Part 18
Toutefois, sous cet aspect affairé, il calculait de plein sang-froid. Bien que ses pertes fussent minimes, elles avaient, la semaine d'avant, contrebalancé la somme des bénéfices. Le bilan des derniers huit jours se soldait sans profit, sorte d'échec pour un spéculateur accoutumé, comme lui, au gain. De plus, d'autres valeurs minières avaient subi de violentes fluctuations. Le marché présentait des signes, sinon d'alarme, du moins de prudence. Les affaires se ralentissaient et la baisse avait frappé beaucoup de titres jusqu'ici en hausse quotidienne. Ces considérations laissaient l'oncle Cyprien pensif. Etait-ce bien le moment de prendre parti contre son frère, de pousser ouvertement à une rupture avec les Chambannes? Ne risquait-il pas de s'aliéner, par cette attitude décidée, les puissantes sympathies du camp adverse,--à savoir des Chambannes et de la bande adjacente, des Pums, des Meuze, des Talloire, c'est-à-dire de tous ses amis de Bourse et de tous ses conseillers? La question méritait qu'on n'y répondît pas à la légère.
--Et c'est alors, conclut Thérèse, que l'idée m'est venue d'avoir recours à ton aide... Il n'y a que toi qui puisses nous sauver, qui possèdes sur papa une autorité suffisante pour le tirer de la voie dangereuse où il s'enfonce plus chaque jour...
--Fâcheux! Très fâcheux! réitérait M. Raindal cadet.
Un silence passa. L'oncle Cyprien s'appliquait à égoutter le pétrole de sa burette dans un trou de graissage.
--Mais enfin, mon oncle! reprit Thérèse que cette réserve déconcertait... Tu ne dis rien?... Tu es bien de notre avis, pourtant... Il faut que ce scandale cesse... il faut arracher papa à ces gens!
--Peuh! mon neveu! fit l'oncle Cyprien en rangeant le pliant et redressant sur ses roues le tricycle... Peuh! Tu me demandes mon avis, n'est-ce pas, mon avis sincère, mon avis amical?... Je te l'exprimerai brutalement... M'est avis, à moi, que cette histoire est rudement délicate... Pardi, la conduite de ton père me paraît fâcheuse, déplorable même, et je donnerais je ne sais quoi pour l'en faire changer... Mais entre cela et aller dire à un homme de cet âge, à un homme de l'importance de ton père: «Mon petit, je te défends de retourner chez madame Une Telle... Et désormais tu n'iras plus...», entre cela et ceci il y a une différence!...
--Ainsi tu refuses de le raisonner, d'avoir avec lui un entretien sérieux?... fit Mlle Raindal qui repoussait sa chaise.
--Je ne refuse pas! rectifia l'ex-employé... Je t'explique la difficulté, la presque impossibilité de la mission dont tu désirerais me charger... Sans compter que ton père n'est pas commode, que c'est très bien un homme à m'envoyer promener, à me déclarer que tout cela ne me regarde pas... Après quoi il ne me restera plus qu'à prendre mes cliques et mes claques et à me brouiller avec lui!
Il avait saisi son tricycle par le guidon et le manœuvrait autour de la pièce, pour en expérimenter les roulements. Puis il ajouta:
--En résumé, tu m'as bien compris?... Je ne te refuse pas... Je te soumets le problème... Estimes-tu, la main sur la conscience, que j'ai des chances de succès?... Si oui, le temps de mettre mon chapeau et je suis en route... Si non, il vaudrait mieux ne pas m'exposer, pour le plaisir, à un camouflet inutile... Réfléchis!
--C'est tout réfléchi, mon oncle! fit Thérèse en domptant un sourire dédaigneux... Je finis par penser comme toi... Il est plus convenable que tu ne paraisses pas dans cette triste affaire...
M. Raindal cadet dévisageait sa nièce d'un coup d'œil défiant.
--Ho! ho! mademoiselle, nous sommes vexée, on dirait?... Je suis encore à tes ordres... Mais, crois-moi, ne t'emballe pas... Considère la question à tête reposée... Et je te parie une discrétion contre une boîte de cigares que pas plus tard que dans deux jours, tu donneras raison à ton vieux scélérat d'oncle!...
Il l'attirait entre ses bras et la baisant au front:
--Du reste, qui nous dit que cet engouement durera?... Ton père s'est emporté, parce que vous le contrecarriez, et que les Raindal ont horreur de la contradiction... Soupes au lait!... Sitôt retirées du feu, elles tombent... Et tu viendrais ce soir m'apprendre que tout est arrangé, que ton père va avec vous à Langrune, baste! je n'en serais pas autrement étonné!...
Ils arrivaient sur le palier. Thérèse serra mollement la main de son oncle.
--Oh! cette main en coton! protesta M. Raindal cadet... Voulez-vous donner la main un peu mieux?
Thérèse lui obéit.
--Très bien! approuva-t-il... Bravo! A bientôt, mon neveu... Et sans rancune aucune, hein?...
Thérèse descendit en se retenant à la rampe. Elle éprouvait dans les jambes une faiblesse d'étourdissement. Ses idées s'emmêlaient dans une accablante impression de défaite et d'impuissance.
Sous la porte cochère, elle s'arrêta, hésitante. Elle ne cherchait même pas à définir son isolement, ni à élucider la grossière défection de l'oncle. Elle se sentait hébétée, paralysée, irrémédiablement vaincue.
Elle s'achemina à pas lents vers la rue Notre-Dame-des-Champs. Les passants la dévisageaient, surpris par sa physionomie égarée, ses yeux sans regard, son expression de douleur secrète. Chagrin d'amour?... Ces gants de fil jaunâtres, cette robe en alpaga roussi, ce chapeau de paille à prix fixe--et de plus pas bien jolie!... Non! Une gouvernante congédiée plutôt...
Sans s'inquiéter de leurs coups d'œil, sans les voir, elle longeait la façade des maisons, comme par besoin d'appui, au cas où elle pâmerait. Mais, à l'angle de la rue Vavin, une brusque image, un nom, l'immobilisèrent subitement: Bœrzell. Eh! oui, c'était la suprême ressource, le suprême protecteur contre la catastrophe prochaine, contre la ruine qui menaçait à bref délai le foyer familial!
Ses traits détendus par l'angoisse se vivifièrent d'un reflet d'espoir. Elle pressait l'allure. En cinq minutes, elle fut rue de Rennes, devant la porte de Pierre Bœrzell.
Au coup de sonnette, il vint ouvrir lui-même. Il était en bras de chemise, sans faux col à cause de la chaleur, son cou gras et blanc émergeant à l'aise hors du linge.
Il poussa un cri de stupeur en reconnaissant Thérèse, et vivement il lissait de la main sa chevelure ébouriffée:
--Vous, mademoiselle!... Ce n'est pas un malheur qui vous amène?
Thérèse eut un sourire contraint:
--Non, monsieur Bœrzell!... Un service, un conseil à vous demander...
--Vous permettez, mademoiselle?... Je passe devant...
Et, sitôt dans la pièce attenante au vestibule,--son cabinet de travail, une minuscule chambrette dont livres et brochures encombraient la table, les chaises, le divan,--il s'excusa sur la petitesse du local:
--Vous voyez!... Je suis bien à l'étroit... Et ma chambre est encore plus bourrée de livres... Il faudra que je déménage un de ces jours!
Il débarrassait en hâte le divan:
--Veuillez vous asseoir, mademoiselle... De quoi s'agit-il?
Mais en même temps il s'esquivait du côté de sa chambre. Il rentra sans tarder. Il avait endossé un veston et attaché à sa chemise un col blanc avec une cravate.
--Voilà!... Je suis tout à vous... En quoi puis-je vous servir, mademoiselle?...
Thérèse, avec mille réticences, recommença son récit. Bœrzell l'entrecoupait de hochements de tête navrés. Mais l'égoïste accueil de l'oncle Cyprien poussa au comble son indignation.
--C'est trop fort! déclarait-il... Non, c'est trop écœurant!...
--C'est cependant ainsi! riposta Thérèse... Vous saviez déjà une partie de nos anxiétés, avant la scène de ce matin. Vous savez tout maintenant!... Je suis venue chez vous comme chez un ami sûr... J'ai en votre discrétion, en votre jugement, en votre affection, une foi absolue... Répondez sans ambages... A notre place, que feriez-vous?...
Bœrzell dressa les bras dans un geste désespéré:
--Ah! mademoiselle!... Vous me direz que je choisis mal mon heure pour vous adresser des reproches... Pourtant vous conviendrez que, si vous vous aviez été moins rigoureuse, moins impitoyable, nous ne serions pas aujourd'hui dans une détresse aussi cruelle!...
--Comment cela? fit Thérèse.
--Oui, j'ai tenu ma promesse, je l'ai tenue religieusement... Jamais je ne vous ai parlé mariage... Une foule d'occasions s'en offraient... Je n'ai profité d'aucune... Je comptais sur votre bon cœur pour me délier un jour de ce serment... Plus je pénétrais dans votre intimité, plus mon espoir s'affermissait... Eh bien! je déplore ma patience, je déplore ma fidélité... Si j'y avais manqué, je présume qu'actuellement nous serions mariés... Et, une fois votre mari, je pouvais vous secourir, je pouvais m'immiscer dans vos dissensions de famille, je pouvais discuter avec M. Raindal, je pouvais le persuader, le fléchir... Tandis que maintenant, qu'est-ce que je puis? Rien, rien, moins que rien!... M. Raindal, aux premiers mots, me désignerait la porte... Ah! mademoiselle, tenez, en voilà un cas, un bien pénible cas, hélas! où ce mariage dont vous faisiez tellement fi aurait pu devenir utile!...
Il marchait à travers la pièce, se cognant à la table, aux sièges qu'il écartait ensuite de la main.
Thérèse murmura:
--Et, en dehors de ce mariage, vous n'entrevoyez pas de solution?...
--Non, mademoiselle! riposta fébrilement Bœrzell... Je ne suis ni votre parent, ni votre allié... Je n'ai aucune prise sur votre père...
Il exhala un long soupir:
--Et moi qui me jetterais au feu pour vous, moi qui vous sacrifierais tout, oui tout ce que vous réclameriez de moi, voyez un peu où j'en suis réduit!... A vous renvoyer comme une pauvresse, comme une étrangère qui implore la charité!... Il ne me reste même pas la consolation de vous donner un conseil... Votre père est le maître... Vous n'avez qu'à vous incliner, à le laisser partir seul si tel est son désir...
Thérèse, à bout de forces, s'était mise à pleurer, la tête renversée contre le dossier du divan, son mouchoir appuyé aux yeux.
--Et vous pleurez! poursuivait Bœrzell... Et je suis obligé de vous laisser pleurer... Si j'osais seulement vous approcher ou prendre votre main sans votre permission, je vous deviendrais aussitôt odieux... Un ami, oui, mais un ami qu'on tient à distance, et qu'à la moindre protestation d'amour on traiterait comme le contraire d'un galant homme!...
--Non, monsieur Bœrzell!... balbutiait Thérèse entre deux sanglots... Vous exagérez... C'est vrai, j'ai été très dure envers vous... Mais je vous aime beaucoup... beaucoup plus que jadis...
Il s'arrêta pour la contempler. Elle le fixait sympathiquement de ses yeux gris noyés de larmes. En un inconscient mouvement de tendresse elle tendit vers lui sa main. Il avait eu un naïf recul d'incrédulité; et, saisissant la main de Thérèse, sans s'agenouiller, sans nulle démonstration de prétendant exaucé:
--Quoi, mademoiselle! fit-il d'une voix grave où perçait l'intensité de son émoi... Est-ce que je me trompe?... Est-ce que je me méprends sur le sens de vos paroles?... Vous voudriez bien, vous consentiriez?...
--Je ne sais pas! soupira Mlle Raindal à la fois opprimée par le découragement et touchée par cette anxiété... Plus tard... peut-être... Je verrai...
--Oh! merci! s'écria Bœrzell en pressant ardemment la main fiévreuse de Thérèse... Merci, mademoiselle... Vous verrez, vous aussi... Vous verrez comme je m'efforcerai à vous rendre heureuse, tranquille...
Il la regardait avec bonté, de petits frissons de gratitude courant à l'angle de ses tempes. Mais, d'un coup, toute sa figure se rembrunit, et lâchant, sans rudesse, la main de la jeune fille:
--Au fait, non... Ce serait abuser de votre état, de votre désarroi... Je ne veux pas d'un consentement que je vous aurais extorqué au milieu du chagrin et des larmes... Notre mariage ne doit s'accomplir que par votre libre volonté et dans la parfaite maîtrise de vous-même... Plus tard, comme vous dites, quand vous aurez recouvré votre calme, votre clairvoyance, si vous éprouvez envers moi les mêmes sentiments, vous savez quel bonheur vous me causerez en acceptant d'être ma femme... Jusque-là je ne désire rien de vous que votre amitié... Nous ne sommes pas des héros de roman, ni des sots, ni des détraqués... Il ne faut pas que notre union se conclue par subterfuge, par surprise, par entraînement irréfléchi... Plutôt renoncer à vous toujours que vous avoir conquise par ces moyens médiocres... Et dans la suite, quoi qu'il advienne, je vous affirme que ni vous ni moi nous ne regretterons notre sagesse d'aujourd'hui, n'est-ce pas, mademoiselle?...
Il s'était planté devant Thérèse et l'interrogeait des yeux. Elle soutint longuement la ténacité de ce regard, puis, d'un accent mélancolique:
--Vous êtes la raison même! fit-elle... Vous êtes le meilleur et le plus loyal des amis... Soit!... Attendons... C'est effectivement plus digne des vieux sages que nous sommes... Cependant j'aurais aimé à vous prouver ma reconnaissance, à ne pas vous quitter, après ce que nous nous sommes dit, sans une marque d'amitié...
--Bien facile, mademoiselle! repartit posément Bœrzell.
--Quoi donc?...
--Permettez-moi, de toutes façons,--que M. Raindal vienne ou non,--de vous accompagner à Langrune. C'était pour moi une peine réelle que cette villégiature qui allait nous éloigner l'un de l'autre... Plus d'une fois, j'ai été sur le point de vous demander l'autorisation... Et j'ajournais la demande par peur de vous déplaire... A présent, je suis plus brave... Dites, me permettez-vous?
Mlle Raindal derechef lui tendait la main:
--Quelle question, monsieur Bœrzell!... Mais avec joie!...
Cette fois, il s'enhardit à un baiser de remerciement. Thérèse, par mégarde, s'était plainte d'avoir soif. Il se précipita vers sa chambre et revint portant un plateau. En un moment il eut préparé un verre d'eau sucrée où il versa quelques gouttes de rhum.
--Ménage de garçon, ménage de savant! grommelait-il par plaisanterie en tournant la cuiller... Pas d'eau de mélisse... pas de sels anglais... rien de ce qu'il faut pour recevoir les dames!...
Et, se corrigeant aussitôt:
--Chut!... Je me lance dans les allusions au mariage... Je ne me rappelais plus que mon serment recommence...
Thérèse buvait avidement, en lui souriant des paupières. Elle sursauta au timbre de la pendule, où tintaient les trois coups de trois heures.
--Et cette pauvre mère que j'oublie!... Au revoir... Merci encore. Merci de tout cœur!... A dimanche, n'est-ce pas? Peut-être y aura-t-il eu du nouveau et du bon!...
--C'est mon vœu le plus cher, mademoiselle, répliquait sceptiquement Bœrzell.
Il s'accouda à la fenêtre pour la regarder partir. D'un pas viril et balancé, elle se frayait la route à travers les passants, avec ce port de tête un peu hautain, que seuls donnent aux femmes la conscience de leur grâce ou l'orgueil de leur pensée. Et Bœrzell avait l'intuition que c'était plus qu'une jeune fille qui s'en allait là-bas: une sorte de tutrice, de mère par l'intellect,--le vrai chef de la famille Raindal.
Le tournant de la rue la dérobait à ses regards. Il referma la fenêtre. Il se sentait la poitrine gonflée par un contentement glorieux. Leur conduite à tous deux, la cordiale pureté de leur récent tête-à-tête lui paraissait le fait de personnes non vulgaires.
--Nous avons été très chic! résuma-t-il en son dialecte de vieil écolier.
Puis se rasseyant à sa table de travail, les yeux rêveurs, et comme formulant un souhait:
--Si elle voulait! murmura-t-il... Quelle société pour moi! Quelle épouse!... Car c'est un homme... un homme dans la plus noble acception du mot!...
XVI
Devant le train qui allait l'emmener aux Frettes, M. Raindal, arrivé un quart d'heure d'avance, faisait les cent pas en réfléchissant.
La plupart des compartiments restaient vides, et le quai solitaire déroulait à perte de vue, sans un facteur, sans un camion, le tapis de son asphalte grisâtre. La verrière du haut réfractait une chaleur ombreuse et lourde. C'était ce moment de quasi repos, entre le matin fini et l'après-midi commençante, où, dans les gares, sauf les machines, hommes, wagons, marchandises, tout semble sommeiller.
M. Raindal se promenait la tête basse, les mains jointes dans le dos, son grand panama blanc imperceptiblement rejeté en arrière. Il se remémorait une à une les journées précédentes, ce pénible siège de dix jours, dont il sortait enfin vainqueur, quoique confus, lassé, meurtri. Et, par instants, il soupirait.
Ah! la semaine avait été rude! Vingt repas de bouderie, de silence absolu, de regards détournés et de mines contrites! Dans l'intervalle, pas un mot, la guerre muette des résistances qui s'entrechoquent sans s'aborder, la parodie forcée de l'aise, parmi le malaise même. Puis, la veille, une heure avant le départ de ces dames pour Langrune, la dernière bataille: Thérèse et Mme Raindal abdiquant tout orgueil, venant affectueusement prier M. Raindal de les suivre, essayant de suprêmes conseils... Un peu plus, et il leur cédait. Ses refus s'atténuaient. Les liens de son serment craquaient. Un imprudent aveu de Thérèse avait changé le sort du combat.
--Eh bien! père, j'en conviens!... répondait-elle à un reproche du maître... Nous aurions pu, à la rigueur, nous montrer moins nettement hostiles envers Mme Chambannes, moins froides quand tu parlais de ses réceptions...
A cette phrase, M. Raindal s'était senti soulevé par un regain de rancune, un ressouvenir haineux de toutes les taquineries de jadis:
--Oui, tu en conviens maintenant! criait-il... Maintenant que tu me vois ancré dans ma résolution, maintenant que tu aperçois l'étendue de vos fautes... Et tu voudrais que j'y ajoute une impolitesse de plus, que je manque de parole à Mme Chambannes qui m'attend... Trop tard! vous n'aviez qu'à vous y prendre plus tôt...
Il poursuivit, en grommelant indistinctement, des récriminations vindicatives. Et d'intimes arguments le soutenaient. Supposé qu'il les écoutât, ces dames, ne serait-ce pas encore à recommencer au retour? Non, il leur fallait une petite leçon, un avertissement exemplaire!... Brigitte, qui annonçait l'omnibus de la gare, avait terminé le débat. On s'était embrassé glacialement, du bout des lèvres, avec des promesses précipitées de s'écrire chaque semaine, de se retrouver au mois de septembre. La porte avait claqué. Un roulement de roues pesantes grondait en bas dans la rue. M. Raindal était seul, sauvé, délivré de Langrune...
* * * * *
Sans cesser de marcher, le maître exhala un nouveau soupir. A présent, il ne s'illusionnait guère sur la gravité de cette séparation. Combien de ménages survivent à de pareils éclats? La malveillance d'autrui s'en mêle, exacerbe le désaccord. Les griefs s'aiguisent de loin, reviennent plus acérés; et lorsqu'on se revoit, on est presque ennemis.
Eh quoi! aurait-il dû subir la tyrannie que sa femme et sa fille tentaient de lui imposer? Aurait-il dû sacrifier une précieuse sympathie, une amitié exceptionnelle à leur envie, à leurs préjugés? Aurait-il dû aveuglément se plier à leurs ordres comme un coupable repentant, au lieu d'y opposer la fermeté de l'innocence?
--Les voyageurs pour la ligne de Mantes, Maisons-Laffitte, Poissy, Villedouillet, les Mureaux, en voiture! clamait un employé.
M. Raindal monta dans son compartiment. Un vieil homme d'équipe fermait après lui la portière. Le maître remarqua sa ressemblance avec l'oncle Cyprien.
«Encore un, grommelait-il, qui ne me molestera plus!»
Il s'était accoté dans un coin du wagon, son chapeau retiré, tout le buste prêt à la sieste. La pensée de Cyprien le retint quelques minutes éveillé. Jusqu'au dernier moment il avait redouté ses harangues, ses anathèmes et ses malédictions. Mais non. La veille du départ, à dîner, l'oncle Cyprien n'avait exprimé nulle opinion violente en apprenant de la bouche du maître, la double villégiature où se partageait la famille. A peine s'était-il permis une anodine plaisanterie:
--Alors, mes bons amis, vous bifurquez?... Bah! si c'est votre goût... Cela repose, quand on se voit l'année entière!...
Il paraissait presque gêné, ne quittait pas son assiette des yeux, et n'avait repris sa belle humeur qu'une fois sorti de table... Un drôle de corps, ce Cyprien, un cerveau bien fumeux et sur lequel toute induction était fatalement téméraire!...
Ce jugement dédaigneux contenta pleinement le maître. Il s'assoupissait peu à peu. Il ne se réveilla qu'à la station de Villedouillet.
Sur le quai, Mme Chambannes, en robe de batiste à fleurs roses et souliers de daim blanc, lui faisait signe de son ombrelle. Elle suivit le train jusqu'à l'arrêt et, postée devant le wagon, elle souriait au maître tandis qu'il descendait le raide marche-pied.
--Ainsi, ces dames n'ont pas voulu? dit-elle malicieusement, après les premières paroles de bonjour.
--Non, chère amie... Pas moyen de les entraîner... Du reste, je n'ai pas trop insisté... La mer est fort salutaire pour Thérèse...
--Elles doivent me détester, avouez-le!
M. Raindal, qui rougissait, affecta de ricaner:
--Heu! heu! Je ne vous dirai pas que ce départ se soit effectué sans certaines objections de part et d'autre... Ces dames ont leurs idées... Moi, j'ai les miennes... Et vous savez que ce ne sont pas toujours les mêmes...
Puis il ajouta d'un ton plus fanfaron:
--Seulement, elles ont pour habitude de respecter mes volontés et, somme toute, la séparation s'est opérée mieux que je ne l'espérais, malgré la scène regrettable dont, à Paris, je vous avais touché deux mots... Enfin, me voici!... N'est-ce pas l'important?...
Il y eut une pause. Zozé, le visage railleusement songeur, s'était arrêtée sur le seuil de la gare. Un _tonneau_ de bois jaune attelé d'un poney bai, à crinière rase, attendait contre le trottoir. Firmin, le valet de chambre, qui se tenait à la tête du poney, salua discrètement le maître.
--Tenez, Firmin! dit Mme Chambannes... Gardez le bulletin de M. Raindal... Vous vous occuperez de ses bagages, et vous les ramènerez avec la carriole que j'ai commandée chez le loueur...
Elle s'installait dans le tonneau, assise de trois quarts, face à la croupe du cheval dont elle avait saisi les rênes. Le maître prit place vis-à-vis. Zozé caressait d'un léger coup de fouet les flancs du poney. La voiturette dévala par la cour inclinée, tanguant au choc des aspérités. Quelques curieux, campés au bord du trottoir, avaient en la regardant partir un sourire à demi narquois.
Au bout d'un petit quart d'heure, la voiture s'engagea dans l'avenue, semée de gravier, qui conduisait au perron des Frettes.
Des arbres l'encadraient et soudain la maison surgissait,--une vaste construction moderne avec des parois blanches que tranchait, à deux ou trois fenêtres, la tenture bise des stores.
Devant, une large pelouse était incrustée, dans les angles, de rosiers, de dahlias et de flox variés en corbeilles. Puis aussitôt, le parc commençait, sombre, touffu, sans bornes apparentes et longeant, sur une longue distance, la route départementale dont une muraille le séparait.
A droite, à gauche de la maison, des arbres encore s'enlaçaient, masquant de leurs branchages la campagne d'au delà, formant une clôture épaisse jusqu'en arrière du bâtiment, autour d'une autre pelouse, semblable à un petit pré où le filet d'un tennis cintrait le réseau de ses mailles flasques. «Pour jouir de la vue», comme disait Mme Chambannes, il fallait gagner le second étage.
--L'étage de votre chambre, cher maître, et juste, votre côté, en face de la pelouse du tennis... Une vue superbe, vous allez voir.
M. Raindal la suivit dans l'escalier qu'emplissait une odeur d'iris.
Zozé poussa la fenêtre. Une grande rafale de vent doux entra. Le maître accoudé au balcon contempla lentement le paysage.
Par-dessus les arbres, l'immensité de la plaine inférieure se découvrait à l'infini. Les villages avec leurs clochers semblaient des points topographiques marqués, comme sur la carte, d'un dessin puéril. Sur la gauche, les coteaux adverses bombaient leurs pentes quadrillées de cultures jaunes, brunes ou vertes. Et dans le bas, sans qu'on la vît, on devinait la Seine dont une boucle au fond scintillait en forme de serpe.