Les Deux Rives: Roman

Part 14

Chapter 143,734 wordsPublic domain

Le marquis s'esclaffait de cette ingénieuse tournure. Puis il poursuivit:

--Et bien entendu, vous, monsieur, vous ne touchez pas à ces diableries?

--Pas de danger! s'écria l'oncle Cyprien... Les vingt malheureux mille francs que j'ai grattés sou à sou sur mes maigres appointements, je les ai placés en chemins de fer... Cela me donne dans les trois pour cent... Une misère, je vous l'accorde, mais une misère sûre et qui, avec ma retraite, me permet de joindre les deux bouts... Spéculer, moi?... Non, jamais de la vie!... Et puis, à quoi bon?... Je n'en ai pas besoin!

Le marquis était devenu songeur. Il éprouvait un élan de sympathie démocratique envers ce fougueux petit employé, trop pauvre pour que sa morgue de gentilhomme eût à en redouter des familiarités blessantes. Leur distance même les rapprochait; et soudain, d'une voix sentencieuse:

--Qui sait si vous n'avez pas tort! fit-il... Il y a en ce moment des fortunes à faire sur les mines... Et quand je vois des gredins ou des imbéciles qui s'enrichissent du jour au lendemain et qu'après je rencontre un honnête homme comme vous qui ne profite pas de l'aubaine, j'ai des tentations de lui crier: «Mais allez donc, marchez donc!... Ne laissez pas filer l'occasion!... Une occasion qui ne se produit que deux ou trois fois par siècle, ça vaut la peine, que diable!...»

--Vous croyez?... Vous croyez? répétait l'oncle Cyprien, d'un ton sceptique encore quoique déjà ébranlé.

--Et au fond, de quoi s'agit-il pour vous?--poursuivit le marquis, avec cette manie de charité sermonneuse où se complaît parfois envers autrui le joueur heureux.--Il ne s'agit pas en réalité de faire fortune!... Tout au plus, comme on dit à la caserne, d'améliorer votre ordinaire, de gagner les moyens de vous offrir un peu de luxe, un peu de bien-être... Ah! si j'étais vous... Mais c'en est assez... Je ne veux pas vous influencer... Le jour où cela vous dira, venez me voir, monsieur Raindal... J'habite 2, rue de Bourgogne, au coin de la place du Palais-Bourbon...

Ils rattrapaient le maître et l'abbé, qui s'étaient arrêtés à l'angle du pont de la Concorde. On procéda aux saluts d'adieu; puis, les deux frères restés seuls:

--Viens-tu dîner chez nous? interrogea M. Raindal.

L'oncle Cyprien, sans entendre, contemplait rêveusement les striures de velours pêche que le soleil couchant traçait au loin sur l'horizon décoloré.

--Je te demande si tu viens dîner? réitéra M. Raindal.

--Hein!... Plaît-il? fit en tressaillant l'oncle Cyprien. Si je viens dîner?... Non, merci... Schleifmann m'attend à la brasserie... Je ne peux pas le lâcher...

Et, comme la petite voiture verte de Panthéon-Courcelles gravissait au pas la chaussée, il serra vivement la main de son frère.

--A bientôt... A un de ces soirs!...

Il avait grimpé sur l'impériale, et au tournant du boulevard Saint-Germain, M. Raindal l'aperçut qui brandissait en signe d'amitié sa souple badine à pomme d'or.

* * * * *

--Hô! bonsoir, mon ami! fit Schleifmann, tandis que l'oncle Cyprien s'installait à la table voisine de la sienne... Vous avez vu votre jeune dame?

--Non, mon cher... Mais j'ai vu un de vos ennemis...

Il se mettait à narrer l'inexplicable fugue de Mme Chambannes, le retour avec le marquis, la causerie sur les mines d'or; et, son récit achevé:

--Eh bien, questionna-t-il... Qu'en dites-vous, mon cher Schleifmann?

--De quoi?...

--De cette histoire de mines, parbleu!...

Les petits yeux de Schleifmann scintillèrent d'un éclat farouche, et il passait la main dans sa tignasse crépue.

--J'en dis que c'est encore une sale affaire où les juifs de Bourse vont encore gagner beaucoup d'argent pour eux et créer beaucoup de haine contre ceux de leur race... Voilà ce que j'en dis, de vos mines!...

M. Raindal cadet réprimait un geste d'impatience:

--Sapristi, Schleifmann, tâchez donc de me comprendre... Je ne vous parle pas des juifs, je vous parle de moi... Oui ou non, estimez-vous que je doive me risquer?

Le visage du Galicien avait pris une expression de pitié:

--Vous, mon cher Raindal?... Vous n'y songez pas!... Vous, un _goy_, et qui plus est un honnête garçon, vous voudriez vous mêler de tripoter avec ces gros loups... Mais ils vous dévoreront, mon ami, ils vous croqueront comme une côtelette!...

--Bref! fit l'oncle Cyprien piqué, vous êtes opposé à ce projet!...

Schleifmann eut un haussement d'épaules goguenard:

--C'est-à-dire qu'il n'existe pas, votre projet, que c'est une folie pure... Agissez à votre guise... Seulement, diable, je vous en prie, ne me racontez jamais une syllabe de cette risible démence-là!...

L'oncle Cyprien se tut, la gorge barrée de mécontentement. Il en voulait au Galicien autant de son ton dédaigneux que de sa ténacité à éteindre les chatoyants espoirs de richesse qu'avait fait luire le marquis. Pour la première fois depuis huit ans, ses convictions antisémites sévissaient contre Schleifmann; et dans l'entêtement de son vieux camarade il retrouvait bien moins une marque d'amitié qu'un trait de cet orgueil juif, dont ses plus chers auteurs citaient de monstrueux exemples!... L'oncle Cyprien, taciturne, se les remémorait un à un. L'entretien, dans ces conditions, ne tarda pas à languir; et les deux amis se quittèrent froidement une heure plus tôt que de coutume.

Le lendemain, M. Raindal cadet ne résista pas au désir qui le taquinait de connaître les cours de la Bourse. Il acheta un journal du soir et se réfugia dans le Luxembourg pour y lire en tranquillité la cote. Mais, faute d'habitude, il s'embrouillait parmi les lignes transversales, les colonnes perpendiculaires, les clôtures du jour et les clôtures précédentes. Ce ne fut qu'au bout de dix minutes d'efforts qu'il découvrit l'endroit où se marquait la hausse. Elle était sur les mines d'or partout considérable et presque universelle, se chiffrant par des quinze, des vingt, des trente, des cinquante francs de différence.

Elle continua aussi rapide le surlendemain et le jour suivant. L'oncle Cyprien mentalement établissait le calcul des sommes que, sans ce mulet de Schleifmann, il aurait déjà empochées; et les dîners à la brasserie se ressentaient chaque soir davantage de ces additions rancunières.

Enfin le cinquième jour, M. Raindal cadet n'y tint plus. A midi et demi, il rentrait s'habiller, et, une demi-heure après, un fiacre le déposait rue de Bourgogne, devant la porte de M. de Meuze.

Le marquis, en vareuse beige et la pipe à la bouche, était encore à table quand on introduisit l'oncle Cyprien.

--Bonjour, mon cher monsieur Raindal! s'écria-t-il en reculant sa chaise... Enchanté de vous voir... Je vous reçois sans façons... Vous allez prendre le café avec moi, hé?

Et tendant à son hôte une boîte de havanes ventrus:

--Un cigare?

--Volontiers! fit l'ex-employé.

Il y eut un silence. M. Raindal cadet amorçait gravement son cigare, dont il n'avait pas osé rompre la bague en papier rouge et or. Il se sentait au surplus ému par le majestueux aspect de la salle à manger. Les plafonds en étaient surélevés comme dans une galerie de musée, les fenêtres immenses. Sur tous les murs, de vieilles tapisseries étendaient leurs peintures mourantes que rehaussaient, par intervalles, d'antiques appliques en cuivre ciselé. Et M. de Meuze lui-même, malgré son veston beige et sa grosse pipe d'écume, participait de cette atmosphère d'élégance grandiose qu'épandaient dans la pièce les objets d'alentour.

--Eh bien, monsieur Raindal! fit-il en poussant une bouffée... Quoi de neuf?

--Peuh! monsieur le marquis! répliquait l'oncle Cyprien embarrassé... Pas grand'chose!...

M. de Meuze le fixa de son perçant petit œil vert.

--Je parierais que vous venez me parler affaires...

L'oncle Cyprien eut une moue qui ne niait point.

--Ha! ha! s'écria victorieusement le marquis... Qu'est-ce que je vous disais?... Je sens ça tout de suite, moi... Je n'ai qu'un œil, mais qui voit pour deux...

Il lissait d'une coquette caresse les panaches blancs de ses favoris et, s'avançant vers la fenêtre, il souleva le rideau.

--Tenez! avouez que pour un entresol, j'ai une jolie vue... En plein sur la maison de nos maîtres...

Par les carreaux à treillages blancs, on apercevait la place du Palais-Bourbon, et, devant la porte séculaire, un petit lignard qui, l'arme au pied, rêvait auprès de sa guérite.

--Ah! c'est là que logent nos princes du chèque! fit l'oncle Cyprien d'une voix sarcastique.

--Oui, monsieur Raindal, c'est là, la porte en face!... Une fenêtre qui vaudra cher au premier jour d'émeute... Mais nous bavardons... je vous oublie... De quoi est-il question?... Vous venez pour les mines, n'est-ce pas?...

L'oncle Cyprien en convint. Sous le sceau du secret,--car il désirait que personne, pas même son frère, ne fût informé de la tentative,--et après mûre méditation...

--Parfait! interrompit le marquis. Je m'en doutais... Donnez-vous la peine de passer par ici... Nous serons plus à l'aise pour causer...

Et, une fois dans l'autre pièce--un vaste cabinet meublé à l'orientale, avec des panoplies de cimeterres et de carabines nacrées:

--Donc, vous voulez entrer dans la danse?... fit le marquis. Rien de plus simple... J'écris à M. Pums immédiatement, et sauf contre-avis, vous irez le voir demain, vers trois heures, à la Banque de Galicie, 72, rue Vivienne... Cela vous va?...

Il s'attablait à son large bureau et tout en écrivant:

--Seulement, pas de bêtises! De la prudence!... Le moment est excellent... Mais il faut prévoir la débâcle, l'inévitable, la fâcheuse débâcle qui se produit toujours sur les fonds de spéculation... Oh! nous n'en sommes pas encore là... Pourtant, ayez l'œil... Ne vous emballez pas!... Embêtez Pums plutôt dix fois qu'une, avant de lâcher un ordre... Et à la moindre baisse, vendez au galop, vendez comme un sourd! Vous m'entendez?...

L'oncle Cyprien se confondit en promesses et en remerciements.

Puis dehors, il s'achemina d'un pas alerte vers les Champs-Elysées. Une radieuse gaieté de printemps frémissait dans le ciel renouvelé. Les figures des femmes semblaient plus belles; et l'oncle Cyprien, au passage, leur dardait de galantes œillades.

Il s'assit sur une chaise, face aux voitures qui dévalaient parmi la splendeur de l'avenue. Une joie d'espérance dilatait tout son être. Quelle douceur c'eût été de s'en ouvrir à quelqu'un! Quel dommage que ce Schleifmann fût un caractère aussi intraitable! Et de nouveau M. Raindal cadet se laissa emporter contre lui aux réflexions les plus amères...

* * * * *

Le lendemain, à la banque de Galicie, sitôt sa carte remise, il fut reçu, sans attente.

M. Pums, dès les premiers mots, protesta de sa sympathie. Le titre d'ami de M. de Meuze et de frère de M. Raindal était à ses yeux une double et trop puissante recommandation pour qu'il ne se sentît pas tout disposé...

--A propos, monsieur, s'écria l'oncle Cyprien, je vous serais obligé de ne pas parler à mon frère de ma visite... Il pourrait peut-être s'en alarmer, s'imaginer que je suis pris par la passion du jeu et autres balivernes... Je préfère donc...

--Inutile d'insister, monsieur, déclara Pums... La discrétion est de règle en affaires... De plus, il suffit que vous m'en priiez...

Il expliqua à l'oncle Cyprien le mécanisme de l'agio. Il l'aboucherait avec un agent de change, M. Talloire, l'agent de la banque, du marquis, d'une foule d'autres personnes ou établissements respectables. M. Talloire ouvrirait un compte à M. Raindal cadet et il ne resterait plus qu'à indiquer les ordres.

--Ouais! ouais! ripostait l'oncle Cyprien, en clignant les paupières... Et il faudra que j'aille chez ce M. Talloire moi-même?... C'est bien désagréable!...

M. Pums esquissa un cordial sourire:

--Oh! ce n'est pas indispensable... Nous pouvons, si vous le souhaitez, nous charger de transmettre vos ordres à M. Talloire par le moyen que voici...

Tandis qu'il analysait le procédé, l'ex-employé se livrait à un colloque intime. Ce petit M. Pums lui plaisait. Impossible vraiment de rencontrer un homme plus courtois, plus serviable et, quant à cet air juif que d'abord il lui supposait, force devenait bien à l'oncle Cyprien de reconnaître que Pums s'en trouvait dénué. Avec ses gros yeux chocolat, ses joues jaunâtres, sa moustache noire, il avait aussi bien la tête d'un créole, d'un Andalous, d'un Turc ou d'un Kirghiz cossu. Et il n'était pas jusqu'à l'imperceptible accent qui ne parût à l'oncle tout différent de ce qu'il attendait d'un «Prussien» naturalisé.

--Je vous remercie! fit-il quand l'autre eut terminé... Maintenant, un détail!... Combien faut-il que je mette? Cinq mille francs, est-ce assez?...

--Mais ce que vous voudrez, monsieur... Vingt mille francs ou dix sous à votre volonté... Vous concevez bien que je vous traite en ami et non pas en client... Je ne déplore qu'une chose, c'est que vous ne soyez pas venu quinze jours plus tôt... Avec cinq mille francs que je vous aurais placés, c'était, il y a huit jours, à la liquidation du 15, trois mille francs de bénéfice net qui tombaient dans votre poche...

--Trois mille francs! répétait mélancoliquement l'oncle Cyprien... Enfin, il est trop tard!... N'y songeons plus!... Et puisque cinq mille francs vous semblent suffisants, ayez la bonté de m'acheter pour cinq mille francs de mines...

--Desquelles, monsieur? fit Pums avec gravité... Il y en a des centaines!...

--Je ne sais pas! murmurait l'oncle Cyprien... Dame, conseillez-moi!... Faites pour moi comme pour le marquis!...

Pums désigna une série de valeurs minières que soutenaient en Bourse la Banque de Galicie et ses affiliés. L'oncle Cyprien, troublé par cette nomenclature, se décida d'après la joliesse ou l'étrangeté des noms. Il choisit l'_Etoile rose de l'Afrique du Sud_, la _Fontaine du Diamant rouge_, la _Source des Escarboucles_, la _Pummigan and Kraft_, la _Deemerhuis and Haarblinck_, dont Pums, complaisamment, lui traduisait les titres.

Puis il se leva en s'excusant d'avoir tellement abusé d'un temps aussi précieux. Le banquier se récria qu'il était trop heureux, et il reconduisit son visiteur jusque sur le palier. Il comptait bien d'ailleurs le revoir dans une huitaine, au moment de la liquidation, car ils auraient à recauser.

«Quel charmant homme!» pensa l'oncle Cyprien quand la porte se fut refermée.

Il passa les huit jours qui suivirent dans une fièvre de béate anxiété. La hausse grandissait. Mais il craignait de s'être mépris, d'exagérer le bénéfice, qui, selon ses calculs, se montait déjà à près de deux mille francs. Et cela gâtait, chaque soir, son bonheur.

Il eut donc un sursaut d'émoi, quand, le 29 au matin, comme il partait pour la brasserie, la concierge lui remit une enveloppe jaune, avec l'en-tête de la maison Talloire.

Que contenait-elle, cette grande lettre? Et s'il avait mal calculé? Si, au lieu des gains attendus, c'était une perte qu'elle annonçait?

Il revint sur ses pas, et, à l'abri de la porte cochère, il décacheta l'enveloppe. Elle renfermait une feuille de papier zébrée de colonnes, de chiffres, de mots abrégés, dont le tremblement de sa main augmentait encore le chaos. Deux termes de commerce y émergeaient du reste: à gauche, _Doit_, à droite, _Avoir_. Et au-dessus on lisait: M. CYPRIEN RAINDAL. _Son compte en liquidation du 30 avril chez M. Talloire, agent de change, 96, rue de Choiseul._

--Hum! Du sang-froid! Est-ce que je gagne ou est-ce que je perds? murmura l'oncle pendant que son regard voletait à travers la feuille.

Enfin il remarqua dans un coin du papier un petit amas de chiffres, avec au total cette mention: _Créditeur_: 2700 francs.

--Deux mille sept cents francs! proféra-t-il, le cœur cognant contre ses côtes... Deux mille sept cents francs de bénéfice!... Il y a sûrement erreur... Et pourtant je ne me trompe pas: qui reçoit, doit; qui doit, reçoit... Je suis créditeur... Je gagne!...

Mais, en dépit de cette certitude, un doute grouillait dans sa poitrine. Il eût voulu sur-le-champ s'en délivrer, savoir, et la peur d'importuner l'agent était seule à le retenir de s'élancer rue de Choiseul. Le conseil du marquis surgit à point dans sa détresse: «Embêtez Pums plutôt dix fois qu'une!» La solution s'imposait, d'autant que Pums lui-même s'y était par avance offert. L'oncle Cyprien sauta dans un fiacre.

Tout le long du trajet, afin de raffermir sa foi, il se redisait en cadence:

--Qui reçoit doit!... Qui doit reçoit!...

Cet axiome, néanmoins, ne le rassurait qu'à demi; et il fallut l'accueil jovial de Pums pour lui rendre la sérénité.

--Eh bien! criait le banquier à la vue de son protégé... Nous n'avons pas à nous plaindre, il me semble... Si mes calculs sont justes, vous gagnez dans les quinze cents francs, monsieur Raindal!

L'oncle Cyprien, silencieusement, allongea son papier:

--Voici.

--Fichtre! s'écria Pums en consultant la feuille... Deux mille sept cents francs de bénéfice!... Vous marchez bien, pour un commençant!... Bravo!... Mes compliments... Et il va de soi que vous gardez votre position?...

--S'il vous plaît? fit M. Raindal cadet, avec une moue inquiète.

--J'entends que vous laissez votre bénéfice sur les mêmes valeurs?

L'oncle Cyprien se recueillit, puis du ton le plus docile:

--Est-ce que je ne pourrais pas en retirer un peu?

--Oh! ce que vous voudrez! Cet argent est à vous... Vous en êtes le seigneur et maître... Ne vous gênez pas.. Dites votre chiffre!...

--Sept cents francs! fit résolument l'oncle Cyprien... Je retire sept cents francs, je laisse sept mille... Cela fait un compte rond, n'est-ce pas?

Et il ajouta d'une voix moins hardie:

--Puis-je toucher ici?...

--Heu! riposta Pums... Ce n'est guère régulier... Enfin, pour vous, pour un ami!... Là, signez-moi une procuration pour toucher chez Talloire... Je vais vous donner un bon que vous n'aurez qu'à présenter à notre caisse...

L'oncle Cyprien avait signé.

--Et vous me continuez votre confiance? demanda Pums qui s'était levé... Vous me chargez toujours de diriger vos ordres?...

--Comment donc! riposta M. Raindal cadet... Vous riez, monsieur Pums!... Ma confiance!... Vous devriez dire ma reconnaissance... ma vive gratitude!... Achetez-moi, je vous prie des mêmes, ou achetez-en d'autres, si c'est votre avis... Je suis convaincu que vous opérerez au mieux de mes intérêts... A bientôt, monsieur, et merci encore!...

Parvenu dans la rue, il bifurqua instinctivement du côté de la Bourse. Les sept billets de cent francs qu'on lui avait soldés bossuaient sa poche intérieure d'une dure petite protubérance qu'il palpait à chaque pas. Des idées de largesses l'exaltaient. Il stoppa un instant pour contempler le tumulte de la Bourse, cette mêlée vociférante qui tout à l'heure peut-être allait l'enrichir davantage. Et, pénétrant dans un bureau de tabac proche, il réclama des cigares à bague. On lui en apporta de plusieurs espèces. Il les flairait d'une narine experte ou les faisait craquer à son oreille en les pinçant par le milieu. Il se détermina pour une boîte à un franc la pièce et y joignit deux paquets de cigarettes américaines.

Mais en sortant, auprès du bureau, sur la place, il avisa la vitrine d'un marchand de pipes. Soutenues par d'invisibles supports, ou couchées dans de riches étuis, le tuyau brutalement droit ou se repliant en courbe serpentine, l'écume et la bruyère y mêlaient leurs tons blancs et bruns. Des ronds d'or ou d'argent cerclaient des porte-cigares en ambre, et dans leurs écrins de velours, ces objets avaient tous un air de fins joyaux destinés à des bouches princières. L'oncle Cyprien les considérait en hochant la tête. Puis soudain ses prunelles brillèrent d'une lueur de contentement. Hé! s'il achetait une de ces pipes, une belle grosse pipe en écume, comme celle du marquis, pour son vieux camarade Schleifmann, que malgré les disputes, il aimait bien pourtant! Et il entra dans la boutique.

Le choix fut si long, si minutieux, que l'horloge de la brasserie Klapproth marquait plus de midi trois quarts, lorsque M. Raindal cadet arriva.

--Un petit cadeau pour vous, mon cher Schleifmann! fit-il en s'asseyant à la gauche du Galicien... Un cadeau que je ruminais depuis longtemps... Prenez, oui, ouvrez, c'est pour vous!...

Schleifmann défaisait lentement le paquet.

--Une pipe! s'écria-t-il en maniant l'étui.

--Parfaitement, et une pipe de luxe!... Le fruit de mes économies de six mois sur les cigarettes, mon cher!...

La pipe représentait une sirène dont la double queue torse s'enroulait autour du tuyau jusqu'à l'ambre et dont la tête lascive et creuse servait de fourneau au tabac. Schleifmann ne cacha pas son admiration.

--Elle est merveilleuse... colossale, colossale! répétait-il d'un mot germanique qui, pour lui, exprimait le suprême de l'enthousiasme... Je vais la fumer tout de suite... Garçon, des allumettes!...

L'oncle Cyprien observait d'un œil glorieux et attendri les apprêts de l'inauguration.

--Exquise! déclara Schleifmann au bout de deux bouffées... Un enfant la fumerait... Vous êtes bien gentil, mon cher Cyprien!...

Il avait saisi l'écrin et il en examinait la doublure, un revêtement de peluche cramoisie avec l'adresse du fabricant frappée en lettres d'or. Puis, brusquement, tapant du poing sur la table:

--Raindal! s'écria-t-il... Regardez-moi donc un peu!

--Présent! fit l'ex-employé qui offrait de biais deux prunelles fugaces.

--Vous jouez à la Bourse, mon ami!

--Moi! fit d'un ton de révolte l'oncle Cyprien.

--Oui, vous! Cette adresse me révèle tout: place de la Bourse... Vous jouez sur les mines!... Prenez garde, Raindal!... C'est une aventure qui peut vous coûter beaucoup plus cher que vous n'imaginez!

Et il replaçait la pipe près de l'écrin avec un geste de renoncement.

--Vous m'ennuyez, Schleifmann! bougonna l'oncle Cyprien... Vous me chagrinez énormément... Comment! je m'éreinte à vous acheter une pipe, à vous la choisir comme pour moi!... Et voilà tout ce que je récolte: des paroles de mauvais augure!... Eh bien, oui, là, j'ai joué... J'ai même gagné... J'ai gagné sept cents francs... Seulement, ni-i-ni c'est fini. Aujourd'hui, j'ai tout arrêté... Êtes-vous content, vilain oiseau?...

--Fini! ricana le Galicien... Je n'en crois pas le premier mot, mon ami... Commencé, oui... Mais fini, après un pareil bénéfice!... Vous me tenez comme bêta, Raindal!

L'oncle Cyprien eut une grimace hautaine:

--Soit... Ne me croyez pas... Je ne puis pas vous obliger à me croire... Entendu!... Je joue encore... Je joue à en perdre haleine... Certainement... Et alors vous me laissez ma pipe pour compte?... On n'est pas plus gracieux!

Schleifmann, involontairement, jetait une œillade de regret vers la sirène dodue qui semblait dormir sur le flanc.

--Baste! je ne voudrais pas vous contrarier, mon cher Cyprien... Et, tout de même, j'ai honte d'accepter votre pipe... Je ne devrais pas... Ce n'est pas bien!...

--Pas tant de manières! fit affectueusement M. Raindal cadet... Reprenez-la vite... Puisque je vous jure que je ne joue plus!...

--Le Seigneur soit loué, si vous dites vrai! murmura Schleifmann en rallumant sa pipe.

La causerie redevint amicale. De temps à autre, Schleifmann, dans une bouffée, exhalait: «Délicieuse!... Colossale!...» L'oncle Cyprien, le jugeant conquis, proféra d'une voix négligente:

--Ah! au fait, pendant que j'y songe... Vous vous doutez qu'à cause de cette petite affaire, je dois une politesse au marquis de Meuze... Cela vous déplairait-il de déjeuner au restaurant avec lui?...

--Entre nous, je n'y tiens pas! grommela le Galicien après une pause.

--Pourquoi?... Oh! je devine... Les opinions du marquis!... S'il n'y a que ça pour vous déplaire!... D'abord, soyez tranquille... Je l'ai déjà prévenu que vous étiez un bon juif...

--N'employez donc pas cette expression, mon ami! fit Schleifmann d'un ton énervé... Ne vous ai-je pas appris qu'il n'y a pas de mauvais juifs?... A peine pourrait-on dire qu'il y a des juifs dégénérés...