Les Deux Rives: Roman

Part 10

Chapter 103,770 wordsPublic domain

--Oh! oh! Nous nous emportons! riposta M. Raindal, affectant de badiner... Bah!... Si je me rappelle bien, le soir du dîner, nous n'étions pas tellement sévère, fillette... Tu te souviens, après dîner...

Thérèse ne put retenir un haussement d'épaules;

--Comment, père!... Tu n'as pas deviné que je me moquais, que ces gens m'étaient odieux, me révoltaient?... Tu ne les as donc pas jugés toi-même?... Mais tout ce que nous en dira l'oncle Cyprien n'est qu'enfantillage auprès de la vérité... La race, le sang, la religion, la nationalité, il s'agit bien de tout cela! Ce sont des gens d'une autre espèce que nous, entends-tu, père? Oui, tous, Allemands, Prussiens, Français, Anglais, Italiens, que sais-je, des gens d'une même bande, d'une même tribu et qui ne sera jamais la nôtre... Ah! quand je réfléchis que toi, dans ta situation, parce que cette petite nigaude t'a flatté, t'a enjôlé...

M. Raindal, à l'énoncé de ces mots, eut une violente contraction de la mâchoire.

--Ah! permets! fit-il... Non, mais, permets, mon enfant... Tu t'égares... Tu oublies un peu à qui tu parles... Et tu me reconnaîtras le droit de te dire, avec ma vieille expérience, qu'en fait de gens je suis peut-être aussi bon connaisseur que toi... Tu m'accorderas peut-être également que jusqu'ici j'ai mené ma vie d'une manière dont ni toi ni moi, nous n'avons à rougir, n'est-ce pas?

Thérèse, sans répliquer, feignait de feuilleter un livre. Il reprit d'un ton adouci:

--Va, crois-moi, fillette!... Laisse ces théories et les autres à ton excellent oncle Cyprien... Dis-moi que Mme Chambannes te déplaît, dis-moi que sa société t'inspire de la répulsion, de la défiance... N'aie pas peur! Si tes impressions sont justifiées, je serai le premier à m'en apercevoir et à régler là-dessus ma conduite... Mais au moins ne cherche pas à te faire ni à me faire illusion, à transformer en vues sociales tes animosités personnelles... Ce sont là des procédés indignes de toi, indignes de ta culture, de ta valeur intellectuelle... Tu le sais bien, au fond...

Il lui souriait, avec un regard d'appel:

--Allons, viens m'embrasser!...

La jeune fille s'approcha en tendant son front. M. Raindal y déposa un long baiser, tandis qu'il la serrait fortement dans ses bras.

--Hé là, rions donc! exhortait le maître, car le visage de Thérèse, quoique apaisé maintenant, demeurait inerte et songeur.

Un sourire oblique desserra ses lèvres.

--C'est cela! Parfait! fit M. Raindal, en exagérant la satisfaction que lui causait cette grimace incomplète.

Le déjeuner fut silencieux. M. Raindal évitait les yeux de Thérèse. Il éprouva un secret petit contentement, quand il sut qu'elle sortait après le repas, pour se rendre à la Bibliothèque. Sans s'expliquer pourquoi, il préférait qu'elle fût absente au moment de son départ.

Vers quatre heures, il passa une redingote de cérémonie en drap lisse, puis une paire de gants neufs dont le cuir gris collait à ses doigts. Il se hâtait, par crainte de manquer l'omnibus. Mais en bas les trottoirs étaient salis de boue. Il appela un fiacre.

IX

Mme Chambannes l'attendait dans le fumoir aménagé en salle de travail.

Au centre, on avait disposé une grande table avec un tapis grenat, un encrier de cristal anglais acheté tout exprès, des cigarettes d'Orient dans une coupe et un cahier de maroquin à tranche dorée. Deux fauteuils Empire se faisaient face. Et au parfum d'iris qu'exhalait autour d'elle Zozé s'ajoutait harmonieusement cet arome d'encens qu'à travers tout l'hôtel on sentait dès le vestibule.

Mme Chambannes débarrassa M. Raindal de ses gants et de son chapeau qu'il hésitait à poser sur la table.

Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre et la leçon commença.

M. Raindal, d'abord, dicta une liste d'ouvrages que Zozé devait se procurer.

Mme Chambannes écrivait rapidement, avec de petits mouvements des lèvres. L'abat-jour rosé de la lampe électrique laissait dans l'ombre le haut de ses cheveux; mais le net ovale de sa figure restait en pleine lumière. La poudre, semée d'une touche légère, avait si bien imprégné les chairs, qu'elle semblait un velouté naturel. Les rayons y glissaient sans être reflétés comme sur la soie molle et ténue de son ample robe d'intérieur. Les teintes en étaient pâles, les dessins indistincts, cachés par des amas de dentelle crème. Et, à la blancheur de ces tons, son visage s'avivait encore d'un éclat de pureté matinale. On l'eût dite à peine vêtue, sous les larges plis de l'étoffe, et fraîche comme au sortir du bain.

A chaque arrêt de M. Raindal, elle redressait la tête. Puis ses yeux aux aguets épandaient vers le maître leurs débordants effluves de tendresse. M. Raindal toussait de gêne, et, ramenant plus étroitement contre son buste ses avant-bras aux mains pendantes, il paraissait vouloir reculer.

Lorsqu'il eut terminé la dictée, Zozé demanda:

--Et à présent?

--A présent il va falloir travailler, chère madame, et vous habituer à travailler seule! Malgré tout mon désir de vous aider, vous imaginez bien qu'il y aura des semaines...

Zozé l'interrompit:

--Nous savons, mon cher maître.... Ce ne seront pas des leçons.... Ce seront des causeries, de petits conseils d'ami, quand vous pourrez, quand vous serez libre...

M. Raindal, approuvant du regard, attirait à lui un des vastes in-folio du livre d'Ebers sur l'Égypte. Il se mit à le feuilleter, et il retournait le volume pour montrer les gravures ou donner à Zozé des explications. Elle se penchait par-dessus la table. Alors les souples frisons de sa chevelure chatouillaient parfois d'un frôlement le front de M. Raindal. Il se rejetait vite en arrière; et elle s'amusait de cet effroi. Mais elle eut honte de le taquiner.

--Oh! nous sommes très mal! fit-elle soudain... Vous permettez, cher maître, que je m'asseye à côté de vous?

--Bien volontiers chère madame!

Pourtant ils n'avaient pas repris l'examen des gravures, que déjà M. Raindal déplorait son empressement à accepter.

Le parfum de Zozé, maintenant à si proche distance, l'étourdissait de ses émanations. Chaque fois qu'elle s'inclinait, le tissu léger de sa robe flottante en laissait s'évader une bouffée plus forte. Seulement ce n'était plus de la violette, de l'iris: c'était une odeur savoureuse et chaude comme une senteur de fruit, le parfum vivant de la chair qui se marie à celui de l'essence; et les commentaires de M. Raindal s'embrouillaient à mesure.

Sans contredit, il connaissait le don que possèdent certains élus de répandre par l'épiderme une fragrance délicieuse. Nombre de personnages antiques en furent gratifiés: notamment Cléopâtre, d'après un papyrus de Boulaq, cité par M. Raindal dans son livre;--et Plutarque n'est pas moins précis en ce qui concerne la peau d'Alexandre.

Mais à se remémorer ces faits ou d'autres analogues, le maître ne faisait qu'augmenter la confusion de ses idées. Les mots en venaient à lui manquer. A toutes les montées du parfum, timidement, il pinçait les narines, comme s'il eût aspiré quelque gaz délétère. Souvent devant une image, il restait interdit, sans pouvoir en achever l'interprétation. Il songeait distraitement à la peau d'Alexandre, à la chair de Cléopâtre; et il aurait souhaité que Zozé écartât un peu de lui son petit fauteuil à griffes dorées.

--Un mot, un seul mot de rien, si cela ne vous dérange pas!...

Pour proférer cet appel, Mme de Marquesse n'avait glissé, dans l'entre-bâillement de la portière, que son profil aux puissantes mâchoires, et sa main gantée de blanc qui retenait au-dessous le rideau.

--Entrez donc, ma chérie! fit Mme Chambannes.

Les deux femmes s'embrassèrent. M. Raindal saluait Mme de Marquesse, en observant machinalement son costume bleu soutaché de noir qui la sanglait aux hanches comme un habit de cheval. Puis, sur l'autorisation du maître, ces dames passèrent dans le salon voisin. M. Raindal soupira avec force. A présent, dans le calme de la solitude, toutes ses anxiétés s'effaçaient subitement. Il ne lui en restait plus qu'une vague sensation de plaisir caché, de péril surmonté, de mystère flatteur. Et il ne lui eût même pas déplu que ses collègues de l'Académie le vissent dans cette pièce luxueuse, à proximité de ces deux personnes si charmantes qui le traitaient avec tant d'égards. Il était devant la glace, à se lisser la barbe, en avançant les maxillaires, quand ces dames reparurent.

Mme de Marquesse voulait partir. Zozé lui barra gracieusement la route, les bras en croix sur la portière, dans une pose de Sarah Bernhardt.

--Non, pas encore.... N'est-ce pas, cher maître?... Il ne faut pas que Mme de Marquesse s'en aille déjà!

M. Raindal acquiesça d'un salut. Zozé avait sonné. On servit sur un plateau d'argent du vin de Porto avec des biscuits. Ils avaient un goût de vanille auquel M. Raindal se montra très sensible. Mme Chambannes lui inscrivit l'adresse du confiseur où on les achetait. Mme de Marquesse prétendait en savoir de beaucoup meilleurs. Chacune vantait son fournisseur. Le porto les avait animées--et, en riant, la main brandie, elles se reprochaient l'une à l'autre des traits odieux de gourmandise. Le maître, pris pour arbitre, refusa galamment de prononcer. Il riait du débat, mais aussi du porto dont deux verres, absorbés coup sur coup, commençaient à lui échauffer les tempes.

--Eh bien! Et notre travail que nous oublions! fit subitement Zozé.

M. Raindal allait répliquer, quand la portière se souleva de nouveau, et un ecclésiastique, d'une cinquantaine d'années, replet, chauve et tout souriant sous ses grosses besicles, pénétra lentement dans le fumoir.

--Ah! c'est vous, mon cher abbé! s'écria Zozé d'un ton de surprise tellement sincère qu'on ne pouvait deviner si la visite avait été combinée d'avance ou si le hasard l'amenait.

Puis elle présenta:

--Monsieur l'abbé Touronde, directeur de l'orphelinat de Villedouillet, notre voisin de campagne, un de nos meilleurs amis.... Monsieur Raindal...

Le maître s'inclinait de cet air cérémonieux, dont il dissimulait toujours son aversion contre les gens d'église.

L'abbé interrogea respectueusement avec un léger accent du Midi:

--M. Raindal, l'auteur de la _Vie de Cléopâtre_?...

--Parfaitement! confirma Zozé.

L'abbé Touronde se confondit en politesses. Sans connaître l'ouvrage, il en avait lu assez de comptes rendus dans les journaux pour en parler abondamment. Il complimenta le maître au sujet de divers chapitres; et M. Raindal remerciait avec des revers de mains modestes qui semblaient repousser les éloges.

Mais l'abbé continuait de sa voix un peu chantante. Le livre le captivait d'autant plus que la matière ne lui était point complètement étrangère. Il avait dû, jadis, étudier à fond l'histoire de l'Égypte en vue d'une brochure sur la secte des Coptes-Unis; d'autre part, il avait publié, dans les _Annales d'archéologie chrétienne_, deux articles traitant des hagiographes de la Thébaïde. Et, M. Raindal confessant ne point les avoir lus, l'abbé offrit, si ce n'était pas trop indiscret, de lui envoyer à domicile les numéros de la revue.

Il avait une tête à la fois oblongue et joufflue, presque toute en chair, sauf une corde de cheveux bruns autour de sa calvitie; et M. Raindal lui trouvait un sourire de brave homme. Peu à peu il se départait de sa froideur première. Il communiqua à l'abbé des particularités pittoresques sur la Thébaïde dont il avait exploré, par métier, les parages. L'abbé écoutait d'une figure studieuse, avec des marques de déférence, de solennels hochements de la nuque. Zozé profita d'une pause pour demander:

--Vous dînez avec nous, monsieur l'abbé?

--Hé! Hé! oui, madame, fit sans hésitation l'abbé en dilatant d'un rire cordial ses joues sphériques. Hé! oui, certes, si vous voulez de moi...

--Et vous, cher maître, poursuivit Zozé, acceptez-vous d'être des nôtres?...

--Oh! impossible, chère madame, soupira M. Raindal. On m'attend... Croyez que je suis désolé...

Il se tut, car Chambannes entrait, caressant d'un geste fatigué son épaisse moustache blonde à charnière. Tout le monde s'était levé. Il serra la main de M. Raindal, puis, tapotant le cou de Zozé comme on fait à une écolière:

--Et cette leçon, cher monsieur, comment a-t-elle marché?... Vous êtes content de votre élève?...

--Fort satisfait, monsieur, excellent début...

--Oh! pour ce que nous avons travaillé! dit Zozé. Mais vous reviendrez jeudi!... Jeudi je fermerai ma maison... Je n'y serai pour personne... Vous promettez de revenir, cher maître?...

M. Raindal promit. Zozé l'accompagna ainsi que Germaine jusqu'à la porte du salon.

Ils descendirent ensemble, et dehors ils se séparèrent après une poignée de main. Mme de Marquesse lui avait secoué le bras si fort qu'il en ressentait une sorte de crampe à l'épaule. Il consulta sa montre près d'un bec de gaz. L'aiguille marquait sept heures moins le quart.

--Sapristi! murmura-t-il effaré.

Et il appela encore un fiacre.

* * * * *

A dîner, par bravade de peur, pour devancer les ironies ou les questions, il affecta une joviale loquacité.

Il narrait sa visite sur un ton de désinvolture, comme une séance de l'Institut, une leçon au Collège de France. Il multipliait les détails, décrivait la toilette des dames, et il imita même l'accent méridional de l'abbé.

Thérèse, de son côté, feignait de s'intéresser, donnait avec bonne grâce la réplique et semblait avoir oublié la querelle du matin.

Quant à Mme Raindal, elle se taisait. Pourquoi protester, pourquoi vouloir détourner son mari de ce commerce funeste avec des personnes sans foi? Ne le savait-elle pas irréparablement damné, déjà voué pour son athéisme aux tortures éternelles? En plus, le souvenir de la colère du maître, un peu avant le dîner Chambannes, demeurait vivace dans son esprit, et la bâillonnait de sagesse.

Elle ne se permit un froncement de sourcils que lorsque M. Raindal parodia l'abbé, et sa mine affligée fit tellement rire Mlle Raindal que le maître en conçut des soupçons sur la bonhomie de sa fille.

Cette gaieté, cette douceur, étaient-elles bien franches? Thérèse ne se moquait-elle pas de lui? M. Raindal l'examina d'un coup d'œil furtif; puis brusquement, mis en éveil, il cessa ses récits.

Le jeudi suivant, plus réservé, il mentionna tout juste sa visite rue de Prony pour transmettre à ces dames les compliments de Zozé; et le jeudi d'après, il n'en parla point.

Enfin le quatrième jeudi, vers six heures et demie, on reçut, rue Notre-Dame-des-Champs, une carte-télégramme de M. Raindal. Il priait qu'on ne l'attendît pas, étant retenu par les gracieuses instances de Mme Chambannes; et au-dessous, Zozé avait tracé de sa haute écriture: _Approuvé_.

A vrai dire, M. Raindal, en partant de chez lui, se doutait bien au fond qu'il n'y rentrerait point dîner, puisque la semaine précédente, il avait quasiment promis d'être, ce jeudi-là, le convive de son élève. Mais il s'était ingénié à présenter de loin cette escapade sous les aspects d'un impromptu que rien ne lui faisait prévoir.

Ce fut Mlle Raindal qui ouvrit la dépêche. Une fois lue, elle la jeta au feu en haussant les épaules.

--Qu'est-ce que c'est? demanda Mme Raindal qui entrait.

Thérèse répliqua d'un ton railleur:

--Un télégramme de père qui reste dîner là-bas!

Là-bas! Les deux femmes, à ce mot, avaient instinctivement croisé le regard. Puis, du coup, devant la figure alarmée de sa mère, Thérèse rebaissa les yeux vers son papier. A quoi bon en ajouter plus? Jamais entre elles il n'y aurait communion d'esprit possible, jamais contre M. Raindal une de ces petites alliances gouailleuses du genre de celles où s'amusaient jadis le maître et sa fille aux dépens de Mme Raindal! Bah! il fallait se résigner à goûter seule,--seule comme toujours, seule comme partout,--le comique de l'aventure!

--Alors, il dîne là-bas? répéta d'une voix navrée la vieille dame.

--Mais oui, mère, puisque je te le dis! fit Thérèse avec impatience.

--Et tu penses qu'il va continuer à y retourner chaque jeudi?

--Je l'ignore!

Mme Raindal reprit de la même voix mortifiée:

--Mon Dieu! mon Dieu! Pourvu que ces Chambannes ne lui nuisent pas!... Voyons, toi, tu ne pourrais pas lui dire...

--Lui dire quoi?...

--Lui dire, lui dire... de prendre garde, par exemple, de ne pas trop se lier... Tu t'y entends mieux que moi, à lui parler, ma fille... Et puis vous êtes plus amis ensemble!...

A ce reproche déguisé par lequel la vieille dame se plaignait, sans le vouloir, de son isolement, de son antique relégation avec Dieu et avec ses craintes, Thérèse eut un petit serrement de cœur.

--Écoute! fit-elle d'un ton plus affectueux... Écoute, mère!... Je t'assure qu'actuellement il n'y a pas de danger... Donc, ne t'inquiète pas en vain à l'avance... Et, si tu m'en crois, pour le moment, faisons bonne mine à père, ne le taquinons pas... Je le connais, nous n'aboutirions qu'à le pousser plus encore dans l'intimité de ces gens...

--Et plus tard?...

--Plus tard, nous verrons, nous discuterons à nous deux ce qu'il conviendra de faire selon les circonstances.

--Ainsi, tu veux bien que de temps en temps je cause avec toi de...

Elle hésitait:

--De cela... de cette affaire, enfin?

Thérèse se leva pour l'embrasser, et, la berçant entre ses bras:

--Mais oui, vieille mère... Es-tu drôle! Pourquoi non?...

Une larme coulait le long de la joue de Mme Raindal:

--Je ne sais pas... Vous aviez quelquefois l'air si méchants, ton père et toi, chacun à son bureau, sans un mot, quand j'entrais... J'avais peur de vous, ma parole!...

Et elle sortit à petits pas accablés, afin de prévenir en hâte Brigitte.

* * * * *

Pendant ce temps, Mme Chambannes, pour complaire à M. Raindal, énonçait la liste des convives:

--Je vous jure, cher maître, absolument entre nous... Mon oncle et ma tante Panhias, notre ami le jeune M. de Meuze, et peut-être l'abbé Touronde...

Elle ne finissait pas de le nommer, qu'il fit son entrée dans le fumoir.

Il manifesta un grand contentement à se rencontrer avec M. Raindal. Ses prunelles derrière les besicles étincelaient de plaisir; et Zozé, les voyant tous deux en causerie, s'enfuit à sa toilette.

--Oui, déclarait poliment M. Raindal, vos études m'ont paru excellentes, bien déduites, nourries de savoir... Et je m'étonne, dois-je vous l'avouer? qu'ainsi doué pour la science, vous n'ayez pas un bagage littéraire, comment dirais-je? plus volumineux, plus considérable...

--Oh! cher maître, vous êtes trop indulgent, trop... trop bienveillant!... bredouillait l'abbé d'une voix qui chevrotait de satisfaction.

Et il se justifia avec éloquence de n'avoir pas davantage produit. En droit, on ne pouvait point l'incriminer de paresse. Non, c'était d'autres causes que provenait sa stérilité. D'abord l'orphelinat qui exigeait de lui des soins assidus, quotidiens, et de toute sorte, financiers aussi bien que moraux, littéraires autant qu'administratifs. Puis, ses ennemis, ses innombrables ennemis qui, s'il avait publié plus, n'eussent pas manqué de trouver là un sujet de calomnie nouvelle comme ils en découvraient à toutes ses actions, même aux plus vertueuses, même aux plus innocentes.

Car l'abbé Touronde était, hélas! à n'en point douter, le prêtre le plus calomnié de Seine-et-Oise. Tous les partis le haïssaient, tous s'évertuaient à le messervir, à le déconsidérer. Sous prétexte qu'il était recherché dans les châteaux des alentours,--comme chez Mme Chambannes, au château des Frettes, entre autres,--les radicaux du cru l'accusaient auprès du préfet de faire à Villedouillet de la propagande réactionnaire. Par contre, à l'évêché, les dénonciations anonymes pleuvaient, où se reconnaissait aisément la facture cléricale. On y affirmait que l'abbé Touronde compromettait chaque jour--et ici la voix de l'abbé fléchit, devint confidentielle--compromettait chaque jour la dignité superéminente de sa soutane dans les frivolités mondaines et la fréquentation des hérétiques.

--Les hérétiques! répétait avec indignation le prêtre... Hé! puis-je choisir et réclamer aux donateurs un acte de baptême en règle? Devais-je refuser les Israélites qui m'aident à élever mes enfants?... Ah! les pauvres petits, sans eux, Dieu sait que le monde, les frivolités mondaines, on ne m'y verrait plus guère...

Puis, subitement, il s'arrêta, comme s'il eût entendu la voix de sa conscience:

«Si, si, Bastien Touronde, on t'y verrait encore, parce que tu aimes la bonne chère, la vue des jolies femmes, le luxe, le confortable et aussi parce que, dans cette société peu au courant des dogmes, tu sais que ta présence parmi les tentations scandalise beaucoup moins qu'elle ne ferait ailleurs...»

A quoi les lèvres de l'abbé susurraient, en réponse, comme les jours de visite à l'évêché, quand Monseigneur le blâmait pour ses écarts mondains:

«_Non culpabiliter! Non culpabiliter!_»

--Plaît-il? fit M. Raindal qui n'avait écouté que distraitement ces longues doléances.

L'abbé Touronde sursauta:

--Je songeais à ces mauvais gars, cher maître, je leur disais en moi-même des injures... Vous savez, nous autres du Midi, nous avons le sang vif et la langue souvent pas tout à fait assez chrétienne!...

L'entrée de Mme Chambannes, que suivaient l'oncle et la tante Panhias, mit un terme au dialogue. On opéra les présentations. L'oncle Panhias était en frac et cravate noire. Il portait bas, comme une tête de penseur, sa tête de comptable grisonnant, et il avait dans la démarche, dans l'allure, dans les replis de sa physionomie barbue, cet air de lassitude des hommes de bureau à qui la fortune est venue trop tard. Mme Panhias semblait, au contraire, optimiste et gaillarde, sous la robe de soie brune que tendaient ses grosses formes. Elle roulait les _r_ plus fort que Mme Chambannes, et il fallait un connaisseur pour distinguer l'Orientale à cet accent quasi d'Espagne ou d'Amérique du Sud.

Quelques minutes après, Gérald, puis Georges Chambannes pénétrèrent dans le fumoir. Ils étaient l'un et l'autre en habit. M. Raindal, instinctivement, abaissa les yeux vers sa redingote. Mais le domestique annonçait que madame était servie, et l'on se rendit en cortège dans la salle à manger.

Le dîner fut cordial et gai. M. Raindal n'avait plus maintenant ces timidités ou ces malaises d'intrus qui, au début, le guindaient si fort. A tant frayer chez les Chambannes, il s'était familiarisé avec les noms de leurs relations, les usages de la maison, les goûts de l'entourage; et il n'y avait guère d'entretien auquel il hésitât à se mêler par discrétion, crainte d'erreur ou ignorance du sujet. Rien ne paraissait le troubler. Les œillades comme le parfum de la petite Mme Chambannes n'étaient plus à présent que des stimulants à sa faconde. Tous deux se parlaient en camarades, avec un je ne sais quoi de paternellement supérieur dans le ton de M. Raindal et de volontairement soumis dans celui de la jeune femme. Chambannes même, pour s'adresser au maître, avait de ces tours de phrase qu'on n'emploie d'habitude qu'envers un ami de vieille date. Quelle différence avec le premier dîner, où M. Raindal s'était senti si gauche, si lent à recouvrer l'entrain! Et l'oncle Panhias ayant, par mégarde ou sous l'influence des vins, avoué qu'il avait Smyrne pour patrie d'origine, le maître fut sur le point de l'en féliciter. Une ville exquise que Smyrne, la perle de l'Ionie, dont le nom en grec signifiait myrrhe, encens, odeur aimée des dieux. Et jusqu'au dessert il ne tarit pas d'éloges, d'anecdotes à l'appui, de souvenirs historiques, tandis que la tante Panhias le remerciait en répliques enthousiastes, qui soulignaient comme des roulements de tambour chacune de ses périodes.

Au fumoir, Zozé demanda à M. Raindal l'autorisation d'allumer une cigarette. Puis insensiblement elle se dirigea vers Gérald. Il s'était affalé sur le divan et lançait, d'une lèvre boudeuse, des bouffées en spirale. Elle s'assit à côté de lui et la voix câline:

--Pourquoi faites-vous la tête?

Il ne répondit pas, d'abord, mais, au bout d'un instant, il grommela:

--Est-ce qu'il va venir comme cela souvent, le kangourou?