'œil goguenard.
--Gentille! proféra distinctement le premier.
Cette remarque familière acheva d'agacer M. Raindal.
--Quel goujat! déclara-t-il, quand les bicyclistes furent passés.
--Pourquoi? riposta Zozé en projetant une bouffée... Il ne faut pas se formaliser pour si peu, à la campagne!...
Ces trois mots lui constituaient, aux Frettes, une devise favorite, une permanente justification de toutes les fantaisies qu'inventait sa tristesse ou son désœuvrement.
Elle s'en autorisa, le lendemain, pour se priver, durant la promenade, des services d'Anselme, dont la présence évidemment paralysait M. Raindal.
--Très bonne idée! approuva le maître dès qu'ils furent en route... D'ailleurs il ne servait à rien, ce garçon!...
Et il s'empara de la main de sa petite élève, si brusquement, si violemment, que Notpou--c'était le nom, quasi égyptien, donné par Mme Chambannes au poney--exécuta sous le heurt du mors un écart presque épouvanté.
--Tenez-vous donc tranquille, cher maître! gronda Zozé qui ramenait la bête dans l'allure... Vous effrayez Notpou... Vous allez nous faire verser!...
--Il y avait si longtemps! bredouilla M. Raindal.
Elle esquissait un sourire d'indulgence. Le maître, soudain enhardi, interrogea de la voix distraite qu'il employait à ces questions:
--Et ces messieurs de Meuze?... Vous avez de leurs nouvelles?...
Mme Chambannes répliqua, avec un effort pour contenir le sang qu'elle sentait fuser vers ses joues:
--Aucune!... Je crois qu'ils sont à Deauville jusqu'à la fin du mois, comme je vous l'ai dit l'autre semaine... Ils devaient y arriver la veille de mon départ...
M. Raindal, les mains pendantes au bout des bras, la fixait d'un studieux regard:
--Alors ils ne viendront pas ici?...
--Pas que je sache, pendant le mois d'août, repartit Zozé qui avait à demi maîtrisé sa rougeur... Et après, ce sera la chasse... Ainsi, vous voyez!...
--Parfaitement! murmura le maître, tandis qu'au dedans de lui-même il interpellait avec rage Thérèse.
Ah! qu'il l'eût souhaitée là, pour un instant seulement, à portée d'entendre! Voilà comme on accuse et comme on calomnie, sans preuves, sur des impressions jalouses et incertaines! «Une dame qui a publiquement un amant!» se redisait M. Raindal. Publiquement! Un amant! Où cela?... A Deauville peut-être! (Car peu à peu le maître avait circonscrit ses soupçons, rassemblé toute leur vigilance sur la tête de Gérald, l'unique jeune homme, au demeurant, que vît fréquemment Mme Chambannes.) Oui, à Deauville, à cinquante lieues des Frettes, délaissant ses amours durant un mois et plus! Un bel amant, en vérité!... Quelle misère et quelle injustice! Il eut un ricanement de mépris.
--Vous riez, cher maître? interrogeait Mme Chambannes.
Pour toute réponse d'abord, il prit doucement la main droite de Zozé qui, au-dessous de la main conductrice, retenait l'extrémité des rênes, et, l'élevant jusqu'à ses lèvres:
--Je ris, dit-il entre deux baisers, je ris de la méchanceté, ou plus exactement, de la sottise humaine!
* * * * *
Bientôt le programme des journées se régularisa. Lorsque la chaleur n'y faisait pas obstacle, le matin était réservé aux promenades en tonneau.
On fuyait les parages mondains qui, au delà de Poissy, avoisinent Saint-Germain. On s'acheminait plutôt, selon le cours de la Seine, vers Pontoise, ou même vers Mantes: régions accidentées, montueuses et souvent grandioses dont, comme Mme Chambannes, le maître s'était épris.
Le vent y roule ses amples ondes à travers plateaux et collines, avec des saveurs fortes qu'on croirait issues de la mer. Parfois, au sommet d'un chemin encaissé qui monte sous l'ombrage, une perspective inattendue étale des espaces énormes, des forêts, des routes entre-croisées, la largeur du fleuve, un gros bourg, des bœufs dans une prairie, des vignes sur un coteau, tout l'imprévu complexe des campagnes provinciales, loin de Paris, loin de la banlieue...
Le maître et Mme Chambannes partaient donc vers neuf heures et ne rentraient que pour déjeuner. D'autres jours, afin de parer aux médisances, ils emmenaient l'abbé Touronde.
M. Raindal et l'abbé occupaient une banquette. Zozé, sur l'autre, conduisait.
Un jeudi qu'ils avaient, tous trois, poussé jusqu'à Mantes où le maître désirait acheter une paire de souliers jaunes, leur entrée fit sensation. L'étrangeté de la voiture, la grâce mutine de Mme Chambannes, les cheveux blancs de M. Raindal et la soutane de l'abbé s'étaient accumulés pour frapper les curieux. Devant la porte du bottier, des gamins avaient entouré le tonneau. Les boutiquiers du voisinage étaient sortis sur le pas de leur magasin et échangeaient des plaisanteries. L'ensemble de ces émotions populaires fut résumé en un court filet anonyme du _Petit Impartial de Seine-et-Oise_. Nul nom n'y était imprimé. Mais on ne pouvait se méprendre au sens de l'allusion, au titre de l'article: _Suzanne_, ni à l'âpreté déployée par le rédacteur contre «certains ecclésiastiques amis des orphelins», dont la masse, à ne s'y point tromper, pâtissait pour l'abbé Touronde.
A la suite de cette mésaventure, Mme Chambannes évita désormais les villes.
Du reste, les promenades lui étaient moins un plaisir qu'un passe-temps entre l'heure de lire les lettres de Gérald--quand il en arrivait--et l'heure de lui écrire.
Chaque jour, après déjeuner, elle s'enfermait chez elle pour lui tracer de longues pages astucieusement rédigées de manière à stimuler son inerte tendresse et sa jalousie somnolente. Pendant ce laps, M. Raindal, remonté censément au travail, faisait la sieste à l'étage supérieur ou, par imitation, écrivait quelques mots aux siens. Et c'eût été une piquante comparaison que celle de leurs deux lettres: Zozé se noircissant à dessein, multipliant les détails équivoques, les récits d'épisodes où sa coquetterie s'ébattait parmi les admirations, les hommages masculins, les regards fervents de M. Raindal, de l'abbé, d'un passant, de tous les hommes,--et le maître, au contraire, épuisant les exemples à la blanchir des suspicions, à prouver sa candeur enfantine, sa vertu, son indubitable pureté.
On ne se retrouvait que vers quatre heures; et, selon la température, on demeurait dans le jardin, ou l'on rendait visite aux gens du voisinage: à l'abbé Touronde dont M. Raindal inspecta par deux fois les petits orphelins, aux Herschstein, aux Silberschmidt.
Nulle part le maître ne s'ennuyait, sauf les cas où pour une course jusqu'au village, des ordres à donner, une toilette à changer, Zozé le laissait seul avec la tante Panhias. Il n'avait d'autre consolation que de parler de sa petite élève. Il confiait à Mme Panhias ses remarques sur l'humeur variable de Zozé. Certains matins, elle paraissait en proie au spleen, sans qu'aucun motif saisissable justifiât ces accès de tristesse. A quoi donc les attribuer? Mme Panhias, qui avait, en secret, noté la concordance de ces crises avec le retard des lettres timbrées de Deauville, répondait évasivement:
--C'est sa _natourre_ comme cela! Que voulez-vous?...
--Je ne dis pas! approuvait M. Raindal... En effet!... Nature rêveuse!... Nature essentiellement mélancolique!...
Et il se promettait de ne rien négliger pour distraire sa petite élève.
Une après-midi même, par crainte de la contrarier, il consentit à jouer avec elle au tennis. Zozé défendait un camp, M. Raindal et la tante Panhias coalisés, l'autre camp. Plus par essoufflement que par respect de sa dignité, le maître, au bout de quelques minutes, renonça à ce jeu. Il n'y avait que médiocrement réussi. Zozé, dans un esprit d'abnégation, ne renouvela pas la tentative.
Elle aussi se targuait de sollicitude. Elle plaignait le pauvre M. Raindal pour les tracas de famille dont il avait avoué quelques traits significatifs. Et quand le maître, en sa présence, ouvrait une lettre provenant de Langrune, elle ne manquait pas de s'informer si ces dames étaient moins méchantes.
--Peuh!... La glace... toujours la glace!... Des questions sur ma santé... des nouvelles de la leur... des compliments pour vous... des baisers... Dix lignes à peine!... Lisez plutôt!...
Elle parcourait la feuille et se remémorant les lettres de Gérald--des lettres dont le laconisme n'excédait guère celui du billet qu'elle lisait:
--Oui, cher maître! soupirait-elle... Comme vous disiez, l'humanité est joliment bête!...
Ces jours-là, par pitié pour ces douleurs pareilles aux siennes, elle opposait moins de rigueur aux baisers furtifs dont M. Raindal poursuivait, en toute occasion, ses mains nues ou gantées. Elle s'ingéniait à commander des plats succulents qu'elle savait devoir lui plaire. Puis, le dîner fini, dans le salon, s'il ne s'endormait pas, elle lui faisait la lecture--le journal, un ouvrage d'histoire--timidement, de son mieux, avec des intonations inexactes, des erreurs de petite fille, qui attendrissaient le maître au plus haut point. Ou, comble de délices, elle acceptait son bras pour un tour au jardin, le long de la pelouse, devant la terrasse du perron. Quand des nuages chargeaient le ciel, au couvert de l'obscurité, M. Raindal, bravement, baisait la main de la jeune femme qui le repoussait en chuchotant. Une fois, il faillit hasarder un baiser plus proche, dans la nuque, profitant du corsage à demi décolleté que portait le soir Mme Chambannes. Mais au moment d'exécuter, une telle frayeur l'empoigna, qu'il s'arrêta du coup sur place.
--Vous êtes souffrant, cher maître? interrogea Zozé.
--Non! fit-il se remettant en route... J'écoutais le vent dans le feuillage!...
Quand il remontait vers sa chambre, après ces nocturnes équipées, il avait peine à se mettre au lit. Les réflexions sourdaient en lui par bouillonnantes cascades. Il comptait le nombre des baisers tolérés par Mme Chambannes depuis le matin: un dans le bois de Verneuil, un autre dans le parc avant le déjeuner, un autre l'après-midi, dans la chambre de Zozé où il s'était rendu sous prétexte de réclamer un livre, un cinquième, un sixième, ce soir, au-dessous de la terrasse... Additions enfantines et non sans vanité,--il en convenait modestement!
Mais que pèsent les considérations métaphysiques auprès de l'écrasante réalité de nos joies? A celle-ci il n'est de mesure que les variations de notre sentiment. S'il s'exalte, ne dédaignons point ses enthousiasmes; s'il s'abaisse et fléchit, quelle philosophie le relèvera?... Ainsi méditait M. Raindal, avec un mépris graduel pour les plaisirs spéculatifs.
Souvent il atteignait à l'extrême franchise, à ces examens solennels où l'âme parle à l'esprit, comme l'épouse fidèle à l'époux. Eh bien! oui, là, sous les yeux clairs de sa conscience, M. Raindal ne le niait pas. Il était un peu amoureux de sa gentille petite élève. Il éprouvait à son approche des rougeurs, des émois, des sursauts intérieurs qui, de l'aveu général, sont l'indice de l'inclination. Amour certes inoffensif, flamme qui n'ardait pas, rayons ultimes du cœur! Quel danger courait-il à se réjouir de ces lueurs crépusculaires que la Vie, par un dernier bienfait, rallume quelquefois sur la route de la tombe? Quelle faute commettait-il en puisant dans ces illicites baisers une fougue de jeunesse renaissante, un démenti continuel au déclin fatal des années?
Ces pensées graves l'attristaient. Il déplorait d'être si vieux, de n'avoir pas connu plus tôt sa chère amie Mme Chambannes. Puis, sans mentionner le départ prochain qui le séparerait de la jeune femme, combien d'heures auprès d'elle lui ménageait encore la Destinée?... Et sous une poussée d'amertume, il s'attablait pour écrire à Thérèse, faire l'essai de nouveaux projets. Août allait finir, et, de certains propos échappés à Mme Chambannes, M. Raindal n'était pas éloigné de conclure qu'une prolongation de séjour charmerait la châtelaine. Dans maintes causeries elle semblait avoir indiqué que la venue de ces dames en septembre ne serait pas pour lui déplaire. Qu'en disaient-elles, ces dames? Le cas échéant, voudraient-elles rejoindre le maître au lieu de rentrer à Paris, par ces «grosses chaleurs» qui menaçaient de persister? M. Raindal ne prétendait pas les contraindre. Pourtant, à son avis, la bouderie durait trop; et il ne lui paraissait guère séant de rebuter une seconde fois des avances tellement cordiales...
Il se couchait ragaillardi par cette espérance qu'on a, d'avoir exprimé ses espoirs. Et le lendemain, à la vue de Zozé, toute souriante et fraîche dans un peignoir léger, comme une nymphe matinale, les dernières vapeurs de sa mélancolie fuyaient.
--Où allez-vous donc, cher maître? lui criait-elle allègrement du haut de sa fenêtre.
Il relevait la tête, et, lançant à Mme Chambannes un camarade bonjour de la main:
--Je vais à l'écurie donner du sucre à Notpou... Et après, je vais à la poste jeter une lettre pour ces dames!...
--Dépêchez-vous, cher maître!... Dans une demi-heure, je suis prête!...
Il se retournait tous les cinq pas, en plaçant la main contre ses yeux. Elle souriait toujours, accoudée au balcon. Les larges manches de son peignoir avaient glissé. Et son bras replié sur la balustrade dressait une solide massue de chair blanche.
«Pourvu que ces dames veuillent!» songeait M. Raindal en s'acheminant vers l'écurie.
Un matin qu'il revenait de porter à la poste la quatrième lettre depuis le début de la semaine,--trois étaient demeurées sans réponse,--il rattrapa, en route, le facteur cantonal qui desservait le château.
--Une lettre pour vous, monsieur! fit l'homme en saluant.
Le maître ralentit l'allure. C'était une lettre de Langrune. Ces dames reconnaissaient la justesse des remarques concernant les grosses chaleurs. En conséquence, elles retarderaient leur départ et ne se réinstalleraient à Paris que vers le 15 septembre. Des Frettes, de Mme Chambannes, pas un mot.
--Les sottes! murmurait le maître avec contrariété.
Mais son contentement fut plus fort. Au fait, il acquérait la prolongation désirée, le droit de rester aux Frettes. Qui sait même si en venant, ces dames ne l'eussent pas incommodé d'une humiliante surveillance! Et quant à leurs froideurs, quant à leur sourde inimitié, on aviserait au retour, on les materait coûte que coûte.
Il marchait si vite qu'il croisa le facteur à la porte du château.
Au milieu de la terrasse à balustrade de pierre, qui longeait le pourtour de la maison, Zozé rêvait assise dans un fauteuil de paille. Devant elle, sur une petite table, près d'un plateau à thé, gisaient des lettres dépliées.
--Y a-t-il du neuf, cher maître? questionna-t-elle.. Le facteur m'a dit qu'il vous avait remis une lettre... Est-ce que c'est de ces dames?...
M. Raindal balbutia des explications confuses.
--Alors, quand partez-vous? fit Zozé avec calme.
Il la contemplait d'un air un peu déçu.
--Eh! je ne pars pas, mon amie... Puisque vous le voulez bien, j'aurai le bonheur de ne pas partir!...
Il avait décoché--à droite, à gauche--deux regards circonspects, et il saisit la main de Zozé en inclinant le buste.
--Maintenant, moi aussi, j'ai de grandes nouvelles! déclara la jeune femme qui réprimait un geste d'énervement tandis que M. Raindal achevait son lourd baiser... D'abord, j'ai reçu un télégramme de Georges. Il revient le 1er septembre, lundi, dans trois jours...
--Ah! fit M. Raindal machinalement... Tant mieux!... Il va bien?...
--Très bien!... Vous lirez sa dépêche... Et ensuite...
--Ensuite? redit le maître avec une oppression d'anxiété.
--Ensuite, j'ai reçu une lettre de ces messieurs de Meuze m'annonçant qu'ils viennent passer une huitaine aux Frettes.
M. Raindal, dont la bouche se tordait, tenta une objection suprême:
--Cependant vous m'aviez assuré...
--Oui, qu'ils devaient faire l'ouverture... Ils la font en Poitou, où elle n'a lieu que le 12...
--C'est différent! murmura le maître d'un ton vaincu... Ils arrivent quand, ces messieurs?
--Lundi également...
Le maître respira et, d'un accent plus ferme:
--Le même jour que votre mari?
--Oui! fit Zozé qui l'observait du coin de la paupière... C'est-à-dire que Georges débarque à Paris vers neuf heures... L'oncle Panhias va le chercher à la gare du Nord et il ne pourra pas être ici avant onze heures... Ces messieurs de Meuze, eux, y seront dans l'après-midi... Georges les suivra de quelques heures, en somme!
--C'est ça, de quelques heures! répétait au hasard M. Raindal.
Il appuya la main à son front, se plaignant d'une subite migraine. Le soleil, sans doute, ou sa hâte à rentrer!
--Si vous permettez, je ne sortirai pas ce matin, dit-il... Je préfère me reposer...
Mme Chambannes, en souriant, le regardait s'en aller. Puis une chute de maussaderie lui abaissa les lèvres. Au fond, il n'y avait pas de quoi rire! Tout s'arrangeait très mal. Le maître prenant au sérieux de banales phrases de politesse, ou des regrets formulés dans un moment de colère contre Gérald; le père Raindal collant au Frettes pour quinze jours! Là-dessus Georges qui tombait de Bosnie! Le marquis et son fils arrivant en même temps, comme convenu! Pas d'espoir que Raldo consentit à hâter leur retour! A peine une soirée pour se revoir, se retrouver! Et cela, devant le père Raindal qui faisait déjà la tête, et les aurait sous l'œil! Que de malchances, de complications, de difficultés!...
Mme Chambannes, pendant les trois jours qui suivirent, s'excusa de son humeur morose. Elle se sentait souffrante, elle avait mal aux nerfs.
M. Raindal affecta la pitié, le bon vouloir. A peine essayait-il un baiser ou deux, par contenance. Mais lui non plus n'était pas gai. L'oncle Panhias, courtoisement, lui en adressa le reproche. Le maître feignit de s'étonner. Non, franchement, il n'avait nulle raison d'être triste; et pour prouver son insouciance, il ricanait en se tapant la poitrine:
--Ha! ha! Moi pas gai! Ha! ha! Et pourquoi ne serais-je pas gai? Ha!...
L'image de Gérald retraversait, plus vivace, son esprit: le petit rire du maître s'arrêta net, comme brisé en deux par un choc.
XVII
Le lundi soir, après dîner, on passa au salon pour prendre le café.
Zozé inaugurait une robe en mousseline bleu de lin, dont le corsage échancré laissait à nu son cou cerclé d'un double rang de perles. Le marquis était en habit et cravate blanche, Gérald en smoking avec une rose jaune à la boutonnière. Et il émanait d'eux comme un reflet de fête.