Les deux nigauds

Chapter 13

Chapter 133,423 wordsPublic domain

Boginski courait à la rue de Godot, pendant que Simplicie courait à la rue de Grenelle. Elle avait souvent parcouru la distance qui la séparait de Mlles de Roubier; elle s'était promenée plusieurs fois aux Tuileries, de sorte qu'elle trouva facilement son chemin; elle traversait les Tuileries comme une flèche, lorsqu'elle se sentit arrêtée; un sergent de ville l'avait saisie par le bras: il la prenait pour une voleuse qui s'échappait.

--Où courez-vous donc si vite, la belle? On dirait, que vous avez cent diables à vos trousses.

--Oh! laissez-moi, laissez-moi! elle va venir, elle va me reprendre; elle me battra, me tuera, dit Simplicie avec détresse.

--Qui cela, elle? dit le sergent de ville surpris.

--Elle, ma tante! Oh! je vous en prie, laissez-moi. Si elle m'attrape, je suis perdue.

--Au contraire, la belle, vous êtes retrouvée.

--Au secours! laissez-moi; je veux voir ma bonne.

--Où est-elle votre bonne? Pourquoi vous êtes-vous sauvée?

--Je ne me suis pas sauvée, c'est ma tante qui ma volée; ma bonne, est chez Mme de Roubier.

--Mme de Roubier? Dans la rue de Grenelle?

--Oui, oui, 91: c'est là où je demeure, où je veux aller.

--Tiens! c'est singulier, dit le sergent de ville à mi-voix elle n'a pourtant pas mine d'appartenir à une bonne maison cette petite.

Il ne savait trop s'il devait la laisser aller ou la retenir, lorsque Simplicie poussa un grand cri, donna une secousse si violente que le sergent de ville la laissa échapper, et elle reprit sa course avec plus de vitesse qu'auparavant, criant:

--Au secours! Boginski, ramenez-moi!

Le sergent de ville courut après elle de toute la vitesse de ses jambes, et parvenait à la saisir au moment ou Simplicie tombait haletante et demi-morte dans les bras de Boginski.

La foule, qui s'était amassée autour d'eux pendant le premier interrogatoire du sergent de ville, et qui courait avec lui pour assister à la fin de cette scène étrange, se rassembla plus compacte, et écouta avec, intérêt les explications de Boginski et les paroles entrecoupées, les exclamations joyeuses de la pauvre Simplicie.

--Pauvre Mam'selle! dit Boginski quand elle fut un peu remise de son émotion, Mme Prude là-bas, attendre désolée. Nous croire Mam'selle chez Mme Bonbeck; moi courir pour arracher pauvre Mam'selle. Comment Mam'selle ici?

--Je me suis sauvée pendant que ma tante payait le cocher, et j'ai couru, couru si vite, que j'étouffais. C'est que j'avais si peur de la voir arriver!

Le sergent de ville se retira et fit faire place à Simplicie et à Boginski, qui se dirigèrent vers le pont Royal et la rue du Bac. Boginski rentra triomphant dans le petit appartement où l'attendaient tristement Prudence, Innocent et Coz. Le retour de Simplicie fut accueilli par des cris de joies; Prudence l'embrassa à l'étouffer; Innocent lui témoigna plus d'affection qu'il ne l'avait jamais fait. Coz, en la voyant, fit un bond de joie, la saisit dans ses bras et la porta dans ceux de Prudence. On envoya Boginski prévenir Mme de Roubier de l'heureux retour de Simplicie. Prudence voulut fêter cet agréable évènement par un bon repas; elle leur servit à dîner un gâteau excellent, surmonté d'une crème vanillée et entourée d'une muraille de fruits confits; elle y ajouta une bouteille de frontignan-muscat pour célébrer la rentrée en famille d'Innocent et le retour de Simplicie. Ils invitèrent Boginski à dîner; celui-ci prit sa large part du festin, puis il retourna chez Mme Bonbeck.

Il ne restait qu'à préparer le coucher d'Innocent; Coz lui donna son lit qu'il transporta dans la première pièce faisant salon.

--Et vous, où coucherez-vous, Coz? lui demanda Prudence.

--Moi coucher par terre; moi habitué, moi dormir partout.

--Mais vous aurez froid?

--Moi rouler dans manteau; pas froid, pas mauvais, très bon.

Il fit comme il l'avait dit, et il dormit si bien, qu'il ronfla plus fort que jamais.

Trois jours se passèrent encore et l'on ne recevait aucune réponse ni de M. ni de Mme Gargilier. Prudence s'inquiétait de ce silence; Innocent et Simplicie s'ennuyaient; Coz était triste: il craignait qu'on ne le laissât à Paris; il redoublait de soins et d'activité pour se faire accepter. Prudence l'élevait aux nues; Simplicie et Innocent ne pouvaient plus s'en passer et lui donnaient toutes les assurances possibles de son engagement chez leur père.

Le quatrième Jour de l'arrivée d'Innocent, le facteur entra:

--Une lettre pour Mme Prudence, trente centimes.

Prudence paya, ouvrit la lettre; elle était de M. Gargilier. Les enfants étaient aussi impatients que Prudence de savoir ic contenu de la lettre.

--Lis tout haut, je t'en prie, s'écrièrent-ils. Prudence tut ce qui suit:

«Ma chère Prudence,

«Ma femme et moi, nous avons été passer dix jours chez mon frère, et hier, à notre retour, nous avons trouvé les lettres des enfants, la vôtre et celle du maître de pension. Ne perdez pas un jour, pas une heure, pas une minute pour retirer notre pauvre Innocent de cette maison où l'ont fait entrer son entêtement et ma faiblesse. Quant à Simplicie, Je ne veux pas non plus qu'elle reste chez ma soeur; depuis quinze ans que nous vivons, ma soeur à Paris, moi à la campagne, il paraît que son humeur violente a fait des progrès déplorables. J'accorde donc à Simplicie comme à Innocent le pardon de leur conduite absurde, et je les attends avec une impatience égalé à la leur. Je n'aurais jamais consenti à la séparation qu'ils désiraient si ardemment si j'avais pu deviner les peines et les souffrances qui en résulteraient pour eux et pour vous ma pauvre Prudence, si dévouée, si attachée à mes enfants et à ma maison. Je voulais partir moi-même pour les ramener, mais ma femme s'est donné une entorse en descendant de voiture; elle ne peut pas bouger, et je reste près d'elle pour la soigner et la distraire. Arrivez le plus tôt possible et tâchez de trouver un homme, sûr pour vous accompagner jusqu'à Gargilier. C'est à vous de voir si la personne que Simplicie nomme dans sa lettre mérite confiance. Adieu, ma bonne Prudence; embrassez bien tendrement pour nous les chers enfants. Je ne regrette pas d'avoir cédé à leurs désirs, puisque la leçon a été bonne et complète et qu'ils me reviennent meilleurs qu'ils ne sont partis. Dites-leur que nous leur pardonnons de grand coeur leur sotte équipée, et remerciez Mme de Roubier de l'hospitalité qu'elle a bien voulu accorder à ma pauvre petite folle Simplicie. Je vous embrasse, ma bonne Prudence, avec tout rattachement que vous méritez si bien. J'écris à ma soeur pour la prévenir de ma détermination.

«Hugues GARGILIER.»

--Quel bonheur! Oh! Prudence, que je suis heureuse! Je reverrai ma pauvre chère maman et mon pauvre papa!

Et Simplicie fondit en larmes. Innocent partagea sa joie et son attendrissement. Prudence rayonnait; Coz restait triste et silencieux.

--Eh bien! mon pauvre Coz, qu'avez-vous? Vous n'êtes pas content des bonnes nouvelles que nous donne Monsieur.

--Pourquoi moi content? Moi voir partir et moi aimer vous tous! Moi rester seul, triste! triste! et personne pour consoler pauvre Coz...

--Mon pauvre ami, mais vous n'avez donc pas entendu que Monsieur me dit que si l'homme indiqué par Mam'selle Simplicie mérite confiance, il nous ramènera; cet homme, c'est vous! C'est vous qui nous ramènerez à Gargilier.

--Moi confiance? moi ramener? moi rester? moi pas quitter? Merci Madame Prude! merci Mam'selle! merci Monsieur!

Et en disant ces mots, Coz riait, tournait comme un toton, étouffait Prudence, secouait les bras de Simplicie, écrasait les mains d'Innocent; il était fou de joie; il demandait à partir tout de suite, de peur qu'on ne changeât d'avis. Prudence eut quelque peine à lui faire comprendre qu'il fallait attendre au lendemain.

--Il nous faut le temps de faire nos paquets, dit-elle.

--Moi faire tout en une heure, répondit Coz.

PRUDENCE.--Il faut faire nos adieux à Mme de Roubier, la remercier de ses bontés.

COZ.--Cela pas long; moi dire pour vous.

PRUDENCE.--Non, ce ne serait pas poli; nous devons aller nous-mêmes et à une heure convenable de l'après-midi. Et puis, il faut que nous menions les enfants dire adieu à leur tante.

--Ah! s'écrièrent les enfants avec effroi, je ne veux pas y aller! j'ai trop peur.

PRUDENCE.--Avec moi et Coz, il n y aura aucun danger.

SIMPLICIE.--Mais si elle m'enferme comme l'autre jour?

PRUDENCE.--Elle ne le peut plus, maintenant que votre papa vous redemande et qu'il le lui a écrit.

SIMPLICIE.--Mon Dieu! mon Dieu! quelle terrible visite! C'est heureusement notre dernière corvée à Paris.

Prudence, aidée de Coz et des enfants emballa tous leurs effets; ceux de Coz ne prirent pas beaucoup de place, il n'avait emporté de chez Mme Bonbeck qu'un peu de linge qu'il avait acheté avec les trente sous qui lui donnait chaque jour le gouvernement, et une paire de chaussures; du reste, il ne possédait que les habits dont il était vêtu.

Après le déjeuner de midi. Prudence mena les enfanta chez Mme de Roubier, qui leur dit des choses fort aimables, et approuva beaucoup le changement qui s'était opéré en eux.

--Je vous assure, Simplicie, dit-elle, que je ne vous ferais plus aujourd'hui les reproches que je vous ai adressés il y a quinze jours; vous vous êtes corrigée de vos défauts, et je suis sûre que lorsque nous vous reverrons à la campagne l'année prochaine, vous serez aussi gentille, simple et bonne et aimable que vous l'étiez peu jadis. Il en est de même pour Innocent: ses malheurs au pensionnat ont servi à l'améliorer sensiblement. Adieu donc, mes enfants, au revoir à la campagne. Adieu, Prudence; vous n'avez rien à gagner, vous; vous êtes aussi bonne et aussi dévouée qu'il est possible de l'être.

--Madame est mille fois trop bonne, répondit Prudence, en faisant une profonde révérence, et très flattée des éloges adressés par Mme de Roubier à ses jeûnes maîtres et à elle-même.

--Moi saluer bonne Madame, remercier bonne Madame, dit Coz, qui était entré inaperçu.

Mme de Roubier sourit et tendit la main à ce brave garçon, dont elle avait entendu faire un grand éloge par les domestiques. Coz, enchantée crut bien faire de serrer la main qu'elle lui présentait, et avec une telle force de reconnaissance, que Mme de Roubier poussa un cri, et, secouant sa main:

--Quelle vigueur de poignet, mon brave garçon! dit-elle en riant. Un peu plus, vous me broyiez les os.

Prudence fit signe à Coz de s'éloigner, ce qu'il fit avec une promptitude qui témoignait de son obéissance aux ordres de Prudence.

Après la visite à Mme et à Mlles de Roubier, Prudence et Coz menèrent les enfants chez Mme Bonbeck, qu'ils trouvèrent fort mécontente de la fuite de Simplicie et de la lettre qu'elle venait de recevoir de son frère. Elle reçut les enfants en colère, moitié riant; elle dit à Coz qu'il était un ingrat de l'avoir quittée.

--Pardon Mâme Bonbeck; moi pas vouloir fâcher; mais moi aimer pauvre Mam'selle et bonne Mme Prude; moi triste quand voir battre pauvre Mam'selle et colère quand Mâme Bonbeck battre Prude. Elles besoin de Coz, vous pas besoin: Vous avoir Boginski, plus savant que Coz; moi, en Pologne domestique; lui, intendant.

--Ne me parlez pas de ce diable de Boginski, Je n'en peux plus rien faire; il me met en colère dix fois par jour; je lui donne des tapes, des coups d'archet, c'est comme si je chantais. Il me dit de son air calme et imbécile. «Mme Bonbeck bonne pour Boginski; moi laisser battre si fait plaisir!» comme si cela pouvait m'amuser de battre une pareille bûche! Et ne voilà-t-il pas qu'hier il refuse de jouer du violon! Il se couche, il prétend qu'il a mal à la tête. Aujourd'hui je ne l'ai seulement pas vu! Allez donc voir, Coz, ce que fait cet imbécile; il n'a pas déjeuné.

Coz alla voir et ne tarda pas à revenir, disant que son ami était malade, qu'il avait la fièvre et mal à la tête. Mme Bonbeck s'inquiéta, s'alarma, envoya chercher le médecin, s'établit près de son lit et le soigna jour et nuit pendant une semaine entière. Coz était parti avec Prudence et les enfants, le reste de la journée leur parut d'une longueur insupportable. Le lendemain, à neuf heures, après avoir déjeuné, Coz alla chercher une voiture, et tous y montèrent, le coeur plein de joie,

XXV

CONCLUSION

Nos quatre voyageurs, heureux et radieux prirent leurs places et s'installèrent dans un wagon: aucun incident fâcheux ne contraria leur bonheur; leurs compagnons de route ne disaient rien et ne les gênaient pas. Prudence, toujours digne de son nom, avait emporté abondance de provisions; la joie, au lieu de leur ôter l'appétit, le développa si bien, que le panier à ventre rebondi se trouva vide en arrivant. Du chemin de ils passèrent à la diligence; cette fois, ni Mme Courtemiche ni Polonais ne l'encombraient, et on descendit sans autre aventure à la ville où les attendait la voiture de M. Gargilier. Innocent et Simplicie manquèrent de sauter au cou du cocher, tant ils furent heureux de revoir un visage ami. Prudence l'embrassa sur les deux joues.

--Bonjour, mon cousin.

--Bonjour, ma cousine.

En Bretagne comme en Normandie, on est cousin et cousine à trois lieues à la ronde, vu que les parentés ne se perdent jamais et que vingt générations ne détruisent pas le lien primitif du vingtième ancêtre.

Germain, le cocher, ayant Coz à sa gauche sur le siège partit au grand trot; les chevaux s'animèrent, Germain perdit la tête lâcha les guides; les chevaux s'emportèrent, allèrent comme le vent et auraient jeté la voiture dans un fossé de vingt pieds de profondeur, si Coz n'eût saisi les rênes, n'eut maintenu et calmé les chevaux et ne les eût remis au trot raisonnable de bons normands.

Prudence et les enfants n'avaient pas perdu une si belle occasion pour crier et appeler au secours.

--Vous pas crier, disait Coz; chevaux s'effrayer, courir plus vite.

Quand les chevaux ralentirent leur marche, les cris cessèrent de se faire entendre. Coz se retourna,

--Vous voyez, pas danger; Coz sait conduire chevaux; cocher pas bien tenir; laisser aller trop fort mauvais; chevaux toujours faut tenir.

Il voulut rendre Les rênes au cocher mais celui-ci refusa

--Je n'aime pas ces chevaux, dit-il, ils sont trop vifs, ils courent trop fort. Monsieur vient de les acheter; il fera bien de les revendre.

--Non, pas revendre; chevaux bons, pieds bons; trop bon, tout bon.

--Alors Monsieur prendra un cocher plus habile que moi, car je ne me charge pas de mener ces bêtes, qui s'emportent pour un rien.

--Moi mener; pas s'emporter avec Coz; moi tenir eux.

On arriva au petit castel de Gargilier. Innocent et Simplicie se précipitèrent dans les bras de leur père, qui les attendait au bas du perron. «Pardon, papa, pardon! disaient-ils tous deux. Que vous êtes bon de nous avoir pardonnés, de nous avoir laissés revenir!»

Pendant qu'ils couraient embrasser leur maman que son entorse retenait dans sa chambre, M. Gargilier embrassait Prudence, la questionnait sur les derniers événements dont il ignorait les détails, et faisait connaissance avec Coz, que Prudence lui présenta avec, un tel éloge, qu'il comprit tout de suite combien Coz avait dû rendre de services pour être tellement vanté par la sage Prudence. Il le questionna sur sa position, ses moyens d'existence.

--Moi avoir rien, dit Coz; moi, pauvre Polonais, seul pas heureux. Si moi rester ici, moi si content, moi faire tout pour Monsieur, Madame, M. Nocent, Mam'selle et bonne Mme Prude. Moi aimer les trois, et moi pas vouloir quitter.

MONSIEUR GARGILIER.--Mais, mon pauvre garçon, je n'ai pas d'ouvrage à vous donner ici; je ne peux pas faire de vous un domestique, un ouvrier.

COZ.--Pourquoi? Moi tout savoir: moi domestique chez Monsieur le comte, moi cocher, moi bêcher, faucher, tout faire chez vous.

MONSIEUR GARGILIER.--Je veux bien croire à vos talents, mon garçon: mais vous êtes sans doute habitué à gagner beaucoup d'argent, et je n'ai pas de quoi payer les gens comme font les grands seigneurs.

COZ.--Moi! beaucoup d'argent! Moi demander rien; seulement logement, nourriture; moi avoir du gouvernement quarante-cinq francs par mois; c'est assez, c'est trop.

MONSIEUR GARGILIER.--Nous verrons cela, mon ami; Je verrai comment vous travaillez.

M. Gargilier alla rejoindre ses enfants; il les trouva à genoux près du canapé de leur mère, lui baisant les mains, et témoignant leur bonheur avec une tendresse, dont elle n'avait pas l'habitude et qui la remplissait de joie.

Quelques jours se passèrent dans les mêmes sentiments de bonheur; la campagne apparaissait aux enfants sous un aspect nouveau et charmant Ils ne comprenaient pas comment ils avaient pu désirer de quitter la vie tranquille, heureuse, utile de la campagne, pour l'agitation, les ennuis, l'isolement de Paris. Ils faisaient de Paris, de la pension, de la tante Bonbeck, une peinture si affreuse, que M. et Mme Gargilier en riaient malgré eux. Prudence ne cessait de faire l'éloge des Polonais, surtout de Coz, et déclarait que sans lui ils eussent tous péri dix fois. Coz travaillait comme un nègre, se mettait à tout, était partout, faisait l'ouvrage de trois hommes; jamais M. Gargilier n'avait eu un si excellent serviteur; il ne tarda pas à le prendre définitivement à son service en qualité de surveillant, cocher, ouvrier, domestique, etc. Coz était plus heureux que tous les rois de la terre: il ne manquait à son bonheur que Boginski dont il n'avait pas de nouvelles. Un jour, le facteur apporta à M. Gargilier une lettre qu'il lut tout haut à sa femme et à ses enfants, moitié riant, moitié fâché:

«Mon frère,

«Vos enfants sont des nigauds, surtout Simplette, qui n'a pas voulu rester avec moi. Votre Prude est une sotte que vous devriez renvoyer et qui gâte vos enfants. Ils ont emmené un de mes Polonais; c'est un ingrat, je ne le regrette pas. Voilà mon imbécile de Boginski qui s'est avisé d'être malade; il est guéri, mais il ne peut pas faire de musique; le médecin lui ordonne d'aller passer une quinzaine de jours à la campagne; comme je ne sais où le faire aller, je l'envoie demain chez vous, j'ai gardé votre sotte fille et sa sotte bonne pendant un mois. vous pouvez bien me garder mon Polonais pendant quinze jours. Ne manquez pas de me le renvoyer dès qu'il pourra jouer du violon. Adieu, mon frère. Dites à Simplette qu'elle est plus bête qu'une oie. Vous avez bien mal élevé vos enfants; si je les avais eus, ils eussent été élevés autrement. «Votre soeur,

«Ambroisine BONBECK.»

SIMPLICIE,--Tiens? ma tante qui envoie Boginski! je vais le dire à Prudence.

INNOCENT.--Prudence, Boginski arrive ce soir! ma tante l'envoie.

PRUDENCE.--Que je suis contente! Quel plaisir son arrivée va faire à notre bon Coz!... Coz, Coz!... le voilà qui passe passe tout juste. Coz! votre ami Boginski arrive ce soir; Mme Bonbeck nous l'envoie!

--Bonheur! s'écria Coz, merci, Madame Prude, vous bien bonne de dire à Coz; vous toujours bonne. Moi vous aider à tout préparer pour ami.

Coz et Prudence préparèrent une chambre pour Boginski et Coz par ordre de M. Gargilier, partit avec une carriole peur ramener son ami de la ville.

Quand Boginski arriva, ni Prudence ni les enfants ne le reconnurent, tant il était changé, maigri et pâli. Il avait été fort malade; Mme Bonbeck avait été très bonne pour lui, mais elle était si agitée, si remuante, elle parlait tant, elle grondait tellement tout le monde que le médecin déclara que le malade mourrait si on ne lui donnait, du repos en l'envoyant à la campagne; c'était lui-même qui avait demandé aller chez M. Gargilier.

Au bout d'un mois, il fallut répondre à Mme Bonbeck, qui menaçait de venir elle-même chercher son Polonais. M. Gargilier fit venir Boginski et lui fit voir la lettre de sa soeur.

--Que dois-je lui répondre, mon ami? Désirez-vous nous quitter et retourner chez ma soeur?

BOGINSKI.--Monsieur, moi désire ne jamais vous quitter; moi suis très heureux ici. Chez Mme Bonbeck, c'est terrible; moi, j'ai été malade de tristesse et fatigue; si j'y retourne, serai encore malade; la vie est si terrible chez elle; toujours musique ou colère!

MONSIEUR GARGILIER.--Comme cela, mon ami, vous seriez bien aise de rester chez moi, près de mes enfants?

BOGINSKI.--Pas aise, mais heureux, heureux! Oh! Monsieur, si vous garder moi, pauvre Polonais, jamais je n'oublierai; serai toujours reconnaissant. J'apprendrai français bien; je parle déjà mieux; dans un an ce sera bien tout à fait.

MONSIEUR GARGILIER.--Alors, mon cher, c'est une affaire décidée. Vous me convenez beaucoup; vous êtes un brave garçon, dévoué, reconnaissant, sage et religieux. Je n'ai pas besoin d'un savant près de mon fils; vous en savez autant qu'il lui en faut, et je vous charge d'Innocent, que vous ne quitterez plus.

La vie des habitants de Gargilier s'écoula heureuse et paisible; Innocent devint un charmant garçon, instruit et bien élevé, grâce aux soins de Boginski. Simplicie grandit, embellit et fut une agréable et aimable personne.