Part 16
--N'aie pas peur... Je serai prudente... Et qui sait? je me suis peut-être trompée!...
--Peut-être! répéta d'un ton sceptique la tante Panhias.
Zozé ne répliqua pas. Elle revoyait le jardin du Louvre, les mines ardentes et timorées de M. Raindal. Oh! si Gérald avait été là, caché derrière, dans un massif! Cette idée de quasi représailles la ravissait. Elle fuma encore deux cigarettes à s'en imaginer successivement les scènes burlesques ou pathétiques.
* * * * *
Le soir, à l'Opéra, c'était une de ces salles de printemps où renaît dans un resplendissement de lumière, de pierreries et de chairs offertes, tout cet éclat public de luxes et de beautés, de richesse et d'aristocratie qui a semblé s'éteindre, se dissiper avec les derniers poudroiements du jour.
Dès que Zozé parut, plusieurs jumelles des clubs et des premières loges se braquèrent de son côté.
Car elle avait avancé en grade, la petite Mouzarkhi! A présent, on lui tenait compte de ses deux années de liaison. Cela lui créait, sinon un lien de parenté avec cette élite mondaine d'alentour, du moins comme un fait de guerre à son actif, une campagne heureuse qui diminuait les distances. Elle n'était plus la petite exotique inconnue dont on s'enquérait sur un ton de semi-mépris. Elle était presque une des leurs: la petite Chambannes, celle qui durant deux ans avait capté, «chambré» le jeune Meuze; et, sous le masque des lorgnettes, les lèvres esquissaient vers elle des sourires de bon vouloir.
Puis la présence du vieux monsieur assis auprès de Zozé, au premier rang de la loge, intriguait les curiosités. On dut attendre l'entr'acte pour être renseigné.
Cependant, au fond du théâtre, apparaissait la théorie des jeunes Philistines. Dalila marchait à leur tête, sa noire chevelure surchargée de fleurs et de joyaux versicolores. Elles chantaient, la voix pâmante, une sensuelle mélopée:
Beau-té, don du ciel, prin-temps de nos jours, Doux char-me des yeux, es-poir des amours, Pé-nè-tre les cœurs, ver-se dans les â-mes, Tes dou-ces flam-mes! Aimons, mes sœurs, ai-aimons tou-jours!
M. Raindal se raidit contre un piquant frisson qui lui courait des reins à l'occiput. Instinctivement, il considéra la salle. Le silence s'y faisait plus grave et plus vibrant. Une marée de volupté montait de l'orchestre aux loges avec les langueurs de la musique. Les prunelles de quelques femmes étincelaient de lueurs sauvages. Des seins haletaient. Les lourds obusiers des jumelles tiraient à pleins regards. Tous et toutes presque, après cette longue journée d'hypocrisie, s'avouaient enfin amants sous l'entraînant cynisme de la mélopée.
Le maître s'absorba dans des comparaisons. Il se rappelait d'autres soirées passées à l'Opéra, avec Thérèse et Mme Raindal, dans des loges données par le ministère, en été, ou à l'occasion des séances des Sociétés savantes. Quelle transformation--pour ne pas dire quel progrès--s'était depuis opérée dans son esprit! Que de phénomènes sociaux lui restaient à cette époque inaccessibles, indifférents et comme nuls! Il s'expliquait par là ses bâillements de jadis, l'ennui et l'espèce de gêne qu'il ressentait à ces spectacles. Tant de notions lui manquaient pour en goûter les agréments! Au lieu qu'aujourd'hui...
Il reporta ses regards vers la salle. Toutes les places en étaient garnies. Le ballet des prêtresses de Dagon allait commencer et une gaieté libertine relâchait maintenant les visages, d'accord avec la grâce enjouée des danseuses.
M. Raindal, à part lui, nota ce changement. Combien de nuances dans la dépravation aristocratique de l'assemblée! Combien de degrés ténus entre la gravité de l'instant d'auparavant et la jovialité d'après!
Puis, tout en battant la mesure du preste rythme oriental qui réglait les passes des ballerines, il examinait de temps à autre Mme Chambannes, sa chère amie, comme il n'osait pas encore ouvertement l'appeler.
L'effleurement d'un sourire indécis ondulait à travers sa fine petite figure qu'immobilisait la rêverie. Parfois elle saisissait sa jumelle, visait une loge, un rang de fauteuils, et, l'inspection achevée, elle décochait à M. Raindal comme un regard de compensation. Lorsque le rideau s'abaissa, elle se réfugia avec le maître dans le salon exigu qui formait, en arrière, une sorte de boudoir rutilant. Chambannes se tenait debout devant eux. Il ne prêta que peu d'attention aux propos de M. Raindal qui décrivait selon les plus récentes données de l'exégèse, les rites et les vicissitudes du culte de Dagon. Le rideau d'ailleurs se releva avant que le maître eût terminé.
Le décor représentait un jardin avec un banc vert au premier plan, et, à droite, la villa de délices où le crime devait s'accomplir.
Quand Dalila s'assit sur le banc enserré d'arbustes et que Samson, chancelant d'amour, s'y laissa tomber auprès d'elle, M. Raindal ne put se retenir de lancer du côté de Zozé un sournois coup d'œil allusion. Sans feindre de le remarquer, Mme Chambannes accentua complaisamment d'un sourire la rêverie de son profil. Le maître la remercia d'une petite toux amicale.
Eh! somme toute, le matin, avait-il été si coupable? De sang-froid même et à distance, il ne regrettait pas ce baiser de folie, cette caresse incorrecte, dont la franchise au moins méritait le respect. Et pourquoi s'ingénier à cacher plus longtemps des sentiments sincères? Pourquoi jouer l'indifférence, quand c'était le contraire que Mme Chambannes lui suggérait?... De l'amour? Non pas. Mais une certaine tendresse, une espèce d'affection, qui, pour n'être pas exclusivement paternelle, ne dépassait point cependant ce que l'âge autorise entre une toute jeune femme et un homme sur le retour. A quoi bon se dissimuler par des subterfuges intimes, par des mensonges illusoires, la vivacité de ce penchant? Les exemples n'en pullulaient-ils pas dans l'histoire? Sans parler de Ruth et Booz dont il semble que le roman ait eu une fin bourgeoise, ne citait-on pas une foule de maîtres qui s'étaient très purement épris de leurs disciples, hommes ou femmes, malgré la dissemblance des intellects ou des années? Ainsi, quoi de commun entre le cerveau d'un Socrate et le cerveau d'un Alcibiade?...
La suave cantilène que murmurait Dalila à Samson détourna fort à point le maître de ces scabreux rapprochements. La pièce se dramatisait. Au tomber du rideau les milices philistines cernaient silencieusement la maisonnette où sommeillait le héros trahi. M. Raindal, à mi-voix, récita les strophes inoubliables:
Une lutte éternelle, en tout temps, en tout lieu, Se livre sur la terre, en présence de Dieu, Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme...
Il continuait. Mme Chambannes déclara ces vers très jolis. Elle voulait connaître le nom de l'auteur.
--C'est de Vigny, madame! fit M. Raindal en la rejoignant dans l'arrière-salon de la loge.
Chambannes était sorti. Ils demeuraient en tête à tête. M. Raindal se demandait s'il ne conviendrait pas de réitérer le baiser du matin, ne fût-ce que pour signifier à Mme Chambannes la persistance de ses velléités nouvelles. Par un reste d'irrésolution, il préféra s'en tenir à la causerie littéraire.
Mais comme il se mettait à raconter les poignantes amours de Vigny et de Mme Dorval, brusquement la porte s'ouvrit. Sur le seuil de la loge, se dressait un grand jeune homme brun dont M. Raindal ne vit d'abord que la moustache noire et les larges prunelles railleuses.
--Tiens, monsieur de Meuze!... Entrez donc! s'écria avec aisance Mme Chambannes.
Pourtant elle avait rougi; et, d'entre ses paupières, il partait vers Gérald des œillades si caressantes, si réjouies et si humbles, que M. Raindal du coup se sentit mortifié. Il voulut se mêler à la conversation, critiquer les interprètes, louer la musique. Les mots se dérobaient. Une crue soudaine de méchante humeur avait noyé sa verve. Il se leva.
--Vous sortez, cher maître? interrogea Zozé.
--Oh! une minute, pour me dégourdir, prendre l'air...
Involontairement il avait claqué la porte. Il erra au hasard par les couloirs jusqu'au loggia de l'escalier.
--Vous! s'écria Chambannes en venant à sa rencontre.
M. Raindal riposta sans entrain:
--Oui, il faisait trop chaud dans ce petit salon... J'ai laissé votre femme avec M. de Meuze, le jeune, ou enfin, le fils, si vous aimez mieux...
Chambannes ne semblait pas frappé par cette révélation. M. Raindal le jugea un peu benêt. Ils rentrèrent ensemble au premier tintement de la sonnerie d'entr'acte.
Zozé était seule dans la loge. Elle accueillit le maître d'un rayonnant sourire de bienvenue.
--Bonne promenade?
--Pas mauvaise! fit M. Raindal que tant de charme désarmait.
Néanmoins, il garda une figure revêche durant tout le troisième acte. Il ne cessait de songer à Gérald. Ce jeune homme, au surplus, ne lui avait jamais été que médiocrement sympathique. Fat, bellâtre, des mines impertinentes que ne justifiaient guère une intelligence fort pauvre, des opinions banales, un rare manque de lettres, rien en lui n'était de nature à conquérir M. Raindal. Et puis--le maître s'accrocha à ce souvenir avec ténacité--et puis n'évoquait-il pas au physique Dastarac, ce gredin de Dastarac? N'avait-il pas, à la soirée Saulvard, fait échouer l'excellent Bœrzell? C'était de là, à n'en point douter, que provenait l'antipathie première. Sottise de chercher plus loin! M. Raindal ne chercha donc pas.
A peine essayait-il de suivre les regards de Zozé à travers l'immense nef, d'en découvrir l'aboutissement. Difficile poursuite. Ils étaient si incertains, si fuyants, ces regards, ils embrassaient de leur tendresse tellement de personnes et d'espace! Après quelques tentatives infructueuses, le maître renonça.
--Et où est placé M. de Meuze? interrogea-t-il seulement, d'un ton d'insouciance.
--M. de Meuze?... A l'orchestre, je crois... Mais il ne doit plus y être... Il allait finir la soirée chez des amis...
--Ah! bon! fit négligemment M. Raindal. Je vous demandais cela, vous savez...
Effectivement, Zozé savait! Elle se mordit les lèvres pour ne pas sourire. Hé! hé! la tante Panhias n'avait pas si mal dit. Il faudrait faire attention.
* * * * *
La soirée s'acheva sans nulle autre algarade. M. Raindal s'était beaucoup plu au ballet final; et le pas de la Sabotière l'avait transporté.
En rentrant, il se rendit dans son cabinet de travail. Il tenait à consigner, avant de se mettre au lit, un petit nombre d'observations morales qu'il avait ébauchées au cours de la soirée. Elles se rapportaient toutes au rôle de la femme en tant que moteur social et trouveraient leur emploi dans le chapitre VI.
Quand il eut tracé la dernière, M. Raindal rassembla les feuilles. Il n'y avait pas moins de six grandes pages écrites sans ratures et d'un caractère serré.
XIV
Les leçons du jeudi avaient recommencé. Sans en être bannie, l'Égypte y pâtissait d'une graduelle disgrâce. Le plus souvent, Mme Chambannes n'avait pas fait les lectures prescrites. Ou bien un saut de phrase les projetait tous deux dans un entretien familier sur de petits événements du jour: une robe nouvelle de Zozé, que le maître déclarait à son goût, le récit d'un bal, d'une pièce de théâtre, des sujets plus futiles encore. Une fois évadés, ni l'un ni l'autre n'avait le courage de reculer vers les arides régions de la science. D'un commun accord, ils évitaient les sentiers de causerie qui eussent pu les y ramener. C'était seulement vers la fin que Mme Chambannes s'écriait:
--Eh bien!... Encore une jolie leçon!... Si cela continue, j'en saurai long au bout de l'année!... Ah! quel déplorable professeur vous êtes!...
M. Raindal souriait. Puis, s'il n'avait pas auparavant abusé de cette licence, il saisissait la main de Zozé et il y pressait fortement ses lèvres. Par sagesse, elle ne lui permettait, à chaque leçon, que deux ou trois de ces élans tendres. Mais elle en était au fond flattée. Cela l'amusait de voir inclinée devant elle, par l'amour, cette tête illustre et chenue. L'épiderme en semblait plus rose par le contraste des cheveux blancs et elle trouvait propre, plaisant à l'œil, ce jeu de nuances rapprochées.
Dès la troisième leçon, elle s'enquit de l'oncle Cyprien. Pourquoi M. Raindal ne présentait-il pas son frère? Elle ne demandait qu'à le connaître. Le maître répondit évasivement:
--Peuh, chère amie!--il l'appelait ainsi seul à seule avec elle, dans l'intimité des leçons--mon frère est un brave homme... Pourtant je doute que vous vous entendiez... Il a un caractère brusque, entier, saugrenu... Et, d'un autre côté, d'après certains indices, j'imagine que votre absence d'il y a un mois a dû le mécontenter... Je préfère donc ne pas me risquer dans des explications auxquelles je n'augure guère une issue favorable...
--Comme vous voudrez! fit Zozé qui n'insistait que par un égard de politesse.
M. Raindal cependant avait dit presque vrai. Depuis quelques semaines, l'oncle Cyprien n'omettait aucune occasion de flétrir, au passage, les discourtoises façons de Mme Rhâm-Bâhan!
Il s'y acharnait systématiquement, résolu, vaille que vaille, à dégoûter son frère de toute idée de présentation. Fréquenter les Chambannes, il ne lui eût plus manqué que cela! Pour y rencontrer Pums, le marquis, Talloire peut-être, qui viendraient bêtement lui taper sur l'épaule, le compromettre, le dénoncer par leurs cordialités complices! Pour que M. Raindal apprît ses histoires de Bourse, de spéculation, de mines d'or! Merci! Plutôt mentir, plutôt avoir recours aux pires stratagèmes, aux rancunes simulées, aux ricanements feints, aux colères factices, que de glisser dans ce guêpier-là! Et, s'emparant du moindre prétexte, il lâchait ses imprécations!
Une femme du monde, Mme Rhâm-Bâhan? Une femme du monde, cette dame qui vous plantait là les gens sans les prévenir, sans un mot d'excuse? Une femme du monde, cette dame qui filait à l'anglaise, ni vu ni connu, je t'embrouille! Une femme du monde, cette dame qui...
--Oh! je t'en prie! interrompait M. Raindal d'un ton excédé... Laisse-moi en paix... Je ne te propose point de t'y conduire, n'est-ce pas?
--Et ajoute que tu as bigrement raison! ripostait l'oncle Cyprien, ravi du succès de sa tactique.
Au reste, sauf les petites ruses auxquelles le contraignaient la crainte des censures, la peur de son frère et la peur de Schleifmann, jamais il n'avait été plus heureux.
S'il ne se montrait en Bourse qu'à de rares intervalles, par contre, maintenant il opérait sans aide, directement avec Talloire. Il avait la fiévreuse jouissance de donner lui-même ses ordres, d'en suivre les vicissitudes, d'en reporter ailleurs les gains. Diverses inspirations le menaient: les conseils de son ami Pums, des intuitions secrètes, les avis d'une feuille spéciale, _le Lingot_, à laquelle il s'était pour trois mois abonné. Et, la chance s'y mêlant, le total de ses profits atteignait présentement le chiffre net de trente-cinq mille francs.
Plus que soixante-cinq mille francs à gagner, c'est-à-dire, d'après les calculs les moins optimistes, plus que quatre mois à spéculer!
Ah! alors, les cent mille francs au complet en poche, l'oncle Cyprien, jetant le masque, romprait avec Talloire, arrêterait la partie et avouerait ses bénéfices. Mais jusque-là, _motus_, silence, mystère, toutes les hypocrisies qu'on voudrait!
Ainsi les cigares de choix que fumait à la brasserie M. Raindal cadet étaient, selon ses dires, un cadeau du marquis.
--Oui, mon cher Schleifmann! avait-il affirmé... J'ai trouvé la boîte chez moi en rentrant!
Une boîte immense, une caisse, une malle, à en juger par le nombre de havanes qu'elle fournissait sans s'épuiser.
De même pour le tricycle que l'ancien employé n'avait pu s'interdire d'acheter: le fruit de nouvelles opérations, croyait peut-être Schleifmann? Erreur, profonde erreur! Payé avec le reliquat des sept cents francs de gain, notre tricycle... Hé! voilà qui lui clouait le bec, à monsieur le moraliste!... Ou bien aux questions de son frère, de sa nièce, de sa belle-sœur, l'oncle Cyprien opposait une stoïque réponse:
--Avec quoi je me suis offert ma machine?... Avec mes économies sur les cigarettes, mes amis!... Que voulez-vous! Quand on désire ceci, on n'a qu'à se priver sur cela. C'est on ne peut plus simple!
Il avait corsé cette dépense par l'acquisition d'un chapeau marron en feutre mou, dont les bords, largement cambrés, donnaient à sa tête rase un certain je ne sais quoi de Cromwell. Et toute la semaine, sombrero en cap, pinces au pantalon, on le voyait chevaucher son tricycle par la ville, fût-ce même pour ne se rendre que rue de Fleurus chez Schleifmann, rue Vavin chez Klapproth, rue Notre-Dame-des-Champs chez M. Raindal.
Mais à ces courses trop proches il préférait le Bois, principalement le dimanche, où le souci de la cote ne le tourmentait pas.
Il s'y dirigeait vers dix heures, en suivant le boulevard Saint-Germain, la place de la Concorde, l'avenue des Champs-Élysées. Ganté de rouge, cigare aux dents, il pédalait avec délices, courbé sur le guidon, se baignant la figure dans les bons flots de brise matinale qui déferlaient contre ses joues. Puis, près de l'Arc de Triomphe, il relevait le buste, ralentissait l'allure, rectifiait sa position. Devant lui l'avenue du Bois déroulait au loin l'ample magnificence de ses bandes de terre jaune ou grise. La chaleur déjà fervente et mûre jetait dans l'atmosphère comme des relents d'été. Sous les marronniers de l'entrée, une foule de jolies dames en toilettes pâles causaient assises ou debout, avec des messieurs élégants. Du fond de l'allée cavalière, des jeunes gens, des officiers, arrivaient dans un galop souple et, d'un coup, ils passaient au pas. Leurs montures s'ébrouaient, allongeant l'encolure, et, si on les retenait, elles grattaient à plein fer le sol durci de la chaussée. Ou bien un mail de nuance vive débouchait dans l'avenue, au trot majestueux de ses quatre chevaux. On apercevait, au sommet, des robes claires, des chapeaux fleuris, des femmes gracieuses qui souriaient, des hommes à face libertine. Derrière, en une crâne posture de héraut, le laquais annonciateur, coude levé, torse renversé, tirait d'un long buccin de cuivre des appels rauques et triomphants. On eût dit le char fastueux des Voluptés et de la Jeunesse.
Ce spectacle et ce vacarme achevaient d'enflammer l'oncle Cyprien. Ses yeux, ses poumons, ses oreilles, enivrés par la fête des couleurs, des parfums et des sons, subissaient, malgré lui, un enchantement suprême. Il se ruait à la poursuite du mail fascinateur, le rattrapait, le côtoyait, le précédait, la poitrine dilatée d'orgueil et le souffle coupé par la vitesse.
Il franchissait la grille, errait sous les ombrages, stoppait à un café pour boire l'apéritif, et ne reprenait la route du retour--l'avenue du Bois encore--qu'à l'approche du déjeuner.
Quelquefois, en revenant, il distinguait parmi les piétons, un vieux monsieur à barbe blanche, qu'une jeune dame accompagnait.
«Sapristi! songeait-il... Mon frère et Mme Rhâm-Bâhan, probablement... Pas de bêtises!... Pédalons sec, pédalons dru!...»
Il affectait de fermer les yeux, comme aveuglé par la poussière, filait à travers les voitures en une fuite de possédé.
Précaution superflue, péril imaginaire! M. Raindal, pareillement, avait eu soin de tourner la tête.
Ces sorties du dimanche matin étaient l'œuvre de Mme Chambannes. Elle y avait découvert un cauteleux moyen d'afficher en public son amitié avec le maître. Et, bien que l'exhibition n'eût guère lieu qu'un dimanche par mois ou deux, Zozé en récoltait mainte satisfaction vaniteuse.
Les sourires, les œillades goguenardes, les grimaces d'entente qui la visaient, le long du chemin, ne faisaient qu'augmenter son aise.
«Riez, mes enfants, pensait-elle, blaguez, n'empêche que vous m'enviez rudement!»
La plupart du temps, Chambannes ou l'oncle Panhias se joignait, par décence, au couple. D'autres jours, Gérald, soit à pied, soit à bicyclette, s'arrêtait un instant pour causer avec eux.
Hormis le désagrément d'une telle rencontre. M. Raindal ne répugnait pas à ces promenades dominicales. Elles tranchaient la semaine, semblaient illuminer du reflet de leur éclat l'obscure stagnation des jours jusqu'au jeudi. Cela lui procurait comme un supplément de congé, de réjouissance bimensuelle, et sans la crainte des siens, il fût venu chaque dimanche.
Puis, que de documents, que d'observations précieuses il accumulait là, en vue de son ouvrage! Ces jeunes hommes raffinés et ces dames avenantes n'étaient-ils pas les représentants actuels de l'élite voluptueuse qui se perpétue à travers les siècles? Ne formaient-ils pas ce bataillon sacré du plaisir, qui, à toute époque de l'histoire, mène le chœur des élégances, promulgue les lois de la mode, domine la société par le charme, la grâce, la beauté? De discerner en eux les coquettes et les godelureaux contemporains de Ramsès ou du roi Touthmosis, simple effort de transposition!
Aussi M. Raindal n'avait garde d'oublier durant la promenade ses sévères devoirs d'historien. Dès qu'il cessait de regarder Mme Chambannes, il transposait, gravait, piquait dans sa mémoire mille détails significatifs. Les dames plus que les hommes bénéficiaient de son attention. Dans leurs gestes câlins, dans leurs yeux alliciants, il cherchait l'éternel, et à défaut de l'y trouver, il en retirait du contentement. Plusieurs, à force de le croiser, avaient frappé son souvenir; et quand il reconnaissait, à distance, leur silhouette, il s'apprêtait à les fixer. Ses gants neufs, tenus à la main contre le pommeau de sa canne, écartaient leurs doigtures comme les raides pétales d'un lotus; et, avec son veston de cheviotte bleu, son pantalon grisâtre, son chapeau melon de feutre noir, sa rosette d'officier, sa barbe aux poils d'argent soigneusement lustrés, il avait un aspect cossu et bien pensant, un air d'industriel vieilli dans la fortune, de riche conservateur fidèle aux bons principes.
Sur le coup de midi, on rentrait vers la rue de Prony. Le déjeuner se prolongeait tard. Les stores ne laissaient pénétrer qu'une lumière jaunâtre. Des fleurs, au milieu de la table, exhalaient, en concert, l'harmonie de leurs haleines. Et, quand, de plus, Chambannes allumait son cigare, puis Zozé son tabac d'Orient, cela parachevait l'écrasant besoin de sieste que ressentait le maître dans ce demi-jour. Les yeux brûlés par le soleil, les jambes lasses de la promenade, il luttait entre le désir de voir encore sa petite élève et le poids de sommeil qui tirait ses paupières. Enfin, au moment de succomber, il se levait et prenait congé.
Par contre, à peine dehors, un regret lui tenaillait le cœur. Il se reprochait gravement sa sotte somnolence, ces instants de douceur gaspillés par veulerie. Pour un peu, il serait retourné sur ses pas, feignant d'avoir oublié un objet, un renseignement à réclamer. Mais lesquels? La honte l'empêchait. Il poursuivait le chemin, avec une maussaderie croissante; et, sitôt parvenu rue Notre-Dame-des-Champs, son spleen exacerbé dégénérait en haine. L'odieux quartier, les sépulcrales bâtisses! Ah bien! son bail fini, on verrait s'il le renouvelait!
Du palier, à travers la porte, il entendait chez lui un bruit de rires et de causerie. C'était, dans le salon, Thérèse avec Bœrzell, toujours assidu des dimanches.
Une fois, en entrant, M. Raindal perçut le nom de Dastarac.
--Tiens! fit-il stupéfié... Vous parlez de ce méchant garnement?...
Thérèse répliqua:
--Eh! oui, de Dastarac... J'ai tout dit à M. Bœrzell... Il n'y a pas à s'en cacher...
--Certes non! répliqua le maître.
--Et sais-tu ce que monsieur me contait?... Qu'il a très mal tourné, notre Dastarac... Une histoire de dettes assez véreuses, d'abus de confiance et de fausses garanties. Bref, chassé de l'Université, obligé de gagner la Belgique... M. Bœrzell t'expliquera ça mieux que moi...
Le jeune savant répéta les faits en détail.
--Hein!... Un joli monsieur!... s'écria la jeune fille sur un ton de mépris rageur, quand Bœrzell eut achevé.