Chapter 2
MADAME COURTEMICHE.--Ciel! mon pauvre Chéri-Mignon! Malheureux Polonais, la France qui vous reçoit, la France qui vous nourrit, la France qui vous protège! Et vous oserez percer le coeur d'un enfant de France?
PREMIER POLONAIS.--Chien pas enfant de France; moi tuer chien, pas tuer Français.
PRUDENCE, riant.--Ah! ah! ah! Je n'en demande pas tant; que ce chien reste seulement tranquille et ne nous ennuie pas.
Innocent et Simplicie, placés en face de Prudence, de Mme Courtemiche et de son chien, étaient plus effrayés qu'amusés de tout ce qui s'était passé depuis qu'ils étaient installés dans la diligence. Le chien leur causait une grande terreur, sa maîtresse plus encore. Ils se tenaient blottis dans leur coin, ne quittant pas des yeux Chéri-Mignon, toujours prêt à montrer les dents et à s'en servir; Mme Courtemiche leur lançait des regards flamboyants, ainsi qu'aux Polonais, qu'elle prenait pour des assassins, des égorgeurs.
Mme Courtemiche gardait son chien sur ses genoux; Prudence, se voyant plus à l'aise, se calma entièrement; fatiguée de ses dernières veilles pour les préparatifs du départ, elle s'endormit; Innocent et Simplicie fermèrent aussi les yeux; le silence régnait dans cet intérieur, si agité une demi-heure auparavant. Chacun dormit jusqu'au relais; il fallait encore deux heures de route.
Mais pendant ce calme, ce silence, Mme Courtemiche seule veillait Chéri-Mignon flairait des provisions dans le panier que Prudence avait placé par terre sous, ses jambes; il luttait depuis quelques instants contre sa maîtresse pour s'assurer du contenu du panier. Mme Courtemiche l'avait péniblement retenu tant qu'un oeil ouvert pouvait le voir et le dénoncer. Mais quand elle vit le sommeil gagner tous ses compagnons de route, elle ne résista plus aux volontés de l'animal gourmand et gâté, et, le déposant doucement près du panier, non seulement elle le laissa faire, mais encore elle aida au vol en défaisant sans bruit le papier qui enveloppait la viande. Chéri-Mignon fourra son nez dans le panier, saisit un gros morceau de veau froid, et se mit à le dévorer avec un appétit dont se réjouissait le faible coeur de sa sotte maîtresse: A peine avait-il avalé le dernier morceau que la diligence s'arrêta et que chacun se réveilla. Les chevaux furent bientôt attelés; la voiture repartit.
--Il est près de midi, dit Prudence: c'est l'heure de déjeuner; avez-vous faim, Monsieur Innocent et Mademoiselle Simplicie?
--Très faim, fut la réponse des deux enfants.
==Alors nous pouvons déjeuner, et si ces messieurs les Polonais ont bon appétit, nous trouverons bien un morceau à leur offrir.
Les yeux des Polonais brillèrent, leurs bouches s'ouvrirent; les pauvres gens n'avaient rien mangé depuis la veille, pour ménager leur maigre bourse et pouvoir payer le dîner au Mans. Prudence les avait pris en amitié à cause de leurs menaces contre le chien; elle reçut avec plaisirs les vifs remerciements des deux affamés,
Prudence se baisse, prend le panier, le trouve léger, y jette un prompt et méfiant regard.
--On a fouillé dans le panier! s'écrie-t-elle. On a pris la viande! Un morceau de veau, blanc comme du poulet, pas un nerf, et pesant cinq livres!
Prudence lève son visage étincelant de colère; elle parcourt de l'oeil tous ses compagnons de route; les Polonais désappointés, Mme Petitbeaudoit stupéfaite ne font naître aucun soupçon. L'air mielleux et placide de Mme Courtemiche éveille sa méfiance: Chéri-Mignon a le museau gras, il y passe sans cesse la langue; son ventre est gonflé outre mesure; de petits morceaux de papier gras paraissent sur son front et sur une de ses oreilles.
--Voilà le voleur! s'écrie Prudence. C'est ce chien maudit qui a mangé notre déjeuner, notre meilleur morceau! un morceau que j'avais choisi entre cent chez le boucher, que j'avais fait rôtir avec tant de soin! Messieurs les Polonais, vengez-vous!
A peine Prudence avait-elle proféré ces derniers mots, à peine Mme Courtemiche avait-elle eu le temps de frémir devant la vengeance qu'elle prévoyait, que les deux Polonais. obéissant à un même sentiment, s'étaient élancés sur le chien et l'avaient précipité sur la grande route par la glace restée ouverte.
La stupéfaction de Mme Courtemiche donna à la diligence lancée au galop, le temps de faire un assez long trajet avant qu'elle, fût revenue de son saisissement. Un silence solennel régnait dans l'intérieur; chacun contemplait Mme Courtemiche et se demandait à quel excès pourrait se porter sa colère. Son visage, devenu violet, commençait à blêmir, sa lèvre inférieure tremblait, ses mains se crispaient. Elle cherchait à faire expier à Prudence le secours que lui avaient accordé les Polonais; elle n'osait pourtant s'attaquer à Prudence elle-même; mais l'attachement qu'elle paraissait avoir pour ses jeunes maîtres, dirigea l'attaque de Mme Courtemiche. Elle poussa un cri sauvage, et, s'élançant sur Innocent avant que personne eût pu l'arrêter, elle lui appliqua soufflet sur soufflet, coup de poing sur coup de poing. Prudence n'avait pas encore eu le temps de s'interposer entre cette femme furieuse et sa victime, que les Polonais avaient ouvert la portière placée au fond de la voiture, et, profitant d'un moment d'arrêt, ils avaient saisi Mme Courtemiche et l'avaient déposée un peu rudement sur la même grande route où avait été lancé son Chéri-Mignon. La diligence, en s'éloignant, leur laissa voir longtemps encore Mme Courtemiche, d'abord assise sur la grande route, puis levée et menaçant du poing la voiture qui disparaissait rapidement à ses regards. Prudence approuva et remercia les Polonais, Mme Petitbeaudoit les blâma et leur dit qu'il pourrait leur en arriver des désagréments; les Polonais s'en moquèrent et demandèrent à Prudence d'examiner le panier et ce qui restait. On profita des places qui restaient libres pour se mettre à l'aise et pour défaire tout ce que renfermait le panier.
La prévoyance de la bonne reçut sa récompense; on trouva encore un gros morceau de jambon, des oeufs durs, des pommes de terre, des galettes et force poires et pommes. Le vin et le cidre n'avaient pas, été oubliés. Dans la joie de sa vengeance satisfaite. Prudence invita aussi Mme Petitbeaudoit à partager leur repas; mais elle avait déjeuné avant de partir et ne voulait rien devoir à Prudence, dont le langage et les allures ne lui convenaient guère.
Les cinq autres convives s'acquittèrent si bien de leurs fonctions, que le panier demeura entièrement vide; les Polonais en avaient consommé les trois quarts; quand Simplicie demanda encore une poire et de la galette, tout était mangé. Prudence se repentit de n'avoir pas mieux surveillé et ménagé les provisions; elle jeta un regard de travers aux Polonais; ceux-ci étaient rassasiés et contents: ils ne bougèrent plus jusqu'à l'arrivée à Laval, où les voyageurs descendirent pour attendre le train qui devait les mener à Paris,
III
LE CHEMIN DE FER
--J'espère que nous serons plus agréablement en chemin de fer que dans cette vilaine diligence, dit Simplicie.
C'étaient les premières paroles qu'elle prononçait depuis leur départ; Mme Courtemiche et son chien l'avaient terrifiée ainsi qu'Innocent:
--Faites enregistrer votre bagage! cria un employé,
--Où faut-il aller? dit Prudence.
--Par ici, Madame, dans la salle des bagages.
--Prenez vos billets, dit un second employé. On n'enregistre pas les bagages sans billets.
Prudence ne savait auquel entendre, où aller, à qui s'adresser; Simplicie à sa droite, Innocent à sa gauche gênaient ses mouvements; elle demandait sa malle aux voyageurs, qui l'envoyaient promener, les uns en riant, les autres en jurant. Enfin, les Polonais lui vinrent obligeamment en aide: l'un se chargea des billets, l'autre du bagage. En quelques minutes tout fut en règle.
Prudence remerciait les Polonais, qui se rengorgeaient, ils la firent entrer dans la salle d'attente des troisièmes par habitude d'économie, ils avaient pris des troisièmes pour leurs trois protégés comme pour eux-mêmes.
--Comme on est mal ici! dit Innocent.
--Il n'y a que des blouses et des bonnets ronds, dit Simplicie.
--La blouse vous gêne donc, Mam'selle? s'écria un ouvrier à la face réjouie. La blouse n'est pourtant pas méchante... quand on ne l'agace pas.
--Est-ce que vous préféreriez le voisinage d'une crinoline qui vous écrase les genoux, qui vous serre les hanches, qui vous bat dans les jambes? ajouta une brave femme à bonnet rond, en regardant de travers Innocent et Simplicie.
Simplicie eut peur; elle se serra contre Prudence; celle-ci se leva toute droite, le poing sur la hanche.
--Prenez garde à votre langue, ma bonne femme. Mam'selle Simplicie n'a pas l'habitude qu'on lui parle rude; son papa, M. Gargilier, est un gros propriétaire d'à huit lieues d'ici, je vous en préviens, et...
--Laissez-moi tranquille avec votre Monsieur propriétaire. Je m'en moque pas mal, moi. Je ne veux pas qu'on me méprise, moi et mon bonnet rond, et je parlerai si je veux et comme je veux.
--Bien, la mère! reprit l'ouvrier à face réjouie. C'est votre droit de vous défendre; mais tout de même, je pense que Mam'selle... Simplicie, puisque Simplicie il y a, n'y a pas mis de malice; la voilà tout effrayée, voyez-vous; les malicieux ça ne s'effarouche pas pour si peu. N'ayez pas peur, Mam'selle; vous n'êtes pas ces habitués de troisièmes, je crois bien. Tenez votre langue et on ne vous dira rien, non plus qu'à ce grand garçon qu'on dirait passé dans une filière, ni à cette brave dame qui veille sur vous comme une poule sur ses poussins.
La bonhomie de l'ouvrier calma la bonne femme et rassura Prudence, Innocent et Simplicie. Peu d'instants après, le sifflet, la cloche et l'appel des employés annoncèrent l'arrivée du train; les portes s'ouvrirent; les voyageurs se précipitèrent sur le quai, et chacun chercha une place convenable dans les wagons.
Prudence voulut entrer dans les premières, les employés la repoussèrent; dans les secondes, elle fut renvoyée aux troisièmes, dont l'aspect lui parut si peu agréable qu'elle commença une lutte pour arriver du moins aux secondes. Mais les employés, trop occupés pour continuer la querelle, s'éloignèrent, la laissant sur le quai avec les enfants.
--Train va partir! cria un des Polonais établis dans un wagon de troisième.
--Montez vite! cria le second Polonais.
Prudence hésitait encore; le premier coup de sifflet était donné; les deux Polonais s'élancèrent sur le quai, saisirent Prudence, Innocent et Simplicie, les entraînèrent dans leur wagon et refermèrent la portière. Au même instant le train s'ébranla, et Prudence commença à se reconnaître. Elle était entre ses deux jeunes maîtres et en face des Polonais; le wagon était plein, il y avait trois nourrices munies de deux nourrissons chacune, un homme ivre et un grand Anglais à longues dents.
BOGINSKI.--Sans nous, vous restiez à Laval, Madame, et vous perdiez places et malle.
PRUDENCE.--La malle! Seigneur Jésus! Où est-elle, la malle? Qu'en ont-ils fait?
BOGINSKI.--Elle est dans bagage, Madame; soyez tranquille, malle jamais perdue avec chemin de fer!
Prudence prenait confiance dans les Polonais; elle ne s'inquiéta donc plus de sa malle et commença l'examen des voyageurs; les poupons criaient tantôt un à un, tantôt tous ensemble. Les nourrices faisaient boire l'un, changeaient, secouaient l'autre; les couches salies restaient sur le plancher pour sécher et pour perdre leur odeur repoussante, Simplicie était en lutte avec une nourrice qui lui déposait un de ses nourrissons sur le bras. La nourrice ne se décourageait pas et recommençait sans cesse ses tentatives. Simplicie sentit un premier regret d'avoir quitté la maison paternelle; ce voyage dont elle se faisait une fête, qui devait être si gai, si charmant, avait commencé terriblement, et continuait fort désagréablement.
--Prudence, dit-elle enfin à l'oreille de sa bonne, prends ma place, je t'en prie, et donne-moi la tienne; cette nourrice met toujours son sale enfant sur moi; tu, la repousseras mieux que moi.
Prudence ne se le fit pas dire deux fois; elle se leva, changea de place avec Simplicie, et, regardant la nourrice d'un air peu conciliant, elle lui dit en se posant carrément dans sa place:
--Ne nous ennuyez pas avec votre poupon, la nourrice. C'est vous qui en êtes chargée, n'est-ce pas? C'est vous qui gardez l'argent qu'il vous rapporte? Gardez donc aussi votre marmot: je n'en veux point, moi; vous êtes avertie; tant pis pour lui si j'ai à le pousser. Je pousse rudement, je vous en préviens.
LA NOURRICE.--En quoi qu'il vous gêne, mon enfant? Le pauvre innocent ne sait pas seulement ce que vous lui voulez.
PRUDENCE.--Aussi n'est-ce pas à lui que je m'adresse, mais à vous. Je ne veux que la paix moi, et pas autre chose.
--La paix armée, je crois, dit le grand Anglais avec un accent très prononcé.
LA NOURRICE.--Ah! vous êtes un milord, vous! Ne vous mêlez pas de nos affaires, s'il vous plaît Quand les Anglais vous arrivent à la traverse, ils font toujours du gâchis!
--Quoi c'est gâchis? demanda l'Anglais.
Un des Polonais voulut expliquer à l'Anglais dans son jargon ce qu'on entend en français par le mot gâchis, il mêla à son explication quelques mots piquants contre le gouvernement anglais dans les affaires de l'Europe.
«Moi comprends pas», dit l'Anglais avec calme, et il resta silencieux; mais sa rougeur, son air mécontent prouvaient qu'il avait compris.
Prudence approuvait le Polonais du sourire; on approchait du Mans; les Polonais espéraient voir récompenser leur persévérance à aider et soutenir Prudence et ses enfants par une invitation à dîner.
Leur espoir ne fut pas trompé. Quand le train s'arrêta et que 4es Polonais eurent fait comprendre à Prudence que les voyageurs descendaient pour dîner, elle sortit du wagon avec Innocent et Simplicie, escortée de ses deux gardes du corps, qui la firent placer à table. Ils allaient faire mine de se retirer, quand Prudence, effrayée du bruit et du mouvement. leur proposa de se mettre à fable avec eux et de les faire servir. Les Polonais se regardèrent d'un air triomphant et prirent place, l'un à la droite, l'autre à la gauche de leurs trois protégés et bienfaiteurs. Le service se fit rapidement; Prudence et les enfants mangeaient et buvaient comme s'ils avaient la soirée devant eux; mais les Polonais dévoraient avec rapidité; ils connaissaient le prix du temps en chemin de fer.
Quand les employés crièrent: «En voiture. Messieurs! en voiture!» les Polonais avaient bu et mangé tout ce qu'ils avaient devant eux et tout ce qu'on leur avait servi. Prudence et les enfants commençaient leur rôti.
--Comment! en voiture! Mais, nous n'avons pas fini. Dites donc, conducteur, attendez un peu; laissez-nous finir, dit Prudence, alarmée.
La cloche sonna. «En voiture. Messieurs!» fut la seule réponse qu'elle reçut. Les Polonais se chargèrent du paiement avec la bourse de Prudence; elle profita de ces courts instants pour remplir ses poches de poulet, de gâteaux, de pommes, et se laissa entraîner ensuite par les Polonais. Ils lui firent retrouver son wagon qu'elle avait perdu, et chacun reprit sa place, excepté le milord, qui avait changé de compartiment et l'homme ivre, qu'on avait tiré du wagon et qu'on avait couché sur un des bancs de la salle des bagages.
IV
ARRIVÉE ET DÉSAPPOINTEMENT
Simplicie et Innocent achevèrent leur voyage silencieusement comme ils l'avaient commencé. Ils furent enchantés d'arriver enfin à Paris, objet de leurs voeux. Ils s'attendaient à voir leur tante avec ses gens et une voiture, les attendant à la gare. Personne ne vint les réclamer. Les enfants, étaient désappointés; Prudence était effrayée. Qu'allaient-ils devenir, au milieu de ce monde agité, de ce bruit? Heureusement, les Polonais étaient encore à ses côtés et l'aidèrent, comme à Redon, à sortir d'embarras. Quand elle eut sa malle, quand les Polonais lui eurent fait avancer un fiacre et l'y eurent fait entrer en lui demandant où il fallait aller, la pauvre Prudence resta terrifiée; elle avait oublié l'adresse dela, tante des enfants et elle ne retrouvait pas sur elle la lettre que M. Gargilier lui avait remise pour sa soeur.
La terreur de Prudence gagna les enfants; ils se mirent à pleurer. Le cocher s'impatientait; les Polonais ne bougeaient pas; un nouvel espoir se glissait dans leur coeur. Prudence serait obligée de coucher dans un hôtel, ils lui offriraient de la garder jusqu'à ce qu'elle eût retrouvé la tante perdue, et ils vivraient jusque-là sans rien dépenser.
--Que faire? où aller? s'écria Prudence éperdue.
--Malheureux voyage! s'écria Simplicie.
--Où coucherons-nous? s'écria Innocent.
--Ça pas difficile, dit un des Polonais. Moi connaître hôtel excellent pour coucher et manger.
--Excellents Polonais! sauvez-nous. Menez-nous dans quelque maison où mes jeunes maîtres soient en sûreté, et ne nous quittez pas, ne nous abandonnez pas.
--Rue de la Clef, 25! s'écrièrent les Polonais en sautant dans le fiacre.
--C'est diablement loin, murmura le cocher en refermant la portière avec humeur.
Le fiacre se mit en route; Prudence tranquillisée par la présence de ses sauveurs, se mit à regarder avec une admiration croissante les boutiques, les lanternes, le mouvement incessant des voitures et des piétons.
Le coeur des Polonais nageait dans la joie; leur petite bourse restait intacte; ils avaient vécu toute la journée aux dépens des Gargilier, et ils étaient certains de pouvoir continuer leur protection intéressée pendant deux ou trois jours encore.
Innocent et Simplicie pleuraient leurs espérances trompées; ils étaient humiliés, désolés et déjà découragés. Les exclamations de Prudence les tirèrent pourtant de leur abattement, et ils admirèrent à leur tour, en longeant les quais, cette longue file de lumières reflétée dans l'eau et ces boutiques si bien éclairées.
Enfin, ils arrivèrent rue de la Clef, 25. La maison était de pauvre apparence; les Polonais descendirent et demandèrent les logements nécessaires. Il fallut payer d'avance, Prudence leur remit dix francs, prix des cinq lits nécessaires pour la nuit. On descendit la malle de dessus l'impériale; on la monta le long de l'escalier sale, sombre et infect qui, menait aux logements arrêtés, et on entra dans un appartement composé de deux pièces; la première était sans croisées et contenait deux lits pour les Polonais. La seconde avait une fenêtre et trois lits pour Prudence et les enfants. On leur apporta leur malle, une chandelle pour eux et une autre pour la première pièce.
--Madame a-t-elle besoin de quelque chose? demanda la fille.
--Rien, rien, répondit tristement Prudence.
La fille se retira en fermant la porte; les Polonais avaient allumé chacun leur pipe; ils fumaient et chantaient à mi-voix: _Bozé cos Polski_ en action de grâces de la bonne chance que le bon Dieu leur avait envoyée.
--Nous heureux! nous heureux! disait à mi-voix Cozrgbrlewski.
--Pourvu cela dure, répondit de même Boginski. Si elle ne peut avoir l'adressé qu'en écrivant à père!
COZRGBRLEWSKI.--Non! non, pas comme ça! Est facile à arranger. Nous aiderons à défaire paquets et chercher lettre; et si je trouve!
BOGINSKI.--Que feras-tu?
COZRGBRLEWSKI.--Tu verras! Ferons chose ensemble.
--Messieurs les Polonais, êtes-vous couchés? dit la voix lamentable de Prudence.
--Mon, non, Madame; toujours à votre service, répondirent-ils d'un commun accord en s'élançant dans la chambre.
--Je ne trouve pas la clef de ma malle; nos effets de nuit sont dedans; nous ne pouvons rien avoir.
--Mille tonnerres! Comment faire, Boginski?
--Donne-moi quelque chose; as-tu un crochet?
Cozrgbrlewski tira de sa poche un crochet; il le fit entrer lui-même dans la serrure de la malle, tourna, retourna, et, à force de tourner et de fouiller, il parvint à ouvrir la malle. La première chose qu'il aperçut fut la lettre de M, Gargilier à Mme Bonbeck, rue Godot, No 15. Il répéta plusieurs fois en lui-même cette précieuse adresse et fit ensuite une exclamation de surprise comme s'il venait de découvrir la lettre.
--Quoi! s'écria Prudence, la malle serait-elle vide?
--Bonheur, Madame, bonheur! Voici lettre!
--Imbécile! lui dit Boginski à l'oreille.
--Tu verras; tais-toi, répondit de même Cozrgbrlewski.
--Ma lettre! merci, Messieurs, merci! Que de reconnaissance nous vous devons! Que de services vous nous avez rendus!
Les Polonais saluèrent d'un air satisfait et se retirèrent dans leur chambre, laissant, Prudence et les enfants fouiller dans la malle pour y retrouver leurs affaires de nuit. Quand ils eurent fermé la porte:
BOGINSKI.--Pourquoi toi rendre lettre, imbécile? Nous maintenant devenus inutiles.
COZRGBRLEWSKI.--Imbécile toi-même! Toi pas voir pourquoi? Moi courir vite chez Bonbeck; dire à elle que neveu, nièce et bonne dame perdus, embarrassés. Elle contente; nous ramener à elle neveu, nièce et bonne dame; tous remercier, contents; inviter toi, moi à venir voir; et nous dîner, déjeuner, tout. Et puis moi commence à aimer les petits et la dame; eux tristes; elle très bonne, et confiante en nous.
--Très bien, répondit Boginski; moi rester, toi Vite partir chez Bonbeck.
Cozrgbrlewski prit sa vieille casquette dix fois raccommodée, descendit l'escalier, sauta dans la rue et partit en courant.
Pendant qu'il courait, les enfants regardaient tristement leurs lits sales et vieux. Simplicie pensait à celui qu'elle avait eu chez sa mère et soupirait. Innocent faisait les mêmes réflexions et répondait par des soupirs à ceux de sa soeur.
--Et bien, qu'avez-vous. Monsieur et Mam'selle? N'êtes-vous pas contents? Ne sommes-nous pas à Paris, votre beau Paris? Jolies auberges, vraiment! Beau plaisir! Voyage bien agréable! Bonne nuit que nous allons passer!
--Mon Dieu, mon Dieu! s'écria Simplicie, laissant couler ses larmes, si j'avais deviné tout cela, je n'aurais jamais demandé à venir à Paris.
INNOCENT.--Attends donc! Tu vois que nous sommes perdus! Demain nous irons chez ma tante; c'est alors que nous serons bien. C'est la faute de Prudence qui a mis la lettre de papa dans la malle.
PRUDENCE.--Et où fallait-il donc que je la misse Monsieur?
INNOCENT.--Dans ta poche! tu l'aurais trouvée en arrivant.
PRUDENCE.--Cest facile à dire: dans ta poche. Ma poche est si bourrée qu'on n'y ferait pas entier une épingle. Est-ce aussi ma faute si ce gueux de chien et sa méchante maîtresse nous ont volé, mangé nos provisions? Et puis tout le reste, est-ce ma faute aussi?
INNOCENT.--Je ne dis pas cela. Prudence; seulement je dis que..., que..., enfin que c'est ta faute.
PRUDENCE.--Cest cela| Et moi. Je dis que si vous n'aviez pas pleurniché, ennuyé, assoté votre papa et votre maman, on ne nous aurait pas envoyés à Paris, et que nous, serions restés tranquillement chez nous.
SIMPLICIE.--C'est ta faute, Innocent: c'est toi qui m'as dit de pleurer et de bouder.
INNOCENT.--Eh bien, n'avons-nous pas réussi? Tu verras demain comme tu seras contente!... Je suis fatigué, j'ai sommeil, ajouta-t-il en bâillant.
Les enfants, se couchèrent; Prudence se coucha aussi après avoir rangé sa malle, mais ce ne fut pas pour dormir. A peine la chandelle fut-elle; éteinte, que des centaines, des milliers de punaises commencèrent leur repas sur le corps des trois dormeurs. Ils se tournaient, s'agitaient dans leurs lits; ils écrasaient les punaises par centaines; d'autres revenaient, et toujours et toujours. Simplicie se grattait, se relevait, se recouchait, gémissait, pleurait. Innocent grognait, se fâchait, tapait son lit à coups de poing. Prudence comprimait sa colère, maudissait Paris, sans oser toutefois maudire la fantaisie absurde des enfants et l'incroyable faiblesse des parents. Le jour vint: les punaises se retirèrent bien repues, bien gonflées du sang de leurs victimes, et les trois infortunés, succombant à la fatigue, s'endormirent si profondément, qu'ils n'entendirent l'appel des Polonais qu'au troisième coup de poing qui ébranlait la porte. Il faisait grand jour; il était neuf heures.