Chapter 9
Peu d'instants après, Simplicie roulait avec Prudence et Coz vers le faubourg Saint-Germain, cette fois, aucune discussion ne s'éleva entre Coz et le cocher. Simplicie entra au salon, laissant Prudence et Coz à l'antichambre. Claire laissa échapper un: «Ah!» involontaire à l'apparition de cette toilette singulière. L'exclamation de Claire fit retourner une douzaine de cousines et d'amies qui étaient réunies dans le salon, et chacune répéta le «Ah!» de Claire; un sourire général succéda à ce premier moment de surprise. Simplicie avança pour dire bonjour à ces demoiselles; elle se mit en devoir d'adresser une révérence à chacune d'elles. A la cinquième, Sophie s'écria:
--Assez, assez, Simplicie; nous ne sommes pas en cérémonie comme à une présentation; Claire, mène la dire bonjour à maman.
Claire, étouffant un sourire, emmena Simplicie dans le salon à côté.
--Maman, dit-elle...
--Que veux-tu, Claire? dit Mme de Roubier sans se retourner
CLAIRE.--Maman, voici Simplicie Gargilier qui vient vous dire bonjour.
MADAME DE ROUBIER.--Bonjour, Mademoiselle. Vous me... Ah! mon Dieu! quelle plaisanterie! Claire, pourquoi as-tu déguisé si ridiculement cette pauvre fille?
CLAIRE.--Ce n'est pas moi, maman, elle vient d'arriver.
MADAME DE ROUBIER.--Ha! ha! ha! Mais regardez donc cette toilette! Quelle idée bizarre! Ma pauvre Simplicie, à Paris il n'est pas d'usage de se déguiser autrement qu'aux jours gras, et nous en sommes encore loin. Ôtez tout cela, et gardez les vêtements que vous avez sous cette robe de grand'mère qui ne vous va pas du tout.
SIMPLICIE.--Mais, Madame...
MADAME DE ROUBIER.--Claire, explique-lui que c'est ridicule.
CLAIRE, _riant_.--Mais, maman...
MADAME DE ROUBIER.--Allez donc, Simplicie, vous voyez bien que tout le monde rit de votre déguisement.
Simplicie rougit et parut agitée; elle venait de comprendre le ridicule de sa mise.
MADAME DE ROUBIER.--Eh bien, qu'avez-vous, ma pauvre enfant? Êtes-vous souffrante?
Simplicie ne répondit pas; elle quitta le salon et rentra dans celui où étaient les enfants; elle les trouva riant tous aux éclats; le rire gagna Claire, malgré ses efforts pour garder son sérieux; Marguerite et Sophie chuchotaient et riaient à se tordre. Simplicie, honteuse, désolée, restait debout, tête baissée, plus ridicule encore par le contraste de ses pivoines énormes et de sa robe arc-en-ciel, avec sa mine piteuse et ses yeux larmoyants.
CLAIRE.--On s'est moqué de vous, pauvre Simplicie, en vous habillant et vous coiffant ainsi; laissez-moi vous ôter ces fleurs horribles; vous serez déjà moins drôle.
MADELEINE.--Nous allons toutes vous aider. Asseyez-vous sur ce tabouret; ce ne sera pas long.
Simplicie s'assoit; les enfants se groupent autour d'elle Sophie tire une pivoine.
SIMPLICIE.--Aïe vous m'arrachez les cheveux.
SOPHIE.--J'ai à peine tiré; je n'ai touché qu'une pivoine, une belle, par exemple.
Marguerite et Valentine viennent en aide; elles tirent; Simplicie crie.
MARGUERITE.--Qu'y a-t-il donc à ces pivoines? On ne peut pas les détacher des cheveux!
--C'est cousu! s'écria Sophie.
--Cousu! répétèrent les enfants, en se poussant pour voir,
SOPHIE.--Cousu, cousu; tiens, regarde. Des ciseaux vite des ciseaux!
Chacune apporta des ciseaux, et une douzaine de mains se disputèrent la tête de Simplicie pour couper les fils qui retenaient les pivoines.
Les ciseaux se pressaient, se poussaient, taillaient, et firent si bien que, peu d'instants après la couronne de pivoines put être enlevée; mais hélas! avec un accompagnement formidable de cheveux,
Claire poussa un cri. Simplicie leva la tête et vit les pivoines avec une frange de ses cheveux.
SIMPLICIE.--Mes cheveux! mes pauvres cheveux!
Et, se levant avec précipitation, elle courut à une glace, où un spectacle déplorable s'offrit à ses regards; sa tête ressemblait à une tête de loup: ses cheveux, coupés en brosse, se dressaient de tous côtés; partout des mèches tombantes, des bouts de nattes. Elle restait immobile et consternée. Se retournant enfin avec colère:
--Vous êtes des méchantes, Mesdemoiselles; c'est exprès que vous m'avez rendue affreuse et ridicule.
MARGUERITE.--Affreuse, vous ne l'êtes pas plus qu'avant, Mademoiselle; et ridicule, vous l'êtes moins que vous ne l'étiez.
SIMPLICIE.--C'est par jalousie que vous avez abîmé mes fleurs et mes cheveux.
VALENTINE.--C'est par charité pour qu'on ne se moque pas de vous toute la soirée.
SIMPLICIE.--Il n'y a que chez vous où l'on se moque de moi; à Gargilier et chez ma tante, personne ne s'en moque.
SOPHIE.--Et pourquoi venez-vous alors? Croyez-vous que nous ayons besoin de vous pour nous amuser? Est-ce nous qui avons été vous chercher?
SIMPLICIE.--Pourquoi m'avez vous invitée?
MARGUERITE.--C'est Claire, toujours bonne, qui la fait pour vous consoler de votre aventure de l'autre jour.
CLAIRE.--Écoutez, Simplicie, je vous assure que nous sommes très fâchées de notre maladresse, laissez-nous vous recoiffer; avec quelques coups de peigne, il ny paraîtra pas.
SIMPLICIE.--Non, je ne veux pas que vous me touchiez; vous m'arracheriez le reste de mes cheveux. Je veux ma bonne, elle me recoiffera.
CLAIRE--Où est votre bonne?
SIMPLICIE.--Dans l'antichambre... Prudence! Prudence! viens me recoiffer.
Claire alla ouvrir la porte et appela Prudence qui s'empressa de se rendre à l'appel de sa jeune maîtresse. Elle poussa un cri d'effroi en voyant la tête hérissée de Simplicie, dépouillée de ses belles pivoines.
SIMPLICIE.--Arrange-moi, Prudence; recoiffe-moi; vois ce qu'elles ont fait par jalousie de mes pivoines.
PRUDENCE.--Pas possible, Mam'selle! Par jalousie! De si gentilles demoiselles! Pas possible!
SIMPLICIE.--Regarde mes cheveux; vois comme elles les ont coupés.
--Oh! Mesdemoiselles! c'est-y possible! Cette pauvre Mam'selle Simplicie! Je n'aurais jamais cru...
CLAIRE.--Vous avez raison de ne pas croire que ce soit par jalousie que nous avons coupé si maladroitement les cheveux de votre pauvre Simplicie; nous avons été maladroite en voulant la débarrasser de sa couronne de pivoines, qui était ridicule.
PRUDENCE.--Mam'selle trouve! C'était pourtant bien joli; je les avais cousues bien solidement, et ça faisait bon effet sur la tête de Mam'selle.
Tout en parlant, Prudence défaisait les nattes de sa jeune maîtresse; on lui avait apporté un peigne et une brosse. Quand tout fut défait, il n'en resta pas le quart sur la tête de Simplicie; presque tout était coupé. Simplicie pleurait, Prudence se désolait, les enfants étaient consternés, quoique Simplicie n'inspirât pas beaucoup de compassion.
--Que faire? s'écria enfin Claire. Comment la coiffer? Je vais demander à maman de venir voir.
Claire courut raconter à sa mère ce qui était arrivé. Mme de Roubier ne fut pas fâchée de cette leçon donnée à la vanité de Simplicie; elle alla juger par elle-même, avec ses soeurs, A et amies, de l'étendue du dégât; elle sourit de la figure étrange de Simplicie, et jugea qu'un coiffeur seul pouvait trouver un remède à l'ouvrage de ces demoiselles. Elle sonna, dit à un domestique d'aller chercher le coiffeur du coin, et consola Simplicie en lui disant quelle la ferait coiffer à la Caracalla, avec les cheveux courts et frisés partout. Le coiffeur arriva sourit, coupa les mèches restantes, retailla les cheveux mal coupés, mit les fers au feu, roula et frisa tout, et Simplicie sortit de la frisée comme un bichon; elle se regarda dans la glace, se trouva bien et reprit sa bonne humeur. La soirée se passa à plaisanter sans méchanceté de la mésaventure de Simplicie, quelques pointes lancées par Marguerite et par Sophie piquèrent légèrement Simplicie, mais elle ne les comprit pas toutes, et elle s'amusa beaucoup; des gâteaux, du thé des sirops terminèrent la soirée. Quand Simplicie prit congé de Mme de Roubier, celle-ci lui dit:
--Ma chère enfant, si vous revenez voir mes filles et leurs amies, soyez habillée simplement, comme le sont mes filles: le moyen de plaire n'est pas de se faire des toilettes ridicules, mais de se mettre simplement, de ne pas attirer sur soi l'attention des autres, mais de s'oublier soi-même, et ne pas chercher à être mieux que les autres. Je suis fâchée que vos cheveux soient au panier au lieu d'être restés sur votre tête, mais la faute en est à votre mauvais goût et à votre vanité.
Simplicie rougit, ne dit rien, mais se révolta dans son coeur contre le bon conseil de Mme de Roubier. Coz dormais profondément sur une banquette de l'antichambre, pendant que Prudence sommeillait sur une chaise. On eut de la peine à réveiller le pauvre Coz; il courut chercher un fiacre et ramena sans autre aventure Prudence, et Simplicie au domicile de Mme Bonbeck. Simplicie était loin de s'attendre à l'orage qui avait grondé en son absence et qui devait éclater au retour sur sa tête frisée à la Caracalla.
XVII
COLÈRE DE MADAME BONBECK
Pendant que Simplicie se rendait chez Mme de Roubier Mme Bonbeck attendait au salon que Boginski eût revêtu les beaux habits qu'elle lui avait fait faire; elle-même avait fait une toilette soignée; ses cheveux gris étaient ornés d'un bonnet de gaze et de fleurs, sa robe était en soie brochée d'émeraude; ses mains ridées étaient cachées par des gants blanc en peau de daim, et ses pieds étaient chaussés de bas chinés et de souliers de peau, plus fins que ceux qu'elle mettait habituellement. Boginski entra, bien peigné, bien cravaté, bien habillé.
--C'est bien, mon ami, lui dit-elle après l'avoir inspecté, vous êtes très bien comme cela. Allez voir si Simplicie est prêtes et envoyez chercher un fiacre.
Boginski revint la mine effarée.
Mâme Bonbeck, Mam'selle partie. Coz parti; personne chez eux.
MADAME BONBECK.--Partis! Comment, partis! Où partis?
BOGINSKI.--Moi pas savoir, Mâme Bonbeck. Trouvé personne, chambre vide.
MADAME BONBECK.--Mon ami, je vous ai déjà dit de ne pas toujours répéter Bonbeck. Cela m'agace je n'aime pas cela. Allez me chercher Prudence Je vais lui laver la tête d'importance. A-t-on jamais vu une sotte pareille, qui laisse courir cette péronnelle avec ce Polonais roux!
Boginski avait disparu aussitôt après avoir reçu l'ordre de chercher Prudence; il rentra comme elle finissait de parler.
BOGINSKI.--Madame, Prudence partie, personne! chambre vide!
MADAME BONBECK.--Elle aussi. C'est trop fort! la misérable! Je lui donnerai une danse, qui lui fera garder la chambre à l'avenir! Ah! elles croient qu'on peut se moquer de moi et me planter là comme une vieille guenille! Elles croient quelles iront en soirée et que je resterai à garder la maison! Et qu'allons-nous faire à présent, mon ami? Où aller pour nous amuser?... Mais parlez-donc. Où voulez-vous que j'aille?
BOGINSKI--Moi peut mener Mâme, B.... (Boginski s'arrête à temps) au café Musard. Très joli! Dames superbes! Musique bonne! Seulement...
MADAME BONBECK--Seulement quoi?... Parlez, donc, diable d'homme!
BOGINSKI.--Seulement, moi pas d'argent pour payer entrée.
MADAME BONBECK.--Je payerai, imbécile! Donne-moi le bras et viens.
Mme Bonbeck, écumant de colère, saisit le bras de Boginski terrifié, descendit l'escalier quatre à quatre, traversa, les rues, longea les trottoirs en renversant tout sur son passage, et finit par se heurter contre un homme qui avait un cigare entre les dents.
«Doucement, la belle», dit l'homme en étendant les bras et lui barrant le passage.
Mme Bonbeck le repoussa et voulut passer. L'homme, qui était un peu pris de vin et qui, dans l'obscurité, croyait reconnaître sa soeur qu'il attendait, voulut l'attirer sous le réverbère pour se montrer à elle.
«Lâchez-moi!» cria Mme Bonbeck.
L'homme lui prit les mains. Mme Bonbeck les retira avec violence, saisit le cigare de l'homme, l'arracha d'entre ses dents, et le jeta dans le ruisseau en s'écriant:
«Gredin!»
Le réverbère éclairait en ce moment le visage furibond et la personne étrange de Mme Bonbeck.
L'homme se recula épouvanté en criant:
«Le diable!»
--A ce cri, la foule ne tarda pas à s'amasser; Boginski, embarrassé de l'attitude de sa compagne, la supplia de s'en aller.
--Non mon ami. Je n'ai jamais fui le danger! Qu'ils osent me toucher, et ils verront ce que peut faire une femme, une vieille femme, contre un tas de lâches et de gredins!
Mme Bonbeck s'était reculée d'un pas sur le trottoir et s'était mise en position de boxe; la foule riait et grossissait; l'homme s'était esquivé, sentant le ridicule d'une bataille avec une vieille femme.
--Personne? dit-elle en respirant avec force. Personne n'ose m'attaquer?... C'est bien, mes amis, vous êtes de braves gens Laissez-moi passer... Merci, mes amis; vous êtes de bons enfants.
Et Mme Bonbeck s'éloigna avec Boginski, dont elle avait pris le bras, laissant la foule ébahie et grandement amusée des allures et du langage de la _vieille_.
--Rentrons à la maison, mon garçon, dit Mme Bonbeck; cette scène m'a émue; je ne suis pas en train de m'amuser et puis, je veux être là quand cette sotte de Simplicie reviendra avec Prude et Coz; ils auront chacun leur paquet.
--Bonne Mâme, dit Boginski de son air le plus câlin, pas gronder fort Pauvre Coz, lui pas faute: lui faire comme dit Mam'selle et Mme Prude; lui pas savoir faut pas sortir. Lui aimer bonne Mâme; lui triste, triste, si Mâme gronder; lui souffrir pauvre Coz.
--Bien! bien! mon ami! répondit Mme Bonbeck d'une voix attendrie; vous êtes un brave garçon, un bon ami; je ne gronderai pas votre ami; je lui dirai seulement de me demander la permission quand ces sottes filles veulent sortir.
--Et vous pas dire trop fort à pauvre ami, bonne Mâme? reprit Boginski en la regardant avec inquiétude.
--Non, mon ami, non. Quand je te le dis, que diable! tu peux me croire, dit Mme Bonbeck avec un commencement d'impatience.
Boginski jugea prudent de se taire; il se borna à serrer la main de sa vieille amie en signe de reconnaissance, et ils continuèrent leur route silencieusement. Mme Bonbeck marchait rapidement; elle rentra, dit à Boginski d'aller se coucher et resta seule à attendre Simplicie et Prudence.
Elle marchait à grands pas dans le salon, augmentant sa l'attente; son irritation était au comble quand elle entendit la porte s'ouvrir, elle marcha à la rencontre de Simplicie et de Prudence.
--Pan! pan! Aïe! aïe! Deux soufflets et deux cris furent le signal du retour. Puis une rude poussée à Prudence stupéfaite, qui alla tomber sur une chaise de l'antichambre.
--Insolentes! je vous apprendrai à me jouer des tours, à courir la prétentaine, à me laisser droguer à la maison, à débaucher mes Polonais, à prendre des voitures! Ah! vous voulez faire les maîtresses! Vous croyez pouvoir vous moquer de moi!
Et Mme Bonbeck, au plus fort de sa colère, saisit les cheveux frisés de Simplicie, lui donna une nouvelle paire de soufflets s'lança hors de la chambre, revint sur Prudence, tremblante et immobile, lui secoua le bras, lui arracha son bonnet, et, d'un coup de pied, l'envoya rejoindre Simplicie. Toutes deux criaient à ameuter la maison; Boginski redoutant pour son ami Coz, qui voulait aller au secours des victimes de la colère de Mme Bonbeck, le retenait violemment sur le palier de l'escalier. Coz parvint enfin à se dégager de l'étreinte de son camarade et entra dans le salon ou il trouva Mme Bonbeck écumant de colère, les yeux étincelants, les lèvres, tremblantes, le visage affreusement contracté, les poings crispés, haletant et suffoquant.
--Oh! Mâme Bonbeck!
--Tais-toi! hurla-t-elle.
--Pourquoi vous battre pauvre Mam'selle et bonne Mme Prudence?
--Tais-toi! répéta-t-elle.
--Non! moi pas taire. Vous bonne pour moi, pour Boginski, pourquoi vous méchante pour pauvre petite, et pour pauvre bonne? Pourquoi vous battre, vous forte, vous tante, vous Madame pauvre enfant et pauvre bonne qui fait rien mal. Pauvre Mme Prude aimer sa Mam'selle, suivre partout, et vous battre, punir comme si Mme Prude méchante! Pas bien, Mâme Bonbeck, pas bien. Moi battez, si faire plaisir, moi homme moi fort; mais enfant, femme, petite, faible, c'est pas bien! Oh! pas bien du tout.
A mesure que Coz parlait, la colère de Mme Bonbeck tombait; elle finit par être honteuse de sa violence, s'attendrit, prit les mains de Coz:
--Vous avez raison, mon ami, vous avez raison; j'ai eu tort! j'ai agi comme une bête brute... J'étais en colère contre vous aussi, mon pauvre Coz.
COZ.--Moi? Moi rien fait pour fâcher! Pourquoi colère sur Coz?
MADAME BONBECK.--Parce que vous étiez parti avec Simplette et Prude sans me le demander, et, que j'attendais pour aller avec Simplette et Boginski chez Mme de Roubier.
COZ.--Ah! bon! Moi comprendre! Mais moi pas savoir! Eux croire aller seules, sans tante ni Boginski. Moi, autre fois, demander permission à vous.
MADAME BONBECK.--C'est bien, mon ami. Mais voyez donc Prude et Simplette; amenez-les-moi, que je leur dise... que je leur explique..., que je leur demande pardon, puisque ai eu tort.
Coz, content du changement d'humeur de Mme Bonbeck courut frapper à la porte de Prudence et de Simplicie; personne ne répondit. Il frappa encore; même silence.
--Mam'selle! Madame Prude! Mâme Bonbeck vous demander; venir au salon tout de suite.
Le silence continua. Coz frappa plus fort, appela, supplia d'ouvrir; on continua à ne pas répondre.
--Mam'selle et Mme Prude pas répondre, vint dire Coz, consterné, à Mme Bonbeck, dont il redoutait la colère.
--Elles sont furieuses, dit Mme Bonbeck, jugeant les autres d'après elle-même. Demain elles seront calmées et je leur demanderai pardon, car je dois avouer que je les ai menées un peu rudement. Bonsoir mon ami; il est près de onze heures; allez vous coucher; je vais en faire autant.
Coz salua, sortit, et alla rejoindre son ami Boginski, qui attendait avec inquiétude le résultat des reproches hardis de son ami. Quand il sut le retour de Mme Bonbeck et le succès évident de Coz, il fut content et dit, en se frottant les mains:
--Bon ça! Mâme Bonbeck colère, furieuse, mais pas méchant. Mais dis pas trop: c'est mal; c'est pas bon. Pas fâcher Mâme Bonbeck; elle bonne pour nous, donner chambre, donner chemises, habits, donner pain, viande, vin. Nous pauvres; nous heureux chez Bonbeck; nous rester toujours; nous égal les autres. Entends-tu, Coz! Toi pas recommencera dire: «Méchant, pas bon.»
COZ.--Moi recommencer toujours quand Bonbeck battre fille petite, femme excellent. Moi pas aimer lâche, pas aimer colère.
BOGINSKI.--Et si Bonbeck se fâche et chasse nous?
COZ.--Moi alors partir et aller chez Prude et Simplette; elle a papa, maman, bons; moi là-bas travailler, servir; moi pas aimer à faire musique; moi aimer courir, travailler à terre, à chose qui fait remuer.
BOGINSKI.--Moi aimer, musique et dîner chez Bonbeck; avec moi, Bonbeck très bon. Toi partir si veux moi rester.
Coz ne répondit pas, se déshabilla et se coucha; Boginski en fit autant, et tous deux ne tardèrent pas à ronfler.
XVIII
LA FUITE
Le lendemain de bonne heure, Coz fut éveillé par trois légers coups frappés à sa porte. Il se leva, passa ses habits, entrouvrit la porte et vit avec surprise Prudence qui lui faisait signe de la suivre.
Il voulut parler, elle lui fit signe de garder le silence. Surprit de ce mystère, Coz la suivit sans bruit jusque, dans la chambre où était Simplicie tout habillée, défigurée par les soufflets que lui avait donnés sa tante, et surtout par les larmes quelle n'avait cessé de répandre depuis la veille. Prudence, pâle et défaite, avait passé la nuit à la plaindre, à la consoler; elle avait enfin consenti à quitter avec Simplicie la maison détestée de la tante Bonbeck et à chercher un refuge chez Mme de Roubier, en qualité de voisine de campagne. Il leur fallait l'aide de Coz pour descendre leur malle, avoir une voiture et les mener chez Mme de Roubier. Prudence avait fait la malle pendant la nuit, car Simplicie, terrifiée par la violence de sa tante, ne voulait pas la revoir, et il fallait être parties avant huit heures pour l'éviter à son réveil.
--Mon bon Coz, dit Prudence à voix basse, vous voyez l'état dans lequel Mme Bonbeck à mis ma pauvre jeune maîtresse; elle veut s'en aller, je veux l'emmener; il faut que vous nous aidiez. Allez nous chercher une voiture, descendez-nous notre malle et venez avec nous chez Mme de Roubier. J'ai peur qu'on ne veuille pas nous y garder; alors que deviendrions-nous dans ce maudit Paris, seules, abandonnées? Ayez pitié de nous, mon bon Coz, aidez-nous à partir d'ici et ne nous abandonnez pas.
--Pauvre Madame Prude! pauvre Mam'selle! répondit Coz attendri. Moi tout faire, aider à tout, moi aller partout, vous mettre bien. Ordonnez à pauvre Coz; moi pas mauvais comme, Bonbeck, faire tout pour servir, pas abandonner bonne Mme Prude et pauvre Mam'selle.
--Merci, mon bon Coz! c'est le bon Dieu qui vous envoyé à nous. Allez vite, mon ami, chercher une voiture.
Coz partit comme une flèche; avant de chercher la voiture, il fit à la hâte un bout de toilette, un petit paquet de ses effets, courut arrêter un fiacre et revint sans bruit prévenir Prudence que la voiture attendait à la porte.
--Emportons la malle à nous deux, dit Prudence.
--Moi porter seul. Madame Prude; malle lourd pour vous, léger pour moi.
Et chargeant la malle sur ses robustes épaules, il descendit lentement les cinq étages de Mme Bonbeck, suivi par Prudence et Simplicie. La peur d'être aperçues et arrêtées par Mme Bonbeck leur donnait des ailes; leur terreur ne se dissipa que lorsqu'elles furent établies dans le fiacre, Coz sur le siège, la malle sur l'impériale.
Quand ils arrivèrent chez Mme de Roubier, il était huit heures. Le concierge, surpris de les voir de si bon matin, plus surpris encore de les voir décharger une malle et renvoyer la voiture, et reconnaissant le Polonais roux qui avait eu une scène violente avec un cocher quinze jours auparavant, hésitait à les recevoir.
--Mme de Roubier ne reçoit pas si matin, Madame et Mademoiselle. Ayez la bonté de revenir plus tard et de me débarrasser de cette malle dont je ne sais que faire.
PRUDENCE.--Et où voulez-vous que nous allions? Où puis-je loger en sûreté ma jeune maîtresse, si Mme de Roubier ne la reçoit pas?
LE CONCIERGE.--Mais, Madame, cela ne me regarde pas; je suis chargé de garder la porte, de ne pas laisser entrer avant l'heure convenable; je ne peux pas faire de la cour un dépôt de malles et d'effets.
PRUDENCE.--Mon Dieu! mon Dieu! Ma pauvre petite maîtresse! Moi, cela m'est bien égal, mais pour elle, pauvre entant, je vous supplie de nous laisser entrer ou attendre chez vous les ordres de Mme de Roubier, qui connaît bien Mademoiselle et ses parents, puisque notre demeure est à une-lieue de son château.
Le concierge était bon homme, il se trouva plus embarrassé encore, il regardait d'un air indécis Prudence, dont le chagrin l'attendrissait, Simplicie, dont le visage gonflé et marbré de plaques rouges lui faisait compassion, et Coz, dont l'air décidé et la figure rousse lui inspiraient de la méfiance.
--Entrez, Madame, avec votre petite, dit-il enfin; Monsieur attendra en bas.
--Coz ne dit rien et s'appuya, les bras croisés, contre le mur. Prudence lui fit signe d'y rester et entra dans l'hôtel avec Simplicie. La porte était ouverte, elles se dirigèrent vers la chambre de Claire et de Marthe et entrèrent sans frapper. Claire se coiffait Marthe s'habillait. Mme de Roubier était chez ses filles. Toutes trois poussèrent une exclamation de surprise.
MADAME DE ROUBIER.--Qu'est-ce que c'est? Que vous est-il arrivé? Pourquoi Simplicie a-t-elle le visage enflé et rouge? Pourquoi venez-vous de si bonne heure?
SIMPLICIE.--C'est ma tante qui m'a battue hier soir quand je suis rentrée; elle a battu aussi Prudence; je ne veux plus rester chez elle, elle est trop méchante, elle me rend trop malheureuse.
MADAME DE ROUBIER.--Mais pourquoi, ma pauvre enfant, au lieu de venir ici, ne retournez-vous pas à Gargilier chez vos parents?
Simplicie embarrassée ne répondit pas; Prudence prit la parole.