Chapter 8
INNOCENT.--Non, non. Prudence, console-toi; nous sommes bien plus coupables que toi; nous marchions, nous nous arrêtions sans penser à toi et sans nous retourner pour voir si tu nous suivais. N'en parlons pas à ma tante; elle serait probablement, en colère.
SIMPLICIE.--Et nous aurions des soufflets pour toute consolation.
COZRGBRLEWSKI.--Et moi chassé; et n'avoir plus chambre ni dîner; garder seulement trente sous, donnés par le gouvernement; c'est pas assez pour tout acheter, tout payer.
PRUDENCE.--N'ayez pas peur. Monsieur Coz; Mme Bonbeck et votre camarade ne sauront pas un mot de l'affaire. Dépêchons-nous pour ne pas être en retard. Mme Bonbeck n'aime pas à attendre.
XIV
POLONAIS RECONNAISSANTS
Ils se dépêchèrent si bien qu'ils arrivèrent à la maison juste à temps pour dîner. Six heures sonnaient comme ils entraient au salon. Coz et Prudence, qui avaient longtemps couru à la recherche des enfants, étaient rouges et suants; il allèrent chacun chez soi pour changer de linge, mais? Coz n'eut que le temps de se baigner le visage; on l'appela et il accourut dans la salle à manger; où Mme Bonbeck se mettait à table avec Boginski et les enfants.
MADAME BONBECK.--Vous voila, mon ami Coz? Quelle diable de figure vous avez! Plus rouge que vos cheveux! Où avez-vous été pour vous mettre en cet état?
COZ.--Moi pas rouge, Mâme Bonbeck; moi pas état, moi comme toujours.
MADAME BONBECK.--Je n'ai pourtant pas la berlue; je vous dis que vous êtes rouge comme un homme qui a couru la poste. Et Je veux savoir pourquoi vous êtes rouge. Que diable! J'ai bien le droit de savoir pourquoi vous êtes rouge.
COZ.--Moi peux pas savoir, Mâme Bonbeck.
MADAME BONBECK.--Ah! je vois bien; on me cache quelque chose. Simplicie, qu'est-ce que c'est? Je veux que tu me le dises.
SIMPLICIE.--Je ne sais rien du tout, ma tante; M. Coz est rouge parce qu'il a chaud probablement.
MADAME BONBECK.--Et pourquoi a-t-il chaud?
SIMPLICITÉ.--Je ne sais pas, ma tante; probablement parce qu'il fait chaud.
MADAME BONBECK.--Alors pourquoi n'es-tu pas rouge, ni Innocent non plus?
SIMPLICIE.--Je ne sais pas, ma tante.
MADAME BONBECK.--Sotte, va! toujours la même réponse: «Je ne sais pas, ma tante». Innocent, mon garçon, tu n'es pas dissimulé, toi; et tu vas me dire pourquoi Coz est si rouge.
INNOCENT.--Ma tante, c'est parce qu'il a voulu se faire beau et qu'il a tellement serré sa cravate, qu'il suffoque et qu'il en sue.
MADAME BONBECK.--Merci, mon ami; et toi, grand imbécile, veux-tu lâcher ta cravate tout de suite? A-t-on jamais, vu une sottise pareille!
Coz ne répondit pas, il était stupéfait de l'invention d'Innocent et il n'éprouvait, nullement le besoin de dénouer sa cravate.
--Entêté! coquet! s'écria Mme Bonbeck en se levant de table et se dirigeant vers Coz, attends, mon garçon, je vais te faire respirer librement.
Elle saisit le bout de la cravate de Coz, qui voulant se dégager, tira en arrière; la cravate se dénoua et resta dans les mains de Mme Bonbeck; on vit alors, à la grande confusion du pauvre Coz, qu'il n'avait pas de chemise et qu'au bas de la cravate était attaché un morceau de papier formant devant de chemise. Mme Bonbeck s'aperçut la première du dénûment du malheureux Polonais.
--Pauvre garçon! dit-elle. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous manquiez de linge? Et vous, Boginski, êtes-vous aussi pauvre que Coz?
Boginski ne répondit pas, rougit et baissa la tête. Mme Bonbeck examina sa cravate et vit qu'elle avait également un morceau de papier comme celle de Coz. Elle ne dit rien, se rassit, servit la soupe, et chacun la mangea en silence. Le reste du dîner fut sérieux. Mme Bonbeck servit les Polonais plus abondamment que de coutume. Après dîner, elle appela Croquemitaine, causa avec elle quelques instants, lui glissa dans la main quelques pièces d'argent, rentra dans le salon, donna à Coz de la musique à graver, fit accorder le piano et les violons par Boginski, ne s'occupa aucunement des enfants, qui s'amusèrent à examiner les outils à graver et la manière dont Coz s'en servait, et fut assez agitée pendant une heure que dura l'absence de Croquemitaine. Cette dernière revint portant un gros paquet, qu'elle remit à Mme Bonbeck. Le paquet fut ouvert, examiné.
MADAME BONBECK.--Coz, Boginski, venez ici. Tenez, voilà pour vous apprendre à venir dîner chez moi sans chemise, dit Mme Bonbeck en leur jetant à la tête deux paquets dont ils eurent quelque peine à se dépêtrer.
Ils ramassèrent les effets épars sur le parquet, virent avec bonheur que chacun d'eux avait six bonnes chemises dont trois blanches et trois de couleur. Ils prirent les mains de Mme Bonbeck et les baisèrent à plusieurs reprises, avec affection et respect.
--C'est bien, c'est bien, mes amis, dit Mme Bonbeck avec émotion; et une autre fois, quand vous manquerez du nécessaire, venez me le dire. Je ne laisserai pas dans le besoin des créatures humaines chassées de leur pays par un abominable Néron.
Boginski et Coz essuyèrent du, revers de la main (ils n'avaient pas de mouchoirs) les larmes de reconnaissance qui coulaient malgré eux; Mme Bonbeck se moucha deux ou trois fois, fit une pirouette:
--Allons, allons, s'écria-t-elle avec gaieté, nous voici à même de trouver la chose introuvable, dit-on: la chemise d'un homme heureux. Je veux que dans ma maison toutes les chemises soient des chemises de gens heureux.
--Ce ne sera pas toujours la mienne, dit Simplicie à mi-voix.
--Ni la mienne, ajouta Innocent de même en soupirant.
MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que vous marmottez là-bas, vous autres? Pourquoi soupirez-vous? Je veux qu'on rie moi; je veux que tout le monde soit heureux.
INNOCENT.--Ma tante, je soupire parce que je ne suis pas heureux, et je ne suis pas heureux parce que je vis éloigné de vous dans cette horrible pension où je m'ennuie à mourir.
MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que je te disais, mon garçon? tu as voulu faire à ta tête, et voilà. C'est bien tout de même, ce que tu dis là. Nous arrangerons cela; j'écrirai à mon frère Gargilier; nous te tirerons de ta pension, sois tranquille. Et toi, Simplicie, pourquoi fais-tu la moue?
SIMPLICIE.--Je ne sais pas, ma tante.
MADAME BONBECK.--Diable de sotte! On n'a jamais vu une fille plus impatientante. «Je ne sais pas, ma tante.» Pourquoi ne dis-tu pas comme ton frère? A la bonne heure, celui-là. Il parle et parle très bien. Tiens, j'ai une furieuse démangeaison de te donner une paire de claques. Va-t'en. Vrai je ne réponds pas de moi; la main me démange.
Simplicie ne se le fit pas dire deux fois; elle s'empressa de se soustraire aux envies fâcheuses de sa tante et courut se jeter sur une chaise dans sa chambre; elle réfléchit tristement à la vie qu'elle menait à Paris: pas un plaisir, pas même de repos, et beaucoup de contrariétés, de peines et d'ennuis. Elle commença à reconnaître le vide que lui laissait l'absence de ses parents, de leur protection, de leur tendresse; leur dévouement lui apparut sous son vrai jour; elle se trouva ingrate et méchante; elle sentit combien elle les avait blessés, chagrinés; elle pensa avec effroi au temps considérable qui lui restait encore à vivre loin d'eux et près d'une tante qu'elle redoutait; Après quelques hésitations elle se décida à écrire à sa mère et à la prier de la laisser revenir à Gargilier.
Mme Bonbeck fut si satisfaite de la flatterie d'Innocent qu'elle le garda jusqu'au lendemain matin. Coz fut chargé de le ramener au collège, où il fut reçu par l'annonce d'une retenue de récréation pour n'être pas rentré la veille. Il eut beau réclamera le maître d'étude lui répondait toujours: «C'est le règlement! je n'y puis rien changer». Il se soumit en pleurant et, de même que Simplicie, réfléchit avec douleur aux douceurs de la vie de famille dont il s'était privé, et aux ennuis pénibles que lui valaient son obstination et son ingratitude. Il réfléchit aux privations quotidiennes qu'il endurait, et l'heure matinale du lever, à la nourriture mauvaise et insuffisante, à la tyrannie des élèves, à la longueur des leçons, aux punitions infligées pour la moindre négligence, et il se repentit amèrement d'avoir forcé son père à l'envoyer dans cette maison d'éducation.
XV
LA POLICE CORRECTIONNELLE
Quelques jours après la visite d'Innocent, Mme Bonbeck sortait de table avec ses Polonais reconnaissants, ayant chacun sur le corps une belle chemise à carreaux lilas et bistre, lorsque Croquemitaine entra effarée, présentant d'une main tremblante un papier à sa maîtresse. Mme Bonbeck prit le papier avec empressement. Je parcourut, tapa du pied, laissa échapper un juron et, se tournant vers les Polonais:
--C'est une horreur! C'est une infamie! Mes pauvres amis! on vous traîne en police correctionnelle! on vous accuse d'avoir voulu assassiner Mme Courtemiche et son chien.
--Ha! ha! ha! répondit Boginski en riant; moi savoir ce ce que c'est. Ce n'est rien, pas de danger. Mme Courtemiche, vieille folle; son chien, méchante bête. Coz et moi avoir jeté chien par la fenêtre, puis Mme Courtemiche avec chien; voilà tout.
MADAME BONBECK.--Comment, voilà tout? Mais c'est énorme! Avec une femme furieuse qui veut plaider, vous serez condamnés à l'amende, à la prison.
BOGINSKI.--Eh bien, pas si mauvais! Amende, pas payer, pas d'argent; prison, pas bien grand malheur: gouvernement nourrit et couche. Pauvre Polonais habitués à mal coucher mal manger. Pas souvent rencontrer des Bonbeck, si bon, si Boginski termina sa phrase eh baisant avec attendrissement les mains ridées de sa bienfaitrice; qui éclata en sanglots.
MADAME BONBECK.-Mon pauvre garçon! hi! hi! hi! je suis désolée! hi! hi! hi! Il faut aller demain au tribunal; le juge d'instruction vous interrogera. Le papier dit que c'est à une heure, hi! hi! hi! J'irai avec vous, mon ami, je vous protégerai; et le pauvre Coz aussi; car il est également appelé devant le juge d'instruction.
A peine finissait-elle sa phrase, que Prudence entra éperdue.
--Madame! Madame! quel malheur, mon Dieu! comment faire? Oh! Madame! faut-il que J'aie vécu pour voir une chose pareille! Mes pauvres jeunes maîtres! ils ne peuvent pas aller là-bas; n'est-ce pas. Madame? C'est impossible! Mes pauvres jeunes maîtres!
MADAME BONBECK.--Quoi donc?... Qu'est-il arrivé? Parle donc, parle donc, folle que tu es!... Pourquoi cries-tu?... De quel malheur parles-tu? Vas-tu répondre oiseau de malheur si tu ne veux pas que je te rosse d'importance.
PRUDENCE.--Voilà, Madame! Lisez! Mes jeunes maîtres et moi, appelés devant le juge d'instruction, en police correctionnelle, pour avoir battu et jeté sur la route Mme Courtemiche et Chéri-Mignon.
MADAME BONBECK.--Que diable! il n y a pas de quoi crier! Nous irons tous; et nous verrons si l'on ose tourmenter mes braves Polonais et vous autres. A demain! A nous deux, la police correctionnelle! Je lui en dirai, ainsi qu'à sa Courtemiche. Et j'emmènerai l'amour des chiens; il débrouillera l'affaire, avec ce Chéri-Mignon, qui me fait l'effet d'être un vaurien, un animal fort mal élevé.
PRUDENCE.--Pour ça oui. Madame! Mal élevé tout à fait! Grognon, querelleur, méchant, voleur! rien n'y manque. Tout l'opposé de l'Amour.
MADAME BONBECK.--Comment? de l'Amour? Quel Amour?
PRUDENCE.--L'Amour de Madame, celui qui dort sous, la table.
MADAME BONBECK.--Ha! ha! ha! Tu veux dire Folo! C'est moi qui rappelle l'amour des chiens; ce n'est pas son nom.
PRUDENCE.--Pardon, Madame, je croyais..,
MADAME BONBECK.--C'est bon, c'est bon. Préparons-nous pour le tribunal de demain. Raconte-moi bien en détail ce qui est arrivé.
PRUDENCE.--Une chose bien simple, Madame, il est arrivé que ce maudit chien a mangé tout mon veau, un superbe morceau que j'avais choisi entre mille.
MADAME BONBECK.--Ceci n'est pas un grand crime, Prude, certainement, si tu étais chien, tu en ferais autant.
PRUDENCE, piquée.--Ça se pourrait bien, Madame; mais comme je n'avais pas l'honneur d'être chien, et chien grognon, querelleur, méchant, voleur, je ne puis dire à Madame ce que j'aurais fait, si j'avais eu cette chance-là.
MADAME BONBECK.--C'est bon, c'est bon! Faut pas te fâcher. Prude; tu pourrais être pis qu'un chien. Mais qu'a-t-il fait encore, cet animal?
PRUDENCE.--Si Madame trouve que ce n'est pas assez comme ça, j'ajouterai qu'il empestait, qu'il montrait les dents, qu'il était grognon, hargneux.
MADAME BONBECK.--Ce n'est pas encore un grand mal. S'il empestait, c'est que sa maîtresse ne l'avait pas lavé; s'il montrait les dents, c'est qu'il les avait belles et qu'il croyait vous plaire; s'il était grognon, c'est que vous ne le traitiez pas poliment. Vois-tu, Prude, un chien a son amour-propre tout comme un autre; il ne faut pas le blesser.
PRUDENCE.--Puisque Madame trouve des excuses à toutes les sottises de cet animal, je n'ai plus rien à dire.
MADAME BONBECK.--Boginski, mon ami, racontez-moi ce qui est arrivé; Prude parle comme une crécelle, sans rien dire,
BOGINSKI.--Voilà, Mâme Bonbeck. Chien mauvais; maîtresse méchante, colère; donne claques terribles à M. Innocent. Mme Prude crier. Moi punir. Courtemiche et jeter chien sur route. Courtemiche crier, crier; vouloir battre tous, crever oeil à tous. Diligence arrêter; camarade et moi, prendre Courtemiche pousser à la porte; Courtemiche grosse, pas passer, donner coups de pied; moi pousser, camarade pousser, Courtemiche tomber assise sur la route, montrer poing, crier, hurler; diligence repartir vite et rouler; nous rire, faire cornes à Courtemiche. Voilà.
MADAME BONBECK.--Hem! hem! la Courtemiche va vous faire payer une voiture et sa route jusqu'à Paris.
BOGINSKI.--Moi pas payer; moi et camarade pas d'argent.
MADAME BONBECK.--Ce n'est pas une raison, mon ami; avec une Courtemiche, il faut faire de l'argent.
BOGINSKI.--Moi veux bien; mais comment?
MADAME BONBECK.--Nous verrons cela demain. Soyez tranquilles, mes amis, je ne vous laisserai pas pourrir en prison.
Les Polonais, suivant le conseil de Mme Bonbeck, restèrent fort tranquilles; Prudence continua à se désoler, à s'inquiéter pour ses jeunes maîtres; Mme Bonbeck prit son violon; les Polonais profitèrent d'une sonate qu'elle s'acharnait à écorcher en mesures ou hors de mesures, pour s'échapper et faire une promenade dans les rues. Simplicie resta dans sa chambre s'ennuyant, bâillant, pleurnichant et... regrettant Gargilier.
Le lendemain Mme Bonbeck, escortée des Polonais, de Prudence et de Simplicie, et tenant Folo en laisse, partit pour le Palais où se tenait la police correctionnelle; ils attendirent longtemps; on jugeait d'autres causes.
Enfin on les introduisit dans la salle; leur entrée causa quelque surprise, vu l'étrangeté des figures. Mme Courtemiche et Chéri-Mignon occupent le banc des plaignants. Mme Bonbeck et sa suite s'assoient sur le banc des prévenus.
Le président du tribunal va parler; un grognement, puis un aboiement se font entendre. C'est Chéri-Mignon qui récuse le témoin Folo.
L'HUISSIER.--Silence, Messieurs!
Chéri-Mignon aboie avec fureur.
LE PRÉSIDENT. _riant_--Huissier, faites taire le plaignant.
Tout le monde rit; Mme Courtemiche cherche à apaiser Chéri-Mignon.
LE PRÉSIDENT.--Mme Courtemiche et le nommé Chéri-Mignon par l'organe de sa maîtresse, accusent de voies de faits et d'injures gaves les nommés Prudence Crépinet, Innocent et Simplicie Gargilier, plus deux Polonais faisant partie de leur suite. Madame Courtemiche, qu'avez-vous à reprocher aux prévenus.
MADAME COURTEMICHE.--Je leur reproche tout: cruauté, méchanceté, injustice, assassinat.
LE PRÉSIDENT.--Précisez votre accusation.
MADAME COURTEMICHE.--Mon président, je précise en les accusant de tout ce qu'on, peut reprocher à des êtres à face humaine, mais qui sont plus brutes que les brutes.
LE PRÉSIDENT.--Ne dites pas d'injures, et expliquez-vous plus clairement.
MADAME COURTEMICHE.--Ce que je dis est pourtant assez clair, mon président. Ce sont des gens à périr sur l'échafaud.
LE PRÉSIDENT.--Si vous continuez à ne vouloir rien dire de positif, on va passer à une autre cause et renvoyer les prévenus de la plainte.
MADAME COURTEMICHE.--Renvoyez, mon président, renvoyez en prison, à Mazas, à Vincennes, ça m'est égal, pourvu qu'ils y restent. Pas vrai, Chéri-Mignon, tu veux bien qu'on les laisse en prison?
Chéri-Mignon répondit par un aboiement formidable auquel Folo répliqua par un grognement sourd. Chéri-Mignon, s'élança des bras de sa maîtresse, saute aux oreilles de Folo qui le reçut avec un coup de dent. Chéri-Mignon, exaspéré par cette défense inattendue, se jeta de nouveau sur Folo et lui fit au cou une morsure assez profonde.
«Pille, Folo!» lui cria Mme Bonbeck, irritée de l'acharnement du caniche.
Folo ne se le fit pas dire deux fois; plus gros et plus fort que Chéri-Mignon, il le roula par terre et le couvrit de morsures sans lui donner le temps de se relever.
Mme Courtemiche criait: Mme Bonbeck applaudissait; les juges riaient; les spectateurs regardaient et s'amusaient; les Polonais battaient des mains. Les cris des chiens, ceux de Mme Courtemiche, les applaudissements de Mme Bonbeck et des Polonais, empêchaient la voix du président de se faire entendre; enfin, les huissiers saisirent les chiens et remirent à Mme Courtemiche son favori, mordu et éreinté; Folo alla recevoir les caresses de sa maîtresse et les félicitations de la foule.
LE PRÉSIDENT.--Cette scène est inconvenante. Madame Courtemiche, pour la dernière fois, expliquez-vous ou quittez l'audience.
MADAME COURTEMICHE.--Que Je m'explique! Que je m'explique devant une Cour qui laisse insulter, dévorer mon Chéri-Mignon, mon ami, mon enfant! Plus souvent que je m'expliquerai, devant des sans-coeur et des sans-cervelle...
LE PRESIDENT.--Madame Courtemiche, vous injuriez le tribunal. Je vous engage à vous taire.
MADAME COURTEMICHE.--Ah! vous voulez me faire taire! Je veux parler, moi; je veux qu'on sache comment le gouvernement rend la justice; que c'est une honte, une humiliation pour le pays que je représente, d'être traitée comme je le suis par un tas de gens...
LE PRESIDENT.--Huissier, faites sortir la plaignante; elle abuse de la patience du tribunal.
MADAME COURTEMICHE.--Je ne veux pas sortir, moi; laissez-moi; ne me touchez pas... Je veux leur dire... Aïe! Aïe! Ne me tirez pas... Je veux leur dire qu'ils sont un tas... Aïe aïe! au secours! à l'assassin! Ne me poussez pas! Aïe!...
Le reste se perdit dans les couloirs du Palais; les huissiers avaient appelé main-forte et avaient réussi à faire sortir Mme Courtemiche et son chien. Mme Bonbeck, restée triomphante s'approcha du président, à la grande surprise de tous les assistants, et, lui donnant une poignée de main:
--Bien jugé, président! Vous êtes un brave homme, saperlotte! Folo s'est sagement et bravement comporté; l'autre est un lâche, un chien, sans coeur et sans éducation. Bonsoir, président; je voua salue. Messieurs, et je vous présente deux braves Polonais...
BOGINSKI.--Moi et camarade, tuer beaucoup de Russes à Ostrolenka, tuer beaucoup. Moi prier président faire donner pension plus grande; Mme Bonbeck bonne, très bonne, mais pas riche; moi...
--Emmenez ces gens, dit le président à l'huissier; les prévenus sont aussi fous que la plaignante. C'est la cause la plus ridicule que j'aie jamais eu à juger.
L'huissier engage Mme Bonbeck et les Polonais a sortir; les Polonais saluèrent humblement; Mme Bonbeck regimba et voulut résister. L'huissier essaya de lui prendre le bras.
--Ne me touchez pas, sapristi! Si vous mettez la main sur moï, je vous fais dévorer par mon chien. Ici, Folo, partons mon ami; la justice, c'est toujours la même chose; nous la rendrions mieux nous deux.
Avant que le président se fût décidé à relever la phrase injurieuse de Mme Bonbeck, celle-ci était partie comme une flèche... suivie des Polonais, de Prudence et de Simplicie, ces deux dernières effrayées et troublées.
--Eh bien, mes amis, nous nous sommes joliment tirés d'affaire; bravo, mon Folo! toi tu as rendu la justice au moins. Ha! ha! ha! comme tu y allais l'amour des chiens! A-t-on jamais vu un mauvais caniche, un chien de rien du tout, montrer les dents à mon beau et brave Folo, et sauter dessus, encore. Aussi a-t-il eu son affaire, ce vaurien, cet animal digne de sa maîtresse. C'est à rire, parole d'honneur!
Ils rentrèrent chez eux tout satisfaits de l'heureuse issue de cette affaire, qui aurait pu être fâcheuse pour les Polonais si elle avait été plaidée par une personne moins sotte que Mme Courtemiche. Mme Bonbeck régala Folo d'un poulet maigre pour le récompenser de sa belle conduite. Prudence et Simplicie ne disaient rien, mais elles ne purent jamais comprendre comment et pourquoi Mme Bonbeck était si fière de Folo et de quoi elle avait remercié, le président, pourquoi elle lui avait dit des injures en se retirant, et par quelle action d'éclat Folo avait mérité un poulet. Les Polonais se couchèrent satisfaits sans savoir de quoi, et s'éveillèrent le lendemain en espérant, sans savoir pourquoi, une augmentation de leur paye de un franc cinquante centimes par jour.
XVI
UNE SOIRÉE CHEZ DES AMIES
Quelques jours après la scène de police correctionnelle, Mme Bonbeck dit à Simplicie de s'habiller pour aller passer la soirée chez Mme de Roubier. Simplicie, qui n'avait pas encore mis ses belles robes, courut appeler Prudence.
--Vite, Prudence que je m'habille.
PRUDENCE.--Quelle robe Mademoiselle va-t-elle mettre?
SIMPLICIE.--Ma plus belle, en taffetas à carreaux.
PRUDENCE.--Et comment Mademoiselle se coiffera-t-elle?
SIMPLICIE.--Ah! mon Dieu! je n'ai pas pensé à la coiffure. Je n'en ai pas.
PRUDENCE.--Heureusement que Mademoiselle a de beaux cheveux, bien pommadés, bien gras; je les lisserai et je ferai une natte.
SIMPLICIE.--Ce ne sera pas assez beau. Va vite dire à Coz d'aller m'acheter une couronne de fleurs.
PRUDENCE.--Oui, Mam'selle.
Prudence courut chercher Coz, qui courut à son tour faire l'emplette demandée par Simplicie. Un quart d'heure après il rentra tout essoufflé, apportant une magnifique couronne de pivoines rouges.
SIMPLICIE.--Qu'est-ce que ces énormes fleurs? C'est beaucoup trop gros, trop grand.
PRUDENCE.--Le marchand a dit à Coz qu'on les portait comme ça, que c'était la grande mode.
SIMPLICIE.--Vraiment? Alors je les garde; attache cette couronne sur ma tête. Prudence.
PRUDENCE.--Oui, Mam'selle; je vais vous arranger cela sur votre natte; ce sera magnifique.
Prudence, ne sachant pas employer les épingles à cheveux, se mit à coudre la couronne sur la natte de Simplicie, que le désir d'être belle tenait immobile sur sa chaise. Quand Prudence eut fini son travail, elle regarda Simplicie avec admiration.
--Oh! Mam'selle que c'est joli! que c'est beau! Si Mam'selle voulait voir dans la glace? Ces pivoines sont presque aussi grosses que la tête de Mademoiselle! Et rouges, presque comme les joues de Mademoiselle.
Simplicie se leva, regarda avec complaisance, admira le tour de fleurs qui surmontait sa tête déjà trop grosse et acheva de s'habiller.
SIMPLICIE.--Et toi, Prudence, va changer de robe pour me faire honneur.
PRUDENCE.--Mais je n'entre pas au salon avec Mademoiselle; pour rester à l'antichambre, ma robe d'indienne est bien assez belle.
SIMPLICIE.--Pas du tout! les domestiques se moqueraient de toi, et c'est sur moi que cela retomberait; on dirait que j'ai une servante de quatre sous à mon service. Je ne veux pas recommencer les humiliations de l'autre jour.
La pauvre Prudence, un peu mortifiée et chagrine mais toujours dévouée à ses maîtres, quitta la chambre sans mot dire et revint, au bout de dix minutes, parée comme une châsse. Un grand bonnet breton, une croix à la Jeannette un châle en foulard de coton, plissé à la bretonne, une robe de laine rayée rouge un tablier en laine noire, des souliers à boucles, des bas à côtes formaient un ensemble breton pur sang. Simplicie l'examina des pieds à la tête, et fut contente, son amour-propre était satisfait.
--C'est bien, dit-elle; dis à Coz d'aller chercher une voiture.