Chapter 4
Et dans une seconde, Prudence et les enfants furent entourés par, les gamins et escortés, malgré leurs supplications et leur résistance. Le Polonais effaré courait après eux muet de terreur; Prudence suppliait en vain qu'on la laissât avec ses jeunes maîtres; les enfants se révoltaient, mais les rires des gamins étouffaient leurs paroles. Le Polonais cherchait des yeux un sergent de ville qui lui portât secours; aucun ne se trouvait sur leur chemin. Les passants s'éloignaient de ce groupe devenu très considérable; enfin un soldat, auquel le Polonais exposa la cause de ce tumulte, courut chercher du secours au poste voisin. Quand les gamins virent venir un caporal et trois soldats ils ne jugèrent pas prudent de les attendre ils se sauvèrent dans toutes les directions, poussant et culbutant Prudence, Innocent et Simplicie. Tous trois se relevèrent pleins de crotte et terrifiés. Le Polonais les rejoignit essoufflé et pâle de frayeur. Les soldats arrivèrent pour porter secours aux victimes, qu'ils croyaient blessées.
Prudence leur expliqua ce qui était arrivé, elle accepta l'offre caporal qui leur proposa de les faire entrer au corps de garde pour enlever la boue dont ils étaient couverts. On emmena donc au poste Prudence, les enfants et le Polonais qui ne voulut pas les abandonner. Ils entendaient sur leur passage des réflexions peu agréables:
--Ce sont de mauvais sujets qu'on vient d'arrêter.
--Une bande de voleurs, sans doute.
--Ou bien des gens qui se battaient au cabaret.
--Les petits ont l'air de scélérats.
--La femme a l'air féroce tout à fait.
--C'est du sang qu'ils ont sur leurs habits et leurs visages.
--Peut-être bien que oui, ils ont sans doute assassine quelqu'un.
--Le garçon a-t-il l'air bête!
--Et la fille, est-elle grasse et laide!
--Et quels oripeaux elle a sur elle!
--L'homme a un air tout drôle; on dirait que c'est lui qui a été assassiné.
--Imbécile! comment veux-tu qu'il soit assassine, puisqu'il se porte bien et qu'il marche aussi ferme que toi et moi!
--Il est pâle tout de même.
--C'est qu'il a peur.
--Entrés au corps de garde, le Polonais et ses malheureux compagnons furent entourés par les soldats Quand ils surent que loin d'être des malfaiteurs, c'étaient des victimes d'une gaieté populaire, ils s'empressèrent de leur venir en aide; ils leur apportèrent de l'eau pour enlever la boue qui couvrait leurs visages et leurs vêtements. Simplicie pleurait. Innocent tremblait de tous ses membres. Prudence grommelait contre Paris et ses habitants; le Polonais pompait de l'eau, tordait leurs mouchoirs et leurs jupes, allait de l'un à l'autre, et parlait d'Ostrolenka, des Russes, de Varsovie, au grand amusement des soldats, qui le prenaient pour un fou.
Quand la boue fut enlevée, que les habits furent à moitié sèches il courut chercher un fiacre, y fit monter la bonne et les enfants, et s'y plaça prés d'eux en donnant au cocher l'adresse de la pension des jeunes savants Prudence avait fait force remerciements et révérences aux soldats, qui riaient sous cape de l'aventure burlesque des pauvres provinciaux. Le cocher fouetta ses chevaux, la voiture se mit en marche. Personne ne parlait. Le Polonais avait bonne envie de leur reprocher leur toilette et leur tenue ridicule, cause du tumulte, mais il jugea prudent de se taire. Prudence aurait bien voulu reprocher au Polonais son attitude trop pacifique vis-a-vis des gamins, mais elle avala ses remontrances tardives et inutiles. Innocent aurait volontiers réprimandé le Polonais et Prudence, mais il n'osa exprimer son mécontentement. Simplicie aurait de grand coeur témoigné ses regrets d'avoir quitté la paisible demeure paternelle, mais elle ne voulut pas avoir l'air de revenir sur un désir si vivement et si longuement témoigné.
On arriva ainsi à la pension. Prudence, suivie des enfants et du Polonais et introduite par le portier, qui la priait d'attendre, entra, sans écouter sa recommandation, dans une cour où les pensionnaire étaient en récréation. Prudence, tenant en main la lettre de M. Gargilier, s'avança vers un groupe de jeunes gens. Les écoliers, étonnés ne répondaient à ses révérences que par des sourires et des chuchotements.
Lequel de vous, Messieurs, voudrait bien m'indiquer le chef de la pension? demanda Prudence de son air le plus aimable.
--C'est moi. Madame, qui suis son délégué, répondit le plus grand de la bande. Que demandez-vous?
--Monsieur le délégué du chef, voici une lettre de mon maître, M. Jonathas Gargilier.
--Que dit cette lettre? répondit l'écolier, dont l'audace; n'allait pas jusqu'à ouvrir la lettre destinée à son maître:
--M. Gargilier, mon maître, désire placer dans votre estimable maison mon jeune maître que voici. Saluez, Monsieur Innocent, saluez M. le délégué du chef et ses estimables collègues.
Innocent, salua, Simplicie fit un plongeon, le Polonais s'inclina.
Au nom de mes estimables collègues et de M. le chef de pension, dont je suis le délégué, dit l'élève en retenant avec peine un, éclat de rire prêt à lui échapper, je reçois dans mon estimable maison le jeune provincial que voilà, et je vous reçois tous avec lui, car tous vous me paraissez dignes de cet honneur.
--Monsieur est bien honnête, monsieur est trop honnête; mais je dois ramener Mlle Simplicie, que voici, à sa tante, Mme Bonbeck et je dois dire à Monsieur que je ne manque jamais à mon devoir.
--Gloire à vous, estimable dame! Venez, dans un lieu plus digne de vous attendre la réception définitive de votre honorable maître.
Et marchant devant eux, suivi de tous les écoliers chuchotants et enchantés, il se dirigea vers une petite cour isolée.
Après avoir fait passer Prudence, Simplicie et le Polonais, il referma la porte au nez d'Innocent ébahi.
Venez, jeune postulant, venez au milieu de vos futurs camarades, recevoir les honneurs dus à tout nouveau venu.
Et, entraînant Innocent dans la grande cour de récréation, il le plaça au milieu, et tous, se prenant la main, Se mirent à danser une ronde effrénée autour de lui: Chacun à son tour se détachait du cercle et, s'approchant d'Innocent, donnait une saccade au pan de sa redingote, démesurément longue en chantant sur l'air des _Lampions_: «Le cordon, s'il vous Plait». Innocent ne comprenait rien à cette étrange réception; il avait des inquiétudes sur sa redingote, que les saccades répétées menaçaient de mettre en pièces. Il voulut s'échapper; toute issue lui était fermée. La peur commençait à la gagner; il s'élança contre un groupe moins serre que les autres; le groupe le repoussa. Innocent tomba à la renverse en criant comme un possédé.
--Tais-toi, imbécile! lui dirent à mi-voix les pensionnaires, qui voyaient approcher le maître d'étude.
Et ils se dispersèrent, ne laissant près d'Innocent que quelques-uns d'entre eux, qui s'empressaient comme pour le relever.
--Eh bien, qu'y a-t-il donc, Messieurs? Qui est-ce jeune homme? Pourquoi a-t-on crié?
--M'sieu, c'est un petit jeune homme qui est tombée; il était venu avec sa famille, qui est allée chercher M. le chef, d'institution, et en jouant il est tombé et nous le ramassons.
Innocent allait parler mais un des collègues, se baissant près de son oreille, lui dit:
--Tais-toi; si tu dis un mot, tu auras Une poussée.
Le maître d'étude regarda ses élèves avec méfiance, Innocent avec un air moqueur, et lui demanda où était sa famille.
--Là-bas! répondit Innocent en montrant du doigt la petite cour où étaient enfermées Prudence et Cie.
--Comment, là-bas! s'écria le maître d'étude en jetant autour de lui un regard menaçant. Qui est-ce qui les a menés là?
INNOCENT.--C'est le délégué.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--Quel délégué? Délégué de qui?
INNOCENT.--Délégué du maître.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE--Ah ça! Messieurs, quelle sotte farce avez-vous jouée là? Lequel de vous a osé prendre le titre de délégué de M. le chef de pension?
Silence général. Personne ne bougea.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE, _à Innocent_.--Jeune homme, indiquez-moi celui de ces messieurs qui s'est dit délégué de M. le chef du pensionnat.
Innocent regarda autour de lui: le coupable avait disparu. Innocent ne répondit pas.
LE MAÎTRE D'ÉTUDE.--C'est bien, Messieurs; nous verrons cela plus tard.
Il alla ouvrir la porte de la petite cour et en fit sortir, avec force excuses. Prudence, Simplicie et le Polonais, assez étonnés de leur longue attente et du lieu où on les faisait attendre. Le maître d'étude salua, s'excusa et proposa à Prudence de la mener à M. le chef de pension, ce que Prudence accepta avec un plaisir évident. Après quelques minutes passées dans une salle du parloir, le maître de pension entra, salua, se nomma, reçut la lettre que lui présentait Prudence, la lut et souriant, examina du regard Innocent, qui les avait rejoints quand ils avaient traversé la cour de récréation et il demanda s'il était prêt à entrer en pension.
INNOCENT.--Oui, Monsieur, tout prêt, quand vous voudrez.
LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, mon ami, puisque vous y voilà, pourquoi n'y resteriez-vous pas? Monsieur votre père me demande de vous recevoir le plus tôt possible.
INNOCENT.--Je n'ai pas mes uniformes, Monsieur, ni mon linge; ils sont restés à la maison.
LE CHEF DE PENSION.--On pourra vous les envoyer.
INNOCENT.--Je veux bien. Monsieur. Prudence, envoie-moi mes effets ce soir, tout de suite en rentrant.
PRUDENCE.--Mais Je n'ai personne à envoyer, Monsieur Innocent.
INNOCENT.--Et les Polonais, donc! Monsieur Coz, vous voudrez bien m'apporter un paquet, n'est-ce pas?
COZRGBRLEWSKI.--Moi porter tout; moi porter beaucoup plus après Ostrolenka: selle, bagage, manger, tout.
LE CHEF DE PENSION.--Eh bien, voilà l'affaire arrangée, mon ami. Votre père me donne les renseignements nécessaires sur vous, ainsi que sur son banquier pour l'argent à toucher. Et vous voilà reçu.
INNOCENT.--Monsieur, je vous prie de défendre à mes camarades de me tourmenter; ils m'ont tiraillé, jeté par terre; ils ont presque déchiré ma redingote.
CHEF DE PENSION.--Je ferai les recommandations nécessaires, mon ami; faites vos adieux à votre famille. Je vais vous présenter à vos maîtres et à vos camarades.
Innocent embrassa Prudence et Simplicie sans témoigner le moindre chagrin de la séparation, et suivit le maître avec une satisfaction visible.
VII
AGRÉMENTS DIVERS
Prudence, étonnée de ce brusque départ, pleura un peu; Simplicie se sentit aussi un peu émue. Le Polonais proposa de retourner à la maison. Ils rentrèrent chez Mme Bonbeck. après une absence de quatre heures.
--Où diable avez-vous été tout ce temps? leur dit la tante en les voyant entrer.
Prudence raconta les événements de la journée et l'entrée d'Innocent au pensionnat.
--Petit animal! s'écria Mme Bonbeck; est-il nigaud, ce garçon! Et tout cela pour porter une espèce d'uniforme qui n'a ni queue ni tête! Coz, courez vite porter les effets de ce garçon, et ne soyez pas en retard pour le dîner, car nous ne vous attendrons pas. Je vous préviens. A six heures précises, comme à l'ordinaire, nous nous mettront à la table; tant pis pour les absents.
Coz ne se le fit pas dire deux fois. Le paquet fut bientôt prêt; il le chargea sur son dos, marcha d'un pas accéléré en allant, courut en revenant, et rentra dans le salon au moment où six heures sonnaient.
--A la bonne heure! voilà ce qui s'appelle être exact! C'est bien, ça! J'aime les gens exacts s'écria Mme Bonbeck en donnant une tape sur le dos fatigué du pauvre Coz. A table, à présent! Simplette, tu mangeras, tu causeras, et tu riras surtout; sans quoi nous ne serons pas amis.
--Oui, ma tante, répondit tristement Simplicie.
--Petite sotte, tu as toujours l'air de venir d'un enterrement. Ris donc! je n'aime pas les visages allongés, moi.
Simplicie fit un effort pour sourire, mais son air terrifié contrastait tellement avec ce sourire forcé, que Mme Bonbeck éclata de rire, et que les Polonais même ne purent s'empêcher de prendre part à sa gaieté. Heureusement pour Simplicie que le rire la gagna aussi, et, quand Croquemitaine apporta le potage, tous riaient à ne pouvoir lui répondre.
--A la bonne heure! C'est bon, ça! Avec moi, d'abord, il faut qu'on rie. Mangeons, à présent; Croquemitaine nous regarde avec indignation.
--Je crois bien! Laisser refroidir un si bon potage!
--Nous ne l'en avalerons que mieux, ma fille; ne te fâche pas et va nous chercher le plat de viande et la salades.
A la soupe succéda un excellent haricot de mouton, puis la salade, et puis des pruneaux pour dessert. Les Polonais se léchaient les lèvres après avoir avalé tout ce que Mme Bonbeck leur servait. Simplicie, un peu rassurée par la gaieté de sa tante, passa une soirée assez agréable à écouter d'abord les récits bizarres des Polonais, les plaisanteries de Mme Bonbeck, et puis le concert qui termina la soirée. Boginski était réellement bon musicien; il joua bien du piano et de la flûte, et trouva moyen de marcher d'accord avec Mme Bonbeck, et de couvrir les sons faux, discordants et piaillants qu'elle tirait de son violon. Mme Bonbeck était ravie; elle adorait les Polonais, surtout Boginski, et eut de la peine à le laisser partir pour se reposer des fatigues de la nuit précédente.
Quand Simplicie eut dit adieu à sa tante et se fut retirée dans sa chambre, qu'elle partageait avec Prudence, elle s'assit sur une chaise et, se mit à pleurer amèrement.
PRUDENCE.--Eh bien, Mam'selle, qu'est-ce qui vous prend? Auriez-vous déjà assez de Paris?
SIMPLICIE.--Si j'avais su comment ce serait et tout ce qui nous arrive, je n'aurais jamais demandé de venir à Pans, répondit Simplicie en sanglotant.
PRUDENCE.--Je vous le disais bien; vous ne vouliez pas me croire. Il en sera de même pour M. Innocent; il se se fatiguera bien vite de la pension, vous verrez ça.
SIMPLICIE.--Tant pis pour lui, c'est sa faute: c'est lui qui m'a dit de pleurer et de bouder pour qu'on nous mène à Paris; c'est lui qui ma dit que je m'y amuserais, beaucoup. Joli plaisir que la promenade de ce matin; un monde énorme qui vous empêche d'avancer, une boue affreuse qui abîme les robes et la chaussure, un bruit de voitures qui empêche de s'entendre! Cest bien amusant, en vérité!
PRUDENCE.--Ah bien! Mam'selle, à présent que le mal est fait, à quoi sert de se désoler et de pleurer? Votre tante n'est pas si méchante qu'il le parait, et vous vous accoutumerez aux ennuis de Paris; d'ailleurs, ne suis-je pas là, moi, pour vous consoler?
SIMPLICIE.--Je voudrais retourner à Gargilier.
PRUDENCE.--Ça, c'est impossible; votre papa m'a défendu de vous ramener avant qu'il en donne l'ordre.
SIMPLICIE.--J'écrirai demain à maman que je m'ennuie et que je veux revenir.
PRUDENCE:--Écrivez, Mam'selle: J'écrirai aussi moi comme votre papa me l'a ordonné.
Simplicie allait répliquer, lorsqu'elle entendit frapper contre le mur; sa tante couchait dans la chambre à côté.
--Allez-vous bientôt vous taire et me laisser dormir bavardes! Soufflez la bougie; je n'aime pas qu'on brûle mes bougies inutilement.
Simplicie et prudence se regardèrent avec frayeur et se déshabillèrent promptement. Cinq minutes après une obscurité complète régnait dans la chambre; elles firent leur prière se couchèrent à tâtons et ne tardèrent pas à s'endormir. Simplicie était fatiguée; elle dormit tard. Prudence s'était levée de bonne heure, avait tout préparé pour la toilette de Simplicie et avait déjà écrit la lettre suivante:
«Monsieur et Madame,
«J'ai l'honneur de vous faire part de notre arrivée. Nous avons eu tout plein d'aventures en route et dans cet affreux Paris, qui n'a pas du tout l'air comme il faut; les gens ne sont pas honnêtes; ils vous rient au nez, vous éclaboussent et vous bousculent en criant, puis ils vous font tomber dans la crotte. Monsieur et Madame pensent que ce n'est pas de bonnes manières. En diligence, un vaurien de chien a dévoré le beau morceau de veau rôti que j'avais préparé pour mes jeunes maîtres; heureusement qu'un brave Polonais a jeté par la fenêtre le chien et la dame avec. Les Polonais sont de braves gens; ils ont tué beaucoup de Russes, parce qu'ils avaient les jambes dévorées de vermine; ils ont tout de même été très bons; ils nous ont menés dans une maison très laide, toute noire, où nous n'avons pas dormi par rapport aux punaises qui nous ont mis la figure et les bras comme des boisseaux. La soeur de Monsieur n'est pas très méchante; seulement, qu'elle crie beaucoup, à preuve que Mam'selle en a peur tout à fait. M. Innocent est entré à la maison des _savants_ après que les bons soldats nous ont nettoyés et débarbouillés; la robe de Mam'selle est perdue de boue et d'eau. Le Polonais roux nous a suivis, mais il s'est tout de même sauvé; ce n'était pas gentil. Il nous a ramenés en voiture; elles ne sont pas belles; si Monsieur voyait les chevaux et le cocher, il rirait, bien sûr; c'est maigre, c'est sale, ça ne ressemble pas à la belle carriole bleue de Monsieur, ni à son char à bancs rouge et vert. Mam'selle a bien ri à dîner, parce que Madame était en colère, comme toujours, ce qui a bien fait plaisir à Madame et, ce qui a fait bien pleurer Mam'selle en se couchant, qui regrette Monsieur, Madame et Gargilier. Et M. Innocent a des camarades qui me font l'effet d'être des diables, et qu'ils nous ont enfermés dans un trou sale et qu'on nous a ouvert avec le Polonais roux. Et Madame est si contente des Polonais, qu'elle les a gardés et qu'ils mangent comme des affamés, et M. Boginski fait de la musique avec Madame; elle racle sur ses cordes qui font comme si elles miaulaient, et M. Boginski souffle dans une chose comme un mirliton; ça fait une drôle de musique dont Madame est si contente que ça fait rire. C'est après que Mam'selle, qui dort, a pleuré. J'ai dépensé pas mal d'argent que m'a donné Monsieur, mais j'en ai encore plein la bourse, je présente bien mes respects à Monsieur et à Madame; je puis dire que Mam'selle se repent déjà de son voyage et que la leçon de Monsieur commence son effet, et qu'elle sera bonne, et que Mam'selle reviendra tout autre et que Monsieur n'aura plus à s'en plaindre. J'ai l'honneur de saluer bien respectueusement Monsieur et Madame; je dis bien des amitiés à Florence, à Rigobert, à Chariot et à Amable.
«Votre dévouée servante pour la vie, «PRUDENCE CRÉPINET.»
Elle finissait d'écrire l'adresse: _A Monsieur et Madame Gargilier à Castel-Gargilier_, lorsque Simplicie s'éveilla en demandant s'il faisait jour.
--Comment, Mam'selle, s'il fait jour? Madame a déjà demandé deux fois si Mam'selle était prête.
--Ah! mon Dieu! s'écria Simplicie en sautant à bas de son lit. Pourquoi ne m'as-tu pas éveillée. Prudence?
--Ma foi, Mam'selle, vous dormiez si bien que je n'en pas eu le coeur.
--Vite de l'eau, du savon!
--Voilà, voilà, Mam'selle; tout est prêt.
Simplicie se débarbouilla, $e peigna, se coiffa en moins d'un quart d'heure. Elle acheva de s'habiller, et elle finissait sa prière, lorsque la porte s'ouvrit avec violence, et Mme Bonbeck parut:
--Quelle diable d'habitude avez-vous là, vous autres! Comme des princesses! A peine habillées à neuf heures! Mon café qui m'attend depuis une heure! Ah! mais je n'aime pas ça, moi; j'aime qu'on soit exact. Entends-tu, petite?
--Pardon, ma tante; j'étais si fatiguée que j'ai dormi plus longtemps. Je ne savais pas... je ne croyais pas...
--C'est bon, c'est bon, tu t'excuseras plus tard. Vite, viens prendre le café; les Polonais ont les dents longues, prends garde qu'ils ne t'avalent.
Mme Bonbeck, satisfaite de sa plaisanterie, partit en riant, suivie de Simplicie. Les Polonais saluèrent; on se mit à table, et ils mangèrent, comme d'habitude, tout ce qu'on leur servit.
Mme Bonbeck donna ensuite à Cozrgbrlewski de la musique à graver; elle lui apporta les outils nécessaires et l'établit à son travail jusqu'au second déjeuner. Boginski fut employé à ranger la musique, à accorder le piano et à nettoyer les violons et flûtes, Simplicie s'ennuya, bâilla, fut grondée, et se retira dans sa chambre pour écrire à sa mère.
VIII
PREMIÈRE VISITE
Après déjeuner, Simplicie, voyant que sa tante s'apprêtait à reprendre son violon, lui demanda la permission d'aller voir ses amies avec sa bonne.
--Tes amies! Quelles amies as-tu ici?
--Mlles de Roubier, et bien d'autres que je vois à la campagne.
--Va, va, ma fille, fais ce que tu voudras; je ne suis pas un tyran, moi; j'aime la liberté. Boginski, nous allons faire de la musique pendant une heure ou deux. Vous, Coz, vous allez accompagner Simplicie avec Prude, et vous prendrez garde à ne pas laisser recommencer les sottises d'hier.
--Madame Bonbeck, c'est pas ma faute à moi; c'est robe drôle et manières et tout; messieurs regarder, rire, gamins moquer et courir, Mam'selle Simplette doit pas mettre robe comme hier.
--Ah! c'est pour ça. Attendez, j'y vais, moi, et je vais la faire habiller comme il faut.
Mme Bonbeck se dirigea comme une flèche vers la chambre où Simplicie achevait de boutonner sa robe de satin marron.
MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que c'est que cette toilette, Mademoiselle? Etes-vous folle? Allez-vous vous faire suivre et huer, comme hier, par tous les polissons des rues? Ôtez-moi cela! Prude, enlève cela et habille-la devant moi.
SIMPLICIE.--Mais, ma tante.
MADAME BONBECK.--Il n'y a pas de mais, tu vas défaire cette robe et en mettre une autre tout de suite, devant moi.
PRUDENCE.--Mam'selle n'a pas de robe plus simple, Madame; c'est sa moins belle.
MADAME BONBECK.--Comment diable t'a-t-on nippée? Ça a-t-il du bon sens! Mets ta robe de voyage, si tu n'en as pas d'autre. Prude a de l'argent! demain elle t'en achètera une avec Croquemitaine; mais Je ne veux pas que tu sortes parée comme une châsse.
SIMPLICIE.--Ma tante, tout le monde s'habille comme cela.
MADAME BONBECK.--Personne, petite sotte, personne. Vas-tu m'en remontrer à moi qui habite Paris depuis cinquante ans, sans en bouger?
SIMPLICIE.--Je vous en prie, ma tante,, laissez-moi mettre ma robe aujourd'hui seulement, pour aller chez mes amies.
MADAME BONBECK.--Pour te faire insulter comme hier! Non, non, cent fois non!
SIMPLICIE.--J'irai en voiture, ma tante; il n'y aura pas de danger puisqu'on ne me verra pas.
MADAME BONBECK.--En voiture, vas-y si tu veux; sois ridicule, fais-toi moquer dans les salons, si cela te fait plaisir; mais ne circule pas dans les rues, entends-tu bien?
SIMPLICIE.--Non, ma tante, je ne marcherai pas, bien sûr.
MADAME BONBECK.--Ha! ha! ha! quelle figure tu as! C'est à rire, en vérité. Ma soeur a perdu la cervelle pour t'avoir affublée de ces vieux oripeaux.
Simplicie était fort choquée de voir sa tante rire de ce qu'elle croyait si beau et si enviable; mais elle n'osa pas le témoigner et acheva de s'habiller pendant que Mme Bonbeck appelait Coz pour aller chercher un fiacre.
--Allez vite, mon ami Coz, courez, chercher fin petit fiacre pour Simplette et Prude; vous les accompagnerez, car elles n'y entendent rien; on les mènerait aux abattoirs ou au Jardin Turc sans qu'elles pussent s'expliquer.
Coz expédiait vite les commissions: il fut bientôt de retour; Simplicie était prête, Prudence attendait: elles montèrent dans le fiacre, Coz s'assit à côté du cocher, Prudence donna l'adresse de Mlles de Roubier, et la voiture roula dans les beaux quartiers de Paris, les boulevards, la place de la Concorde et le faubourg Saint-Germain; Clara et Marthe demeuraient dans la rue de Grenelle. Le fiacre s'arrêta à la porte du 91. Coz descendit, ouvrit la portière et fit descendre Prudence et Simplicie. Il les mena chez le concierge, où elles demandèrent Mlles de Roubier. «Au premier, en face», répondit le concierge. Elles allaient monter suivies de Coz, quand le cocher de fiacre courut après eux:
--Hé! bourgeois dites donc, et ma course?
COZRGBRLEWSKI:--On payera quand seront revenues les dames.
LE COCHER.--Ah! mais non! Dites donc, bourgeois, vous ne m'avez pas pris à l'heure; vous me devez la course. Un franc cinquante.