Les deux nigauds

Chapter 7

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Ses amis demandèrent la permission de le conduire jusqu'à l'infirmerie et de le recommander à l'infirmière. Le maître y consentit, et Innocent et son escorte firent une entrée, triomphale et bruyante à l'infirmerie. Il n'y avait heureusement aucun malade ce jour-là; ils racontèrent à l'infirmière ce qui était arrivé à Innocent; le récit traîna, fut recommencé dix fois; enfin, la classe moyenne fut obligée de se rendre à l'étude, et Innocent resta seul. Il était dans son lit, seul, bien seul: personne pour le plaindre, pour le consoler, pour l'amuser. L'infirmière allait et venait, lisait, travaillait et ne regardait seulement pas Innocent Il acheva tristement la journée, dormit mal, se leva le lendemain après la visite du médecin, qui déclara qu'il avait eu plus de peur que de mal, et qui ne lui ordonna ni sangsues, ni vésicatoire, ni diète, ni purgation. On lui apporta à manger; il mourait de faim, et il aurait voulu manger quatre fois autant qu'on lui en donnait, mais l'infirmière fut inflexible. Innocent passa encore une triste journée sans aucune occupation. Quelques élèves de la moyenne vinrent le voir pendant quelques instants. Paul lui apporta un livre amusant, Jacques lui donna un douzaine de billes; Louis lui glissa en cachette deux croquets et une tablette de chocolat, qu'il mangea avec délices; l'infirmière ne s'en aperçut qu'à la dernière bouchée: il n'y avait plus rien, à confisquer; elle gronda, menaça de se plaindre. Innocent se fâcha, se plaignit de mourir de faim. Ce fut la seule distraction réelle de la journée. Le second jour, qui était dimanche, il allait si bien qu'on lui permit de quitter l'infirmerie et de sortir si on venait le chercher. Mais, hélas! personne ne vint! Les élèves étaient tous partis, excepté la grande classe, condamnée à la retenue, et Innocent restait là: ni sa tante, ni sa soeur, ni Prudence n'avaient pensé à lui.

XII

LE PARLOIR

Après dîner. Innocent s'était retiré tristement dans un coin de la cour, lorsqu'il entendit appeler:

«Monsieur Gargilier, au parloir!»

Ses yeux brillèrent, et il s'élança vers la porte qui menait au parloir. En l'ouvrant il se trouva en, face de Simplicie, de Prudence et de Cozrgbrlewski.

--Simplicie, Prudence, s'écria-t-il avec un accent de joie qui les surprit, que je suis content de vous voir! Bonjour, Monsieur Coz. Comment allez-vous vous? Comment va ma tante?

SIMPLICIE,--Nous allons bien et ma tante va bien. Qu'est-ce qui te prend? Pourquoi es-tu si content de nous voir?

INNOCENT.--Oh oui! je suis content! Si tu savais comme c'est triste d'être seul, sans amis, sans personne qui vous aime, qui s'intéresse à vous!

SIMPLICIE.--Comment, seul? Vous êtes près de cent ici.

INNOCENT.--On est plus de cent, plus de mille dans la rue et pourtant on est comme si on était seul.

COZRGBRLEWSKI.--Tiens, tiens! vous pas content, Monsieur Nocent? Vous pas aimer être sans soeur et sans bonne femme?

INNOCENT.--Je m'ennuie. Je suis seul.

SIMPLICIE.--C'est bien ta faute! Pourquoi as-tu voulu venir à Paris et en pension? Et moi aussi, je m'ennuie, et joliment va?

INNOCENT.--Tu as ma tante, toi.

SIMPLICIE.--Oui, c'est agréable, ma tante! Elle me donne des soufflets, elle me gronde. Je la déteste.

INNOCENT.--Tu as Prudence.

SIMPLICIE.--Prudence est ma bonne; je ne peux pas faire d'elle ma société.

INNOCENT.--Elle t'aime. Ici personne ne m'aime,

SIMPLICIE.--Pourquoi as-tu voulu venir? C'est ta faute.

INNOCENT.--Oui, c'est ma faute; je m'en repens bien, Je t'assure.

SIMPLICIE.--Et moi donc, si je pouvais retourner à Gargilier, comme je serais contente!

INNOCENT.--A quoi t'amuses-tu?

SIMPLICÏE.--A rien; je m'ennuie.

INNOCENT.--Et toi. Prudence?

PRUDENCE.--Oh! l'ouvrage ne me manque pas, Monsieur; je ne m'ennuie pas. Je savonne, je repasse, je couds, je lave la vaisselle, j'aide à la cuisine, je promène Mam'selle.

INNOCENT.--Tu es bien heureuse de ne pas t'ennuyer, MOI, je m'ennuie.

SIMPLICIE.--Tu ne fais donc rien?

INNOCENT.--Rien.

SIMPLICIE.--A quoi passes-tu ton temps? Je croyais qu'on travaillait beaucoup en pension.

INNOCENT.--C'est vrai, on travaille; mais je n'ai pu rien faire parce que j'ai été malade.

PRUDENCE.--Qu'avez-vous eu. Monsieur Innocent.

INNOCENT.--Ils m'ont pressé, j'ai manqué étouffer je suis tombé sans connaissance; Paul, Louis et Jacques m'ont délivré.

PRUDENCE.--Mais c'est abominable! et pourquoi? et qui?

Innocent, enchanté d'exciter la compassion, raconta longuement la poussée dont il avait été victime et le renvoi des trois élèves qui avaient excité les autres et qui avaient dirigé la presse. Simplicie admirait plus le courage des défenseurs d'Innocent qu'elle ne, plaignait son frère. Quand il eut fini son récit. Prudence pleurait à chaudes larmes. Cozrgbrlewski regardait le plafond d'un air féroce, serrait les poings et répétait:

--Si moi là, moi aurais tué tous, comme à Ostrolenka. Brigands, scélérats, bêtes brutes!

Simplicie restait impassible et disait de temps en temps: «Voilà ce que c'est!... C'est bien ta faute! Tu as voulu être en pension!... et voilà ce que tu as gagné à ton pensionnat.»

INNOCENT.--Tais-toi donc, tu m'ennuies! Est-ce que je savais que ces garçons étaient si méchants!

PRUDENCE.--Qu'allez-vous devenir, mon pauvre Monsieur Innocent, avec ces mauvais garnements? Ils vont vous mettre en pièces.

INNOCENT.--Le maître a chassé les trois plus méchants; les autres n'oseront pas; et puis j'ai des amis qui me défendront contre les grands.

COZRGBRLEWSKI.--C'est grand qui a fait cela.

INNOCENT.--Oui, c'est la grande classe.

COZRGBRLEWSKI.--Coquins! Grand contre petit! Lâches! lâches!

Au moment de la plus grande indignation de Coz, deux élèves de la grande classe entrèrent au parloir. Coz s'élança vers eux:

--Vous, quelle classe? petit ou grand?

--Grande, comme vous voyez; nous ne sommes plus dans les moutards.

--Ah! vous grande! vous lâches! vous presser M. Nocent? Voilà pour grands, voilà pour lâches, voilà pour presser.

Et chaque voilà fut accompagné d'un moulinet de bras et de jambes qui terrassa les élèves avant qu'ils eussent pu se reconnaître. Prudence applaudissait, Simplicie criait. Innocent restait ébahi; Coz, les poings menaçants, regardait avec un sourire satisfait les deux élèves étendus à ses pieds, se relevant lentement et avec effroi.

Quand ils furent debout, ils jetèrent à Coz un regard menaçant et quittèrent la salle, Coz se frottait les mains en riant et marchait à grands pas en long et en large dans le parloir.

INNOCENT.--Vous avez fait mal, Coz; ils vont être furieux contre moi.

COZRGBRLEWSKI.--Eux lâches, pas oser vous rien faire. Vos amis petits faire peur aux grands.

--Certainement que vous avez très mal fait. Monsieur Coz, reprit Simplicie avec aigreur, ces jeunes élèves ont l'air très bon et vous avez été très grossier pour eux.

COZRGBRLEWSKI--Moi pas grossier, Mam'selle, mais moi juste, punir lâches, grands comme petits.

SIMPLICIE,--Mais ils sont punis, puisqu'ils ne sortent pas aujourd'hui dimanche.

COZRGBRLEWSKI.--Pas assez cela. Mam'selle, pas assez: moi donner coups, c'est mieux.

--Ce Polonais est insupportable, marmotta Simplicie en haussant les. épaules.

--Est-ce que vous n'allez pas venir avec nous, Monsieur Innocent? dit Prudence après une demi-heure de conversation. On sort le dimanche. Vous dînerez, et le soir Coz vous ramènera.

INNOCENT.--Je ne demande pas mieux, je serai enchanté; mais il faut une permission.

PRUDENCE.--Et comment faire?

INNOCENT.--Je vais aller, la demander au maître. Attendez-moi, je vais revenir.

Innocent se leva, ouvrit la porte, poussa un cri et rentra d'un bond dans le parloir. Coz, Prudence et Simplicie répétèrent ce cri, Innocent était noir comme un nègre; sa tête, son visage, ses habits, ses mains étaient couverts d'un enduit noir et gluant. Ils continuèrent tous quatre à crier pendant que la porte, restée ouverte, laissait voir des têtes d'élèves qui apparaissaient et se retiraient aussitôt; les éclats de rire de la cour répondaient aux cris de détresse du parloir. Le portier arriva enfin, vit Innocent, devina le tour, et sortit précipitamment pour aller chercher les maîtres. Ils ne tardèrent pas à accourir et témoignèrent leur colère en voyant cette nouvelle méchanceté des élèves. Les deux grands que Coz avait si bien rossés avaient pris conseil de leurs camarades et avaient décidé que Coz ou Innocent recevrait le grand baptême; ils étaient allés accrocher un pot de cirage à une ficelle au-dessus de la porte, de façon que la porte, en s'ouvrant, devait faire basculer le pot et le vider sur la personne qui sortirait la première. Ils étaient bien sûrs que ce serait Innocent ou un des siens, puisqu'il n'y avait qu'eux au parloir, et ils se vengeraient ainsi de la volée de coups que Coz leur avait donnée.

Les maîtres emmenèrent Innocent dans la cuisine, où on le savonna à l'eau chaude des pieds à la tête. Prudence avait voulu le suivre et donner ses soins à son jeune, maître. Simplicie et Coz étaient restés au parloir, Simplicie grondant Coz et lut reprochant d'avoir excité la colère des élèves en les injuriant et en les battant sans aucun motif. Coz ne disait rien et supportait avec une patience imperturbable les accusations malveillantes de Simplicie.

Enfin, Innocent rentra au parloir, blanc comme avant son baptême au cirage, et vêtu de sa plus belle redingote traînante, de son plus large pantalon à la mamelouk,, de sa plus longue cravate à cornes menaçantes, et de ses bottes vernies à grands talons. Prudence était fière de la toilette de son jeune maître; Innocent était si content de sortir avec ses plus beaux vêtements, qu'il ne songeait plus à sa teinture si récente. Le maître, qui pensait à l'honneur de sa maison, restait sombre et mécontent; il dit à Prudence et à Simplicie de ne pas s'alarmer du tour qu'on avait joué à Innocent, qu'il punirait sévèrement les coupables afin que chose pareille ne recommençât pas. Simplicie balbutia quelques paroles de remerciement, Prudence fit révérence sur révérence, Coz salua trois fois, et ils partirent avec Innocent.

Le maître entra dans la cour, il fit mettre en rang la grande classe, et demanda le nom des nouveaux coupables. Le silence fut la seule réponse de la classe,

--Les coupables ne peuvent pas rester impunis, Messieurs, dit le maître, toute la classe est consignée jusqu'à ce qu'ils se soient déclarés; pas de récréations, pas de promenades. Le maître se retira: Les élèves se regardèrent avec, anxiété, et tous entourèrent Grégoire et Honoré, les deux meneurs.

--Allez-vous nous laisser trimer jusqu'aux vacances, dites-donc? Cest joliment aimable ce que vous faites là! Nous allons tous être enfermés parce qu'il vous plaît de vous faire rosser et de vous venger sur ce grand dadais de Gargilier. Ce garçon est un porte-malheur. Il nous a donné plus d'ennuis depuis huit jours qu'il est ici que nous n'en avions eu dans toute l'année.

GREGOIRE.--Alors pourquoi vous plaignez-vous que nous l'ayons un peu noirci! Il n'a pas eu ce qu'il méritait je déteste ce Gargilier.

LES ÉLÈVES.--Mais ce n'est pas une raison pour faire une sottise qui nous a fait consigner.

GREGOIRE.--Ah bah! Vous avez tous dit oui, quand Honoré et moi nous avons parlé du grand baptême.

UN ÉLÈVE.--Oui, mais nous n'avons pas attaché le pot de cirage.

UN AUTRE ÉLÈVE.--Et puis, il fallait bien dire comme vous, pour ne pas se mettre en guerre avec vous.

LES ÉLÈVES.--Vous allez vous déclarer, et dès ce soir, avant la récréation; sinon, vous aurez les petites et les grandes misères, soyez-en sûrs.

Grégoire, et Honoré s'éloignèrent pour se consulter, pendant que les élèves continuèrent à s'agiter et à délibérer sur les vexations auxquelles seraient soumis les coupables. On décida que leurs pupitres seraient bouleversés, leurs copies déchirées, leurs livres tachés d'encre, leurs lits inondés, leurs chaussures enlevées, leurs brosses à cheveux brûlées, leurs provisions de bouche saupoudrées de terre et de cendre, leurs cheveux tirés, leurs oreilles, allongées, leurs habits déchiquetés, et quelques autres inventions aussi méchantes. Quand on rentra dans les salles d'étude, Grégoire et Honoré, qui avaient appris par leurs camarades la décision prise contre eux, jugèrent prudent de se déclarer, et ils prièrent le maître d'étude d'aller dire au chef de pension qu'ils étaient les seuls coupables du tour joué à Innocent. Le maître d'étude les engagea à y aller, eux-mêmes et leur donna une permission de sortie de classe.

--Que me voulez-vous. Messieurs? Pourquoi, quittez vous l'étude? leur demanda rudement le maître en les voyant entrer.

Les deux élèves présentèrent leur permission et balbutièrent une phrase pour expliquer que c'étaient eux qui avaient accroché le pot de cirage à la porte du parloir.

--C'est bien. Messieurs; vous faites bien d'avouer la vérité; votre punition en sera plus légère. Au lieu de vous renvoyer de ma maison, comme je l'aurais fait si je vous avais reconnus coupables sans votre aveu, je me borne à vous mettre en demi-retenue de récréation pendant trois jours, et à vous priver de la promenade au bois de Vincennes, jeudi prochain. Allez, Messieurs, et portez à M. Hervé ce papier qui lève la retenue de la classe.

Ce fut ainsi que se termina l'aventure d'Innocent au parloir. Depuis ce jour, les vexations auxquelles il fut soumis furent moins pénibles et moins apparentes, mais dans la grande classe il resta toujours des sentiments de haine et de vengeance dont il eut souvent à souffrir, et que nous aurons encore occasion de signaler.

XIII

LA SORTIE

Innocent partit enchanté de se retrouver avec les siens. Il n'attendit pas Simplicie, Prudence et Coz pour monter quatre à quatre l'escalier de sa tante Et se précipiter dans le salon, où elle jouait sur son violon une symphonie de Beethoven, accompagnée par la flûte de Boginski.

--Bonjour, ma tante, comment vous portez-vous? s'écria Innocent en se jetant à son cou, sans égard pour la symphonie, le violon et l'archet.

MADAME BONBECK.--Que le diable t'emporte! Tu m'as fait rouler mon violon; tu as manqué briser mon meilleur archet, et tu nous as interrompus au plus beau passage de cette admirable symphonie en la bémol.

INNOCENT.--Pardon, ma tante; c'est que j'étais si content de vous voir!

MADAME BONBECK.--De me voir? Tiens! qu'est-ce qui te prend? tu me connais à peine.

INNOCENT.--Oui, ma tante, mais je vous aime beaucoup, et je vous ai regrettée plus d'une fois depuis huit jours que je suis en pension.

MADAME BONBECK.--Ce qui ne veut pas dire que tu m'aimes, mon garçon, mais que tu détestes la pension. Te voilà donc sorti?

INNOCENT.--Oui, ma tante, je viens achever la journée avec vous.

MADAME BONBECK.--Mais tu ne vas pas m'ennuyer au salon, empêcher ma musique, briser mes violons et me faire enrager. Va-t'en chez Simplicie et reviens pour dîner. Allons, Boginski, reprenons _l'andante pianissimo, con amore, maestoso_!

A peine eut-elle tiré quelques sons du violon, qu'une nouvelle interruption vint l'irriter contre Innocent. En se retirant, il marcha sans voir sur la queue du chat, à demi-couché sur le ventre du chien. La douleur fit faire au chat un bond prodigieux; en retombant, les griffes de ses quatre pattes s'enfoncèrent dans la peau du chien, qui, bondissant à son tour, s'élança sur le chat, puis sur Innocent: le chat le reçût à coups de griffes, Innocent à coup de pied. La tante s'élança sur Innocent et lui cassa son archet sur le dos; d'un coup de pied elle lança l'amour des chats à l'autre bout de la chambre et d'un coup de poing terrassa l'amour des chiens; Innocent se sauva chez sa soeur, le chat se blottit sous un canapé, le chien se réfugia derrière un rideau, et Mme Bonbeck revint près de Boginski, son archet cassé à la main, jurant contre Innocent, regrettant un excellent archet, tâchant de le remplacer en cherchant dans cent qu'elle avait en réserve, et pestant contre les importuns, les enfants et les parents incommodes. Boginski ne disait rien, mais cherchait à la calmer en l'approuvant du geste, du regard et par quelques offres de service pour remettre en hon état l'archet cassé. Pendant qu'elle grondait, jurait et menaçait, Innocent et Simplicie demandèrent à Prudence de sortir à pied pour se promener et pour éviter la tante jusqu'au dîner. Prudence, toujours aux ordres de ses jeunes maîtres, y consentit sans peine, et ils sortirent tous trois accompagnés du fidèle Coz.

Innocent et Simplicie marchaient en avant; Prudence suivait avec Coz, qui lui offrit le bras pour avoir l'air de bons bourgeois faisant leur dimanche avec leurs enfants. Prudence, enchantée de se donner une si noble apparence, prit le bras de Coz, et tous deux suivirent les enfants.

Ils marchèrent longtemps et toujours droit en avant. Ils étaient arrivés sans le savoir aux Champs-Elysées; c'était pour eux un spectacle magnifique; les voitures, le beau monde, les petites boutiques, les jeux divers, les Guignols et autres théâtres leur causaient une admiration telle, que les enfants, oubliant Prudence et Coz, se perdirent dans la foule, et que Prudence et Coz, oubliant les enfants, les perdirent de vue. Innocent et Simplicie marchaient, s'arrêtaient, regardaient! Ils s'assirent devant un Guignol, et virent tous les crimes de Polichinelle et sa punition par le diable. Comme ou finissait, une femme vint leur demander trois sous par chaise; ils n'avaient pas d'argent et se retournèrent pour en demander à Prudence. Point de Prudence, ils étaient seuls.

--Nous n'avons pas d'argent, dit timidement Innocent.

--Comment, pas d'argent! Et pourquoi venez-vous prendre mes chaises, si vous n'avez pas de quoi les payer?

--Nous croyions que ma bonne était avec nous.

--Ma bonne! Voyez donc ce grand dadais qui se promène avec sa bonne! Tout cela est bel et bon, mon brave garçon, mais il me faut mes six sous, et je saurai bien vous les faire dégorger.

Innocent et Simplicie regardaient alentour d'eux avec frayeur; la foule les entourait et prenait parti, les uns pour la femme, les autres pour les enfants. La femme les tarabustait, les menaçait de les faire arrêter comme vagabonds, et terrifiait de plus en plus les enfants, qui finirent par pleurera et appeler é leur secours Coz et leur bonne.

--Ça n'a pas de bon sens de tourmenter ainsi ces enfants, dit une bonne femme avec un panier sous le bras; vous voyez bien qu'ils n'ont pas de quoi vous payer; laissez-les donc tranquilles!

--Plus souvent que je me laisserais pigeonner de mes six sous! S'ils n'ont pas d'argent, ils ont des vêtements; ceux du garçon sont assez grands pour en vêtir deux. J'ai tout juste besoin d'une calotte pour mon petit gars; j'en trouverai une dans le trop-plein de sa redingote. Voyons, mon garçon, voici des ciseaux; vous allez vous tenir bien tranquille pendant que je vais tailler ma calotte.

--Au secours! au secours! criais Innocent poursuivi par la femme et se sauvant de chaise en chaise.

--Au secours! répétait Simplicie courant après son frère.

--Un sergent de ville arriva et s'informa de la cause de ce tumulte.

--Ils veulent me voler six sous! cria la femme.

--Elle veut me couper ma redingote, balbutia Innocent.

--Rendez à cette femme les six sous que vous lui avez volés, mauvais garnements, dit le sergent de ville.

--Nous n'avons pas volé; nous n'avons pas d'argent pour payer ses chaises; c'est ma bonne qui a l'argent, et ma bonne est perdue.

Après quelques informations prises de droite et de gauche, le servent de ville déclara à la femme furieuse q'il prenait les enfants sous sa protection.

--Mais soyez tranquille pour vos six sous, ajoute-t-il ces enfants ont sans doute leurs parents à Paris; en sachant leur adresse, vous rentrerez toujours dans vos six sous. Où demeurez-vous, mon garçon?

--Je loge à la pension des Jeunes savants, mais je suis sorti chez ma tante, Mme Bonbeck.

Le sergent de ville sourit; la foule éclata de rire à nom significatif,

--Un nom qui vous irait, dit un des rieurs à la bonne femme.

--Où demeure votre tante? demanda le sergent de ville.

--Rue Godot, répondit Innocent

--Quel numéro?

--Je ne sais pas, j'ai oublié.

--Et comment donc ferez-vous pour payer cette brave femme? demanda le sergent de ville.

--Mous reconnaîtrons bien la maison, Simplicie et moi; nous prendrons un fiacre qui nous y mènera.

--Connu, connu, mon fiston, dit la femme. Le fiacre vous emmènera, mais ne vous mènera pas chez la tante, et j'en serai pour mon argent.

--Mon Dieu! mon Dieu! comment faire? s'écria Innocent éclatant en sanglots.

Le sergent, qui reconnaissait dans Innocent un accent et un air de vérité, lui dit de se calmer, qu'il ne leur arriverait rien de fâcheux, et qu'il les mènerait lui-même rue Godot.

--Je vous avancerais bien les six sous, bonne femme, mais je ne les ai pas sur moi, dit le sergent de ville; vous savez que je suis tous les jours de garde ici; vous me retrouverez, c'est moi qui réponds des six sous qu'on vous doit.

Cette assurance calma la femme, et le sergent de ville allait emmener Innocent et Simplifie lorsque des cris se firent entendre, la foule fut séparée violemment, et une femme éperdue, suivie par un homme à mine étrange, s'élança dans le cercle au milieu duquel se tenaient le sergent, la loueuse de chaises et les enfants. Elle poussa la loueuse de chaises, fit trébucher le sergent, et saisit les enfants dans ses bras.

--Mes pauvres enfants, mes pauvres jeunes maîtres, faut-il que j'aie eu ce malheur! Vous perdre, et apprendre eu vous cherchant que vous étiez accusés de vol par une méchante créature qui...

--Qu'est-ce à dire, méchante créature? interrompit la loueuse avec colère. Créature vous-même, et mauvaise créature, encore!...

--J'ai retrouvé mes enfants, je me moque de vos injures, vieille rien du tout, répondit Prudence avec majesté.

--Ah! vraiment! Moi, une rien du tout! Venez-y voir donc, perdeuse d'enfants, coureuse, de promenades!

--Silence, Mesdames. Pas d'injures! Du calme, de la modération, dit le sergent.

--Mes pauvres enfants! mes pauvres jeunes maîtres! pardonnez-moi ma distraction; Je ne sais où j'avais la tête d'avoir pu vous perdre de vue une seule minute! Je n'ai pas cessé de courir et de vous appeler depuis que je vous ai perdus.

Prudence les embrassait, leur baisait les mains elle ne songeait plus à la loueuse de chaises, ni à ses injures; elle questionnait les enfants, écoutait leurs explications, remerciait le sergent de ville. La foule s'attendrissait et laissa éclater un murmure de désapprobation quand la loueuse de chaises, s'approchant de Prudence, lui demanda impérieusement ses six sous.

--Quels six sous? que voulez-vous encore?

--Je veux mes six sous, ou je vous fais fourrer au violon.

Le sergent de ville expliqua à Prudence la réclamation de la loueuse. Prudence s'empressa de tirer les six sous de sa poche et de les remettre à la femme, en lui disant avec sévérité:

--Les voilà, ces six sous pour lesquels vous avez insulté mes pauvres jeunes maîtres. Cet argent ne vous profitera pas, c'est moi qui vous le prédis.

La femme, contente de ravoir un argent qu'elle croyait perdu, l'empocha sans répondre. La foule se dispersa, et Prudence, tenant Innocent d'une main, Simplicie de l'autre, et suivie de Coz, se mit en marche pour retourner à la maison, non sans avoir remercié encore le sergent de ville de la protection qu'il avait accordée à ses jeunes maîtres. Le Polonais était honteux d'avoir si mal rempli son rôle.

--Si Madame, Prudence et Mam'selle et Monsieur veut rien dire à tante et à camarade Boginski; moi pas bien faire; moi avoir oublié regarder enfants, avoir regardé chevaux et Mme Prudence. Moi mauvais, mal fait. Tante gronder, camarade gronder! Et moi pauvre, triste. Je vous prie rien dire du pauvre Coz.

PRUDENCE.--Non, mon pauvre Monsieur Coz, je ne dirai rien, ni mes jeunes maîtres non plus, c'est ma faute plus que la vôtre, moi la bonne, moi qui les ai élevés, C'est moi qui suis coupable.