Les deux paradis d'Abd-Er-Rhaman
Chapter 2
--Chacun des paradis et des enfers est comme la projection d'un rêve humain sur le mur de l'abîme; mais pour enfanter un enfer et un paradis, il ne suffit point d'un élan parti d'une âme et d'un rayon sorti d'un oeil; une croyance qui n'a qu'un fidèle ne produit qu'un fantôme inconsistant et qu'une insaisissable ébauche; et tout rêve solitaire est un rêve perdu. Lorsqu'une doctrine n'est partagée que par un très petit nombre d'hommes, ses adhérents se trouvent à leur mort dans le vide et dans le noir, au milieu de vagues linéaments sans matière et sans forme; et comme c'est une loi de la nature que tout être s'identifie avec le milieu où il est jeté, eux-mêmes s'évanouissent aussitôt et rentrent au Néant. Mais quand beaucoup d'yeux humains sont fixés à la fois sur le même rêve, tous les rayons sortis de ces yeux se réunissent et se fécondent mutuellement; le rêve se condense et devient réalité; et ceux qui y ont cru pendant qu'ils vivaient en jouissent pleinement dès qu'ils sont morts. C'est ce qui nous est arrivé, à nous tous qui sommes ici. Prends-y bien garde, pourtant: ni ces choses, ni ces êtres, ni ces harpes, ni ces anges, rien de ce que tu vois n'a un principe propre d'existence, et ne saurait durer par soi-même; rien de tout cela ne peut subsister si le rêve qui l'a créé ne continue à l'entretenir. Or, ni toi ni moi nous ne rêvons plus, ni personne d'entre nos compagnons: car la possession tue le désir; et commencer à jouir, c'est finir de rêver. Il faut donc que ce soit le rêve des hommes terrestres qui, en se continuant sans trêve, alimente la réalité de ce qui nous entoure, et cela est ainsi en effet. Vois ce trône où je suis assis; considère ces anges qui passent devant nous: ces objets, qui te semblent exister par eux-mêmes, reçoivent à tout moment leur existence de l'extérieur. Ainsi, lorsque tu étais sur la terre, tu regardais le disque de la lune, et tu ne t'apercevais point qu'il ne brillait que par une suite ininterrompue de rayons qui lui venaient du soleil. Que le soleil pâlisse, et la lune deviendra moins brillante; que le soleil s'éteigne, et la lune disparaîtra à son tour. De même, les paradis et les enfers perdent de leur consistance à mesure que la croyance dont ils procèdent s'affaiblit parmi les hommes, et quand une religion meurt, le même jour qui la voit s'éteindre sur terre voit aussi disparaître dans l'au-delà les derniers vestiges de ce qu'elle y avait créé. Et c'est la destinée des damnés comme des élus de suivre le lieu qu'ils habitent dans ses vicissitudes, et de l'accompagner dans sa disparition.
Voilà comment beaucoup de paradis et d'enfers ont péri tour à tour, et comment il ne reste plus rien du Valhalla des Scandinaves, ni de l'Amenthès des Égyptiens. Les Champs-Elysées aussi et le Tartare des vieux païens se sont évanouis dès qu'ils n'ont plus eu de croyants sur la terre, et avec eux ceux qui les habitaient sont rentrés dans le néant. Et vraiment les innocents n'en ont pas été moins joyeux que les coupables, ni les bienheureux moins satisfaits que les condamnés.
Songes-y, en effet: le bonheur qu'ils avaient rêvé ne consistait que dans le calme et dans la mémoire de leur existence terrestre. Que dirais-tu de l'homme qui jetterait un verre d'eau rougie de vin dans un tonneau, puis dans le Tibre, et qui croirait que le tonneau d'abord, et le fleuve ensuite, en vont prendre la couleur et le goût? Ils étaient pareils à cet insensé, eux qui jetaient, pour l'occuper, dans l'éternité vide, composée de myriades et de myriades d'années, leur misérable, vie d'un jour, avec les soucis qui avaient suffi pour la remplir. Aussi, quelle grandissante déception dans le coeur de ces élus! Il leur fallait nourrir de longs siècles de rêve avec le souvenir de quelques courtes années d'action; leur pensée leur apparaissait plus mesquine, à mesure que le temps qu'ils avaient pour s'y livrer devenait plus long; le contenu semblait de plus en plus disproportionné, en égard au contenant; l'existence élyséenne n'était qu'une rallonge toujours plus inutile et plus insipide à l'existence terrestre; et ceux-mêmes qui avaient trouvé le plus intéressant de vivre finissaient par trouver fastidieux d'avoir vécu. Achille après dix siècles de conversations avec Patrocle sur leurs dix années de combat devant Troie, n'était pas moins exaspéré par l'ennui que Tantale par la soif; Didon, depuis mille ans qu'elle ne faisait autre chose que de songer à la trahison d'Enée, était aussi lasse de rouler ses souvenirs en son coeur qu'Ixion de tourner sa roue devant ses pas; et les poètes eux-mêmes, les poètes divins dont a parlé Virgile, couchés sur les gazons éternels, se laissaient aller à une oisiveté morne, et prenaient en dégoût leur lyre et leur art, lassés qu'ils étaient de se réciter leurs anciennes chansons, et ne trouvant point de matière à en composer de nouvelles, parce que les choses autour d'eux restaient toujours les mêmes.
Nous aussi, nous sommes destinés à disparaître avec tout ce qui nous entoure; et cette disparition, qui sera complète le jour où il n'y aura plus une âme chrétienne chez les vivants d'en bas, nous y marchons graduellement à mesure que la foi diminue parmi eux. Jadis, aux temps où j'arrivai ici, nous avions tous des corps matériels et tangibles, et c'était avec de lourdes clés, en fer véritable, que Pierre faisait tourner sur ses gonds la porte énorme du paradis. Mais maintenant, nous sommes, comme tu le vois, très semblables à des ombres; à travers la porte, devenue transparente, on aperçoit distinctement le vide extérieur; deux ou trois seulement d'entre nos saints ont conservé leurs auréoles; et les feux mêmes de l'enfer sont devenus beaucoup plus supportables qu'ils n'étaient il y a cinq cents ans.
C'est ainsi, ô Abd-er-Rhaman, que nous, qui sommes ici depuis longtemps, de siècle en siècle nous nous sentons décroître et mourir, tels que des restes de feu qui s'éteignent dans la cendre, ou que des flocons de neige qui se fondent sur les eaux. De corps que nous étions, nous sommes devenus fantômes; ces fantômes deviendront fumée, et cette fumée deviendra néant. Et loin d'accuser le destin, nous le remercions d'en avoir disposé ainsi, de n'avoir pas voulu que nous fussions châtiés éternellement de la niaiserie de notre rêve mystique, et de nous avoir réservé pour l'avenir le repos que nous aurions dû lui demander dès l'abord...
De tels discours n'étaient point pour remettre la joie au coeur d'Abd-er-Rhaman; et la tristesse du tâleb ne fit en effet que grandir.
Du reste, il n'avait qu'à vouloir pour changer de séjour; et ce privilège était fort envié des autres élus, de ceux-là surtout que le scrupule avait fait vivre dans la continence. Comme, à sa place, ils se seraient hâtés d'échanger les mornes plaisirs de ce paradis de fantômes contre les solides jouissances du jardin de Mahomet! Ils le lui disaient, et ils le regardaient avec un sourire triste et jaloux, car aucun regret n'égale en amertume celui des élus qui n'ont pas aimé. Abd-er-Rhaman, lui aussi, avait idée que la société des houris lui serait de plus de ressources que celle de ces ombres désolées. Il se décida à partir. Une grande foule l'accompagna par curiosité jusqu'à la porte. Il cria: «Azraël!»
Azraël est un ange fort occupé; mais il se déplace si rapidement qu'il semble participer à l'ubiquité divine. En une seconde, il fut près d Abd-er-Rhaman; une seconde plus tard tous les deux avaient disparu. Ce passage de l'ange noir donna à toutes les âmes qui étaient là un peu de divertissement et d'oubli. On s'amusa un instant dans le paradis chrétien: et cela fit que l'on s'y ennuya beaucoup plus après.
VIII
Abd-er-Rhaman avait été étourdi par la rapidité du vol d'Azraël. Quand il reprit connaissance, il n'avait plus près de lui l'ange noir.
Il n'était plus au pays des fantômes, et il n'était plus un fantôme lui-même. Son corps était redevenu matériel, et ses pieds reposaient sur un terrain solide. Du reste, la nuit était profonde autour de lui. Un vent chaud lui frappait la face, et il le sentait venir de l'ouverture d'un gouffre très proche. Il sentait aussi qu'il n'était point seul en ces ténèbres silencieuses, mais entouré de beaucoup d'êtres qui comme lui se taisaient et attendaient comme lui: et cette pensée lui fit peur.
Brusquement, un jet de flamme s'élança du gouffre, pareil à un grand oiseau rouge. À cette lueur subite, Abd-er-Rhaman vit une lame mince et tranchante comme celle d'un rasoir, qui partait du sol mystérieux où il se trouvait, et qui s'allongeait sur le gouffre à perte de vue. Malgré lui, il songea au nouveau pont El-Kantara que les Roumis ont jeté sur le Rummel: ce support sommaire lui en fit apprécier l'asphalte, et cet éclairage initial lui en fit regretter les réverbères. C'était l'endroit terrible, tel que l'ont décrit Yahia-ben-Salem et Mohammed-ben-Abdallah. Ce pont était le pont Sirath, et ce gouffre le Gehennam.
On lui prit la main, et il suivit l'ange qui l'avait prise. L'ange l'amena au bord du pont de Sirath et l'y fit marcher, tandis que lui-même se tenait à sa droite, suspendu dans le vide. Abd-er-Rhaman avança: le pont tranchant ne lui meurtrit point les pieds, et il ne trébucha point dans l'abîme. Trois grandes flammes rouges, semblables à la première, lui montrèrent tour à tour, en des visions soudaines, les trois pavillons redoutables. Il les dépassa tous trois sans tomber, le premier parce qu'il n'avait blasphémé ni Allah ni le Prophète, le second parce qu'il n'avait point fait de mal aux hommes, et le troisième parce qu'il n'avait point négligé les ablutions ni le jeûne.
Quand Abd-er-Rhaman fut au bout du pont, l'ange le laissa seul, et il se trouva devant une porte immense, qui s'ouvrit d'elle-même à deux battants. Il était dans le premier ciel, dont les murailles sont d'argent fin et qu'habitent les Anges-Animaux. Chacun de ces anges a la forme d'une espèce de bêtes terrestres, et préside à ses destinées; l'ange des rats a la taille de nos éléphants, et celui des éléphants la hauteur de nos palais. Les uns hurlent et les autres sifflent; beaucoup s'entre-poursuivent et s'entre-fuient; et, toujours traqué par l'Ange-des-Loups, l'Ange-des-Moutons bêle et court lamentablement, et depuis des siècles n'a point cessé de bêler ni de courir. Abd-er-Rhaman ne fit que passer dans cette ménagerie; et il traversa cinq autres cieux sans s'y arrêter davantage. Il y vit des pierres précieuses et de l'or,--trop d'or et de pierres précieuses,--des pavés de rubis, des colonnes d'émeraude et des boiseries de santal, et beaucoup d'autres choses resplendissantes, monotones et inutiles. Et la route commençait à lui sembler longue, lorsqu'il arriva enfin au septième ciel.
Au moment où il entrait dans le jardin, son corps, qui était nu, se trouva tout à coup vêtu d'une longue robe de soie verte, et dès ses premiers pas, il sentit que l'atmosphère seule pénétrait tout son être d'une béatitude divine.
Ce qu'est ce lieu, aucune langue humaine ne saurait le dire. C'est le jardin des délices, le grand jardin éternellement vert, que des rivières blanches arrosent de lait, et que des fleuves rouges arrosent de vin; c'est la retraite apaisée et radieuse où le ciel n'est qu'un sourire, où le vent n'est qu'un parfum et où la terre n'est qu'une fleur; c'est l'endroit unique qui comble avant qu'ils ne soient formés tous les désirs des yeux et tous les rêves de l'âme; c'est la demeure bénie, ineffable et suprême, où celui qui s'est penché pour ramasser un caillou tient dans sa main une perle, où celui qui s'est arrêté pour écouter le gazouillement d'un oiseau entend la chanson d'un génie, où celui qui a levé le bras pour cueillir une grenade voit la grenade cueillie se transformer en femme. Et ce paradis est l'oeuvre d'un rêve opposé en tout à celui des Chrétiens: l'homme en le créant a bien vu qu'entre Dieu et lui, c'est lui qui est le faible, et que le faible a droit à l'égoïsme; et sans chercher à faire quelque chose pour l'Éternel, avec une hardiesse d'enfant, il a signifié à l'Éternel de tout faire pour lui. Là, le but poursuivi n'est pas la gloire du Créateur, mais le bonheur de la créature; les choses ne sont point tournées vers le Tout-Puissant pour lui chanter des louanges dont il n'a que faire, mais vers les atomes pour leur donner la joie dont ils ont tant besoin; et loin que l'homme doive se détacher de sa personne pour se donner à Dieu, il semble que ce soit Dieu lui-même qui se multiplie sous toutes les formes sensibles afin de se donner à l'homme.
Ça et là, des bienheureux étaient couchés nonchalamment au pied des arbres, les uns seuls, et les autres avec des femmes sans voile, aux yeux noirs, qu'Abd-er-Rhaman comprit être des houris. Deux anges vinrent au-devant du tâleb, et le conduisirent sous l'immense arbre El-Mentaha. Là était dressée une longue table faite d'un seul diamant; et, autour de cette table, des milliers de bienheureux, tous vêtus de longues robes vertes qui les rendaient pareils vaguement à de grands perroquets, adossés tous sur de larges sièges de repos près de houris aux yeux noirs, mangeaient dans des plats d'argent des choses inconnues sur terre, et buvaient l'eau de Selsibil dans des coupes d'or. Abd-er-Rhaman ne trouva point à ces élus un air aussi allègre qu'il s'y attendait, et il pensa qu'ils étaient bien difficiles. Puis l'eau de Selsibil l'emplit d'une grande joie, et il ne s'inquiéta plus de ce que ressentaient les autres.
Les serviteurs étaient des génies adolescents, dont les regards se voilaient si joliment sous leurs cils longs qu'ils donnaient envie de les baiser tous. Abd-er-Rhaman prit une orange dans un bassin d'argent que lui présenta un de ces génies; et en ouvrant le fruit, il en vit sortir une manière de jouet vivant qui grandit en un instant jusqu'à devenir une femme plus belle que tous les désirs. Quand la nuit descendit, tendre et divine, il se retira avec sa compagne dans un pavillon fait d'une perle creuse; et, comme il en passait le seuil, il entendit retentir à travers le jardin une grande voix qui lui sembla comme l'écho de l'allégresse qui chantait dans son coeur. C'était la voix mystérieuse qui chaque soir fait entendre aux élus ces paroles:
--«Voilà le paradis qui vous fut promis en récompense de vos oeuvres!»
Pendant beaucoup de jours, la promenade dans le jardin l'emplit du même bien-être, l'eau de Selsibil lui donna le même enivrement, et les vierges célestes lui inspirèrent la même ardeur. Bien des soirs encore il rentra dans sa perle creuse avec quelque houri d'une des quatre espèces qui sont au ciel. Puis arriva le dénoûment fatal: un jour, il eut moins de goût pour les ombrages, et moins d'empressement à boire l'eau merveilleuse; et le soir, il dut s'avouer qu'il était las des vierges rouges autant que des blanches, et des vierges jaunes autant que des vertes.
Abd-er-Rhaman, ce soir-là, se promena seul, à travers les allées sombres, et il chercha à s'expliquer l'inquiétude qui l'oppressait. En y songeant, il lui sembla que c'était de la plénitude même de sa satisfaction que venait tout son mal. Il aurait voulu qu'il lui manquât au moins une chose, pour la désirer ou pour la chercher, pour connaître encore la volupté de rêver ou la ressource d'agir. Mais la jouissance était toujours là, implacable, et elle supprimait tout à elle seule. Elle rendait le rêve impossible et l'action inutile. Elle tuait l'un et faisait avorter l'autre. Aussi, l'âme d'Abd-er-Rhaman se vidait peu à peu de toute pensée, et en même temps il sentait s'amasser et s'agiter en lui une force toujours inemployée, parce qu'il ne trouvait jamais de résistance au dehors; et il résultait de là un double tourment. Même sur terre, on se fût lassé d'une telle vie; on devait s'en lasser plus sûrement et plus vite encore au ciel. Sur terre, on change sans cesse, et on voit tout changer autour de soi; on a envie de se retenir à tout, parce que tout passe et qu'on se sent passer aussi; et on s'attache d'autant plus aux choses qu'on peut craindre à chaque instant de se les voir arracher violemment, et qu'en tout cas on les sent vous échapper un peu chaque jour. Mais ceux qui sont au paradis sont les habitants fixes d'un monde fixe; et leur vie est pareille à une horloge arrêtée. Ils savent que pendant des siècles ils doivent conserver le même âge et posséder les mêmes bonheurs; et ils se désintéressent vite d'une aussi monotone félicité. L'homme se dit qu'il voudrait posséder à jamais ce plaisir qu'il saisit un instant, qui se dérobe aussitôt et qu'il s'épuise à poursuivre ici et là; et le petit chat songe aussi qu'il voudrait bien tenir pour toujours ce ruban bleu qu'on agite de côté et d'autre devant lui, et qui le fait tant courir. Mais qu'on donne au chat le ruban immobile entre ses pattes, et à l'homme le bonheur immobile au paradis, et tous les deux auront tôt fait de s'en lasser. Abd-er-Rhaman en était là. Sa faculté de jouissance avait eu beau s'agrandir à son entrée au ciel, elle n'était pourtant pas devenue infinie, car aucune des facultés d'un être limité ne peut être sans limites; et la continuité du plaisir avait assez vite rassasié ses sens et refroidi son âme.
Le charme était rompu. Abd-er-Rhaman fut plus désenchanté encore le lendemain et les jours suivants. Il rechercha la société de ses compagnons et son ennui s'accrut sous l'influence du leur. Beaucoup d'ailleurs ne quittaient plus leurs demeures de perle creuse. Le Prophète lui-même, très sombre depuis qu'il n'avait plus d'infidèles à combattre, vivait dans une réclusion absolue; et il y avait des siècles qu'on ne l'avait vu sortir de son palais aux soixante-dix mille pavillons.
Mais, si tristes que fussent les hommes, les femmes l'étaient bien plus encore; et elles l'étaient presque dès leur arrivée; car leur part était beaucoup moins grande aux jouissances divines. Les houris ne leur étaient d'aucun usage; elles ne trouvaient en entrant au paradis personne à aimer et personne qui les aimât; et elles n'avaient guère d'autre occupation que de gémir sur la destinée qui voulait qu'elles fussent délaissées dans le monde d'en haut par les mêmes maris qui les avaient emprisonnées dans celui d'en bas.
Et, si sombres que fussent les femmes, les bêtes admises dans le jardin l'étaient bien davantage. La chamelle du prophète Saleh, toujours accroupie à terre, levait à peine sur les passants sa tête dédaigneuse et bizarre; et le chien Ar-Rakim semblait se divertir moins encore que pendant les trois cent neuf années qu'il resta couché, les pattes étendues, à l'entrée de la caverne des Sept-Dormants. La Fourmi elle-même, la bonne et sage fourmi qui fit compliment à Soléïman, et lui offrit une cuisse de sauterelle, avait fini par se lasser d'emplir toujours ses caves pour des hivers qui n'arrivaient point. Elle avait pris en dégoût ce monde où l'on n'avait rien à faire, et ces élus toujours inoccupés; et quand Abd-er-Rhaman voulut lier conversation avec elle, elle secoua sa petite tête, et s'éloigna sans répondre.
Ainsi tout était morne au septième ciel, les hommes, les femmes et les bêtes; et tous les soirs la voix, qu'Abd-er-Rhaman trouvait maintenant lugubrement ironique, faisait retentir dans l'immensité du jardin ces paroles invariables:
«Voilà le paradis qui vous fut promis en récompense de vos oeuvres!»
IX
Cependant Abd-er-Rhaman avait retrouvé au paradis son plus cher ami d'enfance, Salah-ben-Hassein; et il s'entretenait souvent avec lui. Salah était à la fois l'être le meilleur et le plus savant qu'il eût connu sur terre. Un soir, ils se promenaient de long en large sous les arbres éternels, le long des éternels pavillons de perle creuse; et pour la centième fois ils parlaient de leur ennui.
--Est-ce donc là tout? dit Abd-er-Rhaman; et l'homme ne peut-il espérer après sa mort, que ce paradis ou celui de Jésus?
--Non, ce n'est point tout, répondit Salah, et il t'aurait suffit de te convertir à d'autres religions pour être conduit à d'autres cieux. Comme tu as passé le pont Sirath pour venir ici, tu aurais pu passer le pont Tchinevad pour aller au Behescht des Parsis, et le Pont-de-Bambou pour aller au paradis des Formosans. Si tu avais partagé le rêve de Kalmoucks, tu pourrais contempler aujourd'hui le dieu Altangatufun, qui a le corps et la tête d'un serpent et les quatre pattes d'un lézard; et si tu t'étais imaginé un jour que le vrai pût être dans les cultes informes de peuplades plus sauvages encore, il te serait loisible maintenant de visiter les lieux vagues et terribles où vivent et règnent les êtres monstrueux rêvés par les nègres du Darfour et par les hommes à demi singes qui font leurs demeures sur les arbres des forêts d'Australie.
Abd-er-Rhaman, naïvement, regretta de n'avoir pas fait tous ces voyages.
--Et quand tu les aurais faits? reprit Salah en secouant la tête. Tu as joui du moins sot des rêves mystiques et du plus complet des rêves sensuels; et ni ton extase ni ton ivresse n'ont été de longue durée. Quand même, après cela, tu aurais parcouru les vingt-huit cieux des bouddhistes et les vingt-sept paradis des Cafres, tes voyages auraient pourtant pris fin, et tu aurais trouvé l'ennui suprême au bout. Tôt ou tard, tu aurais vu qu'en dépit de tous les rêves d'avenir qu'il a échafaudés, l'homme après sa vie terrestre n'est bon vraiment qu'à mourir, et que ce n'est qu'un Être infini et parfait qui serait capable d'être immortel; tu aurais compris que s'il est parfois amusant d'être en route, il est bien vite ennuyeux d'être au but, et que ce qu'il est prudent de souhaiter au terme de la marche humaine, ce n'est pas la fixité de la jouissance, mais l'immobilité du sommeil; et tu aurais fini par t'avouer que si la vérité était connue des hommes, les plus sages seraient ceux qui ne feraient aucun rêve, afin de n'en voir aucun se réaliser, et qui ne penseraient qu'au Néant sur la terre, afin d'être bien sûrs d'en jouir aussitôt après l'avoir quittée.
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Limité à 9 exemplaires sur papier de Chine, numérotés de 1 à 9; 27 exemplaires sur papier Japon Tokio, numérotés de 10 à 36; 80 exemplaires sur papier vélin à la forme d'Arches, numérotés de 37 à 116; 1600 exemplaires sur vélin à la forme de Voiron, numérotés de 117 à 1716. Cet ouvrage a été achevé d'imprimer le 28 Février 1921 sur les presses de E. Keller, à Paris.
End of Project Gutenberg's Les deux paradis d'Abd-Er-Rhaman, by Jules Tellier