Chapter 6
--Vous voyez bien que, venant d'arriver, il, ne connaît pas les usages de la pension. Fallait-il l'assommer pour cela? Au piquet tous, jusqu'à la fin de la récréation.
La résistance était inutile: les élèves s'aliénèrent contre le mur, laissant Innocent maître du champ de bataille, il remit en ordre ses vêtements, ses cheveux, regarda les élèves d'un air de triomphe, et se promena de long en large derrière eux. Quand il les approchait de trop près, il recevait un coup de pied lestement détaché; d'autres lui tiraient la langue, lui lançaient de petits cailloux, du sable, lui décochaient des injures et des menaces.
--Tu ne l'emporteras pas en paradis, mauvais mouchard! lui dit Léon.
--Nous te corrigerons de faire le rapporteur, dit un autre.
--Je me mettrai près du maître, répondit Innocent.
--On saura, bien te trouver seul, mauvais Judas.
--M'sieu, dit Innocent, en s'approchant du maître d'étude, ils m'appellent Judas, mouchard, rapporteur, et je ne sais quoi encore.
LE MAÎTRE.--Taisez-vous, Monsieur; vous me fatiguez de vos plaintes. Ne les agacez pas, ils ne vous diront rien.
INNOCENT.--Je ne leur dis rien, M'sieu; je me promène.
LE MAÎTRE.--Vous les narguez. Monsieur. Est-ce que je ne vois pas votre air moqueur et insolent?
INNOCENT.--Mais, M'sieu, puisqu'ils m'appellent Judas!
LE MAÎTRE.--Ils ont raison. Monsieur. Et je vous préviens que si vous continuez comme vous avez commencé ils vous rompront les os, ils vous écorcheront vif, sans que je puisse les en empêcher.
INNOCENT.--Ah! mon Dieu! je ne peux pas rester ici; je veux m'en aller chez ma tante.
LE MAÎTRE.--Il n'y a plus de tante pour vous, Monsieur; vous êtes ici, vous y resterez; nous répondons de votre personne, et personne n'a le droit de venir vous reprendre.
INNOCENT.--J'écrirai à papa, à maman; je ne peux pas rester ici pour avoir les os rompus et la peau arrachée. Les méchants garçons! Je les déteste!
LE MAÎTRE.--Détestez-les tant que vous voudrez, Monsieur, mais ne les taquinez pas; c'est dans votre intérêt que je vous le dis.
Le maître d'étude s'éloigna, laissant Innocent tout penaud an milieu de la cour. Quand il leva les yeux sur ses camarades, ils lui firent tous les cornes.
Innocent resta immobile en face d'eux, cherchant, sans le trouver, un moyen de défense contre les agressions qu'il redoutait. Mais que pouvait-il faire seul contre douze? La cloche sonnait pendant qu'il réfléchissait.
--En classe. Messieurs! en classe! cria le maître d'étude.
Les élèves quittèrent leur mur avec une vive satisfaction et se dirigèrent deux par deux vers la classe, ils défilèrent devant Innocent, et chacun lui donna en passant une chiquenaude, un pinçon, une claque, un coup de pied. Innocent, au lieu de s'éloigner, resta en place comme un nigaud et suivit ses camarades en pleurnichant. Le maître d'étude lui assigna sa place, lui fit donner un pupitre et les cahiers et livres nécessaires.
Le voisin d'Innocent lui pinça les parties charnues.
--Laisse-moi, méchant! Ne me touche pas!
--Silence, là-bas! dit te maître d'étude.
Quelques instants après, même agacerie, même réclamation d'Innocent.
--Monsieur, si vous parlez encore. Je vous marque dix mauvais points.
INNOCENT.--M'sieu, ce n'est pas ma faute; il me pince.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Taisez-vous, Monsieur...
INNOCENT.--M'sieu, c'est lui...
LE MAÎTRE D'ÉTUDE, _écrivant sur le tableau_.--Dix mauvais points pour Gargilier.
INNOCENT, _pleurant_.--M'sieu, ce n'est pas juste; ce n'est pas ma faute.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE, _écrivant_.--Vingt mauvais.. points pour Gargilier.
INNOCENT, _sanglotant_.--Je le dirai au maître; ce n'est pas juste.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Deux cents vers à copier. Monsieur Gargilier, pour insubordination et impertinences.
Des bravas et des battements de mains partirent de tous les bancs.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Silence, mauvais sujets! mauvais coeurs! Comme c'est vilain de se réjouir du malheur d'un camarade.
PLUSIEURS VOIX.--M'sieu, puisqu'il est impertinent pour vous!
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Ça vous chagrine beaucoup, n'est-il pas vrai, qu'il soit impertinent envers moi? On dirait que vous ne l'êtes jamais, vous autres; un tas d'insolents, de braillards, de fainéants!
QUELQUES VOIX.--Mais, M'sieu...
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Silence! Le premier qui parle a trois cents vers à copier.
La menace fit son effet; le silence le plus absolu régna dans la salle; on n'entendait d'autre bruit que celui des feuillets qu'on tournait, des plumes grinçant sur le papier, et les sanglots d'Innocent.
LE MAÎTRE.--Aurez-vous bientôt fini vos gémissements douloureux, Gargilier! Cest assommant, ça. Si j'entends encore un sanglot ou un soupir, je vous donne cinq cents vers au lieu de deux cents.
Innocent se moucha fortement, essuya ses yeux, retint ses pleurs. Il commença son pensum tout en pestant contre le maître, les élèves, et en regrettant déjà de se trouver dans cette pension, objet de ses ardents désirs depuis plusieurs mois.
--Je mènerai une jolie vie dans cette maudite maison! pensait-il en répandant quelques larmes silencieuses, De méchants camarades, des maîtres injustes et cruels! On me gronde, ou me punit à tort, et l'on ne veut pas me laisser parler pour me justifier! Si j'avais su que la pension fût si désagréable, je n'aurait jamais demandé à y entrer.
Les voisins d'Innocent, satisfaits de le voir puni, ne le tourmentèrent plus et le laissèrent tranquillement achever ses deux cents vers, ce qui fut facile; n'ayant pas de devoir à faire de la classe précédente, il employa les deux heures d'étude à faire son pensum.
Quand la cloche sonna la classe, Innocent présente son cahier au maître d'étude, qui l'examina, et le trouva bien.
--C'est bien, Monsieur. Je vous marque dix bons points.
--Merci, Monsieur, vous êtes bien bon, répondit Innocent enchanté.
Le maître d'étude, qui n'était pas habitué aux politesses et aux compliments de ses élèves, parut très satisfait, et, sans en rien dire effaça les vingt mauvais points qu'il avait marqués précédemment.
La classe se passa, comme toutes les classes de cette pension: le maître fat ennuyeux, sévère, parfois injuste; les élèves furent bruyants, indociles, insupportables: un ange y aurait perdu patience. Innocent était ébahi; il eut de la peine à comprendre la leçon, tant il y eut d'interruptions, de tumulte sourd, de réclamations. Deux élèves furent renvoyés de la classe; Innocent croyait les retrouver tristes et honteux; il fut surpris de les entendre, à la récréation, rire de leur renvoi et raconter qu'ils avaient réussi à le cacher au maître de pension.
--Comment avez-vous fait? demanda Innocent.
LES ÉLÈVES.--Pas difficile, va; au lieu de rentrer en étude, nous sommes restés au parloir à nous reposer et à nous amuser. Et quand les camarades sont rentrés, nous nous sommes mêlés à eux comme si nous n'avions pas quitté les rangs.
INNOCENT.--Et si quelqu'un était entré au parloir?
LES ÉLÈVES.--Bah! personne n'y entre à cette heure; et si même quelqu'un était venu, nous nous serions fourrés sous la table, qui est couverte d'un grand tapis; personne ne nous aurait vus.
INNOCENT.--Et si le professeur dit au maître qu'il vous a renvoyés?
LES ÉLÈVES.--Pas de danger: une fois sorti de la classe, il ny pense plus, et il ne voit pas souvent le maître.
--Dis donc, Gargilier, s'écria un élève, est-ce que tu ne manges rien avec ton pain?
INNOCENT.--Je n'ai rien; il faut bien que je le mange sec.
L'ÉLÈVE.--Et pourquoi n'achètes-tu pas quelque chose?
INNOCENT.--Quoi?
L'ÉLÈVE.--Quoi? Du chocolat, parbleu! des tartes, des noix, des pommes, etc.
INNOCENT.--Où?
L'ÉLÈVE.--Chez le portier, imbécile; il vend de tout.
INNOCENT.--Je ne sais pas comment faire.
L'ÉLÈVE.--As-tu de l'argent? Je t'achèterai ce qu'il te faut, moi.
INNOCENT.--J'ai vingt francs; mais, dans ma poche, je n'ai que vingt sous.
--C'est bien, donne-les moi; tu vas voir.
L'élève courut chez le portier:
--Père Frimousse, avez-vous de bonne marchandise, bien fraîche?
LE PORTIER.--Je crois bien. Monsieur! Voyez, choisissez.
L'ÉLÈVE.--Je prends dix croquets, deux pommes, un quarteron de noix et deux tartes. Combien le tout?
LE PORTIER.--Dix croquets, cent centimes; deux pommes, vingt centimes; les noix, vingt-cinq centimes; les tartes, quarante centimes: total, deux francs quinze centimes.
L'élève ne prit pas la peine de vérifier le compte du portier; il ne s'aperçut pas qu'on faisait payer trente centimes de trop.
L'ÉLÈVE.--Tenez, voici toujours un franc à compte; mettez le reste sur le mémoire de Gargilier.
PORTIER.--Gargilier? connais pas. Je ne fais pas crédit à l'inconnu.
L'ÉLÈVE.--C'est le nouvel élève arrivé ce matin; son père est immensément riche; il donne au fils tout ce qu'il veut il n'y a pas de danger que vous perdiez avec lui.
LE PORTIER.--C'est possible! Mais, tout de même, Je ne serais pas fâché d'avoir mon argent: si demain je ne suis pas payé; je fais du bruit.
L'ÉLÈVE.--Vous serez payé demain, c'est moi qui vous le dis.
LE PORTIER.--Avec ça que vous êtes de bonne paye, vous qui n'avez jamais un sou! C'est toujours les autres qui payent pour vous.
L'ÉLÈVE.--Qu'est-ce que ça vous fait, puisque, au total, vous n'y perdez jamais rien! Je fais aller votre commerce, moi.
LE PORTIER.--Et vous vous nourrissez bien, aussi. Voilà que vous avez mangé la moitié des provisions de votre protégé. Comment l'appelez-vous, ce brave garçon?
L'ÉLÈVE.--Gargilier! Une bonne pratique, allez! Bête comme il n'y en a pas; niais comme on n'en voit pas, un vrai Jocrisse.
LE PORTIER.-Bien, bien, on en fera son profit; merci, Monsieur.. Tout de même ne mangez pas tout.
L'ÉLÈVE.--Non, non, je n'en mange que juste la moitié; le reste est pour lui.
L'élève partit en courant, et remit aux mains impatientes d'Innocent cinq croquets, une pomme, dix noix et une tarte.
L'ÉLÈVE.--Tiens, Gargilier, tu vas te régaler; j'en ai pris beaucoup, tu en auras pour deux ou trois jours; alors tu me redois un franc quinze, que j'ai payés pour toi.
INNOCENT.--Comme c'est cher! Deux franco quinze pour si peu de chose!
L'ÉLÈVE.--Tu appelles ça peu de chose, toi! Cinq beaux Croquets...
INNOCENT.--Pas déjà si beaux, et secs comme des pendus.
L'ÉLÈVE.--Une pomme magnifique...
INNOCENT.--Petite et ridée, tu appelles cela magnifique!
L'ÉLÈVE.--Dix noix, une tarte excellente!
Innocent goûta la tarte et dit, en faisant la grimace:
--La cuisinière de maman en faisait de meilleures; ça sent le rance et la poussière!
L'ÉLÈVE.--Ma foi, mon cher, une autre fois achète toi-même et choisis à ton idée; Je ne fais plus tes commissions, moi. En attendant, rends-moi mes vingt-trois sous.
INNOCENT.--Je te les donnerai quand nous rentrerons en étude; j'ai mis mon argent dans mon pupitre.
L'élève, satisfait de son premier succès, n'insista pas. Innocent goûta à tout et y goûta tant et tant qu'il ne lui resta plus rien pour le lendemain. En rentrant à l'étude, il donna à l'élève infidèle une pièce de cinq francs en le priant de lui rendre le reste en monnaie.
--Je n'en ai pas maintenant, Je te la rendrai à la première occasion.
-Il courut chez le portier, et, lui remettant la pièce de cinq francs:
--Tenez père Frimousse, Gargilier vous envoie cinq francs.
Vous les garderez et il aura chez vous un compte courant. Il vous donnera de temps en temps une ou deux pièces de cinq francs. De cette façon, vous êtes payé d'avance, et vous êtes bien sûr de n'y rien perdre.
Le portier enchanté de cet arrangement au moyen duquel il pouvait faire des gains considérables, remercia l'élève qui lui valait cette bonne pratique et témoigna sa satisfaction en lui offrant une tablette de chocolat, que le coupable accepta et avala avec joie.
XI
LA POUSSÉE
Innocent croyait être rentré en grâce auprès de ses camarades; les dernières récréations s'étaient bien passées; le maître d'étude, qui les surveillait de près, ne trouva rien à redire à la conduite des élèves envers Innocent, qu'il honorait d'une protection particulière, et qui cherchait toutes les occasions de lui être agréable. Les élèves s'apercevaient bien de la faveur d'Innocent; ils en parlaient; bas entre eux, mais ils ne lui en faisaient voir ni jalousie ni rancune. Trois jours s'étaient passés depuis rentrée d'Innocent en pension; il paraissait s'habituer à ses camarades, et eux, de leur côté, ne semblaient avoir conservé aucun souvenir des orages du premier jour. Mais ce calme était, un calme trompeur; l'oubli du passé n'était qu'apparent. Le grand élève ne perdait pas de vue sa vengeance, exaspéré par l'approche du dimanche, qui était son jour de pénitence. Il avait vainement cherché un moment d'absence ou d'inattention du maître d'étude; toujours il le voyait à son poste et attentif à leurs mouvements. Un vendredi enfin le maître d'étude fut demandé par le chef du pensionnat pour la vérification des bons et mauvais points des élèves; le grand élève s'aperçut de l'absence, il fit un signal convenu avec les élèves de la classe supérieure qui étaient dans le complot; un hop! retentissant se fit entendre, et toute la grande classe se rua sur le malheureux Innocent, l'entraîna dans une encoignure, et là commença ce que les collégiens appellent la presse ou une poussée. Tous se jetèrent sur Innocent pour le presser, l'écraser contre le mur; les plus rapprochés l'écrasaient de leur poids, ceux qui suivaient aidaient à la poussée. Le malheureux Innocent, effrayé, éperdu, voulut crier, mais ses cris furent étouffés par les cris de joie et de triomphe de ses bourreaux. Il suffoquait de plus en plus, la frayeur lui coupait la respiration, qui devenait difficile, ses yeux s'injectaient de sang, sa voix ne pouvait plus se faire passage, son regard suppliant demandait grâce, et les méchants élèves poussaient, poussaient toujours, ne croyant pas le mal aussi grand et riant des gémissements de leur victime. A ce moment, un autre grand cri, parti d'un autre groupe, se fit entendre. C'était la classe moyenne, celle d'Innocent, qui, d'abord spectatrice indifférente de la poussée, commença à s'indigner et à s'émouvoir quand elle vit la torture qu'on infligeait à Innocent. Paul, Louis et Jacques se concertèrent en un infant pour délivrer leur camarade; il ameutèrent la classe, se mirent à sa tête, et, poussant un hourra formidable, s'élancèrent comme des lions, sur le groupe des pousseurs; ils les tirèrent par leurs habits, par les jambes, par les cheveux, par les oreilles, les forcèrent à lâcher prise, arrivèrent ainsi jusqu'à Innocent, qu'ils trouvèrent haletant, sans parole, presque sans regard. Pendant que Paul, aidé de quelques camarades, emportait Innocent au grand air, Louis et Jacques; menaient les amis au combat contre les grands élèves, qu'ils rossèrent et culbutèrent malgré leur force. Au plus fort de la bataille, mais au moment où la défaite des grands était constatée par une fuite générale, le maître d'étude et le maître de pension parurent, attirés par les cris étranges qu'ils avaient entendus. Innocent était couché par terre; Paul aidé par trois de ses camarades, lui avait dénoué sa cravate, déboutonné son gilet; ils lui mouillaient le front et les tempes d'eau froide qu'ils prenaient à la pompe; les yeux d'Innocent étaient fermés, ses dents étaient serrées, ses mains raidies convulsivement; son front était pâle et crispé.
La cour de récréation était un vaste champ de bataille; de tous côtés on se battait; des grands fuyaient devant les moyens qui étaient en bien plus grand nombre; d'autres se retiraient en montrant les poings et en lançant des ruades à leurs poursuivants.
--Qu'est-ce donc qui se passe ici, pour l'amour de Dieu? s'écria le maître alarmé. Hervé, tâchez de établir l'ordre, pendant que je tâcherai de mon côté, de savoir ce qui est arrivé.
Et, s'approchant du groupe qui entourait Innocent, il demanda à Paul ce qu'il y avait et pourquoi Innocent était dans ce déplorable état.
Monsieur, répondit Paul avec force et avec calme, vous savez que jamais je ne dénonce aucun de mes camarades, mais aujourd'hui je me croirais coupable si je vous cachais la vérité. Par suite de la dénonciation de Gargilier contre Léon Granier, celui-ci a juré avec Georges Crépu et Alamir Dandin de se venger de ce pauvre garçon, qui ne connaissait pas les usages des pensions, et qui croyait sans doute agir loyalement en disant la vérité. Ils ont attendu un moment où l'absence de M. Hervé donnait le champ libre à leur vengeance, ils ont pressé Gargilier, et d'une manière inusitée, car jamais nous ne prolongeons cette punition au delà d'une plaisanterie plus alarmante que pénible. Malgré sa terreur, ses cris et ses supplications, ils l'ont pressé jusqu'à ce qu'il fût hors d'état de se défendre. Moi et mes camarades, nous nous sommes précipités pour le délivrer quand nous avons reconnu qu'il courait un danger séreux; mais nous n'y avons réussi qu'après bataille; il y a eu du temps perdu, et lorsque nous avons pu le dégager, il était près de perdre connaissance. Nous l'avons apporté ici pendant que les autres continuaient à mettre la grande classe en déroute, et nous ne sayons que faire pour lui rendre le sentiment.
--Vite un médecin! s'écria le maître, s'adressant à un garçon de classe. Vous avez bien agi, mes amis, ajouta-t-il en serrant fortement la main à Paul, à Louis et à Jacques. Quant à ces méchants garnements, ils recevront leur punition.
Le maître d'étude était parvenu à rétablir l'ordre; la grande classe, honteuse et alarmée, l'oeil morne et la tête baissée, s'était rangée d'un côté de la cour; la classe moyenne, radieuse et triomphante, s'était placée en face, la tête haute, les yeux brillants.
--Messieurs, dit le maître s'adressant à la classe moyenne, vous vous êtes comportés bravement, avec humanité et générosité; vous avez, comme preuve de ma satisfaction, une levée générale de mauvais points.
Cette annonce fut reçue avec enthousiasme par des cris de:
--Vive Monsieur le chef de la pension!
Se tournant ensuite vers la grande classe:
--Messieurs, leur dit-il, vous vous êtes conduits comme des barbares et des lâches! (Un frémissement de colère se fait sentir dans l'auditoire.) Oui, Messieurs, comme des lâches, répéta le maître avec force. Vous vous êtes mis douze contre un; vous avez usé lâchement et cruellement d'un moyen barbare en lui-même, et que des garçons de coeur et d'honneur devraient repousser avec indignation. Vous vous êtes sauvés devant une classe inférieure qui vous a battue et chassé: elle, forte du sentiment généreux qui l'excitait contre vous; et vous, faibles par le sentiment de votre propre dégradation. Messieurs Granier, Crépu et Dandin, vous êtes chassés de ma maison; vous resterez consignés dans les cachots jusqu'à ce que vos parents vous envoient chercher... Ah! pas de réclamations, Messieurs! elles seraient inutiles, continua le maître; je ne fais jamais grâce aux fautes de coeur et d'honneur. Et vous, Messieurs de la grande classe, vous êtes tous en retenue; jusqu'à nouvel ordre; rentrez en étude, votre récréation est finies.
La grande classe défila en silence et se rendit à l'étude; l'absence du maître leur permit de raisonner de l'événement dont les rendait victimes leur'méchanceté. Ils se disputèrent, se reprochèrent les uns aux autres de s'être entraînés, se désolèrent de la retenue qui pouvait les priver de la sortie du dimanche. L'un devait aller au spectacle; l'autre avait un dîner d'amis et de cousins; un troisième avait une soirée de tours merveilleux; un autre encore avait, chez un oncle fort riche, une loterie où tous les numéros étaient gagnants, et de fort beaux lots. D'autres frémissaient, pleuraient. Peu se repentaient sincèrement et s'affligeaient de la mauvaise action qu'ils avaient commise; parmi ces derniers, l'un d'eux, Hector Froment, qui était resté silencieux, la tête cachée dans ses main frappa tout à coup du poing sur la table et s'écria:
--Eh bien, mes amis, c'est bien fait! Nous n'avons que ce que nous méritons! Depuis six mois que nous nous laissons conduire par ces trois méchants garçons qui vont être chassés (et j'en suis très content), nous n'avons que des retenues, des pensums, des réprimandes; je ne sais si cela vous arrange, vous, mais moi, je déclare, que tout cela m'ennuie et que je n'en veux plus; je veux redevenir ce que j'étais, un bon élève, un brave garçon, comme l'est ce Paul Rivier qui nous a dénoncés. Il a eu raison; c'est...
--C'est un pestard et un lâche! je ne le regarderai de ma vie! s'écria un élève furieux.
--Je te dis, moi, que c'est un brave et honnête garçon. Les lâches, c'est nous, comme a dit le maître.
--Ah ça! vas-tu fouiner, capon?
--Je ne fouine pas, je ne caponne pas; mais je dis ce que je pense, et je pense ce que je dis.
--Imbécile! dit l'élève en levant les épaules.
Hector ne répondit pas; il prit du papier et se mit à écrire. Les autres, après quelques instants de discussions, de gémissements et de regrets, firent comme lui: les devoirs y gagnèrent d'être mieux, faits que d'habitude; les leçons apprises et bien sues; le silence fut gardé plus exactement que jamais. Le maître d'étude n'eut pas un mauvais point à marquer.
Pendant que les coupables se rendaient, les uns au cachot, les autres en étude, le garçon de classe courait à toutes jambes chercher le médecin, qu'il ne trouva pas; et qu'il poursuivit de maison en maison en faisant quelques haltes, soit au café, soit au cabaret, quand il rencontrait un ami qui lui proposait une tasse ou un petit verre; pendant ce temps. Innocent se remettait petit à petit de sa frayeur et de son évanouissement; il ouvrit les yeux, la bouche, avala de l'air à pleins poumons, se releva, regarda autour de lui d'un air effaré, voulut marcher, et serait retombé si ses nouveaux amis ne l'eussent soutenu; il les regarda avec surprise, essaya de parler, mais ne put parvenir à articuler une parole.
Le maître et le maître d'étude Hervé firent approcher un banc, sur lequel on assit Innocent. On lui fit avaler quelques gorgées d'eau fraîche et d'arnica; on lui frotta d'eau et de vinaigre les tempes, le front et le visage. Il revint complètement à lui, et, quand il put parler, il remercia vivement les élèves qui lui donnaient des soins, et fondit en larmes.
--C'est bon cela, dit le maître, c'est une détente. Laissez-le pleurer c'est très bon.
Innocent pleura pendant quelques minutes; il se calma graduellement, et, se tournant vers le maître, il le remercia de ses bontés; il en fit autant au maître d'étude; puis il demanda aux élèves ce qui était arrivé depuis qu'il avait perdu connaissance, qui l'avait sauvé et où étaient ses ennemis.
Paul lui expliqua ce qui s'était passé; le maître compléta le récit et fit un grand éloge de Paul, Louis et Jacques. Innocent leur demanda de continuer à le protéger.
--Tu peux être tranquille, tu ne cours plus de dangers, M. le chef de pension renvoie les trois méchants qui montaient toujours les mauvais coups; les autres auront peur et se tiendront en repos. Mais si on voulait te tourmenter, nous sommes là. C'est que nous avons gagné là une fameuse victoire! Vingt-trois moyens qui ont fait fuir douze grands!
--Nous sommes les zouaves du collège! s'écria Louis.
--C'est ça! 3 zouaves! répondit Jacques.
--Mon pauvre garçon, tu devrais aller à l'infirmerie prendre un bain de pieds et te coucher, dit le maître d'étude.
--Oui Monsieur, répondit Innocent en se levant.