Les Deux Rives: Roman

Part 11

Chapter 113,737 wordsPublic domain

--Je ne sais pas! murmura Zozé en réprimant un sourire... Vous n'êtes pas jaloux, au moins?...

Gérald eut un ricanement dédaigneux.

--Jaloux!... Ah! bien!... Non... Seulement il me rase un peu! Il est par trop bavard, votre petit ami!...

Et, se levant, il alla rejoindre Chambannes qui se versait de l'eau-de-vie devant la caisse à liqueurs.

M. Raindal eut un inconscient plaisir à voir la fin de ce colloque. Il examinait avec attention le jeune M. de Meuze, comme avait dit Zozé, le jeune Gérald, éclairé de près, en ce moment, par une lampe au-dessus de laquelle il se penchait pour y rallumer son cigare. Pas si jeune que cela, en dépit de l'apparence! Au coin des yeux, au coin des lèvres, au coin des narines, la lumière montrait à travers sa figure encore juvénile et ferme ces linéaments vagues, ébauches incolores des rides futures; et sur le plat de ses tempes des veines commençaient à saillir.

M. Raindal en ressentit une espèce de bonne humeur, qui le rendit confus, car il avait des prétentions à la générosité, à la grandeur de caractère. Parce que M. de Meuze manquait d'égards admiratifs, parce qu'il avait pris durant tout le dîner des mines ennuyées et maussades, était-ce une raison pour se réjouir des fatales petites décrépitudes de l'âge...

--Dites-moi, cher maître! fit Mme Chambannes, l'interrompant dans ce revirement d'équité... Si nous causions de notre fameuse visite au Louvre?...

Hélas! cette semaine, comme les précédentes, on devait y renoncer, à cette «fameuse» visite, depuis plus d'un mois chaque semaine rejetée à la semaine suivante. Tous les jours de Zozé étaient retenus. On se promit de fixer une date, à la leçon prochaine. La causerie déviait vers des sujets moins graves. La tante Panhias, comme délivrée d'un secret professionnel, s'en donnait de discourir sur Smyrne. A onze heures, M. Raindal, par peur de céder au sommeil, se retira. En bas, Mme Chambannes le pria d'inviter ces dames à dîner chez elle pour le jeudi qui venait. Il remercia chaleureusement, mais dehors il ne put maîtriser la contrariété que lui causait cette mission difficile.

--En voilà, une idée! se disait-il... Ah! oui, ce sera commode!...

Il resta trois jours reculant à risquer l'attaque, et sitôt qu'il s'y hasarda, deux refus résolus lui coupèrent la parole. Son front se teinta d'un afflux de sang. Pardieu! elles s'accordaient, et leur double refus n'était qu'une manœuvre concertée, une sournoise manifestation de blâme.

Il riposta avec hauteur:

--C'est bon! A votre guise!... Cependant, je n'entends pas être solidaire de vos fantaisies!... Et je vous avertis: j'irai seul...

Cette menace ne fut pas relevée. Il la renouvela le jeudi matin sans davantage obtenir réponse. De colère, il partit à trois heures, une heure plus tôt que de coutume. Il avait endossé l'habit noir, et, comme sa cravate de soirée apparaissait dans l'échancrure du paletot, quelques badauds se retournaient sur son passage. Cela accrut son mécontentement. Il pressa le pas et arriva d'une demi-heure en avance. Mme Chambannes, par extraordinaire, fut, inversement, d'une demi-heure en retard. Il attendit donc une grande heure dans le fumoir, où le jour tombait graduellement. Les domestiques avaient oublié de faire la lumière, et M. Raindal, n'osant ni sonner ni toucher au bouton des lampes électriques, demeura dans l'obscurité. Des pensées amères l'assaillaient. Pourquoi cet acharnement de Thérèse et de Mme Raindal contre les Chambannes? Que pouvaient-elles imaginer sur leur compte? Que disaient-elles de lui, quand il était absent? Et sa fureur s'exacerbait aux piqûres venimeuses de ces questions.

--Vous ici, cher maître, dans le noir!... Est-ce possible?... Je suis en retard, n'est-ce pas?... Vous me pardonnez?...

En même temps que cette voix affectueuse, la lumière jaillissait dans la pièce; et Mme Chambannes parut, un manchon à la main, la voilette repliée au-dessus des sourcils. Son délicat petit nez était rosé du bout par le froid du dehors--ou peut-être par les caresses récentes. Elle réitéra ses excuses, et jetant sur un fauteuil son collet de zibeline et sa capote de fleurs où deux épingles vibrèrent un instant du choc, elle déclara:

--Vous savez, maître... J'ai un projet une nouvelle combinaison... Vite, que je vous la dise!... A cinq heures, nous sommes dérangés sans cesse... C'est l'un, c'est l'autre qui vient, et, soit dit entre nous, nous ne faisons rien qui vaille...

M. Raindal, la figure rassérénée, approuvait d'un sourire bénévole.

--Alors, voici ma combinaison... Nous mettrions la leçon à six heures... Nous travaillerions de six à sept... Et vous dîneriez à la maison tous les jeudis... Cela vous va-t-il?...

M. Raindal, comme en une hallucination, croyait apercevoir Thérèse, son sourire narquois, ses minces lèvres pincées de dédain, quand il lui ferait part de cet arrangement nouveau; et une envie le prit de la défier, de se venger d'elle, de réduire par un coup d'audace ses tacites ironies. Il toussotait, semblait réfléchir, et enfin d'une voix nette:

--Ma foi, oui, cela me va... C'est convenu, chère madame...

Mais il ajouta par un restant de prudence:

--Bien entendu, sauf contretemps, sauf empêchement majeur!...

Mme Chambannes eut une moue de reproche:

--Oh! cher maître, c'est très mal ces conditions!... N'êtes-vous pas libre, complètement libre?... Pensez-vous que votre petite élève voudrait empiéter sur vos occupations?...

«Votre petite élève!...» De quel ton de gentillesse elle avait proféré cela! M. Raindal, attendri, s'excusa à son tour, puis excusa pareillement ces dames. Zozé ne parut pas offensée de leur défection. N'avait-elle pas de quoi se consoler? Une heure de gagnée sur la leçon pour les couturières, les visites, Gérald, et sans perdre l'amitié du maître! Elle songeait seulement, avec simplicité:

--Oh! à la fin elle nous embête, cette Mlle Raindal!

* * * * *

Chaque jeudi désormais, M. Raindal fut le convive des Chambannes.

Vers cinq heures il passait son frac ou une redingote, selon son gré, Zozé lui ayant laissé toute licence de toilette. Puis il hélait un fiacre, et à six heures il parvenait rue de Prony. Le plus souvent il stoppait en route chez un fleuriste pour acheter deux ou trois roses de serre, une branche d'orchidées, des violettes énormes ou du lilas hâtif, et il les offrait à Mme Chambannes qu'il savait très friande de fleurs rares. Elle le grondait en remerciant, plaçait la gerbe dans un vase ou, si les fleurs étaient menues, les gardait à la main. Et la leçon s'engageait.

Elle se réglait généralement sur des questions que Mme Chambannes posait au hasard. Le maître répondait avec ingéniosité, rapprochant le passé des choses contemporaines, le rabotant, l'amenuisant aux dimensions exactes du cerveau de sa petite élève. Zozé humait les fleurs en écoutant ou dressait les sourcils afin de mieux marquer son zèle.

Mais peu à peu l'enseignement dégénérait en causerie. L'Égypte, sa chronologie, ses mystères et ses hiéroglyphes étaient relégués de côté. Mme Chambannes confiait au maître des racontars mondains, ses amusements de la semaine, ou dépeignait le caractère de ses principales amies. M. Raindal, faute de détails curieux sur sa vie coutumière, remontait aux pénibles années de sa jeunesse. Zozé le plaignait beaucoup d'avoir tant pâti de la misère; et elle écarquillait ses tendres yeux au récit de certaines privations.

Parfois aussi,--et avec une insistance qui ne se lassait un jour que pour renaître l'autre,--elle réclamait de M. Raindal qu'il consentît à lui traduire les notes de la _Vie de Cléopâtre_. Le maître immanquablement s'y refusait, alléguant que s'il accédait, Mme Chambannes serait la première à regretter sa complaisance. Au surplus, la plupart des mots, appartenant à ce qu'on nomme la basse latinité, étaient intraduisibles.

Il éprouva une oppression quand un soir, après le dîner, l'abbé Touronde l'entraînant à part, lui apprit que Mme Chambannes avait failli connaître le sens des notes défendues.

--Figurez-vous qu'elle me demande avant-hier s'il existe un lexique de la basse latinité. Je réponds: «Oui, madame, le _Dictionnaire_ de Du Cange...--Eh bien, mon cher abbé! soyez donc assez aimable pour me l'acheter...» Je flaire une tentation mauvaise, et je réplique, avec quelque présence d'esprit, je puis le dire: «Hélas! madame, il n'est plus en vente... Depuis quarante ans il est épuisé...» Ensuite elle m'a avoué que c'était pour traduire vos notes... Mais convenez que sans moi...

M. Raindal serra énergiquement la main du prévoyant ecclésiastique.

Outre l'abbé Touronde, sur la recommandation expresse du maître, Mme Chambannes n'invitait, le jeudi, que des proches, tels que l'oncle et la tante Panhias ou le marquis de Meuze, qui avait sollicité d'être admis à ces dîners de choix.

Gérald, lui, craignant de s'ennuyer, n'y paraissait presque plus, et Zozé se glorifiait de cette abstention constante comme du symptôme d'une jalousie qu'elle n'avait jamais espérée.

Qui eût dit que ces entretiens organisés par un caprice d'oisiveté, une inspiration fortuite, serviraient un jour de représailles contre les perpétuelles coquetteries du jeune comte! Et des représailles sans danger, encore, qui tout au plus autorisaient Gérald à prendre des leçons avec une vieille dame!... En amour n'est-on pas égaux, et les droits de l'un ne sont-ils pas calqués sur les droits de l'autre? Zozé, du moins, y croyait fermement.

Elle s'en attachait davantage à M. Raindal. C'était comme un allié, un complice de parade, et, lorsque des amies s'informaient devant Gérald si le flirt avec «son vieux savant» durait toujours, elle avait pour se défendre des sourires malicieux, des «Vous êtes bête!», ou «Laissez-moi donc tranquille!» qui révélaient sa joie de la coïncidence. Comme il devait enrager, M. Raldo, comme il devait l'en aimer plus!... Si la prudence ne l'eût empêchée, elle l'aurait à ces instants-là, embrassé de reconnaissance.

Puis l'exclusive intimité dont l'honorait M. Raindal lui attirait chaque jour des remarques flatteuses. Le bruit s'en répandait parmi les amis de la maison. On en jasait. On questionnait Mme Chambannes sur les façons du maître comme sur les mœurs d'un sauvage qu'elle aurait apprivoisé par miracle. Beaucoup de dames jugeaient cette amitié suspecte, cette lubie d'étudier incompréhensible, cette préférence du maître inexplicable, et elle protestaient que sûrement il y avait là-dessous quelque chose. D'autres disaient de Zozé: «Elle est folle!» et dénigraient le physique de M. Raindal. Les plus fidèles plaidaient en invoquant l'irréprochable tendresse de la jeune femme pour Gérald. Mais devant ces arguments Marquesse haussait les épaules et Herschstein fredonnait une fanfare de chasse, avec d'autant plus de scepticisme que, par deux fois déjà, le maître avait décliné le plaisir de figurer à leurs dîners. Bonnes aux femmes, ces histoires! Les faits demeuraient les faits. Que les Chambannes fussent contents d'avoir accaparé le père Raindal, rien de plus naturel. Seulement, quant à leur raconter que le vieux venait là pour la science, pour l'amour de l'art, oh! non, pas à eux, Herschstein et Marquesse! Tout ce qu'ils concédaient à la défense, c'était de ne point spécifier la nature ou les bornes du flirt... Et encore dans la vie, on en voit quelquefois de si étranges! Le mieux paraissait donc à ces hommes équitables de s'en tenir aux hypothèses et de ne pas préciser.

Mise au courant des médisances par l'intermédiaire de Mme Pums, Zozé répliqua fièrement «qu'elle était au-dessus de ces horreurs». Elle négligeait maintenant l'abbé Touronde, l'otage pourtant chéri de cette société où chacun à l'envi le choyait, comme si sa noire soutane eût été un drapeau de garantie et de sauvegarde. Elle reportait sur M. Raindal tous les soins délicats, toutes les prévenances qu'elle prodiguait jadis au conciliant ecclésiastique. Le jour anniversaire de sa naissance, elle donna au maître une somptueuse épingle formée d'un scarabée de turquoise avec une sertissure d'or mat. Elle avait inventé ce cadeau autant pour contenter M. Raindal que dans l'espoir de lui voir quitter les minces cordonnets de soie noire qui d'habitude nouaient son col. La tentative réussit. Le jeudi suivant, M. Raindal avait arboré un large plastron de satin bleu sombre, que rehaussait au centre le bleu pâle de la turquoise.

--Vous avez une bien jolie cravate! remarqua Zozé pendant le dîner.

Les traits de M. Raindal se parèrent d'une expression modeste:

--Vraiment?... fit-il.

D'ailleurs il ne se souciait pas d'élégance. Il s'habillait selon les idées de son tailleur--un petit tailleur de la rue de Vaugirard dont il était le client depuis une trentaine d'années.

--Vous avez tort! fit Zozé... Les bons faiseurs ne reviennent pas plus cher que les mauvais... Pourquoi n'allez-vous pas chez Blacks, le tailleur de Georges?...

Chambannes était de la même opinion. M. Panhias se joignit à eux; et le maître vaincu fixa rendez-vous avec Georges, afin de se commander un vêtement chez Blacks.

Le tailleur, d'abord obséquieux, quand Chambannes lui nomma M. Raindal, de l'Institut, se fit tranchant et sec dès qu'il s'agit de choisir l'étoffe. Le maître déconcerté n'osa le contrecarrer. A l'essayage, ce fut bien pis. M. Raindal ne voulait pas de revers en soie à sa redingote. Blacks prétendait l'y contraindre. M. Raindal, perdant patience, se révolta. Il ne voulait pas de revers et il n'en aurait pas. Blacks s'inclina avec une grimace hypocrite, reconnaissant que tous les clients ont leur goût. Seulement, lorsqu'il livra le costume et que M. Raindal ouvrit la redingote, les revers de soie y étalaient leurs scintillants triangles.

Le maître se plaignit doucement de cette impudence auprès de ses amis Chambannes. Tous deux, en riant très fort, donnèrent raison à Blacks; et M. Raindal apaisé par ces rires se rallia à leur avis. Zozé, dès lors, ne se gêna plus pour conseiller le maître dans les questions de toilette. Il obéissait de bon cœur à la fois dans le désir de lui plaire et par un besoin de raffinement qui le tourmentait en secret.

Pourtant ces frais accumulés avaient obéré son budget. Chaque semaine, en fiacres, en fleurs, en gants, sans compter les dépenses plus grosses, telles que la commande chez Blacks, il augmentait le déficit. Le prix Vital-Gerbert, que l'Académie lui avait finalement décerné, le tira d'affaire à point. Sur les dix mille francs qu'il avait touchés, il n'en plaça que huit mille, réservant les deux mille de reste pour l'imprévu, pour l'argent de poche.

A toute autre époque de sa vie, il aurait rougi de frustrer ainsi sa famille. Mais le devoir est un fardeau qu'on ne porte volontiers qu'à plusieurs. Et M. Raindal trouvait précisément dans la conduite des siens un prétexte à son égoïsme.

Non pas que la guerre fût entamée. Loin de là, fidèles à leur complot, les deux dames Raindal multipliaient les concessions pour maintenir l'harmonie comme naguère. Jamais, grâce à leurs efforts, le ménage n'avait semblé plus exempt de discordes. C'était à qui d'entre elles éviterait les allusions, les contradictions, les motifs de désaccord. Le maître, de son côté, dans l'appréhension des railleries, observait le silence sur ses dîners hebdomadaires. On en venait à ne plus prononcer le nom des Chambannes que par nécessité, et ces dames en enveloppaient même les syllabes d'une intonation légère, sympathique, comme on entoure de ouate les objets explosifs. Lorsque M. Raindal formulait des théories inaccoutumées sur l'utilité publique du luxe, les dangers du puritanisme, les avantages sociaux du plaisir, Thérèse en dissertait avec lui sans nulle acrimonie, comme sur un sujet de science économique qu'aucun lien n'eût relié à leur vie actuelle. Par un surcroît de précautions elle avait obtenu de l'oncle Cyprien qu'il renonçât aux plaisanteries d'usage concernant Mme Rhâm-Bâhan; et M. Raindal cadet ne déversait plus sa verve que dans l'oreille de son auditeur ordinaire Schleifmann.

Mais, malgré cette façade de calme et de bonne entente, le maître ne se sentait plus chez lui en paix, en confiance. Il se devinait épié, persiflé, censuré tout bas ou tout haut à chacun de ses actes, à chacune de ses paroles; et il avait peine à contenir sa colère contre cette hostilité muette, insaisissable, quoique toujours en éveil, qui rôdait continuellement autour de sa personne.

Tout en la redoutant, il aurait, certains jours, souhaité une dispute ouverte, un éclat sans détours, quelque solide et claire altercation de famille où chacun eût crié ses griefs, défendu sa cause.

Qu'on l'attaquât un peu, qu'on le questionnât seulement, et il saurait bien se disculper! Quel mal faisait-il, après tout? Courait-il les salons comme beaucoup de ses collègues? Avait-il profité de l'élan de son triomphe pour forcer l'accès de ces petites bastilles littéraires, but final de tant d'ambitions mesquines? N'avait-il pas, au contraire, repoussé toutes les invitations, celles de Mme Pums, de Mme Herschstein, de Mme de Marquesse, voire celles de dames plus en renom qu'au besoin il citerait? N'avait-il pas vingt fois exhorté discrètement sa fille et sa femme à rendre chez les Chambannes la visite qu'elles devaient? N'était-il pas prêt à les emmener rue de Prony aussi souvent qu'elles le désireraient? Tenait-il rigueur à Mme Raindal, comme eussent fait tant d'autres, de toutes les déceptions et de toutes les amertumes que sa foi inquiète avait jetées entre eux? Jouait-il le rôle d'un mauvais mari, d'un mauvais père, d'un homme frivole et dissipé?... Donc, que lui reprochait-on? Pourquoi était-il obligé de se méfier à présent des siens comme d'ennemis déclarés,--comme de ce méprisable Saulvard, par exemple, qui poussait la rancune de sa défaite au point d'avoir refusé coup sur coup trois invitations de Mme Chambannes?... Et l'emmêlement de ces soucis, joint au silence qu'il s'imposait, achevait de lui donner en dégoût sa maison, son intérieur, tout ce qui avait été pour lui jusque-là le bonheur et la quiétude.

A force de se démontrer son innocence, des doutes, par instants, le gagnaient. Il se demandait si réellement peut-être son amitié avec la jeune Mme Chambannes n'était point de nature à lui causer du préjudice dans les milieux savants, si peut-être il n'eût pas été plus convenable d'espacer ses visites, si tant de régularité ne prêterait pas à la malveillance. Mais sur-le-champ une rébellion, qu'il attribuait à l'orgueil, le faisait sourire de tels scrupules. Il puisait dans ces réflexions une énergie nouvelle à suivre son penchant. Toute la semaine durant, il ne manquait aucune occasion de flétrir, à table ou ailleurs, les ridicules de la pédanterie, l'hypocrisie des gens austères, une foule de travers et de personnages anonymes auxquels Mme Raindal, Thérèse, l'oncle Cyprien eussent pu, sans invraisemblance, surajouter leur nom. Puis le jeudi d'après, c'était avec un fracas de provocation, une allure quasi-belliqueuse qu'il accomplissait son départ, en tapant une à une toutes les portes.

Il arrivait chez Mme Chambannes; et, dès le vestibule, dans le tiède parfum d'encens qui le caressait comme un premier salut de bienvenue, son ressentiment tombait. Ici tout le monde lui souriait, s'empressait à le satisfaire, depuis Firmin, le domestique qui le débarrassait de son paletot en l'interrogeant affectueusement sur sa santé du jour jusqu'à l'abbé Touronde, jusqu'à la tante Panhias, jusqu'à ce nonchalant Chambannes lui-même! En haut, Zozé marchait à sa rencontre, lui tendant une main à baiser. Et pendant quatre bonnes heures, M. Raindal oubliait ses contrariétés, ses déboires familiaux, les petites appréhensions de la semaine. Il ne s'en souvenait qu'au moment de partir. Alors, quand onze heures sonnaient, il avait une impression de mélancolie, de plaisir terminé, comme un collégien que la rentrée appelle.

Zozé l'accompagnait dans le vestibule, veillait à ce qu'il se couvrît bien, lui recommandait de ne pas se refroidir, et, comme on atteignait la fin de l'hiver, elle murmurait à son mari, la porte une fois close:

--Pauvre vieux!... C'est tout de même une fière trotte à son âge... Je ne suis pas fâchée que le printemps recommence!

Si le temps était favorable, M. Raindal revenait à pied, par exercice d'hygiène.

La route lui semblait longue, mais, à mesure qu'il approchait de la rue Notre-Dame-des-Champs il ralentissait le pas, sa démarche se faisait plus irrégulière. On eût dit qu'il voulait retarder l'instant de rentrer chez lui.

Enfin, il gravissait son escalier, dont les marches cirées se dérobaient sous ses semelles. Un froid de cave s'élevait des murailles à marbrures peintes où la bougie projetait une ombre gigantesque. M. Raindal ouvrait sa porte. Une odeur de cuisine et d'encaustique le saisissait à la gorge. Il traversait sur la pointe des pieds le petit appartement, et la doublure soyeuse de sa redingote bruissait le long de ses jambes comme un dernier écho des élégances qu'il venait de quitter. La médiocrité du logis ne lui en était que plus sensible. Quelle pauvreté de meubles, quel manque de confortable après les luxes, les aises et les délicatesses de toute sorte qui abondaient rue de Prony! M. Raindal exhalait un soupir de tristesse, puis se glissait dans son lit auprès de Mme Raindal qui ronflait imperturbablement dans un lit parallèle... Souvent il restait sans éteindre à rêvasser, à se remémorer la soirée: et sa nostalgie se dissipait en revivant ces souvenirs.

Elle ressuscitait le lendemain à la vue de Thérèse, dans son grossier accoutrement du matin, avec cette vulgaire robe de chambre en bure, si différente des chatoyants peignoirs de Mme Chambannes.

Ah! M. Raindal s'expliquait la sévérité de la jeune fille envers sa petite élève. L'envie, hélas! évidemment, l'envie! La jalousie incapable de discerner autre chose dans Mme Chambannes que ses lacunes de savoir, ses défauts intellectuels, comme si l'érudition était tout en une femme, comme si la beauté, l'élégance, l'art de séduire, ne comptaient pas aussi parmi les dons précieux, les facultés puissantes! Et dans l'exaltation de sa découverte, au lieu d'en vouloir à sa fille de cette disgrâce physique qui depuis quelque temps, malgré lui, l'indisposait contre elle, il se sentait pris soudain d'un élan de compassion. Il courait à Thérèse, il l'embrassait fougueusement au front. Elle lui rendait le baiser sur la joue avec un effort de tendresse. Mais son corps cambré en arrière démentait aussitôt la simagrée de sa bouche. Entre eux un immatériel sortilège passait qui s'opposait aux épanchements de jadis, aux confidences, à cette solidarité de confrères qui durant tant d'années les avaient unis...

Ils retournaient au travail, déçus de leur impuissance à se joindre de nouveau, aigris mutuellement par leur tentative avortée, se maudissant pour les torts dont chacun croyait l'autre coupable. Et la semaine reprenait dans cette paix chargée de brouille.

* * * * *

Par une précoce soirée de mars, aussi douce qu'une nuit d'été, M. Raindal, en revenant de chez les Chambannes, aperçut une lumière dans la chambre de sa fille.

Inquiet, car l'heure était avancée, il frappa et entra presque simultanément.

A demi étendue sur les draps défaits de son lit, Thérèse, tout habillée, sanglotait, la tête contre l'oreiller.

M. Raindal se précipita pour la relever. Mais d'elle-même elle s'était redressée et vivement elle essuyait ses yeux. Il demanda, sans cesser de la tenir dans ses bras:

--Qu'est-ce que tu as, fillette?... Tu pleures?... Tu as du chagrin?...

Elle se dégagea d'un brusque mouvement d'épaules:

--Non, père! Merci... Ce n'est rien... Laisse-moi... je t'en prie...

--Alors, tu n'as pas besoin de moi? murmurait M. Raindal interloqué.

--Non, non, je t'assure... Va-t'en... Je te dis que ce n'est rien... Ce sont les nerfs!...

Il n'osa insister, par peur de l'exaspérer, et il se retira en refermant la porte avec un soin méticuleux, comme s'il eût quitté la chambre d'un malade.