Chapter 10
Mam'selle ne peut pas y retourner sans la permission de Monsieur et de Madame, parce que, voyez-vous Madame ils sont en colère contre Mam'selle et son frère, qui ont tant pleuré, tant tourmenté Monsieur et Madame pour venir à Paris, que la moutarde a monté au nez de Monsieur; il m'a appelé et m'a dit:
--Prudence, tu as vu naître mes enfants, tu leur es dévouée; veux-tu les suivre à Paris?
---Oh! Monsieur, que je lui dis, j'irai partout ou Monsieur voudra avec lui et Madame, je ne crains pas Paris.
--C'est sans nous qu'il faut y aller, ma pauvre Prudence, qu'il me dit: tu les mèneras seule à Paris.
--Helas! Monsieur, que je lui réponds, j'aurais trop peur qu'il n'arrivât malheur à mes jeunes maîtres; moi qui ne connais rien dans cette grande caverne, je risquerais de m'y perdre.
--Sois tranquille, je te donnerai une lettre pour ma soeur Mme Bonbeck; elle est bonne femme, quoique un peu vive; elle n'a pas quitté Paris et elle ne m'a pas vu depuis quinze ans que je suis marié, mais elle m'aime et je suis sûr que vous y serez bien.
--J'ai dit oui, comme c'était mon devoir de le dire; Monsieur me donna des instructions, de l'argent plein deux bourses, et me défendit de ramener les enfants s'ils s'ennuyaient de Paris et demandaient à revenir.
--Je veux, dit-il, leur donner une leçon; je sais qu'ils y seront ennuyés et malheureux; mais ils le méritent par leur déraison et leur manque de tendresse et de reconnaissance pour moi et pour leur mère. Je veux qu'ils passent l'année à Paris, et qu'ils ne reviennent qu'aux vacances.
--Madame pense bien que je ne puis enfreindre les ordres de Monsieur et ramener Mam'selle au bout d'un mois, laissant M. Innocent dans son collège de bandits et d'assassins, sans personne pour l'en tirer les dimanches et fêtes.
MADAME DE ROUBIER.--Mais que voulez-vous que je fasse, ma pauvre femme? Je ne peux pas vous garder chez moi! je n'ai pas de quoi vous loger.
PRUDENCE.--Que Madame veuille bien nous garder seulement la journée, et nous placer quelque part où Mam'selle soit en sûreté jusqu'à ce que j'aie la réponse de Monsieur.
MADAME DE ROUBIER.--Je vais tâcher de vous caser dans une chambre quelconque en attendant que vous ayez un logement convenable. Quant à vous garder chez moi, en compagnie de mes enfants, je vous dirai franchement que je ne le veux pas; Simplicie est trop mal élevée, trop vaniteuse, trop égoïste et trop volontaire, pour que j'en fasse la compagnie de mes filles, de Sophie, ma fille d'adoption, et de Marguerite, la soeur adoptive de mes filles. Venez avec moi, je vais voir à vous établir quelque part.
Mme de Roubier sortit, suivie de Prudence consternée des paroles de Mme de Roubier, et de Simplicie profondément humiliée de ces reproches si mérités. Mme de Roubier appela un valet de chambre, donna des ordres, et, après une courte attente. Prudence et Simplicie furent menées dans un petit appartement de deux pièces précédées d'une antichambre et d'une cuisine, habité ordinairement par une femme de charge et qui se trouvait vacant en ce moment.
--Mme de Roubier est bien impertinente, dit Simplicie avec humeur quand elles furent seules.
PRUDENCE.--Écoutez, Mam'selle, elle a dit vrai, voyez-vous. Je serais elle que je dirais comme elle.
SIMPLICIE.--Ah! c'est ainsi que tu m'aimes et que tu me protège, comme papa t'a dit de le faire?
PRUDENCE.--Pour vous aimer, Mam'selle, Dieu m'est témoin que je vous aime de tout mon coeur, pour vous protéger, je me ferais hacher en morceaux pour vous garantir d'un malheur. Mais ça n'empêche pas que je voie clair et que je trouve comme d'autres que vous ne vous êtes pas comportée gentiment avec votre papa et votre maman. Parce que le fromage sent mauvais, ça n'empêche pas de l'aimer et de le manger avec plaisir. Parce que les gens ont des défauts, ce n'est pas une raison pour qu'on ne les aime pas et qu'on ne se dévoue pas à eux.
--Je te remercie de la comparaison, dit Simplicie piquée et humiliée; me comparer à un fromage puant, c'est trop fort en vérité!
PRUDENCE.--Oh! Mam'selle, je n'ai pas dit que vous étiez un fromage; j'ai seulement dit...
SIMPLICIE.--Tu as dit des choses ridicules et méchantes, et je te prie de te taire; je ne veux plus t'écouter et je ne veux plus que tu me parles.
--Comme Mam'selle voudra, dit Prudence en soupirant et en essuyant une larme qui roulait le long de sa joue.
Un domestique ne tarda pas à apporter le déjeuner de ces dames; c'était du café au lait avec des rôties de pain et de beurre. Simplicie mangea comme un requin malgré son chagrin et son irritation, et Prudence, malgré son inquiétude et sa tristesse, prit sa large part du déjeuner. Quand le domestique avait apporte le plateau, elle lui avait demandé de s'occuper du pauvre Coz et de le leur envoyer avec la malle quand il aurait déjeuné Elles avalent à peine fini que Coz entra d'un air inquiet.
--Madame Prude, moi où demeurer? Moi vouloir garder vous et Mam'selle. Domestique me dire:
--Grand Polonais, pas entrer; Polonais roux, pas rester. Pas connaître Polonais; pas aimer Polonais.
--Madame Prude, moi pas méchant, moi bon, moi rendre service moi aimer Madame Prude très bonne, Mam'selle triste et petite. Moi veux rester pour aider et servir Madame Prude.
SIMPLICIE.--Oh! oui, Coz, restez avec nous, vous nous serez très utile.
PRUDENCE.--Mais que dira Mme Bonbeck? Elle sera en colère contre Coz et contre nous.
SIMPLICIE.--Je me moque bien de ma tante, à présent que Je ne suis plus chez elle; je ne la reverrai de ma vie,
COZRGBRLEWSKI.--Bonbeck peut pas colère. Pourquoi colère? Moi pas esclave à Bonbeck? Moi aimer plus Madame Prude et Mam'selle, et moi partir.
PRUDENCE.--Eh bien! mon brave Coz, montez-nous la malle qui est restée dans la cour. Vous pourrez rester avec nous; vous coucherez dans l'antichambre; vous nous aiderez à faire notre ménage; l'argent ne me manque pas; nous mangerons chez nous et nous ne gênerons personne.
Coz, enchanté, ne fit qu'un saut dans la cour et monta la malle. La femme de chambre de Mme de Roubier vint apporter des draps et ce qui était nécessaire pour habiter l'appartement; elle leur dit, de la part de sa maîtresse, qu'elle pouvaient y rester jusqu'au retour de la femme de charge, qui était dans son pays pour un mois encore, mais qu'elle leur demandait de se mettre à leur ménage.
--Vous trouverez tout ce qui est nécessaire pour la cuisine et votre ménage; la femme de charge y vit avec ses deux filles: elles faisaient leur cuisine elles-mêmes. Je vous trouverai une fille de cuisine qui fera votre affaire.
--Merci bien. Madame, répondit Prudence, je n'ai besoin de personne; voici M. Coz qui veut bien nous aider; je, le ferai coucher dans l'antichambre, et il nous achètera ce qui nous est nécessaire.
--Si vous avez besoin de quelque chose, Mademoiselle, j'espère bien que vous ne vous gênerez pas pour le demander soit à moi, soit à la cuisine.
--Vous êtes bien honnête. Madame; je profiterai de votre permission si j'en ai besoin, mais j'espère n'avoir à déranger personne.
La femme de chambre se retira; Prudence déballa et rangea, pendant que Simplicie boudait, assise dans un fauteuil, et que Coz courait au marché pour avoir de quoi déjeuner et dîner. Quand il apporta ses provisions. Prudence les examina avec satisfaction, plaça le vin dans un endroit frais; le charbon et le bois dans un réduit destiné à cet usage, les provisions de bouche dans un garde-manger attenant à la cuisine; Coz lui fut d'un grands secours; Simplicie finit par se dérider et par aider aussi, non seulement à l'arrangement général, mais encore aux préparatifs du déjeuner; elle voulut mettre le couvert pour trois, mais Prudence s'y opposa.
--Non, Mam'selle, les maîtres ne mangent pas avec les serviteurs; Coz et moi, nous vous servirons, et nous déjeunerons ensuite dans l'antichambre.
En effet; quand le déjeuner fut prêt, Simplicie se mit à table; Prudence lui apporta une omelette, deux côtelettes et une tasse de café au lait avec une brioche. Simplicie mangea avec appétit et trouva le service très bien fait. Coz y mettait toute son intelligence et sa bonne volonté; Prudence y avait mis tout son amour-propre et son amour pour sa jeune maîtresse.
Après le repas, quand la table fut desservie et pendant que Prudence et Coz mangeaient à leur tour, Simplicie, restée seule, sans livres, sans occupations, réfléchit beaucoup et profita de ses réflexions; elle commença à être touchée! du dévouement de Prudence, qui ne trouvait même pas sa récompense dans, l'amitié et les bonnes paroles de Simplicie; toujours Simplicie la rudoyait et jamais elle ne lui témoignait la moindre reconnaissance, la moindre affection. La pauvre Prudence, comme un chien fidèle, supportait tout, ne se plaignait de rien, ne demandait, ni récompense, ni merci, et croyait n'accomplir qu'un devoir rigoureux là où elle donnait des preuves du plus humble dévouement et de la plus vive affection. Les reproches de Mme de Roubier revinrent à la mémoire de Simplicité; son orgueil, d'abord révolté, fut obligé de reconnaître la vérité de ses accusations; elle rougit à la pensée du peu d'estime qu'elle inspirait; elle regretta d'être reléguée seule dans un, coin de l'hôtel, au lieu de s'amuser avec ces charmantes petites, filles, si aimables, si bonnes, si aimées. Elle n'était pas encore changée, mais elle commençait à reconnaître qu'il y avait à changer en elle et à rougir de ses défauts. Elle eut le temps de réfléchir, de rougir et de soupirer, car, après le repas, Prudence et Coz rangèrent l'appartement, puis lavèrent et essuyèrent la vaisselle et les casseroles.
Il était deux heures quand ils eurent fini leur ouvrage; on frappa à la porte.
--Entrez! cria Prudence.
C'était Mme de Roubier, avec Claire et Marthe, qui venait savoir des nouvelles de Simplicie, voir si elle ne manquait de rien et si elle ne désirait pas quelques livres.
Prudence ouvrit la porte; Simplicie, étendue dans un fauteuil, s'y était profondément endormie; elle n'entendit pas entrer ces dames, qui examinèrent avec curiosité et pitié les marques des soufflets de sa tante.
--Comment cette tante a-t-elle pu se portera de tels actes de colère, demanda Mme de Roubier, et pourquoi vous a-t-ellc ainsi battues toutes deux?
Prudence raconta à Mme de Roubier la scène qu'elles avaient subie en rentrant de chez elle la veille au soir.
--Pourquoi? c'est ce que je ne puis dire à Madame, j'ai bien vu, à quelques paroles qui lui échappaient; qu'elle aurait voulu venir avec Mam'selle chez Madame; mais comme elle n'en avait rien dit avant notre départ, ni Mam'selle ni moi nous n'étions pas plus coupables que l'enfant que vient de naître. Madame juge que Mam'selle, qui n'a pas l'habitude d'être battue, a été impressionnée à croire qu'elle allait mourir; la pauvre enfant a passé la nuit à pleurer et à trembler. Moi-même, qui n'étais pas plus contente qu'elle, je ne trouvais rien pour la consoler, sinon quand je lui ai proposé de nous sauver de grand matin. Ça l'a un peu remontée; et puis nous avons résolu de demander refuge à Madame, ne connaissant personne dans Paris. Ville de malheur, nous n'y avons eu que de l'ennui! Madame me croira si elle veut, mais je considère le temps que j'y ai passé comme un temps de galères. J'espère bien que Monsieur me permettra de lui ramener Mam'selle et M. Innocent qui n'est guère plus heureux dans sa pension. Le voilà bien avancé avec son uniforme qui lui bat les talons; joli respect qu'on lui porte! En voila encore une idée!
Simplicie dormait toujours; elle rêvait, elle gémissait, se tordait les mains; des larmes coulèrent de ses yeux et roulèrent sur ses joues gonflées. Claire et Marthe eurent pitié d'elle.
--Maman, quand elle s'éveillera, elle pourra venir chez nous n'est-ce pas? Voyez comme elle a l'air malheureux, comme elle gémit.
--En rêve, mon enfant, en rêve, Il est probable qu'au réveil elle se retrouvera dans son état accoutumé.
--Mais nous pourrons venir la voir pour la désennuyer?
--Oui, nous reviendrons après notre promenade; en attendant, laissez-lui les livres que nous lui avions apportés.
Mme de Roubier sortit avec ses filles, laissant Simplicie toujours endormie.
XIX
LES ÉPREUVES D'INNOCENT
Innocent n'avait aucun soupçon de ce qui s'était passé chez sa tante et de la fuite de sa soeur. Il continuait à la pension sa vie pénible et accidentée par les tours innombrables que lui jouaient ses camarades. Paul, Jacques et Louis le protégeaient de leur mieux mais ils n'étaient pas de sa classe et ils ne pouvaient prévoir ni empêcher les méchancetés de détail dont il était la victime.
Un jour, pendant le silence de l'étude, une légère agitation se manifesta sur les bancs. Une révolte avait été préparée par la majorité de la classe pour se venger des maîtres de cette pension où les élèves étaient rudement traités, mal nourris, mal couchés et sans aucune des distractions et des douceurs qu'on a souvent dans les bons collèges; c'était Innocent qui avait été désigné pour servir de prétexte à l'émeute projetée On se poussait du coude, on riait sous cape, on se risquait même à chuchoter, tous les regards se dirigeaient furtivement sur Innocent, dont l'air benêt et les vêtements démesurément longs et et larges provoquaient les malices de ses camarades. Le maître d'étude avait plusieurs, fois levé des yeux courroucés sur ses élèves, mais ces derniers semblaient deviner l'instant où le maître les regarderait, et il n'avait pu encore surprendre un seul coupable. Innocent regardait aussi, sans comprendre la cause de ce désordre; il souriait et ne prenait aucune précaution pour s'en cacher, précisément parce qu'il n'avait aucune part au complot. Il arriva que le maître surprit un regard d'Innocent, qui tournait la tête à droite et à gauche pour trouver le motif de la gaieté de ses camarades.
--Monsieur Gargilier, s'écria le maître, qui croyait avoir trouvé le coupable. Monsieur Gargilier, venez ici.
Innocent se leva, mais, au premier pas qu'il fit il trébucha contre la table; il se remit en équilibre, trébucha de nouveau, se débattit contre un lien qui le retenait à son banc et tomba le nez par terre. Ce fut le signal d'un tumulte général, les uns se précipitèrent pour le relever, d'autres pour aider ceux qui le ramassaient, le reste pour changer de place et faire du bruit sous prétexte de le secourir. Le maître tapait sur son pupitre, criait: «En place, Messieurs!» mais ils faisaient semblant de ne pas entendre et de se montrer inquiets de la chute d'Innocent.
--Dix mauvais points pour Gargilier! cria le maître... Deux cents vers à copier pour Gargilier! ajouta-t-il, voyant qu'Innocent restait par terre.
Et comment pouvait-il se relever? Les camarades venus à son secours le tiraient par les jambes, l'aplatissaient à terre, le roulaient sous le banc sous prétexte de lui venir en aide. Enfin le maître d'étude, outré de colère, arriva lui-même dispersa les élèves en s'aidant des pieds et des poings, et donna une taloche à Innocent toujours étendu. Innocent tira les jambes, le banc suivit le mouvement; il se leva avança d'un pas, toujours suivi du banc à la grande surprise du maître et à la grande joie des élèves qui laissèrent échapper des rires contenus jusqu'alors. Le maître se baissa et vit qu'une des jambes d'innocent avait été attachée au banc de la classe; les élèves l'ayant quitté, Innocent entraînait le banc ainsi allégé.
--Messieurs, cria le maître irrité, vous êtes un tas de mauvais petits drôles, de vrais Satans, d'affreux Méphistophélès, du gibier de Lucifer, la honte de la maison! C'est une infamie, une ignominie! Quand aurez-vous fini vos scélératesses à l'égard de ce jeune Innocent, dont vous faites un martyr, dont vous êtes les bourreaux, que vous rendrez imbécile, idiot, à force de tortures! Je consigne toute la classe jusqu'à ce que j'aie pris les ordres de M. le chef de pension. Je vous défends de rire, parler, de bouger, de respirer....
Le maître fut interrompu par des rires partis de tous les coins de l'étude.
--A bas le pion! à bas le tyran! cria-t-on de toutes parts.
--Messieurs...
--A la porte, le pion! A la porte! Une danse au pion! Une danse à son capon!
--Messieurs...
Une foule compacte d'écoliers lui coupa la parole en se ruant sur lui; en une seconde il se vit entouré d'une quarantaine de furieux; les uns lui tiraient les jambes, les autres le mordaient, d'autres l'accablaient de coups de poing, de coups de pied on le griffait, on le pinçait, on le secouait. La quantité devant à la longue l'emporter sur la qualité, le maître jugea prudent de ne pas attendre; il se débarrassa de ses ennemis comme il put, et à grand'peine il parvint à gagner la porte, l'ouvrit, se précipita dehors, la referma à double tour et courut prévenir le maître de l'émeute qui venait d'éclater. Le maître n'était pas dans son cabinet; il fallut le chercher dans la maison, et, avant que le maître d'étude l'eût rejoint et l'eut amené à la porte de la classe, les petits misérables, excités par quatre ou cinq mauvais garnements qui avait tramé ce complot et qui avaient attaché la pauvre d'Innocent pour amené le désordre se mirent en devoir de faire subir au pauvre Innocent la punition de sa prétendue trahison.
Dès qu'ils furent enfermés, ils comprirent l'abîme dans lequel ils s'étaient jetés, et le calme se rétablit subitement.
Innocent était encore attaché au banc et cherchait vainement à casser la solide ficelle qui le retenait.
--Tire-toi de là si tu peux, mauvais capon! cria un des élèves, tu iras nous dénoncer après.
--Il faut l'empêcher de sortir! cria un autre.
--Et le punir de ses caponneries, dit un troisième.
--Jugeons-le, procédons légalement.
--Oui, pour qu'il s'échappe pendant que nous le jugerons!
--La porte a été fermée par le pion; comment veux-tu qu'il l'ouvre?
--Il sautera par la fenêtre.
--Nous saurons bien l'en empêcher.
--Ne perdons pas de temps, jugeons-le. Moi, d'abord, je le déclare coupable et je le condamne à recevoir cinquante coups de règle sur les reins.
--Moi aussi! moi aussi! crièrent, la plupart des élèves.
Une vingtaine des plus mauvais se jetèrent sur Innocent, qui les mains jointes, l'air effaré, les yeux larmoyants, les suppliait d'avoir pitié de lui et de ne pas lui faire de mal.
--Je n'ai rien fait, je vous assure que je n'ai rien fait ni rien dit, je vous eu prie, mes amis, ayez pitié de moi.
--Nous ne sommes pas tes amis, tartufe! tu nous a fait tous punir; tu vas être puni, toi aussi.
Et sans écouter ses supplications et ses cris, ils le jetèrent par terre, lui arrachèrent sa redingote et tombèrent sur lui armés chacun d'une règle. Innocent poussait des cris lamentables et demandait grâce; les méchants garçons, s'animant les uns les autres, le frappaient toujours.
Le groupe qui s'était abstenu de l'exécution commençait à murmurer et à s'émouvoir.
--Assez!... cria enfin une voix qui ne fut pas écoutée.
--Assez! répétèrent trois ou quatre voix.
--Assez! cria le groupe, en choeur sans plus de succès. Le groupe s'agita, se concerta un instant, et tous, s'élançant d'un commun accord sur les méchants camarades, délivrèrent le malheureux Innocent, dont les vêtements déchirés et les cris pitoyables témoignaient de l'animosité ainsi que de la malice de ses assaillants.
Pendant que quelques élèves maintenaient de vive force les dix ou douze qui avaient été les plus acharnés au supplice du pauvre Innocent, les autres le relevaient et le secouraient de leur mieux; à peine avaient-ils eu le temps d'essuyer ses larmes et de le rassurer par des promesses de protection, qu'on entendit du bruit au dehors; la porte s'ouvrit et M chef d'institution, accompagné du maître d'étude et de quelques hommes attachés à la maison, parut et parcourut du regard les différents groupes qui, s'offraient à ses yeux. Dans un coin, un demi-combat avait lieu entre les ennemis d'Innocent et ses défenseurs; à un autre bout se tenaient immobiles et craintifs ceux qui s'étaient abstenus à la fin et qui n'avaient pas lutté contre les libérateurs d'Innocent. Au milieu de la salle éfait un groupe nombreux qui soutenait Innocent et qui cherchait à mettre un peu d'ordre dans ses vêtements en lambeaux. Son visage était couvert de sang par suite d'un rude coup de poing qu'il avait reçu sur le nez.
D'un coup d'oeil le maître comprit ce qui venait de se passer. Il commença par appeler deux domestiques:
--Prenez cet infortuné Gargilier, montez-le à l'infirmera et dites à l'infirmière de voir si ces petits misérables ne lui ont pas fait un mal sérieux.
--Prenez dans le coin, là-bas, les mauvais garnements qui se défendent la règle à la main et enfermez-les au cachot. Que deux hommes se tiennent prêts à porter les lettres aux parents de ces élèves.
Puis, se tournant vers le maître d'étude:
--Pour les autres, tous coupables, mais à de moindres degrés grande retenue jusqu'à nouvel ordre. Nous ferons une enquête et nous séparerons les sots des méchants pour leur faire des parts différentes.
Les ordres du maître s'exécutèrent sans aucune opposition; les élèves étaient tous plus ou moins consternés, selon qu'ils se sentaient plus ou moins coupables, car aucun n'était innocent.
Le résultat de l'enquête fut l'expulsion de cinq élèves qu'on renvoya le soir même à leurs parents; la privation de sortie pendant un mois pour douze autres élèves, et la privation d'une sortie et d'une promenade pour le reste de la classa Innocent contusionné, meurtri, resta quelque jours à l'infirmerie. La nouvelle de sa maladie et de la scène qui l'avait occasionnée se répandit promptement dans toutes les classes; elles témoignèrent une curiosité générale et chacun voulut visiter Innocent et lui témoigner sa sympathie. Les plus charitables furent, comme toujours, Paul, Jacques et Louis, qui se trouvaient absents de la pension le jour de l'événement ils inspirèrent à Innocent une amitié qui le disposa à la confiance; il leur raconta tout ce qu'il avait fait pour obtenir de ses parents l'autorisation de venir à Paris et à la pension; il un témoigna un grand regret; ses amis profitèrent de ses aveux pour lui donner de bons conseils; ils lui firent voir combien sa conduite avait été coupable et comme le bon Dieu le punissait par l'accomplissement même de ses désirs.
--Si tu étais resté chez toi, tu aurais toujours regretté la pension; tu n'en aurais pas connu les désagréments, tu aurais eu de l'humeur contre ton père, dont tu ne savais pas apprécier la bonté.
--Oh! oui tu as bien raison, mon bon Paul; à présent, quand j'aurai le bonheur de retourner à Gargilier, je ne demanderai à mon père qu'une seule grâce, c'est de ne jamais le quitter. Je serai aussi obéissant que j'étais révolté, aussi studieux, que j'étais paresseux. Oui, mes amis, grâce à vous je sais, je vois combien j'ai été coupable et combien je dois remercier Dieu de m'avoir envoyé de si rudes châtiments.
En sortant de l'infirmerie, Innocent devint; comme ses amis, un excellent élève; quand il fut tout à fait rétabli, il écrivit à son père la lettre suivante: