Part 17
--Rien ne m'étonne de ce gaillard! déclara M. Raindal... C'est égal!... Nous devons à son beau-père maître Gaussine une fameuse gratitude!
Ce jour-là, il ne maugréa point contre la lenteur du dimanche. Des pensées consolantes l'occupèrent jusqu'au dîner. Jusqu'ici, en aucune occasion, il ne s'était enhardi à questionner Thérèse sur les visites de Bœrzell. Il redoutait des représailles, des questions reconventionnelles sur la maison Chambannes. Mais, maintenant que Dastarac semblait anéanti, écroulé sous le dégoût même de Thérèse, pourquoi cette sympathie entre les jeunes gens ne suivrait-elle pas la marche normale? Pourquoi, de camarades, ne deviendraient-ils pas époux? Et alors, outre la joie de marier sa fille, quelle aubaine pour le maître, quelle libération! Comme témoin de ses sorties, il ne demeurerait que Mme Raindal, toute aux soins de sa piété, femme facile et sans rigueur, pourvu qu'on ne gênât point sa foi. Plus de contrôle, plus de guet, plus de mensonges à forger ou de silence à tenir! M. Raindal se promit de surveiller l'affaire finement, politiquement, par peur de la gâter.
Après le dîner, cependant, un souci coutumier le ressaisit. Il songeait à l'été, aux vacances imminentes, aux trois mois que sans doute il lui faudrait passer loin de Mme Chambannes; et, en se remémorant ses impatiences, ses alarmes récentes durant un seul mois de privation, il éprouvait à l'épigastre une sorte d'étouffement d'angoisse.
Où irait-elle? Sur quelles plages? Dans quelles montagnes? A combien de lieues? Et avec qui?
Autant de questions qu'en maintes leçons il avait discrètement posées à sa petite élève. Elle répliquait sans précision. Elle prétendait n'être pas résolue encore, hésiter entre les Frettes, la mer, la Suisse ou une ville d'eaux. Son choix se déciderait selon l'époque du voyage que Georges devait sous peu accomplir en Bosnie. Et aussitôt elle soupirait. Une ombre de mélancolie voilait la tendresse de ses regards. Elle détournait l'entretien.
La chère amie!... Qui sait si quelque tourment analogue n'oppressait pas sa gentille petite âme? Qui sait si elle aussi ne s'affligeait pas à l'idée de la séparation?... M. Raindal ne poussait point l'immodestie jusqu'à s'attribuer la totalité de ces regrets. Seulement, il ne lui déplaisait pas de penser qu'une part peut-être lui en revenait. Sur quoi il ne se trompait que du tout.
Assurément, aux questions du maître, Mme Chambannes se rembrunissait. Mais l'unique raison de son chagrin était la méchanceté de Raldo. Depuis plus de trois semaines il se débattait entre eux à chacun de leurs rendez-vous, ce problème de la villégiature. Gérald, dont la trahison n'avait fait que renforcer le despotisme, s'obstinait au projet de s'installer à Deauville, en compagnie de son père, pendant la durée du mois d'août. Des invitations, «de la jolie femme», le tir aux pigeons, le polo, les courses, tout l'appelait là-bas, et contre l'attrait de tant de plaisirs les larmes muettes de Mme Chambannes glissaient comme des gouttes de pluie contre une vitre.
--Viens-y! objectait-il... Je ne t'empêche pas d'y venir!...
Elle haussait les épaules. Ne présageait-elle pas les souffrances qu'elle endurerait à Deauville, sans amis, sans relations et éloignée de son amant!... Ne se voyait-elle pas déjà écartée de Raldo et du monde où il fréquenterait, par cette barrière plus dure qu'une grille de fer qui, partout, environne de ses immatérielles clôtures le troupeau de la bonne société? S'exposer aux regards fermés de ces dames, aux échos insultants de leurs joies, au spectacle de leurs flirts, à cette diminution sociale qui ne se mesure bien que de près?... Non, pour son amour même, pour la sauvegarde de sa passion, Zozé, mille fois, préférait la retraite, l'abandon provisoire. Puis comme ces sacrifices, d'avance, lui poignardaient le cœur, elle se mettait à pleurer silencieusement des larmes intermittentes, trop longtemps refoulées et qui, entre deux baisers, au milieu d'une étreinte, mouillaient à l'improviste les joues de M. Raldo.
Comment se venger de lui? Comment répondre à cet égoïsme impitoyable? Ah! Zozé commençait enfin à le comprendre: en amour, on n'est pas égaux. Sinon, n'eût-elle pas naguère châtié la forfaiture de Gérald par une trahison immédiate? Et à présent de même, ne riposterait-elle pas par quelque invention barbare, par le choix d'une villégiature où de ses amoureux se trouveraient: à Dieppe, par exemple, où séjournerait Mazuccio; à Bagnères, où Pums ferait une saison, à Dinard, où Burzig, en Anglais authentique, avait loué une petite villa? Aucune de ces représailles ne la satisfaisait. Rapidement, elle se convainquait que Gérald ne prendrait ombrage d'aucune. Alors, à quoi bon ces déplacements dans des stations mondaines qui, par similitude et par évocation, emporteraient sans trêve ses songeries vers Deauville? Ne valait-il pas mieux aller se terrer aux Frettes, chercher dans cet endroit paisible l'hébétude et l'oubli, se plonger dans le néant de la vie campagnarde, jusqu'au retour du méchant Raldo?
Dès les premiers jours de juillet, elle opta pour cette solution. Gérald promit de venir la rejoindre au début de septembre, moment auquel Chambannes rentrerait de Bosnie. Zozé partirait vers le 20, avec la tante et l'oncle Panhias. Du reste, dans le voisinage de l'abbé Touronde, des Herschstein et des Silberschmidt, elle ne manquerait pas de visiteurs.
--Et, somme toute, observait Gérald, un mois ce n'est que quatre semaines... Et quatre semaines, c'est bien vite passé!...
Mme Chambannes en tomba d'accord. Une grimace de dédain lui convulsait les lèvres devant cette inconscience. Par orgueil, elle feignit de sourire.
Puis le jeudi d'après, elle informa M. Raindal de ses dispositifs de départ, sauf ce qui concernait Gérald.
--Ah bah! bredouilla-t-il avec un clignement des yeux si douloureux, si suppliant, que Zozé, sur-le-champ, se sentit émue... Ah! vous allez aux Frettes?... C'est très bien... très bien!
--Et vous, cher maître? fit-elle... Que ferez-vous de votre été?
--Moi?...
Il cherchait, ahuri, l'esprit en déroute, ne se souvenait plus. A la fin il se rappela:
--Moi?... Nous?... Nous allons à Langrune, comme chaque année... Et vous resterez aux Frettes combien de temps?...
--Un mois, deux mois, trois mois... Tout dépend des affaires de Georges...
--Trois mois! répétait M. Raindal, s'arrêtant au plus cruel des chiffres.
Et il ajouta, d'un accent sincère:
--Cela me chagrine beaucoup, mon amie!...
En même temps, il avait saisi la main de Mme Chambannes et il y appuyait ses lèvres avidement. Elle exhala un soupir de pitié. Pauvre père Raindal! Comme il avait le cœur gros!
Elle songeait: «Suis-je méchante!... Oui, je suis son Gérald, voilà!» Mais brusquement, à ce nom, une idée neuve raya sa pensée. Pourquoi pas, au fait?... Une revanche fort innocente, une société, une distraction qui en valaient bien d'autres! Et à demi souriante, retirant doucement la main qu'elle avait oubliée sous les lèvres de M. Raindal:
--Voyons, cher maître, questionna-t-elle, que diriez-vous de venir passer quelques semaines aux Frettes?... Cela ne dérangerait-il pas trop vos habitudes?...
M. Raindal avait redressé son front congestionné:
--Moi?... Non! Pas du tout! fit-il avec la sensation d'une onde réconfortante qui lui baignait le cœur... Seulement, il y a ma femme, ma fille...
--Elles viendraient aussi!...
--Croyez-vous? fit le maître d'un ton dubitatif.
--Certainement, à moins qu'elles ne refusent, qu'elles n'aient des raisons pour cela!
M. Raindal se taisait, le visage déconfit, et, se cabrant contre un besoin de dénoncer ses bourreaux domestiques:
--Des raisons! s'écria-t-il enfin... Pardieu, elles n'en ont aucune... pas la moindre!... Pourtant vous les connaissez vaguement... Ma fille, une sauvage; ma femme une dévote... En présence de tels caractères, on est toujours sur le qui-vive... De toutes façons j'essaierai, ma chère amie, et vous devinez avec quel zèle, avec quelle vigueur d'affection...
Il s'autorisa de cette période éloquente pour rembrasser la main de Zozé. La véhémence de son engagement soutint, la soirée durant, ses espoirs. Au surplus, jamais encore il n'avait affronté la lutte. Il l'avait plutôt esquivée, ajournée par la patience et par la ruse. Savait-on ce que donnerait, dans une rencontre ouverte, l'élan de ses griefs et de ses désirs retenus pendant tant de mois!
XV
Le lendemain, néanmoins, il attendit la fin du déjeuner pour tenter le premier assaut; et, comme Brigitte servait le café:
--Mes enfants! dit-il... Je suis chargé de vous transmettre une invitation... Si elle ne vous agrée pas, vous serez libres de la décliner!... Mais je vous en conjure, d'abord, veuillez m'écouter jusqu'au bout...
Tandis qu'il parlait, la tête basse, griffant machinalement de l'ongle la toile cirée de la table, Mme Raindal décochait à sa fille des œillades épouvantées. Thérèse y répliquait par une mimique rassurante des lèvres ou des paupières. Et, au dernier mot de M. Raindal, elle proféra d'une voix paisible, sans nulle altération ni de colère, ni de peur:
--Mme Chambannes est très aimable, père... Seulement, pour ma part, je juge son invitation inacceptable. Et je serais étonnée que maman ne fût pas de mon avis!
--Oh! tout à fait! approuva Mme Raindal avec un hochement de la tête.
--Et puis-je vous demander vos raisons? interrogea le maître d'un ton qu'il s'appliquait à rendre onctueux.
--Ma raison, et je ne donne que la mienne, fit Thérèse d'un ton similaire, ma raison c'est que, soit dit sans t'offenser, Mme Chambannes n'est pas une société pour nous...
Le maître se contenait encore:
--Qu'entends-tu par là?...
Thérèse repartit:
--Il me semble que c'est assez clair...
M. Raindal s'était levé et tournait autour de la table, en écrasant un cure-dents dont la pointe craquait sous ses doigts:
--Bon! bon!... Je vous ai promis que vous seriez libres... Vous êtes libres... Je ne m'en dédis pas...
Puis, d'une voix plus forte;
--Mais, sapristi cependant, il m'est impossible de m'en tenir à ces insinuations... Mme Chambannes est une personne pour laquelle je professe la plus grande sympathie, et, je ne crains pas de l'avouer, la plus vive estime... Je ne peux pas laisser passer des accusations aussi abominables et aussi indécises...
D'un suprême effort il se maîtrisait, et il ajouta sur un ton moins rude:
--Je vous en prie, toi ou ta mère, parlez franchement... Qu'avez-vous à reprocher à Mme Chambannes?...
Il y eut un silence. Brigitte, effarée dans cette atmosphère lourde de querelle, avait prestement regagné sa cuisine. Des deux côtés on serrait la bride aux fureurs et aux invectives qui se rebellaient, prêtes à bondir.
--Allons! réitéra le maître... J'attends vos explications... Je t'attends, Thérèse, puisque ta mère ne répond pas...
Mlle Raindal riposta avec gravité:
--Père, qu'il soit bien établi, n'est-ce pas? que nous n'avons pas l'intention de te froisser dans tes amitiés, que nous ne parlons que pour ton bien, que pour le nôtre...
Le maître s'impatientait:
--Oui, oui, va...
--Eh bien! je t'assure que Mme Chambannes n'est pas pour nous une personne à fréquenter, ni surtout une personne dont nous puissions accepter l'hospitalité... Faut-il mettre les points sur les _i_?
--Mets-les! ne te gêne pas...
--Nous ne pouvons aller habiter chez une femme qui, presque publiquement, a un amant...
M. Raindal faillit étouffer et, ayant aspiré une large bouffée d'air:
--Un amant! clama-t-il... Qui cela?... Qui te l'a dit?...
--Personne! mes yeux... Il n'y avait qu'à regarder et à voir... D'ailleurs ses amies m'ont paru de la même trempe... A aucun prix, je ne fréquenterai ces femmes-là!...
--Tes yeux! fit M. Raindal qui suivait son idée... Et comment s'appellerait, selon tes yeux, le jeune homme en question?...
Thérèse répliqua:
--Ce que j'ai dit suffit... Je n'ajouterai pas un mot...
Le maître jetait à sa fille un regard de défi et de haine; puis, haussant les épaules:
--Oh! tu me fais pitié... Tes indignes calomnies n'ont pas même l'excuse de la bonne foi, de l'erreur... C'est la rancune qui te pousse... Tu en veux à Mme Chambannes de sa beauté, de sa grâce... Tu es une envieuse et une sotte!... Oui, je le répète, une sotte!...
--Mon ami! supplia Mme Raindal.
--Laisse, mère! fit Thérèse, dont les doigts frémissaient contre le rebord de son assiette... Papa ne sait plus ce qu'il dit... Tout ce que je souhaiterais, c'est qu'avec les autres, il fût plus clairvoyant, qu'il aperçût l'abîme de ridicule où il court et où il nous entraîne...
M. Raindal asséna sur la table un coup de poing exaspéré et, prenant sa femme à témoin:
--Tu entends comme elle ose me traiter!... Elle perd la raison... Elle est folle...
--Je suis folle? cria Thérèse.
Elle courait vers sa chambre. Elle rentra un instant après, et, lançant à travers la table, trois journaux dépliés:
--Si je suis folle, je ne suis pas la seule... Lis un peu! Ils ne sont pas fous, je suppose, tous ceux qui écrivent là-dedans!...
Elle signalait de sa main tremblante, sur les feuilles, des passages marqués au crayon.
M. Raindal, d'un geste méprisant, rafla, au hasard, l'une des trois et parmi les échos, il lut:
«Qui racontait donc que les femmes ne s'intéressent plus à l'histoire? Ce n'est certes pas mon vieux camarade La Croix-Charmerilles, qui me narrait hier l'anecdote que voici:
«Depuis six mois, une de nos plus jolies exotiques s'est éprise d'histoire ancienne. Et, chaque semaine, un de nos savants les plus en vue vient à domicile lui donner des leçons.
«Quant à la période de l'histoire enseignée et au nom de l'illustre professeur, cherchez dans les environs de l'Institut et rappelez-vous aussi un des plus gros succès littéraires de l'automne dernier.
«Histoire ancienne, ancienne histoire!»
M. Raindal, d'une poussée, avait projeté à terre les deux autres gazettes:
--Et tu prétends me salir avec ces infamies?
Il piétinait à coups de talon les feuilles:
--Tiens, voilà le cas que j'en fais de tes immondes journaux!... Pouah! Dire que c'est ma fille, ma propre fille, qui collectionne ces ordures et qui s'institue chez moi l'auxiliaire de mes ennemis!
Il s'affaissait sur une chaise. Thérèse accourut auprès de lui:
--Père, père! implorait-elle en s'agenouillant, pardonne-moi... Tu m'as mal comprise... J'ai manqué d'égards, de ménagements... Mais tu sais bien que je t'aime, que je suis incapable de vouloir te peiner...
M. Raindal la contemplait d'un air attendri. Elle insista:
--Embrasse-moi... Pardonne-moi ma vivacité... Je te jure...
Il la relevait doucement, et, l'asseyant sur ses genoux comme un petit enfant qu'on dorlote:
--Tout est oublié... Je te pardonne... Là, ne pleure pas, c'est fini... Cela n'a pas d'importance.
Elle reprit, d'une voix entrecoupée de sanglots:
--Je te jure, père... c'était dans ton intérêt...
--Quel intérêt? fit M. Raindal, en relâchant soudain l'étreinte.
--L'intérêt de ta réputation, murmura Thérèse timidement, l'intérêt de ton nom... Tu ne t'en rends pas compte, père. L'amitié t'aveugle... Mais tu es en train de compromettre l'une et l'autre...
M. Raindal, d'un brusque élan, s'était relevé:
--Ainsi, je vous compromets! fit-il avec une intonation sardonique... Je vous déshonore?... Je déshonore votre nom? C'est exact... En effet, depuis bientôt trente-cinq ans, je ne travaille guère qu'à cela... Ha! ha!... C'est la pure vérité!...
Il s'exaltait, recommençait, autour de la table, sa promenade:
--Oui, vous êtes bien à plaindre, d'avoir un mari, un père aussi compromettant, comme vous dites!... Un homme qui amasse turpitudes sur turpitudes, dont la vie n'est qu'un tissu de folies et de débauches... un homme...
Thérèse l'interrompit:
--Tu te fâches encore, père... Tu te moques de nous... Tu travestis exprès mes paroles... J'ai dit, et je le maintiens, que tu ne peux que te nuire en conservant cette intimité avec Mme Chambannes... Je l'ai dit parce que c'était mon devoir, parce que le moment en était venu... Et rien ne m'empêchera de te le redire...
M. Raindal s'était arrêté et croisait les bras sur sa poitrine:
--Alors, quoi? fit-il en provoquant du regard tour à tour sa femme et Thérèse... Qu'est-ce que vous voulez?... Il s'agirait de vous expliquer, pourtant!... Vous voulez que je n'aille pas aux Frettes?...
--D'abord! répliqua fermement Mlle Raindal.
--«D'abord!»... Le mot est plaisant en soi... Mais je suis accommodant!... Va pour «d'abord»... Et ensuite?...
--Ensuite, dit la jeune fille, nous voudrions que, sans rompre avec Mme Chambannes, tu diminues le nombre de ces visites régulières, de ces dîners à jour fixe, parce qu'à tort ou à raison, on en rit, on en jase...
--Et où en jase-t-on, s'il te plaît?
--Partout!... Au Collège, à l'Institut, chez tes confrères, dans les journaux...
Le maître eut un sourire amer:
--Ah! vous êtes bien renseignées!... C'est probablement M. Bœrzell qui...
--Lui et tout le monde, père... Lui et les allusions, les paroles méchantes dont on s'amuse à nous blesser, parmi nos relations, dans les visites que nous faisons ou qu'on nous fait...
M. Raindal riposta par une bordée de bruyants sarcasmes:
--Évidemment, le danger est plus grave que je ne pensais... Il ne faut pas négliger les avertissements de tous ces honnêtes gens. Il faut se méfier, enrayer... Et, dès maintenant, je me remets entre vos mains... C'est vous qui réglerez les jours et les heures de mes visites rue de Prony... Au besoin, Brigitte pourra m'y conduire et m'en ramener. Je suis si faible, si inexpérimenté, si enfant!...
Il continua sur ce ton pendant quelques minutes; et, par un phénomène de suggestion, toute sa virilité tardive s'affolait, s'insurgeait à mesure contre cette servitude dont il créait lui-même le détail et les épisodes. Chaque trait l'aiguillonnait d'une piqûre nouvelle, lui infusait aux veines un poison chaleureux qui surexcitait sa souffrance avec son énergie. Il se voyait dans l'avenir privé à tout jamais de Mme Chambannes, interné pour toujours loin d'elle, en proie aux pires tortures de la séparation et de la jalousie peut-être. Car, si Thérèse avait dit vrai!... Une angoisse lui cingla le cœur. Ses regrets imaginaires touchaient au paroxysme. Il changea soudainement d'accent; et, d'une voix sourde, précipitée, qui sonnait la révolte:
--Assez plaisanté! fit-il... C'en est assez... Oh! depuis longtemps je me doutais de toutes les pensées mauvaises, de tous les honteux soupçons que vous accumuliez contre moi!... Vos complots, vos risées, vos conciliabules et jusqu'à vos silences plus insidieux que le reste, rien ne m'a échappé!... Si tout à l'heure, quand vous m'avez montré le fond de vos âmes, j'ai éprouvé de la surprise, je la dois moins à l'imprévu qu'au dégoût!... Oui, véritablement, je ne croyais pas y trouver tant de vase et de vilenie... Bah, passons!... Je ne sais qui vous inspire, qui vous guide et je ne tiens pas à le savoir... Mais ce que je veux et ce que j'exige dorénavant, c'est d'être maître chez moi, libre au dehors. Ce que je veux et ce que j'exige, c'est la fin de ces mines hypocrites, de ces mutismes agressifs, de toutes ces manœuvres sournoises qui ne sont que la comédie de la docilité et qui m'offusquent plus que vos insultes d'il y a un instant... Ce que je veux, enfin, c'est la confiance, c'est l'estime, c'est le respect auxquels j'ai droit par mon âge, par une vie continue de travail forcené, et, je le dis sans fausse modestie, par mon rang, par ma valeur même... Si je ne puis les obtenir, nous cesserons l'existence commune, puisque la poursuivre dans ces conditions nous serait à tous insupportable... Voilà qui est net, n'est-ce pas?... Je n'y reviendrai plus... Et pour commencer, aujourd'hui, j'ai l'honneur de vous informer qu'avec vous ou sans vous, j'irai casser un mois aux Frettes... Consultez-vous. Délibérez... Vous en avez le loisir: Mme Chambannes ne part que dans dix jours... Seulement, d'ici-là, pas un mot à ce sujet, pas une remarque... Je n'en tolérerai aucune. Un oui ou un non. Je n'admets pas davantage.
Il se dirigeait vers son cabinet, et, la main au bouton de la porte:
--Je ne me dissimule pas, fit-il, ce qu'a de désolant une telle situation. Mais ne vous en prenez qu'à vous, qu'à vos hostilités cachées... Tout a un terme, même la patience... Or, vous avez depuis six mois étrangement abusé de la mienne!...
Il disparaissait; puis, comme s'il eût voulu se barricader contre les tentatives conciliantes, par deux fois le glissement du pêne claqua dans le fer de la serrure. M. Raindal venait de s'emprisonner à double tour.
--Eh bien, ma pauvre enfant! chuchota Mme Raindal, les prunelles luisantes de larmes.
Soit crainte d'être écoutée, soit imitant instinctivement l'accent assourdi de son père, Thérèse riposta à mi-voix:
--Que veux-tu, maman!... C'est lamentable!... Je ne pensais pas que le mal fût si profond... Nous sommes intervenues trop tard!...
--A qui le dis-tu, ma fille? soupira la vieille dame.
Thérèse demeurait muette, accoudée à la table, dans une pose de farouche rêverie.
--Qu'allons-nous devenir? reprit Mme Raindal d'un ton pleurard. Si nous fermons les yeux, cette vilaine femme nous l'enlèvera. Si nous le contrarions, il nous quittera. Et nous sommes seules, complètement seules, sans qui que ce soit pour nous conseiller, pour nous défendre...
--Peut-être pas! riposta la jeune fille en se redressant.
--Tu songes à quelqu'un?...
--Oui, à l'oncle Cyprien... Je ne vois guère que lui qui fasse peur à papa... Je vais y courir tout de suite... Je le monterai, je le chaufferai à blanc... Et ce sera bien le diable si avec une pareille machine de siège nous ne triomphons pas des résistances de père!...
Mme Raindal, à cette comparaison, malgré ses larmes, avait souri:
--Si tu espères réussir, vas-y vite, mon enfant! Hélas! il n'y a plus de temps à gaspiller!..
Thérèse se penchait sur elle pour l'embrasser:
--Ne pleurons pas, vieille maman!... Courage!... J'ai idée que tout n'est pas perdu!...
--Que Dieu t'entende, ma fille! murmura Mme Raindal, qui roulait au plafond des regards implorateurs.
* * * * *
La porte de l'oncle Cyprien n'était qu'aux trois quarts close, quand Thérèse atteignit le palier du sixième étage.
--On peut entrer? héla Mlle Raindal en frappant.
--Entrez!... Entrez!...
Une odeur de pétrole planait dès l'antichambre. L'oncle Cyprien, assis sur un petit pliant, une serviette au travers des genoux, astiquait son tricycle, selle à terre, roues en haut comme une voiture versée.
--C'est toi, mon neveu! fit-il du coin de la bouche, l'autre coin étant obstrué par un énorme cigare... Prends donc une chaise... Tu m'excuses?... Quand je nettoie ma machine, si je me dérange, cela me détraque mon fourbi... Tu as ta chaise?... Parfait!... Ah bien, par exemple, si je m'attendais à cette visite!... Rien de mauvais, au moins?... Ton père n'est pas malade?...
Thérèse répliqua:
--Malade, ce ne serait encore rien!...
--Sapristi, s'écria l'oncle Cyprien qui écarquillait les paupières... Tu m'effraies! Pis que malade, qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que ça peut être, bon Dieu?...
--Je vais te le dire, mon oncle! Mais j'ai besoin de tout ton dévouement, de toute ton attention...
--Tu les as, mon neveu!... Je travaille en t'écoutant... ou je t'écoute en travaillant... Les oreilles pour toi, les yeux pour ma machine!... Mais _presto_, parce que tu m'inquiètes, avec tes mines solennelles...
Pendant que sa nièce parlait, M. Raindal cadet, pas une fois, en effet, ne leva les regards. Il frottait, polissait, pétrolait, les mains voletant parmi l'étalage de burettes, de chiffons noirs, de flanelles grasses, de tournevis et de clefs anglaises, qui lui donnait, à première vue, un air de tondeur de tricycles.
--Fâcheux! se contentait-il de murmurer par instants, le front toujours baissé... Très fâcheux!... Extrêmement fâcheux!...