Part 15
--Et puis, poursuivait l'oncle Cyprien, de ce côté-là, il m'a paru joliment calmé, le marquis!... Si vous saviez tout le bien qu'il m'a conté de certains de vos coreligionnaires!...
--De deux choses l'une, fit sèchement Schleifmann, ou il se moquait de vous, ou c'est un mauvais catholique...
--Lui! Il adore les curés!...
--Il peut adorer les curés, riposta du même ton le Galicien... Mais, en bon catholique, il ne peut pas aimer les juifs... Religion catholique signifie religion universelle... Tant qu'il demeurera un hérétique sur la terre, la croisade reste ouverte... Tirez-vous de là si vous pouvez!... Et n'est-ce pas naturel?... Les religions ne vivent que par le fanatisme et ne périssent que par la tolérance.
--Ainsi, vous approuvez la Saint-Barthélemy, l'Inquisition, les Dragonnades? s'écriait l'oncle Cyprien froissé dans son arrière-fond bourgeois par la rudesse de ces aphorismes.
--Comme la Terreur! fit Schleifmann. Ou plutôt je ne les approuve pas... Je me les explique. Ce sont mesures politiques utiles à leur parti... On ne plante pas les croyances à sec, avec des raisonnements... Elles ne germent que dans le sang et ne fleurissent que sous la crainte...
--Et par conséquent, si la Révolution revenait, au besoin, vous me feriez tout bonnement couper la tête?...
--Est-ce qu'on sait!... répliqua Schleifmann avec un demi-sourire railleur... Si vous étiez devenu par trop riche!...
M. Raindal cadet, quoique peu égayé par cette plaisanterie, affecta de s'en amuser:
--Bien, bien, Schleifmann, en attendant de me couper ma tête, vous vous la payez, mon vieux... Je vous dis et je vous répète que le marquis n'est plus intolérant pour un sou!... Une fois, deux fois, trois fois, vous ne voulez pas déjeuner avec lui?
--Oui, je veux bien, riposta narquoisement le Galicien... Mais plus tard, dans un an... Soyons précis. Je vais vous fixer le jour: le lendemain du krach des mines... Ah! oui, ce jour-là, je serai bien aise de causer des juifs et de la tolérance avec votre ami le marquis!...
L'oncle Cyprien haussa les épaules:
--Il n'y a pas moyen d'être une minute sérieux avec vous... Bah! tant pis!... Vous refusez: on se passera de vous!...
Schleifmann, sans répliquer, s'occupait à rebourrer le crâne de sa sirène.
--Et votre frère? demanda-t-il subitement... Qu'est-ce qu'il pense de tout cela, votre frère?...
--Mon frère? Ne m'en parlez pas! Il est peut-être encore plus rasant que vous, mon cher... J'ignore ce qu'il a depuis quinze jours... Mais on me dirait que c'est le départ de sa Mme Rhâm-Bâhan qui le tracasse, que je n'en serais pas plus surpris que cela... Une humeur!... Une tête!... Inabordable, enfin...
Puis, confidentiellement:
--Et pas un mot, n'est-ce pas, de cette affaire de mines, si vous le rencontrez!... Ce serait des discours, des remontrances à n'en plus finir!
Schleifmann s'engageait au secret. L'oncle Cyprien dressa la main, dans une pantomime de dégoût:
--Mon frère! Ah! la! la! un crin, un véritable crin, en ce moment!
XIII
Par exception, cette fois, l'oncle Cyprien n'avait pas amplifié. Depuis le jour de leur déconvenue, rue de Prony, M. Raindal, en apercevant son frère, ne pouvait se défendre d'un sentiment de malaise hostile; et, soit que la vue de l'oncle Cyprien évoquât un fâcheux souvenir, soit que le maître appréhendât ses questions, il lui marquait à chaque visite une froideur plus acrimonieuse.
Puis le départ de Mme Chambannes avait porté à M. Raindal un coup dont son vieux cœur pantelait encore. Une semaine après, il recevait bien de Zozé quelques lignes où elle s'excusait de cette fuite discourtoise: elle avait eu «de petits ennuis qu'elle lui expliquerait sans doute de vive voix». Mais le vague même de cet ajournement impatientait autant le maître que si la jeune femme se fût abstenue de tout détail concernant sa fugue. De petits ennuis! Sûrement ils ne provenaient pas de Chambannes, toujours absent, loin de Paris. De qui alors et de quelle sorte? Des ennuis d'argent? Hypothèse peu vraisemblable. Des ennuis de famille? Non plus, puisque la seule parente de Mme Chambannes l'avait accompagnée aux Frettes. Des ennuis d'amour? M. Raindal repoussait avec véhémence cette dernière solution qui, au fond, excitait plus sa colère que son incrédulité. Et quand l'idée s'en dessinait à l'horizon de ses rêveries, il s'acharnait à l'effacer, à la détruire comme un cauchemar absurde.
Des chagrins d'amour, Mme Chambannes! L'amitié du maître se révoltait à cette sotte calomnie. Coquette, frivole, enfant, si l'on voulait; mais amoureuse, sa petite élève, fi donc! Ce n'était pas à lui qu'il fallait conter de semblables inventions, à lui qui la connaissait, qui l'étudiait, qui la jugeait depuis bientôt plus de quatre mois. L'unique jeune homme en situation de la courtiser, ce grand Gérald de Meuze, ne semblait guère, avec ses façons lasses et ses traits fatigués, le héros propre à captiver une nature aussi vivace, aussi primesautière. A peine un robuste officier, un jeune poète ardent, un musicien illustre, auraient-ils eu quelque faible chance, sinon de la séduire, du moins de la troubler. Et M. Raindal, non sans un secret soulagement, constatait auprès de Mme Chambannes l'absence de tels favorisés.
Pourtant, au faîte de ses inductions, un vertige de tristesse le faisait retomber soudain. Il se remémorait l'arrivée rue de Prony, la maison vide et l'outrage qu'il avait subi. Comme elle l'aimait peu, pour l'avoir ainsi oublié! Comme, dans ses affections, dans ses pensées, il devait figurer à un rang infime et précaire! Comme il s'était exagéré l'influence et l'attraction qu'il exerçait sur elle!
Par dignité il avait résolu de ne pas répondre à sa lettre, et chaque jour qui passait sans nouvelles ébranlait davantage ce fier vœu. Où était-elle? A quoi occupait-elle ses journées, ses soirées? Pourquoi ne l'appelait-elle pas là-bas?
Parfois, dans une brusque envolée d'orgueil, il se soulevait hors de ces soucis. Il jurait de ne plus condescendre à des enquêtes si mesquines, si ravalantes pour un esprit supérieur. Il atteignait aux abruptes régions où souffle la pure brise d'éternité. Mais il ne planait pas longtemps seul dans ces hauteurs pacifiées. Au bout d'un instant l'image légère de Zozé avait monté l'y rejoindre. Il soupirait en la revoyant. Un accès de lucidité lui dévoilait la forte attache qui le liait à sa petite élève. Il haussait les épaules, revisait ses griefs contre Mme Chambannes, essayait de la dédaigner. Vain effort. Il aurait voulu éprouver du mépris, de la rancune. Elle ne lui inspirait que du regret.
Au milieu de cette inquiétude, il ne trouvait de répit que dans le travail, dans le livre nouveau qu'il préparait.
--Un livre, déclarait-il à Thérèse qui pourrait bien avoir le succès du précédent... Je ne t'en dis pas plus maintenant... J'attends que ça ait mûri... Tu verras... ce n'est pas mal...
Et il se remettait à marcher dans son cabinet, les mains derrière le dos, la tête basse, comme pointant contre le troupeau fugitif des idées.
Le livre avait pour titre provisoire: _les Oisifs dans l'Egypte ancienne_, et serait moins un ouvrage d'érudition qu'une étude morale, appuyée de documents historiques.
M. Raindal se proposait d'y démontrer, par des exemples, que le grand moteur social est la recherche des plaisirs et particulièrement des plaisirs dits galants: vers la femme et à sa conquête s'achemine toute l'œuvre du labeur humain--les raffinements surtout et les arts lui sont redevables souvent de leur naissance et toujours de leur prospérité--c'est pour elle que se sertissent les gemmes, que se brodent les soies, que résonnent les mélodies... A méditer ces développements, M. Raindal plus d'une fois avait gagné la fièvre ou la migraine. Les faits, à son appel, bondissaient hors de leurs cellules, accouraient se ranger en bataille comme de dociles petits soldats. Et il y avait notamment un chapitre,--le chapitre VI,--sur l'_Amour et la Galanterie dans l'Egypte ancienne_ d'après les légendes religieuses, les objets de toilette et les contes populaires, dont le maître possédait déjà la ligne et presque tous les paragraphes.
A de certains jours, cependant, il avait des scrupules sur le mérite de sa conception. Ne l'accuserait-on pas de poursuivre l'entreprise de scandale inaugurée par son dernier livre? Ne lui reprocherait-on pas de s'attarder exprès aux épisodes licencieux? Etait-il même doué de la compétence nécessaire pour approfondir les prestigieux problèmes du sentiment?
M. Raindal rejetait en bloc les deux premières questions, au nom de ce dédain que doit une âme élevée aux insinuations de l'envie.
La troisième lui paraissait plus délicate, plus sujette à des controverses. Il se plaisait à en causer au salon, avec Bœrzell qui, pas un dimanche, n'avait manqué de rendre, rue Notre-Dame-des-Champs, la visite permise.
--Sincèrement, monsieur Bœrzell, interrogeait-il, pensez-vous qu'il faille avoir été un libertin pour bien apprécier les finesses du sentiment?... Croyez-vous, en un mot, que pour parler convenablement de l'amour, il soit obligatoire d'en être un spécialiste, un professionnel, un pratiquant?...
--Heu! maître! répliquait avec réserve Bœrzell... La question est complexe... J'avoue que je n'y ai point encore réfléchi...
--Et ne croyez-vous pas, continuait M. Raindal, qu'il existe une multitude de sentiments que l'on apprécie d'autant mieux qu'on ne les a pas éprouvés soi-même?...
--Incontestablement! ripostait Bœrzell.
--Remarquez qu'en ce cas, on garde une fraîcheur d'impressions, une netteté de vues qui sont du plus haut prix pour l'analyse scientifique... On n'est dès lors aveuglé ni par la vanité, ni par l'intervention des souvenirs personnels... L'esprit conserve intacts son impartialité, sa pénétration, le calme indispensable aux observations régulières...
--Assurément, maître!... répondait Bœrzell. Toutefois ne craignez-vous pas que de cette procédure il ne résulte dans les écrits quelque peu de froideur?
--Du tout, cher monsieur! protestait M. Raindal. L'essentiel est d'aimer l'idée du sujet qu'on traite, d'aimer l'amour si c'est d'amour qu'on parle... La chaleur de la sympathie réchauffe tout... Les œuvres sont comme nos enfants. Il n'y a de froides, de mal venues que celles qu'en les faisant nous n'avons pas aimées...
Et il regagnait lentement le cabinet de travail, tandis que Bœrzell souriait à Thérèse. Car, dans leurs fréquentes causeries, le jeune savant avait obtenu des semblants de confidences qui ne lui laissaient guère de doutes sur les écarts mondains du maître.
Le quatrième dimanche, M. Raindal ne parut pas au salon. Il était sorti censément pour faire visite au directeur du Collège, mais en réalité pour aller s'assurer si sa petite élève n'avait point, sans le prévenir, réintégré peut-être l'hôtel. La vue des volets clos lui ôta ses espoirs. Il sonna pourtant, recarillonna. Personne ne répondit. Et l'on avait atteint aux premiers jours de mai! Elle était partie depuis quatre semaines! Quand reviendrait-elle donc?
Il s'en alla à pied par les rues à demi solitaires. Tout y était pour lui ressouvenir pénible. Que de fois il avait accompli ce trajet, l'âme et les yeux encore lénifiés par la gentillesse de Mme Chambannes! Quel changement à présent! Quel abandon! Et, le long de la route, comme pour se détourner de ces pensées chagrines, ou y opposer des lèvres un démenti physique, il souriait aux petites filles, aux petits garçons endimanchés que traînaient leurs parents d'une main indolente.
Bœrzell, quand le maître rentra, n'avait pas pris congé. Il était dans le salon à babiller avec Thérèse. Mme Raindal, auprès d'eux, lisait un ouvrage de piété. Le maître s'évertua à montrer une humeur joyeuse. La récente mésaventure d'un de ses collègues, que des faussaires avaient abusé, lui servit de prétexte à plaisanter les érudits. Que vaut au fond la science brute, si l'esprit ne l'anime point? Que serait, entre autres, son prochain ouvrage, à lui M. Raindal, s'il ne s'étayait pas de considérations générales et humaines? Bœrzell l'approuvait complètement; et, d'une ingénieuse digression, il ramena peu à peu la causerie sur le rôle social de l'amour. Le maître mordit à l'appât avec fougue. Ses nerfs se détendaient voluptueusement dans cet agréable assaut de dialectique contre un adversaire si subtil. La nuit tomba qu'il n'avait pas cessé de discourir.
--Vous dînez avec nous, n'est-ce pas, M. Bœrzell? fit-il, comme Brigitte allumait les lampes.
Et il ne le lâcha qu'à onze heures, étourdi par la lutte, et balbutiant de lassitude. Mais, sitôt seul devant sa fille, la mélancolie l'avait ressaisi. Il se sauva vers son lit, sans presque souhaiter le bonsoir, comme vers une distraction, vers un refuge d'oubli.
Le lendemain matin il se leva tard, à huit heures et demie. Le courrier ne lui avait rien apporté de Mme Chambannes; et, la tête dans l'eau, il s'ébrouait maussadement lorsque Brigitte entra.
--Une dépêche pour monsieur...
--Mon pince-nez!... Donnez-moi mon pince-nez, vous dis-je!
Il éprouva une commotion, en déchiffrant sur le papier bleu, l'écriture de Mme Chambannes. Il ouvrait le télégramme et lut:
Dimanche soir.
«Mon cher maître,
«Me voici enfin de retour. J'ai hâte de vous revoir. Si nous profitions de ce que les fournisseurs et les amis me laissent encore la paix pour faire demain matin notre fameuse visite au Louvre? Alors, sauf contre-ordre, à demain matin, neuf heures et demie, rendez-vous place du Carrousel, devant le pavillon de Sully. Comme ce sera charmant de nous revoir!
«Votre petite élève,
«Z. CHAMBANNES.»
D'instinct, M. Raindal avait consulté la pendule qui marquait neuf heures, et se précipitant vers la porte:
--Brigitte! clama-t-il dans le couloir... Brigitte! Ma redingote... la neuve... Mes bottines vernies... Mon chapeau... Vite, ma fille...
--Qu'y a-t-il, père? fit Thérèse qui survenait à ce tapage.
M. Raindal déplora d'avoir crié si fort. Il se trouvait acculé à dire la vérité.
--Peuh! c'est Mme Chambannes! répliqua-t-il en se grattant le dessous de la barbe... Elle me donne rendez-vous à neuf heures et demie pour la mener au Louvre... Je n'ai pas à flâner, tu vois...
Et, sur un sourire de la jeune fille:
--Pourquoi ris-tu?
--Je ne ris pas! riposta Thérèse qui avait recouvré son sérieux.
M. Raindal s'énervait:
--Si, tu ris! Il n'y a pas à nier... Va, parle... Pourquoi riais-tu?
--Tu veux absolument le savoir, père?... Eh bien! c'est parce qu'aujourd'hui, lundi, le musée est fermé...
--Je n'y songeais plus... C'est ma foi vrai!... Je ne puis cependant pas la laisser poser...
Et brusquement, devinant qu'on le soupçonnait de mensonge:
--Du reste, regarde! fit-il en tendant le télégramme... Le jour et l'heure y sont... Demain matin, neuf heures et demie.
Thérèse, hautainement, écartait le papier:
--Oh! inutile, père!...
--Si! si! j'exige que tu regardes...
Elle jeta sur la feuille un coup d'œil sommaire, et, la rendant à M. Raindal:
--Tu as raison!... Dépêche-toi!...
--Bon! bon!... Je te remercie toujours! fit-il d'un ton bourru.
Il ne reprit ses sens qu'en parvenant au Pavillon de Sully. La demie sonnait à la grande horloge qui surplombe les pilastres rosés de la porte. M. Raindal poussa un murmure rassuré. Déjà, d'être arrivé à temps, il en oubliait sa colère contre Thérèse.
Devant lui la vaste place s'étendait ombreuse et déserte dans le noble encadrement de ses palais illustres. Au loin la trouée des Tuileries semblait une région de lumière sans bornes, dont la réfraction blanche pâlissait jusqu'au ciel. Des rafales tièdes s'en échappaient qui courbèrent un instant les verdures des deux jardinets proches. Le maître respira fortement. Au printemps, il aimait cet arome lacté et savoureux que charrie l'air des matinées. Puis son âme s'harmonisait peu à peu avec la quiétude auguste du décor.
Il se mit à marcher devant le péristyle, la tête baissée vers ses gants de Suède clair qu'il achevait de boutonner. Quand, au bruit d'une voiture, il relevait les yeux, à l'une des hautes fenêtres du pavillon Colbert, il distinguait deux scribes du ministère des finances qui l'épiaient en souriant. Cette surveillance ne l'offusquait point. Il se figurait l'ébahissement admiratif des jeunes gens lorsque Mme Chambannes paraîtrait. Eh! oui, c'était une dame qu'il attendait! Et quelle dame! De leur vie, probablement, ces messieurs n'en avaient jamais aperçu de si élégante ni de si spéciale!
Mais par l'avenue de gauche, un fiacre découvert s'acheminait dans la direction du Pavillon de Sully. Le maître s'élança juste pour aider Mme Chambannes à descendre. Elle était en costume bleu sombre avec une blouse dont la soie changeante miroitait dans l'entre-bâillement de sa courte jaquette, et elle appuya à la main de M. Raindal sa main gantée de blanc, en exhalant un petit rire candide de bonjour ou de merci.
--Eh bien! cher maître, dit-elle, quand elle eut payé le cocher, vous ne m'en voulez pas trop? Vous n'êtes pas trop fâché contre votre méchante élève?...
M. Raindal cligna des paupières sous le tendre regard dont elle le pénétrait. Il avait perdu l'habitude.
--Mais non! chère madame! bredouillait-il... Je suis, avant tout, charmé de vous revoir... M. Chambannes se porte bien?...
--A merveille... Revenu d'hier... A propos, il m'a prié de vous inviter à l'Opéra ce soir... On donne _Samson et Dalila_ et _la Korrigane_. Nous avons une seconde loge... Vous viendrez, n'est-ce pas?...
--Peuh! madame...
--Si, si, vous viendrez... Je le veux!...
Elle inspectait les alentours d'un coup d'œil scrutateur; et, avisant le cartouche à lettres dorées qui surmontait le péristyle:
--C'est là, n'est-ce pas?
--Hélas! impossible aujourd'hui, chère madame!...
Aux explications du maître, Zozé eut une moue bougonne:
--Pour une fois que je suis libre, comme c'est contrariant!... Alors où irons-nous?...
--Je ne sais pas, madame!... Où vous voudrez!
Il considérait distraitement les petits squares circulaires dont les feuilles bruissaient sous un courant de brise. L'intérieur ne s'en voyait pas; et, dans l'emmêlement de leurs branchages serrés contre la grille, l'accès même en paraissait clos. On eût dit deux galantes charmilles de théâtre, posées là, par mégarde, ou provisoirement. Le maître songea: «Mais ce serait parfait!» et tout haut, désignant d'un geste le jardinet le plus voisin:
--Si nous entrions ici pour causer un instant, avant de nous séparer?
--C'est une idée!... fit Mme Chambannes... Ils sont délicieux, ces amours de squares...
Le jardin se composait, au dedans, d'une minuscule pelouse qu'entouraient quatre bancs verts, ouvragés à l'antique. Ils s'assirent sur l'un d'eux, en face du pavillon Denon. Au fronton s'alignaient, à intervalles égaux, une rangée de statues, isolées et pareilles sous leur égalitaire costume de marbre. Seuls ces regards sans vie plongeaient dans le petit square.
--Il n'y a pas foule! remarqua Mme Chambannes.
Puis, visant de son ombrelle les statues du fronton:
--Dire que vous serez un jour comme cela, cher maître!
--Rien n'est moins certain, madame, fit modestement M. Raindal.
--Et moi, où serai-je à cette époque? poursuivit Zozé d'une voix grave.
--Oh! les vilaines pensées!... Est-ce votre séjour aux Frettes qui vous a rendue si morose?
Non, à parler franchement, Zozé s'y était au fond divertie. Les promenades, la nature, la solitude l'avaient ragaillardie, remise de Paris! Car quelle est la femme, en vérité, qu'à un moment donné, Paris ne dégoûte pas? Quelle est la femme qui ne finit pas par en être excédée, des visites, des potins, des théâtres, des couturières, de tout le surmenage mondain?... La campagne avec un ou deux bons amis, comme M. Raindal, par exemple, le repos, une cure de grand air, tel semblait présentement à Mme Chambannes «l'idéal», «le rêve». Et si elle était revenue...
--Mais pardon, interrompit le maître... Pourquoi êtes-vous partie?... Je suis peut-être indiscret en vous rappelant votre promesse...
--Non, pas du tout...
Elle fouillait âprement le sol du bout de son ombrelle, les deux coudes aux genoux, en une pose de méditation.
--Je suis partie parce que j'ai eu des ennuis... Une amie en qui j'avais confiance et qui m'a indignement trompée...
--Ah!... Je vous plains bien! fit-il.
Elle levait les yeux au ciel dans une extase mélancolique. Des langueurs humides glissèrent entre ses cils. La tristesse la transfigurait. Avec son petit col-carcan, si moderne, si masculin, ses traits prenaient dans l'affliction un reflet de sainteté perverse.
--Ainsi vous avez eu beaucoup de peine? fit derechef M. Raindal qui ne la quittait pas du regard.
--Oh! oui, beaucoup!...
--Ma pauvre amie! murmura le maître dont la voix s'altérait... Vous me permettez de vous appeler de ce nom?
Mme Chambannes hochait la tête.
--Je ne vous en demanderai pas plus au sujet de votre départ! continua-t-il... Sans le vouloir, je vous ai fait mal... Et je serais inexcusable d'insister... Mais à l'avenir, si jamais vous êtes malheureuse, je vous en prie, traitez-moi en ami, confiez-vous à moi... Sans me donner de détails, dites-moi que vous souffrez, et je m'emploierai de tout mon cœur à vous soulager, à vous distraire... J'ai pour vous tant d'affection!...
--Merci! fit-elle un peu surprise du ton pressant dont il parlait... Je vous remercie... Comme vous êtes bon, cher maître!
Elle s'était à demi retournée vers lui et le fixait, en souriant, d'un de ses plus fervents regards. Des profondeurs béantes s'ouvraient dans ses prunelles. Tout son visage frémissait de malice coquette. M. Raindal crut sentir une flamme qui lui perçait les tempes. Le délire l'emportait. Il saisit avec une craintive brusquerie la main de Mme Chambannes; et, dans un frénétique baiser, ses lèvres y écrasèrent l'aveu d'amour qu'elles n'avaient osé prononcer.
--Oh! prenez garde! fit Mme Chambannes en se reculant.
--A quoi donc? riposta gauchement le maître.
Une sueur d'angoisse lui humectait le front. Il essaya de ricaner par contenance. Il s'arrêta, perplexe. La physionomie de la jeune femme le déconcertait. Elle avait une expression sévère, mais sans rigueur, où, plutôt que la rancune, dominait l'alarme décente. Ses yeux demeuraient sombres malgré le palpitement narquois qui plissait l'angle de leurs paupières. Qu'allait-elle faire? S'indigner, pardonner ou sourire?
Elle se leva, et, d'une voix paisible où tremblait à peine un écho d'ironie:
--Cher maître, au revoir. Il faut que je rentre... Me conduisez-vous jusqu'à un fiacre?...
M. Raindal lui serrait la main d'une imperceptible pression.
--Volontiers, chère madame! fit-il tandis que ses regards s'évadaient vers les statues de la colonnade.
Elle passa la première par l'étroite porte de la grille. M. Raindal la suivait en tirant machinalement sur le poignet de ses gants de Suède.
Lorsqu'elle fut en voiture, et que les roues déjà s'ébranlaient, il recouvra l'audace de la contempler. Elle avait de nouveau sa figure coutumière, ses yeux tendres et hardis.
--A ce soir, au fait! cria-t-elle... N'oubliez pas, cher maître, loge 40...
Le guichet du Carrousel franchi, elle ne put garder son sérieux. Elle souriait d'un sourire si franc, si intense, qu'un gavroche à pied la singea, s'écriant:
--Bon Dieu, que c'est drôle!...
Certes oui, c'était drôle. Le père Raindal amoureux! Qui s'en fût douté? Et ce baiser qu'il lui avait appliqué, ce baiser en coup de massue, tellement brutal et timide à la fois! Le pauvre homme!... Quel dommage qu'on fût brouillé avec l'ignoble Germaine! Comme on se serait amusées ensemble de cette petite histoire!
Au souvenir de l'amie perfide, Mme Chambannes s'était rembrunie. Elle ne retrouva sa bonne humeur qu'après déjeuner, quand elle eut narré l'entrevue à sa tante Panhias.
--Fais attention, mon enfant! recommanda la grosse dame... A cet âge-là, c'est quelquefois très dangereux!...
--Pour qui? interrogea Zozé.
--Pas pour toi, naturellement!
Mme Chambannes fit tournoyer dans l'air une bouffée de sa cigarette: