Les deux nigauds

Chapter 5

Chapter 53,895 wordsPublic domain

Coz commença une dispute sérieuse avec le cocher; Prudence s'en mêla pour ne pas abandonner son ami dans le danger; les gros mots se faisaient déjà entendre; le cocher jurait comme un templier. Coz fit voir qu'il connaissait très bien ce genre de langage; Prudence, effrayée, allait de l'un à l'autre, sans avoir l'idée de terminer ce combat de langues en payant au cocher la somme qu'il demandait; les fenêtres commençaient à se garnir de, têtes, lorsque le concierge, jaloux de l'honneur de la maison, parvint à glisser dans F oreille de Prudence:

--Payez-lui ses trente sous, tout sera fini.

--Tenez, monsieur le cocher, voilà votre argent; prenez, je vous en prie, prenez, s'empressa de dire Prudence en lui tendant deux pièces d'argent.

Le cocher, ne se le fit pas dire deux fois; il prit ses trente sous et s'en alla en grommelant. Le concierge rentra dans sa loge, non sans avoir jeté un regard étonné sur la toilette de Simplicie et de Prudence. Elle montèrent l'escalier; Coz, faisant l'office de domestique, ouvrit, dit au valet de chambre d'annoncer Simplicie et resta dans l'antichambre avec Prudence.

Simplicie entra donc seule chez Clara et Marthe, qui s'amusaient à faire des fleurs avec leurs amies, Elisabeth, Valentine, Marguerite et Sophie. La toilette éclatante et ridicule de Simplicie causa un étonnement général; on la regardait sans parler. Simplicie fut un peu embarrassée de ces marques de surprise; elle sentit pour la première fois qu'elle était ridicule, ce qui lui donna un malaise si visible que Clara s'en aperçut et en eut pitié.

--Bonjour, Simplicie, lui dit Clara en s'avançant vers elle et en lui prenant la main; vous voilà donc à Paris! Depuis quand? Êtes-vous venue avec votre maman? Est-elle au salon, chez maman?

--Non, répondit Simplicie avec un embarras croissant, maman est restée à Gargilier.

--Vous êtes donc seule avec votre papa? reprit Marthe.

--Non, répondit Simplicie plus bas encore, papa est resté à Gargilier.

--Comment et pourquoi alors êtes-vous à Paris? s'écrièrent les enfants.

Simplicie ne savait que répondre; là encore elle commençait à voir le tort qu'elle avait eu; elle ne savait comment expliquer son voyage, et elle se taisait, roulant son mouchoir entre ses tenant les yeux baissés, commençant un mot, puis un autre; enfin elle eut la pensée de mettre son voyage sur le dos de sa tante.

Ma tante ne nous connaissait pas; elle désirait nous voir. On nous a envoyés chez elle avec ma bonne, Prudence.

MARGUERITE.--Je. vous plains, pauvre Simplicie; c'est un grand chagrin pour vous d'être séparée de votre maman et de votre papa.

SOPHIE.--Pourquoi ayez-vous accepté? Il fallait dire à à votre maman que vous ne vouliez pas; on ne vous aurait pas envoyée de force.

SIMPLICIE.--C'est que..., c'est que... Innocent et moi, nous avions envie de voir Paris.

Les enfants la regardèrent avec surprise, et, malgré le silence qu'elles gardèrent toutes, Simplicie devina sans peine que ce silence même était un blâme, que ces demoiselles trouvaient qu'elle avait eu tort, et que si elles ne le lui disaient pas, c'était par politesse.

--Asseyez-vous donc, Simplicie, lui dit enfin Clara. Voyez les jolies fleurs que nous faisons. Vous pourrez nous aider en coupant les bandes de papier vert, en arrangeant les queues, les boutons, les feuilles.

Après avoir travaillé quelque temps Simplicie leur demanda:

--Comment avez-vous pu faire ces jolies fleurs toutes seules?

MARTHE.--Nous avons eu une maîtresse de fleurs.

SIMPLICIE.--Où donc en avez-vous trouvé une?

SOPHIE.--Dans tous les magasins de fleurs il y a des demoiselles qui viennent donner des leçons.

SIMPLICIE.--C'est charmant; on trouve de tout à Paris. A la campagne il n'y a rien de tout cela.

MARGUERITE.--Oui, mais à la campagne on vit bien plus à l'aise; on est bien plus avec ses parents.

SOPHIE.--Tu dois penser que Simplicie ne tient pas beaucoup à voir ses parents, puisqu'elle a mieux aimé venir chez sa tante.

CLARA.--Pourquoi dis-tu cela, Sophie? Ses parents lui ont probablement ordonné de partir.

SOPHIE.--Est-ce vrai, Simplicie? Est-ce que vous auriez mieux aimé rester chez vous?

Simplicie rougit, balbutia et ne savait comment répondre sans trop mentir, lorsque Cozrgbrlewski vint la tirer d'embarras en entr'ouvrant la porte; il passa sa grosse tête rousse et fit signe du doigt à Simplicie de venir. Et comme Simplicie ne répondait pas à son appel, il entra son corps à moitié, au grand ébahissement des enfants, et fit:

--Pst, Pst, Mam'selle! faut venir de suite, Mme Prude demande venir. Mme Bonbeck gronder si Mam'selle rester longtemps.

Les enfants, surpris et un peu troublés d'abord, partirent d'un éclat de rire qui rassura Coz. Il entra tout à fait. Les enfants, le prenant pour un fou, se mirent à crier. Simplicie était honteuse et désolée. Coz avançait toujours en souriant; les enfants reculèrent jusqu'au coin le plus éloigné de la chambre en continuant à appeler leurs bonnes, deux autres portes s'ouvrirent; la bonne de Clara et de Marthe entra par l'une pendant que Prudence apparaissait par l'autre. La bonne, voyant cet homme roux, à longs cheveux, à moustaches et à barbiche,, crut que c'était un voleur, et appela au secours de toutes la force de ses poumons; deux domestiques accoururent, et, partageant l'erreur de la bonne, Se jetèrent sur Coz, qui se débattait en criant:

--Moi Polonais; moi pas faire mal, moi chercher fiacre; moi ami de Mme Bonbeck... Lâchez! lâchez!... Polonais mauvais en colère; moi tuer beaucoup de Russes à Ostrolenka!

Plus il parlait et plus les domestiques tenaient à s'assurer de ce fou dangereux. Ils l'avaient saisi, le tenaient fortement et s'apprêtaient à l'emmener, quand Prudence, s'élançant à son secours, cria aux domestiques:

--Arrêtez, Messieurs: c'est notre ami, notre sauveur! C'est M. Coz, brave Polonais: il a accompagné Mlle Simplicie; il nous a protégés en voyage; il a jeté par la fenêtre le méchant chien qui nous a mangé notre veau, il nous a emmenés dans une auberge; il nous suit partout, il est très bon, je vous assure.

La bonne, qui comprenait enfin son erreur, dit aux domestiques de laisser aller le Polonais. Coz avait ses habits en désordre; le noeud de sa cravate était à la nuque, ses cheveux étaient ébouriffés; il arrangeait ses vêtements, ces cheveux, sa cravate, tout en marmottant:

--Moi Polonais; moi tirer Russes, moi chercher voiture, moi appeler Mlle Simplicie; moi pas content; moi dire à Mme Bonbeck!

Simplicie, rouge et humiliée, restait muette et immobile; les enfants, que la bonne avait calmés, et qui comprenaient la méprise, cherchèrent à leur tour à rassurer Simplicie; Clara et Marthe lui proposèrent de venir les voir le soir pour passer plus de temps ensemble; Sophie et Marguerite lui firent leurs excuses de la scène, qui venait d'avoir lieu, et firent si bien que Simplicie crut que le tort venait d'elles et non de Coz. Simplicie reprit son air satisfait et s'en alla en promettant de revenir. Quand elle fut partie, les enfants furent pris d'un fou rire, et toutes quatre se roulèrent sur les canapés en riant à suffoquer. La bonne partagea leur accès de gaieté.

--Quelle drôle de visite nous avons eue là! s'écria enfin Marguerite.

SOPHIE.--Et quelle toilette ridicule avait Simplicie!

MARTHE.--Et quelle figure a cet homme roux qui l'accompagne!

--J'ai eu peur tout de bon! j'ai réellement cru que c'était un fou!

MARGUERITE.--Si du moins Simplicie avait dit quelque chose pour nous rassurer! Elle restait muette comme un poisson!

CLARA.--C'est que la pauvre fille était honteuse. Il était ridicule!

SOPHIE.--Pourquoi l'as-tu engagée à venir le soir, Clara? Elle nous ennuiera horriblement.

CLARA.--Parce qu'elle était si embarrassée, qu'elle m'a fait pitié. Puisqu'on l'engageait à revenir, elle a dû croire que nous la trouvions ni ridicule ni ennuyeuse.

SOPHIE.--Tu as bien de la charité; je ne l'aurais pas engagée, moi.

CLARA.--Tu aurais fait comme moi si tu avais vu comme moi combien la pauvre fille était honteuse de son Polonais et de sa bonne.

SOPHIE.--C'est bien fait! Cela lui apprendra à quitter ses parents pour venir s'amuser à Paris et nous ennuyer de ses visites.

CLARA.--Ce n'est pas bien, ce que tu dis, ma petite Sophie; ses parents l'ont probablement obligée à venir voir sa tante.

SOPHIE.--Laisse donc! Comme c'est probable! Envoyer sa fille à Paris malgré elle! Je ne crois pas cela, moi.

CLARA.--Crois ce que tu voudras, mais ne le dis pas.

SOPHIE.--Ce qui veut dire que tu crois tout comme moi, mais que par bonté tu fais semblant de croire le contraire.

MARGUERITE.--Et quand cela serait, Sophie, c'est d'autant plus beau à Clara, et tu ne devrais pas la taquiner là-dessus.

SOPHIE.--Je te prie, toi, de ne pas me prêcher; tes sermons me mettent toujours en colère.

MARGUERITE.--Parce que je dis vrai et que tu n'as rien à répondre, ma belle amie.

SOPHIE.--Parce que vous avez le talent d'impatienter, Mademoiselle, et que vous parlez sans savoir ce que vous dites, comme une corneille qui abat des noix.

MARGUERITE.--Où Mademoiselle à-t-elle entendu des corneilles parler?

SOPHIE.--Laisse-moi tranquille! Tu m'ennuies.

Marguerite allait répliquer, mais Clara et Marthe l'engagèrent à ne pas continuer la dispute; elles en dirent autant à Sophie; une fois apaisée, elle se mit à rire et embrassa affectueusement Marguerite, qui venait se jeter à son cou. Les enfants racontèrent à leurs mamans la visite de Simplicie, et leur terreur mal fondée; Sophie compléta le récit imparfait de ses amies en décrivant la toilette de Simplicie, en blâmant son séjour à Paris, en riant de la figure et du langage du Polonais et de Prudence. Mme de Roubier mit fin à son caquet en lui reprochant son peu d'indulgence; elle trouva pourtant que l'invitation de Clara était un peu trop charitable.

IX

SCÈNES DÉSAGRÉABLES

Lorsque Simplicie fut en voiture avec Prudence, elle lui reprocha de l'avoir envoyé chercher si tôt et d'avoir laissé entrer le Polonais chez ses amies.

PRUDENCE.--Et que fallait-il donc que je fisse, Mam'selle? Je n'osais pas entrer, moi.

SIMPLICIE.--Mais pourquoi si tôt?

PRUDENCE.--Parce que M. Coz était allé chercher une voiture, et le cocher tempêtait à la porte parce qu'on le faisait attendre.

SIMPLICIE.--Par exemple! celui qui nous a amenées à ta pension d'Innocent a attendu bien plus longtemps et il n'a rien dit.

PRUDENCE.--Parce qu'on l'avait prévenu qu'on lui payait l'heure, Mam'selle.

SIMPLICIE.--Et pourquoi Coz ne l'a-t-il pas dit à celui-ci?

PRUDENCE.--Parce que, Mam'selle, quand on prend un cocher à l'heure, c'est plus cher que quand on le prend à la course.

SIMPLICIE.--Qu'est-ce que ça fait?

PRUDENCE.--Ça fait que monsieur votre papa ma bien recommandé de ménager l'argent, et que nous en avons terriblement dépensé jusqu'à présent.

SIMPLICIE.--Ah bah! Nous ne dépenserons plus rien maintenant que nous sommes chez ma tante.

PRUDENCE.--Pardon, Mam'selle; votre papa m'a ordonné de payer la moitié de la dépense chez madame votre tante, qui n'est pas assez riche pour nous garder sans rien payer.

SIMPLICIE.--C'est tout de même ennuyeux. Ce Polonais est ridicule; ces demoiselles se sont moquées de lui... et de moi aussi bien certainement.

PRUDENCE.--Et que vous importe que ces péronnelles se rient de vous? Est-ce que je m'en tourmente, moi? Est-ce que nous avons besoin d'elles? Est-ce que ça m'amuse d'y aller?

Pendant qu'on se moquait de vous au salon, les domestiques riaient de moi et du pauvre Coz, à l'antichambre.

SIMPLICIE.--Que t'ont-ils dit? de quoi se sont-ils moqués?

PRUDENCE.--Que sais-je, moi? De tout! de notre cocher de fiacre, de votre belle toilette, de la mienne, de mon bonnet breton, comme si j'allais me mettre en marionnettes comme leurs filles, avec leurs ridicules cages qui accrochent les passants et qui emportent les boutiques des petits marchands. C'est pour cela que Coz, qui commençait à se mettre en colère, à été chercher une voiture pour nous tirer de là.

SIMPLICIE.--C'est agréable de ne pas pouvoir rester chez mes amies parce que Coz et toi vous dites des choses ridicules.

PRUDENCE.--Comment, Mam'selle! Qu'ai-je dit, moi, de ridicule? J'ai pris parti pour vous, qui êtes ma jeune maîtresse, et je le ferai toujours, quoi que vous en disiez. Ce n'est pas ridicule cela. Et ce pauvre Coz est un bien bon garçon; il fait tout ce qu'on veut, ne se refuse à rien, et ne demande qu'à être bien nourri. Vouliez-vous qu'il vous laissât insulter sans répondre?

SIMPLICIE.--Je veux que tu me laisses tranquille, toi; tu m'ennuies avec tes explications qui sont sottes comme toi.

PRUDENCE.--Ah! Mam'selle, ce n'est pas bien ce que vous dites là! non, ce n'est pas bien!

La pauvre Prudence se mit à pleurer; Simplicie, impatientée, lui tourna le dos, tout en se reprochant sa dureté envers la pauvre Prudence, si dévouée et si affectionnée. Elles arrivèrent, sans avoir dit un mot de plus, à la porte de Mme Bonbeck au moment où cette dernière descendait l'escalier pour sortir. Prudence donna à Coz l'argent nécessaire peut payer le cocher, et suivit tristement Simplicie, qui allait à la rencontre de sa tante.

MADAME BONBECK.--Eh bien! déjà de retour? Ta belle toilette n'a donc pas produit l'effet que tu espérais! Quelle diable de mine boudeuse tu fais! Et toi, Prude, pourquoi pleurniches-tu? Raconte-moi ça! Vous n'avez pourtant pas eu d'escorte de gamins?

PRUDENCE.--Hi! hi! hi! Madame, c'est Mam'selle qui me gronde, qui me bouscule, qui me dit que je suis sotte, Ce n'est pourtant pas ma faute si les domestiques sont mal élevés à Paris et s'ils se moquent de la robe de Mam'selle et de son châle, et de M. Coz, et du cocher. Que pouvais-je faire que ce que j'ai fait? Défendre Mam'selle, qui est ma maîtresse, et M. Coz, qui est tout de même bien complaisant et tout à fait bon garçon.

Le visage de Mme Bonbeck s'enflammait de colère à mesure que Prudence parlait.

--Sotte! dit-elle en saisissant Simplicie par le bras. Ingrate! fais tes excuses à Prude! Et tout de suite encore..., entends-tu? Embrasse-la et demande-lui pardon.

SIMPLICIE.--Mais, ma tante...

MADAME BONBECK.--Il n'y a pas de mais. Tu as chagriné cette bonne fille, qui se dévoue à te servir, et je veux que tu lui fasses réparation.

SIMPLICIE.--Mais, ma tante...

MADAME BONBECK.--Ah! sapristi! tu résistes, mauvais coeur! sans coeur! A genoux, alors, à genoux!...

Simplicie n'obéissait pas; son orgueil se révoltait à la pensée de s'humilier devant une pauvre et humble servante. Mme Bonbeck, que la colère gagnait de plus en plus, lui secoua les épaules, la fit pirouetter, lui donna un coup de genou dans les reins et lui cria de rentrer, dans sa chambre pendant qu'elle emmènerait la pauvre Prude et Coz. Avant que Prudence et Coz eussent pu se reconnaître, Mme Bonbeck les avait saisis par le bras et entraînés dans la rue.

--Viens, ma pauvre Prude; tu es une bonne fille. Tu vas venir avec moi acheter deux robes raisonnables à Simplette, qui est une sotte et une ingrate, puis un chapeau pour remplacer son extravagant chaperon à plumes, puis une casaque pour compléter sa toilette; Coz, mon ami, tu vas avoir la complaisance de nous accompagner pour porter nos emplettes.

Coz salua et suivit, pendant que Prudence, plus embarrassée de la bonté de Mme Bonbeck que de ses colères, raccompagnait avec tremblement, mais sans résistance.

Simplicie, suffoquée de honte et de colère d'avoir été traitée si brutalement devant témoins, s'empressa de rentrer dans sa chambre, se jeta sur son lit et se mit à sangloter avec violence,

«Suis-je malheureuse, se dit-elle, de m'être mise dans les mains de cette méchante femme! Papa n'aurait pas dû m'envoyer chez elle! Si j'avais pu deviner tout ce qui m'arrive depuis mon départ. Je n'aurais pas écouté Innocent et je n'aurais pas demandé à venir à Paris. C'est que je ne m'amuse, pas du tout! je m'ennuie à périr... Je suis mal logée, l'appartement est si petit qu'on y étouffe, perché au cinquième étage; je n'ai rien pour m'amuser; j'ai une peur horrible de ma tante! Mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! Et cette sotte Prudence qui va se plaindre à ma tante! Je vais joliment la gronder ce soir.»

Pendant longtemps Simplicie continua à former des projets sinistres, à entretenir dans son coeur des sentiments de colère et de vengeance; mais à force de pleurer, de s'ennuyer, elle eut enfin la pensée de s'adresser au bon Dieu pour qu'il lui vienne, en aide. Dieu exauça en amollissant son coeur et en lui ouvrant les yeux sur ses propres torts; elle comprit qu'elle avait été dure et injuste pour la pauvre Prudence, qui avait montré au contraire une patience et une bonté touchantes; qu'elle était injuste aussi pour le Polonais, qui était complaisant et serviable,

Sa colère se calma; elle conserva seulement de la rancune contre sa tante, qui la traitait avec une rudesse à laquelle ses parents ne l'avaient pas habituée, et elle se mit à écrire à sa mère pour lui demander... non pas encore de la faire revenir près d'elle, mais seulement de ne pas la laisser trop longtemps à Paris.

«Je commence déjà à m'y ennuyer quelquefois, écrivait-elle. Ma tante est sans cesse en colère; je ne sais comment faire pour la mettre de bonne humeur; elle veut que je rie toujours, et j'ai plus souvent envie de pleurer que de rire. Mais bientôt je m'amuserai beaucoup, parce que Mlles de Roubier m'ont engagée à aller chez elles le soir, et que j'irai faire des visites à toutes ces demoiselles de la campagne. J'espère que nous irons au spectacle et aux promenades. Je vous écrirai, tout cela, ma chère maman, etc.»

Pendant qu'elle se consolait en écrivant, Mme Bonbeck lui achetait une robe de mérinos bleu foncé et une autre à fond marron avec pois bleus; un chapeau marron et bleu orné d'un simple ruban et un manteau-paletot de drap noir. Elle rentra dans le salon et y fit déposer le paquet que Coz avait porté.

--Allez me chercher Simplette, dit-elle à Prudence,

--Votre tante vous demande, Mam'selle, dit Prudence en entrant.

SIMPLICIE.--Je ne veux pas y aller, pour qu'elle recommence à me secouer. J'aime mieux rester avec toi.

PRUDENCE.--Oh Mam'selle, je vous en supplie, allez-y; Mme Bonbeck n'est guère patiente, vous savez. Si elle allait se mettre en colère!

SIMPLICIE.--D'abord, si elle me bat, je me sauverai avec toi.

PRUDENCE.--Et où irions-nous, Mam'selle?

SIMPLICIE.--Nous irions au chemin de fer et nous retournerions à Gargilier. Décidément, je m'ennuie chez ma tante à Paris.

PRUDENCE.--Est-ce que vous savez si vous vous y ennuierez! Nous n'y sommes que depuis trois jours.

La sonnette s'agita avec violence.

--C'est votre tante, Mam'selle! c'est votre tante! s'écria Prudence avec terreur. Allez-y; elle vous battrait.

Simplicie, qui partageait la frayeur de Prudence et qui devait se soumettre aux exigences de sa tante, se rendit enfin à son appel et la trouva avec un commencement de colère.

--Qu'est-ce qui te prend donc de ne pas venir quand je t'appelle! Je n'aime pas à attendre, moi. Tiens, voici deux robes, un chapeau et un manteau raisonnables; tu ne sortiras pas sans qu'une des robes soit faite; travailles-y avec Prudence; Croquemitaine t'aidera quand elle pourra. Emporte ça, et à dîner ne m'apporte pas un air grognon; je n'aime pas cela. Tu as vu que je sais me servir de mes mains et de mes pieds; ne me fais pas recommencer une seconde fois; je te secouerais plus fort que la première.

Simplicie ne répondît pas, prit le paquet et le porta dans sa chambre.

SIMPLICIE.--Ma tante veut que nous fassions les robes nous-mêmes; elle dit que je ne sortirai que lorsqu'il y en aura une de faite.

PRUDENCE.--Soyez tranquille, Mam'selle, je vais bien me dépêcher; quand je devrais veiller un peu, vous l'aurez après-demain.

SIMPLICIE.--Il ne faut pas que tu te fatigues par trop, Prudence. Je t'aiderai de mon mieux.

PRUDENCE.--Bien, bien, Mam'selle, vous m'aiderez si vous voulez; ça n'en marchera que mieux. Je vais me mettre tout de suite à en tailler une. Laquelle voulez-vous avoir: la première, Mam'selle?

SIMPLICIE.--Celle à pois bleus, elle me plaît beaucoup.

Prudence prit la pièce marron et bleu, et commença par tailler la jupe pour donner à Simplicie une occupation facile. Leur journée s'acheva paisiblement; Mme Bonbeck semblait avoir oublié sa colère et le reste; les yeux seuls de Simplicie en témoignaient.

X

INNOCENT AU COLLÈGE

Deux jours après, Simplicie eut sa robe. Prudence avait passé presque toute la nuit à la terminer, et le lendemain, elle eut à supporter une bonne gronderie de Mme Bonbeck, qui ne voulait pas qu'on veillât à cause de la chandelle ou de l'huile qu'on brûlait. Simplicie, qui s'était ennuyée pendant deux jours et qui avait plus d'une fois regretté ses parents à la campagne, fut enchantée de s'habiller pour aller voir Innocent à la pension. Cette fois elle n'alla pas en voiture, elle ne s'arrêta pas à toutes les boutiques, et Coz, qui les accompagnait, n'eut pas à faire taire des gamins ni à dissiper des attroupements. Ils arrivèrent sans aventure à la pension et demandèrent Innocent; on les fit entrer au parloir, et ils attendirent.

Pendant que ces dames attendent, nous allons raconter comment Innocent avait passé ses premiers jours avec ses nouveaux camarades.

Quand le maître de pension ramena Innocent dans la cour où jouaient les élèves, il les appela tous:

--Messieurs, leur dit-il, je vous recommande de l'indulgence et de la charité envers ce nouveau camarade que je vous amène; vous l'avez déjà bousculé et maltraité. Je ne veux pas ces plaisanteries brutales qui nuisent à la bonne renommée de ma maison,

--Nous n'avons rien fait. Monsieur; nous avons joué entre nous, s'écrièrent les élèves.

--Ce n'est pas vrai, dit Innocent; vous m'avez tiré ma redingote, vous m'avez jeté à terre, vous avez enfermé Prudence, Simplicie et le Polonais dans la cour.

--Tu mens, dit un grand élève, ce n'est pas nous, qui avons fait cela.

INNOCENT.--C'est vous tous; et vous qui parlez, vous avez dit que vous étiez le délégué du maître.

LE MAÎTRE.--Ah! c'est donc vous. Monsieur Léon. qui vous êtes rendu coupable de ce manque de respect, de cette haute inconvenance envers ma maison et les personnes qui m'avaient amené un élève?

LEON.--Non, M'sieu; il ment, ce n'est pas moi.

INNOCENT.--C'est vous, je vous reconnais bien; et quand Prudence, Simplicie et le Polonais viendront me voir, ils vous reconnaîtront bien aussi.

LE MAÎTRE.--Monsieur Léon, je vois à votre mine que vous êtes coupable; et l'accent de ce jeune homme est l'accent de la vérité.

LEON.--Mais, M'sieu...

LE MAÎTRE.--Je ne vous parle pas de ça. Je dis que c'est vous et que vous serez privé de sortie dimanche prochain.

LEON.--Mais, M'sieu...

LE MAÎTRE.--Je ne vous parle pas de ça. Vous ne sortirez pas.

Le maître se retira,, laissant Innocent en proie aux vengeances de ses ennemis.

--Rapporteur! capon! dit Léon en lui allongeant un coup de poing sur l'épaule.

--Méchant! langue de pie! dit un autre élève eu lui tirant les cheveux,

--Mouchard! crièrent les autres en lui tirant les oreilles, les cheveux, en lui assénant des coups de pied, des coups de poing.

--Aïe, aïe! au secours! ils me battent, ils m'arrachent les cheveux, ils me griffent! cria Innocent en se débattant.

Le maître d'étude, habitué à ces cris et à ces combats dans cette pension mal tenue et mal composée, n'y fit aucune attention, jusqu'à ce que les cris furent devenus aigus et violents. Il marcha alors vers le groupe, se fit jour jusqu'à Innocent qu'il dégagea des mains et des pieds de ses ennemis. Il le retira échevelé et sanglotant.

--C'est une honte. Messieurs! un abus de force! une lâcheté! Tomber cinquante à la fois sur un innocent, maigre, faible et incapable de se défendre. Vous êtes tous au piquet, messieurs.

--Mais M'sieu, il a rapporté; il a fait punir Léon; il mérite d'être puni lui-même.