Les deux nigauds

Chapter 12

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M. DOGUIN.--Quelle procuration? Par qui les a-t-il achetées?

LE PORTIER.--Par M. Félix Oursinet, Monsieur.

INNOCENT.--Je n'ai jamais chargé Oursinet d'un achat.

LE PORTIER.--Pardon, excuse. Monsieur M. Félix est venu me demander un crédit pour faire affaire avec vous, et à preuve qu'il m'a donné cinq francs pour commencer.

INNOCENT.--Oursinet est un fripon. Je prie Monsieur le chef d'institution de vouloir bien le faire venir.

M. DOGUIN.--Père Frimousse, amenez-moi Oursinet.

Le portier s'empressa d'obéir, plein d'inquiétude pour le payement de sa note, il ne fut pas longtemps à faire comparaître devant le maître celui qu'il soupçonnait déjà d'avoir abusé de sa bonne foi.

--Savez-vous pourquoi on me demande? demanda Oursinet.

--Comment puis-je savoir? Pour vous donner une sortie de faveur, peut-être... Attrape, se dit-il en lui-même; tu vas avoir une bonne danse, et moi je te secouerai jusqu'à ce que j'aie retrouvé mes trente-cinq francs et vingt-cinq centimes.

Ils entrèrent au parloir. Quand Oursinet vit Innocent, il devina ce qui allait arriver et voulut payer d'audace.

--Monsieur m'a demandé? dit-il d'un air patelin.

M. DOGUIN.--Oui, Monsieur Oursinet; nous avons besoin de vous pour éclaircir une affaire plus que désagréable pour| vous.

OURSINET.--Je devine ce que vous allez me dire Monsieur; c'est le père Frimousse qui réclamé trente-cinq francs de Gargilier.

LE PORTIER.--Trente-cinq francs vingt-cinq centimes. Monsieur.

OURSINET--Et Gargilier ne veut pas les payer?

INNOCENT.--Pourquoi payerais-je ce que je ne dois pas? Toi qui a pris tout cela chez le père Frimousse, tu sais bien que je ne t'en ai jamais chargé et que c'est toi-même qui as tout mangé, si tu les as pris.

Oursinet sourit, et ne répondit pas.

M. DOGUIN.--Répondez nettement Oursinet Avez-vous pris pour le compte, de Gargilier les objets portés sur la note du père Frimousse?

OURSINET.--Sans vouloir examiner la note, ce qui est inutile vu la probité reconnue du père Frimousse, je puis répondre très nettement, oui.

M. DOGUIN.--Et pourquoi avez-vous pris au nom de Gargilier ce qui était pour vous, pour satisfaire votre gourmandise?

OURSINET.--Je n'ai rien pris pour moi. Monsieur. J'ai tout pris pour Gargilier.

M. DOGUIN.--Oui, mais pour le dévorer comme un glouton et sans lui en parler.

OURSINET.--Pardon, Monsieur, c'est Gargilier qui recevait et qui mangeait tout.

--Menteur! s'écria Innocent en bondissant de dessus sa chaise. Je ne t'ai seulement pas vu pendant que j'étais à l'infirmerie, et le reste du temps je ne t'ai pas dit trois paroles.

OURSINET.--Ecoute, Gargilier, le père Frimousse ne t'oblige pas à payer tout de suite; il sait bien que nous autres élèves nous n'avons pas toujours trente-cinq francs sous la main...

LE PORTIER.--Trente-cinq francs vingt-cinq centimes, Monsieur.

OURSINET.--Et je suis fâché qu'il t'ait réclamé cette somme devant tout le monde; je comprends que tu ne veuilles pas, l'avouer, Laissez-nous, père Frimousse, ajouta-t-il tout bas, j'arrangerai cela.

--Tu es un calomniateur, un menteur et un voleur! s'écria Innocent hors de lui. Restez, restez, père Frimousse; je prie, M. le chef d'institution de s'informer auprès de l'infirmière et auprès de mes camarades si on m'a vu manger ou distribuer une seule fois des friandises; et si, au contraire, nous ne nous sommes pas étonnés de voir Oursinet revenir de chez le portier les mains et la bouche pleines à chaque récréation. Au reste, je déclare à Monsieur le chef d'institution que si le mensonge et la déloyauté d'Oursinet ne sont pas prouvés, je suis prêt à tout payer, quoique je ne le doive pas, parce que je ne veux pas que le pauvre père Frimousse perde à cause de moi une somme aussi considérable.

--Vous êtes un brave garçon. Monsieur, s'écria le portier. Si c'est M. Oursinet qui a voulu nous attraper vous et moi, il faudra bien qu'il me paye, car je m'adresserai à ses parents.

--C'est moi qui me charge de débrouiller vôtre affaire, père Frimousse, dit le maître; mais à l'avenir je vous défends expressément de faire crédit, à aucun des élèves. Je vais m'occuper de l'enquête, Monsieur Gargilier; dans un quart d'heure je vous en rendrai compte. Attendez-moi tous ici.

Le maître sortit, laissant dans l'anxiété les acteurs de la scène. Innocent avait peur que les élèves, par haine contre lui, ne rendissent de faux témoignages. Oursinet tremblait que les élèves, n'étant pas prévenus, ne disent l'exacte vérité, et que sa culpabilité ne fût par là clairement démontrée. Le père Frimousse s'inquiétait encore de ses trente-cinq francs vingt-cinq centimes, dont les parents d'Oursinet pouvaient refuser le paiement. Prudence se désolait de voir son jeune maître faussement accusé. Simplicie s'ennuyait d'être retenue si longtemps, au parloir. Cozrgbrlewski contenait difficilement sa colère contre le calomniateur, qu'il aurait volontiers mis en pièces, et contre le portier insolent qui osait soupçonner la véracité d'Innocent. Ses yeux exprimaient une telle fureur, que le père Frimousse et Oursinet s'éloignèrent par instinct jusqu'au coin le plus reculé du parloir. Le maître ne tarda pas à rentrer. Il était'grave et sévère.

--Monsieur Gargilier, approchez.

Innocent vint se placer devant lui, le regard calme, le front haut.

--Monsieur Oursinet, venez. Monsieur, venez donc.

Oursinet s'approche lentement la tête inclinée, les yeux à demi baissés.

Coz fait quelques pas; ses yeux lancent des éclairs.

--Monsieur Gargilier, votre innocence est parfaitement reconnue. Il m'a été démontré que Félix Oursinet s'est servi de votre nom pour, dévorer des masses de friandises, et que vous ne devez rien au père Frimousses.

Coz se retire au fond de la chambre.

--Monsieur Oursinet, il m'est prouvé que vous êtes un menteur, un voleur, un lâche calomniateur; que votre présence est une humiliation pour vos camarades et une honte pour ma maison; en conséquence, je vais vous faire conduire au cachot et je vais faire prévenir vos parents afin qu'ils viennent vous chercher dès ce soir.

Coz se frotte les mains.

--Grâce! grâce! Monsieur, s'écria Oursinet tombant à genoux. Ne dites rien à mes parents, je vous en supplie, ils me battront, ils m'enfermeront...

--Lâche! dit le maître avec indignation, vous tremblez devant la punition que vous avez si bien méritée, et vous n'avez pas craint de faire passer Gargilier pour un gourmand, un menteur, un trompeur. Votre terreur ne m'inspire aucune pitié.

--Dégoûtant! dégoûtant! dit Coz à mi-voix.

--Père Frimousse, menez Oursinet au cachot de la petite cour. Vous lui porterez du pain et de l'eau pour son dîner.

Le père Frimousse saisit Oursinet par le collet, et, malgré sa résistance, il le mena au cachot désigné, sombre réduit à peine éclairé par une lucarne, n'ayant pour meubles qu'un lit de planches avec une couverture, une table, une chaise et la vaisselle strictement nécessaire pour une si triste demeure.

--Madame, dit le maître à Prudence, j'ai écrit il y a peu de jours à M. Gargilier pour l'engager à retirer son fils de chez moi; sa position n'est plus tenable, les élèves l'ayant pris en grippe. Malgré la plus grande surveillance, il est impossible d'empêcher des scènes déplorables, comme celles dont il vous a sans doute rendu compte. Je crois dangereux pour lui de prolonger son séjour dans ma maison, et je vous demande, dans son intérêt, de le retirer le plus tôt possible. La scène d'aujourd'hui va s'ébruiter, va être interprétée méchamment pour lui par ses camarades, et il pourrait y avoir encore quelque complot qui éclaterait un de ces jours.

--Je l'emmènerai tout de suite, Monsieur, tout de suite, s'empressa de répondre Prudence, terrifiée.

--Oh! ce n'est pas pressé à ce point, reprit le maître en souriant; il sera temps demain; d'ici là, je ferai préparer son paquet.

--Oui, j'aime mieux ne partir que demain, dit Innocent, parce qu'aujourd'hui nous devons, aller à l'école de natation; cela m'amusera et me fera du bien.

--A demain donc, mon pauvre petit maître; prenez bien garde à vos méchants camarades. Coz et moi, nous viendrons vous prendre demain, à l'heure que vous voudrez.

--A midi, avant la récréation, dit Innocent.

--C'est bien; à midi nous serons ici.

Et l'on se sépara,

XXII

LE BAIN

A quatre heures, les élèves devaient aller au bain; la saison était un peu avancée, mais il faisait encore très chaud, et c'était toujours une grande joie quand on y allait: d'abord c'était du nouveau, ensuite il y avait une grande heure d'étude de moins. Innocent avait désiré se donner ce dernier petit plaisir, et chacun sait que les plaisirs sont rares en pension. On arriva aux bains; on assigna des cabinets aux élèves répartis par groupes. Innocent se trouva avec trois ennemis et quatre amis, de sorte qu'il se crut bien protégé. Oh se déshabilla, on revêtit le caleçon, chacun accrocha ses vêtements au clou désigné, et on se lança dans l'immense bassin. Innocent savait un peu nager, de sorte qu'il se dirigea vers la partie profonde du bassin; plusieurs élèves de sa classe s'y trouvaient.

--Une passade à Gargilier! dit l'un d'eux.

--Hop! Il appuya ses mains sur la tête d'Innocent et le fit aller au fond.

--Une passade à Gargilier! dit le second en le voyant revenir sur l'eau.

--Une passade à Gargilier! dit un troisième.

Innocent s'enfonçait, se débattait, revenait sur l'eau cherchait à reprendre ça respiration, replongeait de nouveau, à la quatrième passade, il était haletant, il étouffait; il faisait des efforts inouïs pour pousser un cri, un seul, espérant être entendu par ses amis, mais on ne lui en donnait pas le temps. Les petits malheureux, qui ne voyaient pas le danger de ces passades multipliées, ne cessaient de le faire plonger et replonger; son air de détresse, ses mouvements convulsifs les amusaient au lieu de les toucher. Enfin, à une dernière passade, Innocent ne revint plus sur l'eau; il flottait au fond, ayant perdu connaissance. A ce moment les grands élèves arrivaient; Paul sentit un corps que ses pieds repoussaient; il plongea et retira le pauvre Innocent les yeux fermés, les mains crispées.

--Au secours! cria-t-il; au secours! Gargilier est noyé!

Vingt élèves et les maîtres arrivèrent, près de Paul et l'aidèrent à ramener sur le plancher le corps d'Innocent. On le porta dans la cabine des noyés, où les secours en usage lui fuient prodigués: frictions, cendres chaudes, etc. Ce ne fut qu'après une demi-heure des soins les plus assidus qu'il donna quelques signes de vie; bientôt il ouvrit les yeux, mais les referma aussitôt. Le médecin qui présidait au sauvetage le saigna au bras; le sang coula, donc il vivait et il était sauvé. Le chef de pension, qu'on avait été prévenir et qui venait d'arriver, passa de l'inquiétude à la joie; il ne tarda pas à voir Innocent revenir tout à fait à la vie, parler et vouloir se lever. Le maître le fit envelopper dans des couvertures et emporter dans une voiture qui l'attendait. Ce fut encore à l'infirmerie qu'on le déposa en rentrant à la pension. Innocent songea avec bonheur que c'était sa dernière nuit à passer dans cette maison qu'il avait tant désiré habiter, et qui avait été pour lui un lieu de torture et de misère.

Il remercia Dieu de l'avoir sauvé de ce dernier danger, et, en témoignage de sa reconnaissance, il résolut de rendre le bien pour le mal et de ne nommer aucun des élèves qu'il avait parfaitement reconnus, et qui avaient manqué le faire périr. Cette résolution lui coûta beaucoup, mais il n'y faillit pas, et quand le chef d'institution et le maître d'étude vinrent le lendemain savoir de ses nouvelles et le questionner sur accident dont il avait été victime, il répondit vaguement qu'il avait perdu connaissance sans savoir comment.

LE MAÎTRE.--Mais de plus jeunes élèves ont dit depuis avoir vu vos camarades vous donner des passades, et les recommencer dès que vous reveniez sur l'eau.

INNOCENT.--C'est possible; quand on est dans l'eau on n'a pas le sentiment bien clair de ce qui se passe; j'ai enfoncé, j'étouffais, et puis je me suis évanoui.

LE MAÎTRE.--Mais vous avez dû reconnaître ceux qui vous entouraient quand vous avez enfoncé.

INNOCENT.--Je n'ai regardé personne; je m'amusait à nager et je ne faisais pas attentions aux autres.

LE MAÎTRE.--Je vois que vous ne voulez nommer personne; c'est bien généreux à vous vis-à-vis de ces mauvais garnements.

Innocent ne répondit pas; il remerciait le bon Dieu de lui avoir donné le courage de cette générosité. Le maître le quitta en lui serrant la main.

Il avait passé une assez bonne nuit; il allait bien, de sorte que le médecin lui permit de se lever, de déjeuner et de se préparer à quitter la maison. Quand Prudence et Coz arrivèrent. Innocent leur raconta l'accident de la veille; Prudence faillit tomber à la renverse de frayeur et de chagrin. Elle alla toute tremblante régler ses comptes avec le maître qui lui témoigna sa satisfaction de voir emmener Innocent.

--J'étais désolé, dit-il, de ne pas vous l'avoir laissé emmener hier, quand je l'ai vu encore une fois victime de la méchanceté de ses camarades. Le voilà de nouveau hors d'affaire; gardez-le à la maison, croyez-moi, et ne le laissez plus remettre en pension ni au collège; il y sera toujours le jouet des autres.

Coz avait mis les effets d'Innocent dans la voiture; Prudence y monta avec son jeune maître; Coz prit sa place accoutumée sur le siège, et, quelques minutes après, de Roubier avait un hôte de plus.

XXIII

VISITE IMPRÉVUE

Simplicie était restée seule à la maison; elle préparait l'appartement pour la réception de son frère, dont elle attendait le retour avec impatience. Des pas se firent entendre sur l'escalier.

«C'est Innocent, je reconnais son pas», dit Simplicie en courant joyeusement ouvrir la porte. «C'est toi. Innocent! Ah!»

Et Simplicie, terrifiée, repoussa la porte et alla se cacher dans le lavoir.

La porte ne tarda pas à se rouvrir; les mêmes pas se firent entendre dans l'appartement, mais plus précipités; Simplicie entendait aller, venir, chercher, fureter. Plus morte que vive, elle se gardait bien de bouger, car, en courant au-devant d'Innocent, elle avait vu apparaître sa tante, accompagnée de Boginski.

MADAME BONBECK--Où diable a-t-elle passé? Cherchez donc, Boginski. Vous êtes là comme un bonhomme de plâtre; regardez partout, ouvrez tout.

BOGINSKI.--Je vois rien, Mâme.

MADAME BONBECK.--Voyez dans ce cabinet; c'est un sale lavoir, elle y est peut-être.

Boginski entra, aperçut Simplicie blotti dans un coin; elle joignait les mains d'un air suppliant pour qu'il ne la dénonçât pas, Boginski, qui était bon garçon et qui, savait combien elle serait malheureuse si sa tante la reprenait, fit un petit signe rassurant à Simplicie, eut l'air de chercher partout, remua les marmites, les casseroles; il mit une marmite sur la tête de Simplicie, un balai devant ses jambes, il accrocha un torchon à la marmite.

--Rien, dit-il, personne; c'est étonnant!

Et il sortit du lavoir. Mme Bonbeck le regarda et, le menaçant du doigt:

--Je crois que tu me trompes, mon garçon; laisse-moi y aller voir moi-même.

Elle entra, regarda partout ne vit rien, sortit et allait partir, quand un bruit retentissant la fit rentrer dans le cabinet, ou elle aperçut par terre Simplicie, que la peur et l'émotion veinaient de faire tomber en faiblesse; la marmite avait dégringolé, le balai avait roulé, et Simplicie apparut aux yeux courroucés de sa tante.

--Je suis donc un diable, un Satan! Est-ce ainsi qu'on se comporte envers sa tante? Allons, sors de là, je te pardonne; mets ton chapeau et viens avec moi.

--Non, non, je ne veux pas, Boginski, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi, ne me laissez pas emmener! gardez-moi jusqu'à l'arrivée de Prudence et de Coz, qui sont allés chercher Innocent.

Mme Bonbeck s'élança vers sa nièce pour la saisir et l'emmener de force; mais, Boginski se plaça devant Simplicie.

--Non; non, Mâme Bonbeck, moi pas laisser prendre par force pauvre enfant. Pas bien, ça, pas bien.

--Drôle, cria Mme Bonbeck, misérable ingrat!

Et, se jetant sur Boginski, elle voulut passer; il la repoussa doucement; elle l'accabla d'injures, de coups; il supporta tout et ne bougea pas d'une semelle.

--Pas bien, Mâme Bonbeck, pas bien. Battre moi, ça fait rien, moi pas faire mal; mais battre enfant, c'est mauvais. Pauvre petite! elle a peur; veut pas venir, veut rester; faut la laisser.

--Animal! dit Mme Bonbeck en s'éloignant, je te croyais plus plat. J'aime mieux ça: je n'aime pas les gens qui me cèdent toujours. Vous avez raison, mon ami, il faut laisser cette péronnelle. Qu'en ferais-je, au total? Qu'elle aille au diable! ça m'est parfaitement égal.

Mme Bonbeck regarda Simplicie avec dédain, et, tournant les talons, elle marcha vers la porte d'entrée.

--Ouvrez, dit-elle à Boginski.

Boginski ouvrit et attendit pour la laisser passer.

«Passez donc, puisque vous êtes là», continua-t-elle.

Boginski passa. Il n'eut pas plus tôt franchi le seuil, que Mme Bonbeck poussa la porte avec violence, mit le verrou et se retourna vers Simplicie d'un air de triomphe:

--Te voilà prise, ma fille; pas moyen d'échapper à la vieille tante. Ce que je veux, je le veux bien! Sera bien fin celui qui m'attrapera... Vas-tu finir ton train, toi, Polonais? cria-t-elle à Boginski, qui frappait à la porte. Oui, oui, tambourine, mon garçon, démène-toi. Ah! Ah! ah! je les tiens à présent!

Boginski criait, appelait, frappait; Mme Bonbeck riait, jurait et se frottait les mains. La malheureuse Simplicie, consternée, pâle comme une morte, tremblant de tous ses membres, n'osait ni répondre aux cris de Boginski ni faire un mouvement. Mme Bonbeck la regardait avec un rire moqueur; elle se plaça devant elle, les bras croisés; Simplicie recula jusqu'au mur, sa tante la suivit jusqu'à ce que ses bras, qu'elle tenait toujours croisés, touchassent à la poitrine de Simplicie.

--N'aie pas peur, je ne te battrai pas (ses yeux lançaient des éclairs). Je ne suis pas en colère; je yeux seulement te faire voir que je ne me laisse pas jouer comme un enfant, que Boginski ne peut m'empêcher de faire ce que je veux, et que s'il me plaît de t'emmener, je t'emmènerai.

Simplicie poussa un cri, auquel répondit un cri sauvage: elle reconnut la voix de Coz.

--Au secours! au secours! cria-t-elle. Coz, sauvez-moi!

Mme Bonbeck la saisit dans ses bras vigoureux malgré son âge, la poussa dans la seconde chambre, dont elle verrouilla la porte, ouvrit une porte qui donnait sur un petit perron, et, voyant qu'il n'y avait personne dans la cour, elle empoigna Simplicie, sauta les trois marches du perron, la tenant toujours et l'entraînant après elle, et courut à la voiture qui l'avait amenée; elle y poussa Simplicie, y monta elle-même, et ordonna au cocher de retourner rue Godot, 15. Le cacher partit, et Simplicie se trouva encore une fois au pouvoir de sa tante. Son désespoir fut terrible; son imagination lui représenta les scènes les plus affreuses; elle sanglotait, et se tordait les bras.

--Simplette, dit Mme Bonbeck d'une voix radoucie, je t'ai cherchée partout le lendemain de la scène où je t'avais battue; je ne t'ai pas trouvée puisque tu t'étais sauvée. Boginski et moi, nous t'avons cherchée à la pension où l'on ne t'avait pas vue, chez Mme de Roubier, où l'on n'a jamais voulu me laisser entrer, malgré tout ce que j'ai pu faire, j'ai été fâchée de ta fuite; j'ai craint de te laisser sans autre protection qu'une sotte Bretonne et un rustre Polonais. J'ai vu en retournant à la pension, il y a une demi-heure, descendre de voiture Prude et Coz; je suis accourue ici, te sachant seule; je t'ai demandée poliment au concierge, il m'a indiqué ta porte et c'est toi qui m'as ouverte Maintenant, écoute-moi: je ne veux pas que tu restes à la charge de Mme de Roubier; je suis ta tante, et c'est chez moi que tu dois demeurer et tu y viendras, et tu vivras seule avec moi; je ne veux pas de Prude, qui te gâte et qui te laisse faire des sottises. Je ne veux pas de Coz, qui a aidé à ta fuite, et je ne veux, pas d'Innocent, qui est un sot. Je te promènerai moi-même, je te ferai travailler...

--Et moi, je me tuerai si papa me laisse chez vous!

--Ta, ta, ta! on ne se tue pas pour si peu de chose; mais nous voilà arrivées; descends et monte l'escalier pendant que Je paye le cocher.

Mme Bonbeck, qui avait été si fine avec Boginski, le fut moins avec Simplicie; celle-ci ne fut pas plus tôt descendue de voiture, qu'elle partit comme une flèche et courut vers le boulevard; Mme Bonbeck, ébahie, appela d'abord, voulut courir ensuite, mais le cocher l'arrêta.

--Mon argent, s'il vous plaît, bourgeoise.

--Je vous payerai tout à l'heure, mon ami...

--Du tout, du tout! Je connais ces rubriques! On se fait voiturer, puis on s'arrange pour disparaître sans payer.

--Malheureux! tu vas me faire perdre ma nièce? la voilà qui tourne sur le boulevard?

--Eh bien! il n'y a pas de mal; elle n'avait pas déjà l'air si joyeux quand vous l'avez jetée dans ma voiture comme un paquet de linge sale.

--Misérable! je te dis...

--Il n'y a pas d'injures qui tiennent! Vous avez la langue bien pendue, mais je n'écoute pas tout ça, moi. Il me faut mes deux francs pour l'heure, et je ne vous lâche pas que vous ne me les ayez versés dans la main que voici.

Et le cocher, maintenant fortement le bras de Mme Bonbeck, lui présentait la main restée libre.

Mme Bonbeck jura, tapa des pieds, mais paya. Il était trop tard pour courir après Simplicie; elle rentra de fort mauvaise humeur, s'en prenant à tout le monde de sa mésaventure, et se promettant de faire repentir Boginski de la part qu'il y avait prise.

XXIV

RETOUR DE PRUDENCE ET DE COZ

Pendant que Simplicie se trouvait au pouvoir de Mme Bonbeck, Coz et Prudence, informés par Boginski de ce qui s'était passé, employaient leurs efforts réunis pour briser la porte on faire sauter la serrure afin de délivrer Simplicie, dont ils avaient entendu le cri de détresse. Prudence courut chercher du renfort; elle ne trouva que le concierge, qui monta précipitamment avec une seconde clef de l'appartement. La clef tourna, mais le verrou était mis; comment l'ouvrir? Coz, désespéré, donna un si vigoureux coup d'épaule que la porte tomba: toute la ferrure s'était brisée; ils se précipitèrent dans l'appartement, personne; ils ouvrirent la porte de la chambre à coucher personne encore; mais la porte du perron, restée ouverte, leur apprit l'enlèvement de la malheureuse Simplifie.

Tous restèrent consternés,

--Je cours, dit enfin Boginski; Mâme Bonbeck emporté pauvre Mam'selle, moi la rapporter.

Prudence pleurait. Innocent se désolait; Coz restait pensif, les bras croisés, la tête baissée.

--Mâme Prude, dit-il d'un air résolu, moi vous aider. Moi courir chez Bonbeck, moi demander Mam'selle; si Bonbeck pas vouloir donner, moi tout casser, ouvrir portes, arracher Mam'selle et amener ici.

PRUDENCE.--C'est impossible, mon pauvre Coz; Mme Bonbeck porterait plainte contre vous, et comme Polonais, vous seriez condamné et puis chassé hors de France.

COZ.--Moi pas vouloir quitter France; moi rester chez papa de Mam'selle et M. Nocent. Alors, moi quoi faire pour aider?

PRUDENCE.--Attendons le retour de Boginski; peut-être nous la ramènera-t-il.

COZ.--Et si pas ramener?

PRUDENCE.--Alors j'écrirai à M. Gargilier pour qu'il vienne tirer ma pauvre petite maîtresse des griffes de cette femme abominable, et nous retournerons tous à Gargilier.

COZ.--Dieu soit béni quand être à Gargilier!

Coz se résigna à attendre; Prudence le chargea d'avoir soin d'Innocent pendant qu'elle irait informer Mme de Roubier de ce qui venait d'arriver, et lui demander conseil sur ce qu'il y avait à faire pour ravoir Simplicie.