Chapter 11
«Mon père, mon cher père, pardonnez-moi, car j'ai été bien coupable; ayez pitié de moi, car j'ai bien souffert. Je vous ai pour ainsi dire forcé, par mes humeurs, mes tristesses hypocrites, mes résistances à vos ordres et à vos sages conseils, a vous séparer de moi en m'envoyant dans cette pension dont je voulais si sottement et si méchamment porter l'uniforme. J'ai entraîné Simplicie à faire comme moi, à bouder, à pleurer, pour vous obliger, à force d'ennui et de contrariété, à me donner une compagne de voyage. Je suis si malheureux dans cette maison, j'y suis si maltraité, que vous auriez pitié de moi si vous voyiez ma tristesse, mon repentir et toutes mes souffrances; les maîtres sont assez bons, mais il y en a de bien durs; les élèves sont d'une méchanceté que je n'aurais jamais soupçonnée; une fois ils m'ont presque étouffé; J'ai été malade trois jours; une autre fois ils m'ont tant battu avec leurs règles, dans une révolte, qu'ils ont déchiré mes habits et qu'ils m'ont tout meurtri; j'ai été obligé d'aller à l'infirmerie; j'ai encore des plaques noires partout et je puis à peine m'asseoir: Je n'ai pas vu Prudence ni Simplicie depuis quinze jours; je ne sais pas pourquoi elles ne sont pas venues me voir.
«Je vous en prie, mon cher papa, faites-moi revenir près de vous et gardez-moi toujours; je serai si heureux de vous revoir à Gargilier, ainsi que maman, et de penser que je ne vous quitterai jamais et que je ne reviendrai plus dans ce Paris que je déteste! J attends votre réponse avec une grande impatience. Je ne veux pas croire que vous me refusez, car je sens que je mourrais de chagrin si je restais ici. Je vous embrasse, mon cher papa et ma chère maman et je suis votre fils bien repentant et bien malheureux.
«Innocent GARGILIER.»
Quand cette lettre fut écrite. Innocent se sentit le coeur soulagé; il savait combien ses parents l'aimaient, et il ne douta pas que son père ne vint immédiatement le chercher. Dans cet espoir, il écrivit à Prudence pour lui demander de venir le voir et pour lui raconter ce qui venait de lui arriver et la demande qu'il avait adressée à son père.
Le chef d'institution écrivait de son côté à M. Gargilier:
«Monsieur,
«Je dois vous prévenir que monsieur votre fils a été pris en grippe par ses camarades à la suite d'une dénonciation qu'il a faite, dans l'ignorance des usages des pensions. On lui a fait subir deux épreuves dans lesquelles il a couru des dangers sérieux et sans que les maîtres chargés de la garde des élèves aient pu l'empêcher. Il est sans cesse en proie à des vexations de toute sorte. Dans ces conditions et dans son intérêt, il m'est impossible de le garder, et je vous serai obligé de me délivrer le plus tôt possible de l'inquiétude dans laquelle je suis à son égard!
«Héraclius DOGUIN.»
Ces deux lettres trouvèrent M. et Mme Gargilier partis de la veille pour un voyage de quinze jours. Ce ne fut qu'à leur retour qu'ils apprirent la triste position de leur fils.
XX
SIMPLICIE AU SPECTACLE
Simplicie dormit longtemps encore après le départ de Mme de Roubier; En s'éveillant elle vit les livres que Claire et Marthe avaient pris soin de lui apporter, et comme elle s'ennuyait elle fut contente de pouvoir lire pendant qu'elle était seule. Prudence, qui était entrée dix fois pour voir si elle s'éveillait, ne tarda pas à entr'ouvrir la porte et à passer la tête.
--Vous voilà donc enfin réveillée. Mademoiselle: je me réjouissais de vous voir si bien dormir. Voilà votre visage dégonflé et reposé: ces demoiselles de Roubier sont venues vous voir avec Madame, mais vous dormiez; elles sont revenues après leur promenade, vous dormiez encore. Voulez-vous que j'aille leur dire que vous êtes éveillée?
SIMPLICIE.--Non, j'aime mieux les voir plus tard, demain, Mme de Roubier ne m'aime pas, je suis honteuse devant elle.
PRUDENCE.--Honteuse! Et pourquoi seriez-vous honteuse, Mam'selle? Ce n'est pas votre faute si votre tante vous a battue.
SIMPLICIE.--Oh! ce n'est pas pour cela! C'est parce qu'elle a dit des choses si désagréables de moi et que je vois bien qu'elle a raison.
PRUDENCE.--Faut pas croire cela, Mam'selle; on dit comme ça des choses qu'on ne pense pas. C'était pour expliquer comme quoi elle ne voulait pas être gênée pour les leçons de ces demoiselles.
SIMPLICIE.--Non, non, je te dis que je sens dans ma tête et dans mon coeur qu'elle a raison. Je vois à présent comme j'étais sotte de vouloir venir à Paris, comme c'était mal pour pauvre maman et pour papa, de bouder, de pleurer, de les tourmenter pour nous laisser aller à Paris. Innocent est cause de tout cela, mais je n'aurais pas dû l'écouter et j'aurais dû rester avec maman. Je voulais m'amuser. Je ne pensais pas à autre chose, et me voila bien punie; je n'ai jamais été si malheureuse que depuis que j'ai quitté maman. Le bon Dieu nous a envoyé une quantité de malheurs. Et puis ma tante qui est si méchante! Si j'avais su cela, je n'aurais jamais désiré venir à Paris. Je m'y ennuie à mourir; on y est toujours enfermé; on ne peut pas se promener et courir à son aise; les rues sont crottées et pleines de monde; on ne connaît personne. Je veux écrire demain à maman pour la prier de me laisser revenir à Gargilier. Veux-tu, Prudence?
PRUDENCE.--Si je veux! Oh! Mam'selle, je serai si contente! C'est moi qui m'ennuie à Paris, allez! je ne vous ai pas fait voir le chagrin que j'avais en m'en allant et celui que j'ai dans ce maudit Paris. Écrivez, écrivez, Mam'selle! Dieu de Dieu! serai-je contente quand il faudra monter en voiture pour retourner là-bas! Je ne regretterai qu'une chose à Paris; c'est ce pauvre Coz, qui nous a été si utile et qui nous sert si bien et qui a vraiment l'air de nous aimer!
SIMPLICIE.--Pourquoi ne l'emmènerions-nous pas?
PRUDENCE.--Impossible, Mam'selle; que dirait votre papa? lui qui ne le connaît seulement pas? Et puis Coz n'aurait rien à faire là-bas, il ne serait bon à rien.
Coz avait entendu la conversation par la porte restée entr'ouverte; il avait passé sa grosse tête rousse aux dernières paroles de Prudence, et il était entré tout à fait pendant qu'elle donnait le détail de ses qualités.
--Moi bon à tout. Madame Prude, dit-il, moi savoir tout faire; soigner chevaux, bêcher terre, faucher herbe, servir dans maison, écrire comptes. Moi domestique-intendant chez comte Wieizikorgaczki; moi tout dire, tout ordonner, tout faire. Moi aimer maître, moi vous aimer tous.
Prudence restait interdite; Simplicie riait.
SIMPLICIE.--Tu vois. Prudence, que Coz nous sera très utile. Si maman veut bien nous faire revenir à Gargilier, nous emmènerons certainement Coz. Papa ne le renverra pas, j'en suis sûre.
COZ.--Merci, Mam'selle; moi apprendre polonais à vous et à frère; moi aimer campagne, moi aimer tout; seulement pas aimer Russes; moi tuer Russes à Ostrolenka à Varshava, partout.
Simplicie riait toujours; Prudence se rassurait.
COZ.--Madame Prude, si Mam'selle veut dîner, dîner prêt; moi tout préparer. Et si Mam'selle et Mme Prude s'ennuient, moi mener au spectacle très joli; chevaux galopent, hommes sautent; femmes, enfants dansent, courent sur chevaux; très joli, très joli.
Les yeux de Simplicie brillèrent; elle sauta de dessus sa chaise et dit à Prudence d'accepter la proposition de Coz.
PRUDENCE.--Mais, Mam'selle, vous êtes fatiguée, vous êtes souffrante; il faut vous coucher de bonne heure.
SIMPLICIE.--Non, non, je ne suis plus fatiguée ni souffrante, dînons vite et allons au spectacle.
Prudence soupira et céda. Simplicie mangea, pressa le dîner de Prudence et de Coz, mit son chapeau, et tous trois partirent pour le cirque des Champs-Elysées. Coz les fit placer au premier rang, s'assit derrière elles et attendit. Le spectacle allait commencer, lorsqu'un tumulte de voix furieuses leur fit tourner la tête. Quel fut l'effroi de Simplicie, quand elle reconnut sa tante accompagnée de Boginski, et qui voulait à toute force pénétrer au premier rang!
--Vous voyez bien. Madame, dit un des spectateurs, que c'est plein comme un oeuf; toutes les places sont occupées.
MADAME BONBECK.--Je me fiche pas mal des places occupées; j'ai pris deux billets de premier rang et je veux m'y mettre, quand tous les diables y seraient.
LE SPECTATEUR.--Vous ne passerez pas, corbleu! c'est moi qui vous le dis.
MADAME BONBECK.--Je passerai, parbleu! Tant pis pour ceux qui se trouveront sur mon chemin.
Et, enjambant sur le monsieur qui défendait le passage, elle allait se jeter sur une dame placée devant, lorsque le monsieur tira si fortement ses jupes, que sa jambe resta en l'air; un autre monsieur saisit cette jambe pour prêter main-forte à son voisin; Mme Bonbeck se mit à jurer comme un templier, à vouloir se faire jour à coups de coude et à coups de genou. Le public, impatienté, cria: «À la porte!» On s'attendait à une bataille en règle, lorsque, à la stupéfaction générale, Mme Bonbeck resta immobile, la jambe dans les mains du monsieur, les bras sur les épaules, d'une dame et d'une demoiselle, la bouche ouverte, les yeux effarés: elle venait, d'apercevoir Simplicie, Prudence et Coz.
--Simplette! cria-t-elle; Prude! Coz! Comment diable êtes-vous ici?
Et, redevenant douce comme un agneau, elle fit des excuses à droite, à gauche, devant, derrière, se retira au dernier rang avec Boginski, qui suait à grosses gouttes, et continua à appeler de sa voix la plus douce Simplette Prude et Coz,
Simplicie, terrifiée, supplia Prudence de l'emmener; Prudence, plus effrayée encore que sa jeune maîtresse, ne pouvait faire un mouvement ni prononcer une parole. Coz regardait Mme Bonbeck d'un air féroce et Boginski d'un air de reproche. Boginski ne voyait ni n'entendait, tant il était honteux de la scène qui venait de se passer. Mme Bonbeck continuait à appeler Simplette, Prude et Coz d'un ton plus élevé.
--Taisez-vous donc, vieille folle! lui dit un vieux monsieur qu'elle importunait.
MADAME BONBECK.--Je ne veux pas me taire, moi; je n'ai d'ordre à recevoir de personne. Je n'empêche personne de parler, et je veux parler si cela me plaît.
LE MONSIEUR.--Vous devez vous taire comme nous faisons tous. Vous n'avez pas le droit de troubler la représentation.
MADAME BONBECK.--Je veux avoir ma nièce, et je l'aurai.
LE MONSIEUR.--Quelle nièce? Vous êtes arrivée en tête-à-tête avec cet infortuné qui sue sang et eau, tant il est honteux.
Mme Bonbeck se tourna vers Boginski.
--Venez ici, près de moi, mon garçon. Pas vrai, vous n'êtes pas honteux?
BOGINSKI.--Non, Mâme Bonbeck.
--Ah! ah! ab! firent les voisins de Mme Bonbeck, le nom est bien choisi!
MADAME BONBECK.--Combien de fois ne t'ai-je pas dit, imbécile, de ne pas répéter mon nom à chaque parole!
--Oui, Mâme Bonbeck, dit le malheureux Boginski, de plus en plus troublé.
MADAME BONBECK.--Encore?
BOGINSKI.--Oui, Mâme Bonbeck.
MADAME BONBECK.--Animal! tu mériterais...
BOGINSKI.--Oui, Mâme Bonbeck.
--Ah! ah! ah! continuèrent les voisins; la bonne pièce! c'est plus amusant que les chevaux.
--Tas d'imbéciles! leur cria Mme Bonbeck.
Des éclats de rire furent la seule réponse que lui adressèrent ses voisins. «Silence! criait-on de toutes parts! la représentation va commencer!»
Mme Bonbeck se tourna encore vers Simplicie: les places étaient vides; Coz avait profité de l'épisode de Boginski pour faire partir Prudence et Simplicie demi-mortes de frayeur. Elles étaient si tremblantes, qu'il les fit monter en voiture pour les ramener, et il fit bien, car à peine le fiacre s'était-il éloigné de dix pas, que Mme Bonbeck parut à la porte du théâtre, cherchant Simplicie, Prudence et Coz; elle regarda de tous côtés, fit le tour du théâtre, et ne voyant pas ce qu'elle cherchait, elle reprit le bras de Boginski en jurant.
MADAME BONBECK.--Cest votre faute, nigaud! Sans vous je les aurais eus.
BOGINSKI.--Comment, ma faute, Mâme, B...?
MADAME BONBECK:--Certainement! Votre sotte habitude de répéter à tout propos: «Mâme Bonbeck, Mâme Bonbeck», a fait rire ces mauvais drôles; je me suis fâchée, j'ai perdu de vue ma nièce et les autres, et ils se sont sauvés pendant, que vous débitiez vos sottises.
BOGINSKI--Bien sûr, Mâme B... Mâme, moi pas recommencer.
MADAME BONBECK.--A la bonne heure; je vous pardonne pour cette fois encore. Marchons un peu vite; j'ai le sang au cerveau. Ces sottes gens, cette diable de Simplicie L'ai-je cherchée depuis ce matin!
Et Mme Bonbeck courait, courait d'un tel train, que Boginski avait peine à. la suivre. Ils furent arrêtés deux fois par des patrouilles; on les prenait pour des malfaiteurs qui se sauvaient. Une troisième fois, un sergent de ville, ayant la même pensée, leur barra le passage, et ne consentit à les laisser aller qu'à la condition de les accompagner jusqu'à l'adresse qu'ils indiquaient, pour s'assurer qu'ils étaient réellement innocents de tout vol et de tout délit.
Mme Bonbeck rentra furieuse. Boginski, tout attristé de la vie à laquelle il s'était condamné, et presque décider à faire comme son ami Coz et à chercher un autre moyen d'être logé, nourri, habillé gratis.
Simplicie rentrait, de son côté, désolée d'avoir manqué le spectacle dont elle comptait tant s'amuser; Prudence, agitée de la crainte d'être retrouvées et enlevées par Mme Bonbeck, et Coz content d'avoir sauvé ses protégées des vivacités de cette excellente furie. En rentrant, elles apprirent que Mlles de Roubier étaient encore venues voir Simplicie et avaient témoigné leur étonnement de la savoir sortie.
Simplicie se coucha et dormit profondément; Prudence en fit autant, Coz mit son lit en travers de la porte d'entrée. Rassuré par cette mesure contre toute attaque nocturne, il ne tarda pas à ronfler jusqu'au lendemain.
Plusieurs jours se passèrent ainsi: Simplicie voyait chaque soir Mlles de Roubier; elle devenait meilleure en leur société, et sentait de plus en plus ses ridicules et ses défauts. Elle attendait avec anxiété une réponse à la lettre qu'elle avait adressée à sa mère le jour même qu'Innocent écrivait à son père, et qui était conçue dans les fermer suivants:
«Ma chère maman,
«Je ne suis plus chez ma tante; je me suis échappée avec Prudence et Coz; ma tante m'a tant battue, que j'avais le visage et la tête rouges et enflés; elle a battu aussi Prudence; nous ne savons pas pourquoi. Ma tante m'avait déjà donné plusieurs soufflets; elle est si colère et j'ai si peur d'elle, que Prudence et moi nous nous sommes sauvées chez Mme de Roubier, qui nous a donné un petit appartement où nous vivons seules avec Coz, qui est excellent; Mme de Roubier a dit que j'étais méchante, vaniteuse, ridicule, et je ne sais quoi encore; elle a raison, c'est pourquoi, ma chère maman, je vous demande bien pardon d'avoir été si méchante, d'avoir voulu absolument vous quitter, et de vous avoir donné beaucoup de chagrin. Le bon Dieu m'a bien punie; ma tante est méchante comme une gale, Paris est horriblement ennuyeux; je suis très triste et très malheureuse, et la pauvre Prudence aussi. Je vous en prie, ma chère maman, faites-moi revenir près de vous; jamais je ne m'ennuierai, jamais je ne m'en irai, jamais je ne bouderai. Je vous| prie aussi, ma chère maman, de laisser le pauvre Coz venir avec nous; il est si bon que je ne sais pas ce que nous serions devenues sans lui; il sait tout faire, ainsi il sera très utile à papa. Adieu, ma chère maman, je vous embrasse de tout mon coeur| ainsi que papa.
«Votre pauvre Simplicie, malheureuse et repentante.»
XXI
VISITE A LA PENSION. DETTES D'INNOCENT.
SIMPLICIE.--Prudence, il y a quinze jours que nous n'avons vu Innocent; si nous allions lui faire une visite au collège?
PRUDENCE.--Très volontiers; nous irons avec Coz, de peur de nous perdre.
Prudence alla prévenir Coz; Simplicie prit son chapeau et son mantelet, et ils se mirent en route, Coz suivant Simplicie et Prudence. La promenade était longue, mais il faisait un temps superbe, et Simplicie était contente de marcher et de respirer. Ils arrivèrent à la pension, furent introduits dans le parloir et attendirent Innocent.
Quand il entra, Prudence et Simplicie poussèrent toutes deux une exclamation de surprise.
SIMPLICIE.--Ah! comme tu es changé! Est-ce que tu as été malade?
PRUDENCE.--Hélas! mon pauvre Monsieur Innocent, êtes-vous pâle et maigre!
INNOCENT.--J'ai passé huit jours à l'infirmerie.
SIMPLICIE.--Pourquoi? Qu'est-ce que tu as eu?
INNOCENT.--Les élèves m'ont tant battu avec leurs règles, que j'étais tout meurtri depuis les épaules jusqu'aux jarrets.
--Les misérables! s'écria Prudence.
SIMPLICIE.--Pourquoi t'es-tu laissé faire?
INNOCENT.--Comment pouvais-je les empêcher? Ils étaient plus de vingt après moi.
SIMPLICIE,--Pourquoi le maître ne t'a-t-il pas secouru?
INNOCENT.--Il avait été obligé de sortir pour chercher le chef d'institution; toute la classe s'est révoltée; ils ont manqué l'assommer.
PRUDENCE.--Et aucun d'eux n'a eu le coeur de vous défendre? Tous se sont mis contre vous?
INNOCENT.--Au commencement, oui; après, quand ils m'ont entendu tant crier, plusieurs, sont venus à mon secours et ils ont chassé les méchants garçons qui me frappaient toujours.
PRUDENCE.--Mais, mon pauvre Monsieur Innocent, vous ne pouvez pas rester dans cette caverne d'assassins! ils vous tueront, mon pauvre petit maître; ils vous tueront. Il faut sortir.
INNOCENT.--J'ai écrit à papa pour le supplier de me faire revenir à Gargilier; j'attends sa réponse. C'est étonnant que Je ne l'aie pas encore! Et toi aussi, Simplicie, comme tu es changée! Tu es très maigrie; tes joues ne sont plus grosses. Et puis tes cheveux! Pourquoi les as-tu coupés?
Simplicie raconta à Innocent les événements qu'il ignorait et la fuite de chez sa tante.
--Tu vois, dit-elle en finissant, que je n'ai pas été beaucoup plus heureuse que toi; j'ai aussi écrit à maman de me faire revenir; si maman le veut bien, nous nous en retournerons ensemble. Dieu! que je serai contente de me retrouver près de maman!
Et elle se mit à pleurer.
--Et moi donc! Serai-je heureux d'être chez nous! dit Innocent, qui pleura de compagnie avec sa soeur. Quel voyage, mon Dieu! Quel bonheur de le voir fini!
Prudence sanglota. Pendant que tous trois versaient des larmes amères, la porte du parloir s'ouvrit, et Coz entra suivi du portier.
--Pourquoi tous pleurer? s'écria Coz. Qui tourmenter Mam'selle, Mme Prude, M Nocent? Moi quoi peux faire.
PRUDENCE.--Ce n'est rien, hi, hi, hi, mon bon Coz. Nous sommes, hi, hi, hi, très heureux... Il n'y a, hi, hi, hi, rien à faire.
COZ.--Mme Prude tromper Coz; tous trois pas pleurer quand heureux. Coz pas bête; moi sais quoi c'est pleurer, quoi c'est souffrir.
INNOCENT.--Je vous assure, Coz, que nous pleurons de joie à la pensée de revenir bientôt chez nous; vous comprenez bien cela, n'est-ce pas?
--Oui, dit Coz avec tristesse; moi comprendre, mais moi Jamais heureux comme vous; moi jamais, revenir chez parents, amis, pays; jamais. Moi toujours seul, toujours triste; personne plaindre Coz; personne aimer Coz.
--Mon pauvre Coz, dit Prudence attendrie, Mam'selle et moi nous vous aimons beaucoup, et nous vous plaignons, je vous assure.
--Et vous partir, et moi rester; vous rire, et moi pleurer! répondit Coz.
--J'ai demandé à maman la permission de vous emmener, s'écria Simplicie avec empressement.
--Vrai, Mam'selle? Alors moi content.
Et le visage de Coz s'éclaircit.
Le portier attendait à la porte la fin de ce dialogue; voyant qu'il se prolongeait, il fit: quelques pas et présenta à Innocent une feuille de papier pleine de chiffres.
INNOCENT.--Que me donnez-vous là, père Frimousse.
LE PORTIER.--C'est la note de ce que vous avez consommé. Monsieur. Faut-il pas que je sois payé à la longue?
INNOCENT.--Moi! Je n'ai jamais mange qu'une seule fois de vos croquets, tartes, etc., et je n'ai eu aucune envie de recommencer.
LE PORTIER.--Pardon, excuse. Monsieur, mais tout cela a été consommé en votre nom, et je réclame le payement, profitant de la présence de Madame qui tient sans doute les cordons de la bourse.
INNOCENT.--Je vous dis que je ne vous dois rien et que je ne vous payerai rien, par conséquent.
Il est très fort, celui-là. Et ça ne se passera pas comme ça, mon petit Monsieur, dit le portier, le poing sûr la hanche. Vous me payerez jusqu'au dernier sou; c'est moi qui vous le dis. Et je vais de ce pas me plaindre à M. Doguin, qui vous régalera d'une salade de retenues de récréation, promenades et sorties. Et, nous verrons bien si je perdrai mes tartes, croquets, noix, pommes, tablettes et autres friandises! Vous me payerez, que je vous dis, et Madame ne sortira pas d'ici qu'elle ne m'ait tout payé ou fait une reconnaissance comme quoi qu'elle me doit trente-cinq francs et vingt-cinq centimes; pas un sou de moins.
--Mon pauvre Monsieur Innocent, si vous les devez, avouez-le-moi, je payerai, dit Prudence à mi-voix.
INNOCENT.--Je t'assure, Prudence que je ne dois rien du tout; c'est au contraire lui qui me doit trois francs et quelques sous sur une pièce de cinq francs.
--Seigneur! faut-il être méchant et menteur! s'écria le portier.
Il ne put continuer, parce que Coz, le saisissant au collet, le secoua rudement en disant: Toi taire! toi partir! toi insolent pour M. Nocent et Mme Prude! Moi, Coz veux pas! Va garder porte!
--Oui, je garderai la porte, grand vaurien, vilain roux; je la garderai si bien que ni toi ni tes maîtres vous n'en sortirez. Vous croyez que je me laisserai voler sans dire gare! que des méchants provinciaux peuvent venir gruger les gens de Paris, et puis, pst! disparaître! Vous verrez cela, vous verrez!
Avant que Coz eût pu abaisser le poing qu'il avait levé sur la tête du portier, celui-ci s'esquiva et referma la porte sur lui.
--Monsieur Nocent, dit Coz, moi penser faut pas rester ici; maison mauvaise, portier voleur, garçons méchants; pas bon, ça. Mme Prude et moi emmener M. Nocent, c'est mieux.
--Que dira papa? On lui écrira que je me suis sauvé; il sera en colère.
--Non, non. Monsieur Nocent, papa pas colère, papa rien à dire, papa trouver bon. Moi chercher habits, maîtres; Monsieur Nocent dire adieu et puis partir.
Prudence trouvait bonne l'idée de Coz et donnait ses raisons à Innocent, quand le maître entra.
--Monsieur Gargilier, dit-il, le portier réclame l'argent que vous lui devez pour des friandises que vous avez eu tort d'acheter et de manger; mais parce qu'on a eu tort d'acheter, ça ne veut pas dire qu'on ne doive pas payer, et je m'étonne que vous refusiez un payement que la justice vous oblige à faire.
INNOCENT.--Je vous assure. Monsieur, que je ne dois rien au portier, et que je n'ai acheté qu'une fois quelque? tartes et croquets que j'ai payés et sur lesquels il me redoit, plus de trois francs.
M. DOGUIN.--Mon ami, je comprends que vous ayez peur d'avouer la dette devant Madame, qui pourrait en informer votre père, mais ce que vous faites n'est pas honnête, et il faudra bien que vous payiez.
--PRUDENCE.--M. Innocent n'a pas peur de moi. Monsieur, et il sait bien que je n'irai pas rapporter de lui à son papa; je lui ai offert de payer l'argent que réclame votre portier, mais il a refusé, m'assurant qu'il ne devait rien.
INNOCENT.--Voyez vous-même la note. Monsieur. Comment pouvais-je lui acheter des tartes quand j'étais malade, à l'infirmerie? Voyez, tous les jours il y a une quantité de croquets, pommes, noix, tartes et je ne pouvais ni bouger ni manger.
--C'est vrai, dit M. Doguin en examinant la note: il y a quelque chose là-dessous. Holà! père Frimousse!
--Voilà, Monsieur, répondit le portier, accourant à l'appel et croyant qu'il allait être payé par ordre du maître.
M. DOGUIN.--Père Frimousse, vous portez tous les jours sur votre note des objets achetés par M. Gargilier, et je suis sûr qu'il n'a pas bougé de l'infirmerie pendant plusieurs jours.
LE PORTIER.--Possible, Monsieur; je ne dis pas non.
M. DOGUIN.--Alors, comment a-t-il pu acheter les choses marquées sur votre note?
LE PORTIER.--Je n'ai pas dit, Monsieur, que ce soit par lui-même que M. Gargilier ait acheté mes friandises; c'est par procuration.