Les Deux Rives: Roman

Part 13

Chapter 133,781 wordsPublic domain

Elle se renversa en arrière, sans un doute, sans un espoir, la main à la poitrine, avec un geste de blessée. Elle demeurait d'abord immobile, les paupières closes, puis, indistinctement elle se mit à balbutier:

--Oh!... oh!... oh! mon Dieu!... Les méchants!... L'atroce méchanceté!...

Elle éprouvait au cœur une sensation cuisante; et c'était à chaque question qu'elle inventait, à chaque hypothèse, comme une nouvelle brûlure qui aurait agrandi la plaie.

Sûrement on dénonçait Gérald. Mais la femme, la gredine, la traîtresse inconnue, qui cela pouvait-il être?

Une à une, Zozé évoquait ses amies sans y discerner la coupable. Toutes lui paraissaient également suspectes. Avec toutes, tour à tour, Gérald avait eu des flirts équivoques, des façons familières; et dans chacune successivement, au gré des souvenirs, elle croyait tenir la complice. Une autre ensuite l'emportait, lui semblait plus fautive, Flora Pums après Germaine de Marquesse, Rose Silberschmidt après Flora Pums; et à la fin, elle s'embrouillait dans cet amas de preuves équivalentes et de présomptions contradictoires. Elle essaya de s'orienter en cherchant à deviner l'auteur du télégramme. Des noms lui venaient à l'esprit, les noms d'hommes qui la désiraient et eussent été capables de vouloir détruire son bonheur: Pums, Burzig, Mazuccio. D'aucun des trois cet acte infâme ne l'étonnait. Alors en s'apercevant de l'aisance avec laquelle elle les soupçonnait toutes et tous, un rictus contracta ses lèvres. Pouah! Dans quelle bande de coquines et de goujats vivait-elle donc pour que nul d'entre eux ne trouvât grâce devant sa méfiance, pour que pas une fois elle n'eût craint de les accuser à tort? Mais ce ne fut qu'un éclair de clairvoyance aussitôt éteint sous les bouillonnements de sa colère. Elle avait bien le temps de philosopher, la petite Mouzarkhi! Et elle exagérait le ton des injures, comme on fait dans le délire de la désillusion, ne gardant d'amour, de tendresse, d'indulgence que pour Gérald, son Gérald chéri qu'elle allait peut-être perdre à jamais! Des larmes obscurcirent ses yeux. A travers leur eau trouble elle contemplait avec angoisse l'inconcevable scène de la séparation! Elle se figurait être rue d'Aguesseau, sur le seuil de la porte, après l'explication finale. Elle tournait la tête pour un dernier regard. Elle revenait encore l'embrasser... Oh! non, non, elle ne voulait plus voir, et dans un élan de terreur, elle ramena au-dessus de son front la toile légère des draps. Des convulsions de sanglots agitaient par instants les formes onduleuses que modelait son corps sous ce suaire. Puis, comme dix heures sonnaient à la pendule de la cheminée, dans un soubresaut plus violent, Zozé rejeta les couvertures, et, glissant d'un bond à terre, elle sonna nerveusement:

--Vite, de l'eau chaude dans le cabinet de toilette... Mon costume de drap beige... Ma capote noire!... dit-elle à la femme de chambre qui entrait.

--Quel corset?

--Je ne sais pas, celui que vous voudrez!... Vite, seulement, vite, vite...

--Madame désire-t-elle une voiture?

--Oui, c'est cela, une voiture fermée... ou plutôt, non!... Pas de voiture!... Dépêchez-vous...

Une hâte belliqueuse l'activait. Il fallait être prête à l'heure; et elle courait à cette suprême torture de surprendre les coupables comme à un plaisir sans pareil, les narines palpitantes, un petit sourire sauvage aux lèvres, et les yeux brillants de convoitise.

A onze heures moins le quart, elle fut dehors. Elle suivit à pied la rue de Prony et traversa le parc Monceau. Un jardinier enlevait aux arbres rares de l'entrée leur étroite pelisse de paille. Les feuillages débutants espaçaient leurs masses ajourées, d'un vert encore tout pâle; et des parfums nouveaux roulaient avec douceur dans la brise. Cette allégresse des éléments attrista Zozé par contraste. Elle avait ouvert son ombrelle, car le soleil était déjà chaud; et en marchant elle exhalait de longs murmures de regret comme si elle n'eût plus dû revoir jamais ces gracieuses pelouses ni aspirer cet air embaumé.

Mais elle se raidit d'un effort contre l'amollissement de la rêverie; et, hélant un fiacre fermé qui passait:

--Faites attention! commanda-t-elle au cocher... Nous allons rue Godot-de-Mauroi... Quand je frapperai à la vitre, vous arrêterez... Vous ne bougerez plus... Vous resterez sur votre siège et vous attendrez... Si je frappe deux fois, vous repartirez au pas... Si je frappe trois fois, au trot... Est-ce compris?

--Oui, madame! fit paternellement le cocher, un gros moustachu qu'amusaient ce mystère et ce ton de jeune capitaine.

--Alors, allez! Bon pourboire!...

La voiture s'engagea dans la descente de l'avenue de Messine.

A l'approche de l'attaque, l'ardeur de Zozé faiblissait. Elle avait l'impression de recevoir dans la poitrine des coups de poing étouffants, ou bien que son cœur était un petit oiseau chétif qu'une main brutale étreignait. Et elle tenait ses paupières jointes pour ne pas compter les maisons qui filaient trop vite.

Elle rouvrit cependant les yeux à un choc. Le fiacre tournait dans la rue Godot-de-Mauroi. Zozé eut juste le temps de frapper à la vitre. Le cocher se rangea à la hauteur du numéro 9. De là, en biais, on apercevait le 12 _bis_, une vieille maison dont la façade grisâtre se confondait avec d'autres façades analogues. Au-dessus de la porte pourtant, deux écriteaux jaunes annonçaient de petits appartements meublés à louer.

«C'est bien ici!» songea Zozé avec un soupir de détresse. Puis elle consulta sa montre qui marquait onze heures cinq. Elle releva les carreaux afin de se masquer le visage de leur trompeuse transparence. Et s'arc-boutant dans l'angle gauche, le buste en bataille vis-à-vis du 12 _bis_, elle commença à regarder.

Un quart d'heure s'écoula. Dans le silence de la rue à demi déserte, des marchands des quatre saisons glapissaient en poussant leurs lourdes charrettes. Parfois le cheval du fiacre s'ébrouait avec un gros frisson d'ennui qui secouait les brancards, ou bien le cocher, dans un mouvement, faisait grincer les cuirs et les bois de la voiture. Mais Zozé ne percevait pas plus nettement ces bruits, qu'elle ne voyait les boutiques voisines, les piétons qui se penchaient pour la dévisager, ou le sellier d'en face courbé sur son ouvrage derrière la vitrine. D'immatérielles œillères maintenaient ses regards en arrêt, comme l'avide attention qui figeait tout son corps, vers le petit quadrillage de pavés où les amants allaient surgir.

Que se disaient-ils à présent, dans quelles abjectes caresses pâmaient-ils, à quel étage, à quelle fenêtre? Pour Gérald, à l'aide des souvenirs, Zozé s'imaginait bien à peu près. Mais la femme lui échappait. Elle devinait tout de la perfide, sa taille, sa nudité, sa poitrine et ses bras, tout sauf la tête, sauf le visage. Et il lui semblait se démener dans un de ces écrasants cauchemars où les traits d'un des personnages se liquéfient, s'effacent dès qu'on tente de les distinguer.

La demie sonna à une horloge des environs. La lenteur des complices exaspérait Zozé plus encore que leur forfaiture. Elle les appelait inconsciemment dans une véhémente et muette prière: «Venez donc! Arrivez!»--comme des amis en retard à un rendez-vous qui pressait.

Et soudain une idée lui bouleversa le cœur. Si la lettre mentait, si on l'avait mystifiée! Elle n'en ressentit aucune joie. Elle ne pouvait l'admettre. Ses soupçons, tant de fois dépistés, refusaient de rétrograder. On eût dit qu'ils flairaient la proie, qu'ils sentaient l'hallali prochain.

Elle consulta de nouveau sa montre. «Midi moins le quart... Tant pis... A midi, j'entre chez la concierge!...» Puis, comme elle relevait les yeux, elle eut un tragique recul de la tête.

Là-bas, devant la voûte du 12 _bis_, une dame en costume de serge grise faisait signe à un cocher; et, malgré la voilette blanche, malgré l'épaisse floraison des broderies, Zozé avait reconnu un profil familier, une mâchoire en forme de rabot, son amie, sa meilleure amie, Germaine de Marquesse, elle-même!

Mais déjà la voiture d'en face repartait. Elle rasa au passage le fiacre de Mme Chambannes. Sous la capote baissée, Germaine se cambrait dans une pose résolue, les deux mains écartées aux deux bouts de son ombrelle placée en travers de ses genoux. La misérable! C'était bien elle! Et elle ne voyait rien, cette Germaine, tant le contentement l'aveuglait!... Oh! la petite Mouzarkhi n'aurait certes pas cru que le plaisir de _les_ surprendre fût à ce point douloureux! Elle défaillait, saisie d'une lâcheté comme une femme qu'on opère, après le premier contact de l'acier. Qu'allait être la seconde blessure, quand la première lui laissait un déchirement aussi affreux?

Elle n'eut pas le loisir de se reprendre. Gérald apparaissait devant la maison maudite.

Il était en tenue du matin, cape noire, complet bleu, avec une touffe d'œillets couleur chair, que l'autre, sans doute, venait de piquer au revers de son veston. Et Zozé le considérait, les yeux dilatés d'horreur et d'amour.

Il jeta un regard à droite, un regard à gauche. Il semblait hésiter. Enfin il s'achemina, de son pas dandinant vers la rue des Mathurins, la canne sous le bras, les épaules voûtées, les mains réunies en coquille pour allumer sa cigarette.

Zozé, affolée, avait oublié les signaux convenus. Elle tira la glace et cria au cocher:

--Allez!

Le fiacre démarrait au petit trot. Mme Chambannes frappa frénétiquement à la vitre, et, la voiture encore en marche, elle bondit sur le trottoir.

Au fracas de cet arrêt, Gérald avait fait volte-face. En apercevant la jeune femme, il blêmit de malaise. Et, se contraignant:

--Tiens!... C'est vous! dit-il avec un pesant sourire.

Zozé désignait de la main le fiacre, dont la portière restait ouverte.

--Monte! commanda-t-elle d'une voix sourde.

--Que je monte? Oh! quel drôle de ton vous avez!... bredouillait Gérald, en essayant derechef un sourire.

--Je te dis de monter! réitéra Zozé, stupéfaite elle-même de son accent d'audace... Allons, monte!... Je ne crains rien, ni le monde, ni le scandale... Je veux que tu montes...

Une bande de petites ouvrières qui se rendaient à leur déjeuner, les regardaient en se poussant du coude.

--Soit! fit Gérald gêné... C'est égal! vous avouerez que vous avez une bizarre manière...

--Assez! Nous causerons tout à l'heure!

Et tandis que le jeune comte s'installait dans le fiacre, elle dit au cocher:

--Où vous voudrez... Au Bois... du côté du Bois...

La voiture s'ébranla. Tous deux, en vieux nautonniers de Paris, experts à la manœuvre du fiacre, ils tiraient la voilure des stores. Puis Zozé s'écria:

--Eh bien?

Et, à bout d'énergie, elle fondit en larmes.

--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que c'est?... Je t'assure que je ne comprends pas! murmura hypocritement Gérald qui allongeait son bras pour l'enlacer.

Elle se déroba d'un brutal détour du buste:

--Ne me touche pas... Tu me dégoûtes... Finis-en avec tes mensonges stupides... J'ai vu Germaine... Comprends-tu, maintenant?...

Devant le silence de Gérald, sa fureur redoubla:

--Quelle honte! Quelle ignominie!... Avec une de mes amies, avec celle que j'aimais le mieux! Bah! vous vous valez l'un l'autre... Vous êtes des bandits, des canailles!... Vous deviez naturellement vous entendre...

Gérald tenta de se rapprocher:

--Voyons, ma petite Zozé, mon petit Zozo... Ne pleure pas... Cela n'a aucune importance... Oui, c'est vrai, ce n'est pas propre... Mais c'est plus bête encore que vilain... Tiens, si la galanterie me permettait de parler avec franchise...

--Eh bien, quoi? fit Zozé sans le repousser.

--Non! fit Gérald... Ce serait répugnant... Tu ne le voudrais pas toi-même... Sache pourtant qu'aujourd'hui c'était la première fois et qu'à l'instant, en m'en allant... sais-tu ce que je me disais là, à l'instant, quand tu m'as sauté dessus?... Je me disais que c'était la première fois et aussi la dernière...

--Tu me le jures? questionna Zozé avec un regard passionné qui faisait plus étrange sa figure convulsée de haine.

--Je te le jure! riposta Gérald.

Elle l'examinait tendrement, en lui appuyant ses mains aux épaules, puis le rejetant loin d'elle d'une rageuse bourrade:

--Je ne te crois pas... Tu mens... Tu as des yeux de femme!...

Elle recommençait à sangloter; et, dans la demi-lueur de répétition qui perçait par l'étoffe des stores, auprès de cette maîtresse qui gémissait comme à une fin de mélodrame, Gérald éprouvait peu à peu une sorte de lassitude à se justifier plus.

--Voyons, ma petite Zozé, mon petit Zozo! prononçait-il encore, de temps en temps, machinalement, par contenance.

Cependant cette scène durait trop. L'agacement le gagnait. Sous l'amant se révoltait confusément l'orgueilleux gentilhomme. Les brusqueries de Zozé l'avaient au fond vexé. Lui, Gérald de Meuze se laisser bousculer par une simple Mme Chambannes! Et si docile, si charmante amie que fût Zozé, il en venait à regretter presque les femmes de sa caste. Oui, parmi celles-là, il y avait bien quelques amoureuses, quelques sentimentales, des crampons avérés et que l'on connaissait pour telles. Mais on était prévenu, on ne s'y risquait qu'à bon escient. Et les autres, par contre, quelles agréables natures, faciles, enjouées, et qui vous comprenaient la vie! Ah! ni la jeune Chitré, par exemple, ni Mme de Baugy, ni même ce gros chérubin de Mme Torcieux, n'auraient fait tant de tapage jour une aussi banale petite crasse! On se serait boudés un peu, on se serait quittés peut-être. Seulement ni scandales, ni sanglots. Deux ou trois mots secs, d'abord,--après, un solide _shake-hand_ pour se remettre ou se séparer, et voilà tout. Car elles savaient ce que c'est qu'un homme, un flirt, une aventure. Elles étaient du monde, elles!...

Et subitement, entre deux cahots, la voix de Zozé proféra, sur un ton de stupeur:

--Oh! Raldo... Comment as-tu pu?... Comment?... Comment?...

Comment il avait pu! Elle en avait d'exquises, la pauvre petite! Il retint un sourire, et, attendri du coup par la candeur de cette question:

--Je te dirai cela plus tard... un jour, lorsque je serai absolument sûr de ne plus te faire du mal...

--Un jour?... Quel jour? s'écria Zozé avec une mine hautaine... Tu supposes donc que je te reverrai?... Tu ne sens donc pas que c'est fini?

Il l'attirait contre sa poitrine:

--Alors tu ne m'aimes plus?...

Zozé haletante ne répliquait pas. Des larmes jaillirent sur ses joues que crispait un spasme de souffrance.

--Mais si, tu m'aimes, puisque tu pleures! reprit Gérald en la câlinant.

Et, avec assurance:

--Écoute, ma petite Zozé... Evidemment, de nous revoir maintenant, tout de suite, demain ou après-demain, cela ne pourrait qu'amener des scènes, des chagrins, des entrevues pénibles... Tu as besoin de repos, de réflexion... Il te faut du temps, pour me pardonner... Oh! je ne suis pas une brute, va... Je devine bien ce que tu ressens... Et voici ce que je te propose... Je devais partir la semaine prochaine pour le Poitou, chez ma tante de Cambres... Eh bien, j'avancerai mon départ.. Je partirai ce soir même... Je resterai à Cambres jusqu'à la fin du mois, en t'écrivant autant que tu voudras... Et lorsque je reviendrai, tout sera oublié, je t'en donne ma parole... Dis-moi, cela te va-t-il?...

Mme Chambannes laissait sa tête rouler rêveusement au gré des cahots sur l'épaule de Gérald. Le jeune homme répéta:

--Réponds, ma petite Zozé... Cela te convient-il?

--Oui, oui! fit Mme Chambannes d'un air méditatif... Mais, moi aussi, j'ai une idée...

--Dis-la, mon pauvre Zozo!...

--Je m'ennuierais à Paris... Je serais trop triste sans toi... Alors, je vais aller me refaire aux Frettes, jusqu'à ton retour... En rentrant, je boucle mes malles, et je décampe par l'express de cinq heures.

--Seule?

--Non, je mobiliserai la tante Panhias!

--C'est cela, excellente idée...

Il y eut une pause. Elle éprouvait par tout son être un soulèvement de béatitude, une sensation de salut qui l'empêchait de parler. Et, se collant à Gérald, dans une effusion d'aveu plus forte que sa volonté, elle soupira langoureusement:

--Oh! mon petit Raldo!... Comme c'est bon de t'avoir gardé!...

Elle ne rentra chez elle qu'à deux heures.

XII

Mme Chambannes n'était pas partie depuis une heure qu'un fiacre stoppa devant l'hôtel.

Les deux MM. Raindal en descendirent. Le maître, pour éviter les remarques insidieuses de son cadet, avait endossé une vieille redingote. L'oncle Cyprien, au contraire, portait ses vêtements de gala, une jaquette qui gardait encore aux basques les plis contractés dans l'armoire, un pantalon à damier gris, et des gants de peau de chien rougeâtre. Il était rasé de frais, et sa massue de cornouiller avait fait place à une mince badine de jonc, avec une pomme dorée et deux glands de soie brune, héritage de M. Raindal, le père.

Firmin, le domestique, en ouvrant recula d'étonnement. Il était, du reste, en complet de drap anglais à carreaux et melon de feutre sur la tête.

--Comment, monsieur Raindal! s'écria-t-il en retirant hâtivement son chapeau. Mais madame n'y est pas... Elle est partie, il y a une heure, pour les Frettes... Et je dois la rejoindre demain matin... Madame n'a pas prévenu monsieur?...

L'oncle Cyprien se mordait la moustache pour étouffer son envie de rire.

--Non, madame ne m'a pas prévenu!... répéta M. Raindal d'un ton saccadé... C'est extraordinaire... Au moins, j'espère qu'il n'y a rien de grave!...

--Je ne pense pas, monsieur, fit le domestique. Madame a décidé cela, tout d'un coup vers deux heures... J'ai couru chez Mme Panhias qui est venue aider madame à faire les malles... Et elles sont parties avec Anna, la femme de chambre; je vous dis, il n'y a pas une heure. Si monsieur désirait écrire un mot, j'apporterais la lettre à madame demain matin...

M. Raindal réfléchit. Une telle désinvolture le confondait; puis, il avait au dedans de lui comme une impression d'angoisse mal définie, de chagrin bizarre.

--Non, merci! prononça-t-il enfin... J'écrirai de chez moi... Et où dites-vous que madame est?...

--Aux Frettes, au château des Frettes, à Villedouillet, Seine-et-Oise... Monsieur se rappellera?...

--Parfaitement, mon garçon... je vous remercie.

La porte se refermait. Le maître lança un coup d'œil à son frère, et, d'une voix qu'il essayait de rendre goguenarde:

--Eh bien! mon pauvre ami... Pour ta première visite, tu n'as guère de chance!...

L'oncle Cyprien s'inclinait, en écartant les bras dans un geste d'acquiescement, et, se redressant soudain:

--Dis donc, elle ne m'a pas l'air plus poli que ça, ta Mme Chambannes!...

Le maître allait répliquer, quand deux voitures, qui arrivaient en sens inverse, s'arrêtèrent ensemble devant l'hôtel. L'abbé Touronde sortit de la première: et de la seconde, le marquis de Meuze. Ces messieurs, informés par M. Raindal, manifestèrent une grande surprise. Ni l'un ni l'autre n'avaient été avertis, et le groupe se perdait en conjectures sur les raisons de cette étrange impolitesse. Le marquis de Meuze surtout se montrait choqué. Il dut se retenir pour ne pas pester contre Gérald. Comment! un gaillard qu'il avait vu le matin encore, qui savait tout sans doute et qui ne lui en soufflait pas un mot! Cela passait, en vérité, les bornes de la cachotterie!

--Que voulez-vous! déclara-t-il, nous n'avons plus qu'une chose à faire, c'est de rentrer chacun chez nous... Vous descendez dans Paris, monsieur Raindal?

--Oui, certainement! fit le maître. Mais, pardon, j'oubliais... Il faut que je vous présente mon frère, que j'amenais justement chez Mme Chambannes.

Ces messieurs retirèrent leurs chapeaux. L'oncle Cyprien accentua exprès son salut à l'abbé Touronde. Et l'on se mit en marche vers le centre, le maître devant avec l'abbé, M. de Meuze en arrière avec l'oncle Cyprien.

Pourtant M. Raindal ne suivait qu'imparfaitement les propos de l'abbé qui l'avait entrepris sur sa question favorite, l'origine et les dogmes de la secte des Coptes-Unis. Le brutal départ de Mme Chambannes lui causait un énervement dont il ne se sentait plus maître. Manque de courtoisie envers les autres convives, ce trait lui semblait à son égard un réel manque d'amitié. Puis l'aventure dissimulait un mystère qu'il eût souhaité pouvoir percer. Que signifiait cette fuite précipitée, cet oubli de toutes les convenances? Quel drame ou quel caprice avait ainsi, à l'improviste, chassé de Paris Mme Chambannes?... Une sorte d'irritation l'oppressait peu à peu, qui, pardieu, n'était pas de la jalousie--et M. Raindal rien qu'à cette idée eut un petit ricanement sardonique--mais qui ressemblait à de la déception, oui, à de la désillusion, à quelque chose enfin comme un mécompte de cœur. Et il souleva son chapeau pour s'essuyer le front, où perlaient de légères gouttelettes.

--Excusez! s'écria l'oncle Cyprien qui venait sans succès de décocher un brocard contre l'abbé Touronde. Je préfère être franc... C'est plus fort que moi... Je n'aime pas les curés!...

Et comme le marquis, resté glacial, abaissait tout à fait sa paupière grisâtre:

--Mais par contre, fit-il prestement, je vous avouerai que je n'aime pas davantage les juifs.

Là-dessus, ils s'entendirent très vite. M. de Meuze contait sommairement ses déboires du krach. L'oncle Cyprien riposta par l'histoire de sa destitution et par un résumé de sa théorie des Deux Rives. Le marquis approuvait avec des sourires, et ils conclurent d'accord que c'était, somme toute, une bien déplorable engeance.

Des seigneurs à ménager, cependant, ajouta le marquis, et qui demeuraient, quoi qu'on fît, les princes du marché financier... Ah! en 82, au moment de la Timbale, on avait été bien nigaud. On s'était attaqué à eux sans avoir appris leur tactique, sans soupçonner leurs munitions, sans se méfier de leurs ruses de guerre; et on s'était fait battre, rosser à plates coutures. Or, comment lutte-t-on contre des adversaires plus habiles? En pénétrant leurs plans, en connaissant toutes leurs batteries, en réglant son tir sur le leur, en rectifiant la parabole selon les résistances ambiantes que figuraient ici: les renseignements perfides, les charges en ligne des syndicats, les manœuvres de liquidation, les fausses nouvelles ou autres duplicités stratégiques. Et telle était maintenant la seule façon savante dont opéraient en Bourse les personnes du monde.

--Ainsi, moi!--continuait le marquis, cessant ses comparaisons militaires,--moi je suis actuellement à fond dans les mines d'or... Eh bien, vous pensez peut-être que je me suis fourré là dedans à l'aveuglette?... Pas du tout!... Le hasard des relations m'avait mis en rapport avec quelques-uns de ces messieurs, précisément chez les Chambannes, et je vous prie de croire que je n'ai pas boudé sur leurs renseignements... Ah, mais non!... Des renseignements dont, soit dit en passant, je suis loin de me trouver mal...

--Tiens! Tiens! vous avez confiance dans ces gens-là? questionna avec déception M. Raindal cadet... On m'avait pourtant assuré qu'il y en a beaucoup parmi eux qui ne sont pas la fleur des pois...

--Et qui vous a dit cela?...

--Un de mes amis, mon ami Johann Schleifmann, un de leurs coreligionnaires, et, entre parenthèse, un brave homme, celui-là!...

--Votre ami force la note, monsieur, fit doucement le marquis... Évidemment, je ne me fierais pas à tous... Il en est même que je ne vous nommerai point et dont je me méfie comme de la peste... Seulement, tenez, par exemple, pour ne vous en citer qu'un, M. Pums, le sous-directeur de la Banque de Galicie, en voilà un dont je n'ai qu'à me louer depuis six mois qu'il me conseille... Je ne vous jurerais pas que, par-ci par-là, je ne bois pas un petit bouillon... Mais, tout compte fait, mes opérations se soldent par des bénéfices, d'importants bénéfices... Et remarquez qu'il ne m'en coûte ni un dérangement, ni une flagornerie... Pums ne rêve que de m'obliger... Ce n'est pas un de ces vizirs de la haute finance qui vous font payer leurs avis à soixante humiliations pour cent... Il débute, mon Pums! On l'a pour une poignée de main...