Les Deux Gentilshommes de Vérone

Chapter 4

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LE DUC.--Sa chambre est si élevée et les murs en sont si droits qu'on ne peut y gravir sans hasarder sa vie.

VALENTIN.--Eh bien! alors, une bonne échelle de corde, qu'on peut jeter avec deux crochets pour l'attacher en y montant, suffirait à escalader la tour d'une nouvelle Héro, pourvu qu'un hardi Léandre l'entreprenne.

LE DUC.--Maintenant, toi, Valentin, qui es un homme bien né, enseigne-moi où je pourrai me procurer une semblable échelle?

VALENTIN.--Et quand voudriez-vous vous en servir? dites-le moi, seigneur, je vous prie.

LE DUC.--Ce soir même; car l'amour est comme un enfant qui désire tout ce qu'il peut obtenir.

VALENTIN.--Vers les sept heures du soir, je vous procurerai une échelle.

LE DUC.--Mais écoutez: je veux y aller seul, comment y porter mon échelle?

VALENTIN.--Elle sera légère, seigneur, afin que vous puissiez la porter sous un manteau un peu long.

LE DUC.--Un manteau comme le tien le serait-il assez?

VALENTIN.--Oui, certes, seigneur.

LE DUC.--Laisse-moi donc voir ton manteau; je veux en prendre un de même longueur.

VALENTIN.--Eh! seigneur, n'importe quel manteau fera l'affaire.

LE DUC.--Comment m'y prendrai-je pour porter un manteau? Voyons, je te prie, que j'essaye ton manteau. Hé! quelle est cette lettre? Que vois-je: _à Silvie_? Eh! voici l'échelle même qui me servira pour mon dessein. J'aurai l'audace, pour cette fois, de rompre le cachet. (_Le duc lit_): «Mes pensées restent toute la nuit auprès de ma Silvie, et ce sont des esclaves rapides que je lui envoie. Oh! si leur maître pouvait aller et venir d'un vol aussi léger, comme il irait se placer lui-même aux lieux où elles dorment ensemble. Les pensées que je t'envoie reposent sur ton beau sein, tandis que moi, qui suis leur roi et qui les dépêche vers toi, je maudis l'autorité qui leur accorde une si douce faveur, puisque je suis privé moi-même du bonheur de mes esclaves. Je me maudis de ce qu'ils sont envoyés par moi aux lieux où leur maître devrait être.»--Que veut dire ceci?--«Silvie, cette nuit même je te mets en liberté.» C'est cela, et voilà l'échelle qui doit servir à ce dessein! Quoi! Phaéton (car tu es le fils de Mérope), prétends-tu guider le char du Soleil, et par ton audace téméraire diriger le monde? Prétends-tu atteindre les étoiles parce qu'elles brillent au-dessus de toi? Vil séducteur, esclave présomptueux, va porter tes caresses et ton sourire à tes égales, et crois que tu dois à ma patience, bien plus qu'à ton mérite, la faveur de sortir de mes États. Remercie-moi de cette grâce bien plus que de tous les bienfaits que je t'ai accordés, toujours à tort. Mais si tu restes sur mon territoire plus de temps qu'il n'en faut pour le départ le plus précipité de notre cour, par le ciel, ma colère surpassera l'affection que j'aie jamais portée à ma fille ou à toi. Fuis, je ne veux pas écouter tes vaines excuses; mais, si tu aimes la vie, hâte-toi de quitter ces lieux.

(Le duc sort.)

VALENTIN.--Et pourquoi ne pas mourir plutôt que de vivre dans les tourments? Mourir, c'est être banni de moi-même; et Silvie est moi-même; m'exiler d'elle, c'est m'exiler de moi; exil qui vaut la mort! La lumière est-elle la lumière, si je ne vois pas Silvie? Quelle joie est la joie si Silvie n'est pas auprès de moi, à moins que je ne puisse penser qu'elle est auprès de moi, et jouir de l'ombre de ses perfections? Oh! si je ne suis pas pendant la nuit auprès de ma Silvie, il n'y a point de mélodie dans les chants du rossignol; et si le jour je ne vois pas Silvie, le jour ne luit pas pour moi; elle est mon essence, et je cesse d'être si sa douce influence ne me ranime, ne m'échauffe, ne m'éclaire et ne me conserve à la vie. Je ne fuirai pas la mort en fuyant l'arrêt de son père. En restant ici, je ne fais qu'attendre la mort; en fuyant de ces lieux, je cours moi-même à la mort.

(Entrent Protéo et Launce.)

PROTÉO.--Cours, Launce, cours vite, vite, cherche-le.

LAUNCE.--Holà! hé! holà! holà!

PROTÉO.--Que vois-tu?

LAUNCE.--Celui que nous cherchons; il n'y a pas un cheveu sur sa tête qui ne soit pas à un Valentin.

PROTÉO.--Valentin!

VALENTIN.--Non.

PROTÉO.--Que vois-je donc, son ombre?

VALENTIN.--Ni l'un ni l'autre.

PROTÉO.--Quoi donc?

VALENTIN.--Personne.

LAUNCE.--Est-ce que personne parle?--Monsieur, frapperai-je?

PROTÉO.--Qui veux-tu frapper?

LAUNCE.--Personne.

PROTÉO.--Je te le défends, coquin.

LAUNCE.--Mais, monsieur, je ne frapperai personne, je vous prie.

PROTÉO.--Je te le défends, drôle, te dis-je; ami Valentin, un mot.

VALENTIN.--Mes oreilles sont fermées; elles ne peuvent plus recevoir de bonnes nouvelles, tant elles sont remplies des mauvaises que je viens d'entendre.

PROTÉO.--J'ensevelirai donc les miennes dans un profond silence, car elles sont dures, fâcheuses, affligeantes.

VALENTIN.--Silvie est-elle morte?

PROTÉO.--Non, Valentin.

VALENTIN.--Il n'est plus de Valentin[41], en effet, pour l'adorable Silvie.--Est-elle parjure?

[Note 41: _No Valentine, no Valentine_, non Valentin, aucun Valentin, plus de Valentin. _No_ est employé tour à tour adverbialement et adjectivement.]

PROTÉO.--Non, Valentin.

VALENTIN.--Il n'est plus de Valentin, si Silvie est parjure. Quelles sont donc vos nouvelles?

LAUNCE.--Seigneur, on vient de proclamer que vous êtes _évanoui_[42].

[Note 42: Évanoui, que vous avez disparu, _vanished_.]

PROTÉO.--Que vous êtes banni, voilà la nouvelle! Banni de cette cour, loin de Silvie et de ton ami.

VALENTIN.--Oh! je me suis déjà repu de cette infortune, et son excès va me rendre malade.--Silvie sait-elle que je suis banni?

PROTÉO.--Oui, et elle a offert, pour changer cet arrêt qui reste irrévocable, un océan de perles fondues, qu'on appelle des larmes; elle les a versées par flots aux pieds de son père inflexible, prosternée devant lui dans une humble posture, et se tordant les mains, dont la blancheur convenait si bien à sa douleur qu'elles semblaient en avoir pâli. Mais ni ses genoux fléchis, ni ses mains pures levées vers lui, ni ses tristes soupirs, ni ses longs gémissements, ni les flots argentés de ses larmes n'ont pu attendrir le coeur de son inexorable père. Ah! Valentin, si tu es pris il faut que tu meures; d'ailleurs ses prières, lorsqu'elle a demandé ta grâce, l'ont tellement irrité qu'il a ordonné qu'on l'enfermât dans une prison, avec la menace de l'y laisser toujours.

VALENTIN.--Assez, Protéo, à moins que le mot que tu vas prononcer n'ait quelque pouvoir fatal à ma vie. S'il en est ainsi, je t'en conjure, fais-le entendre à mon oreille, comme l'antienne finale de mon éternelle douleur.

PROTÉO.--Cesse de te lamenter sur ce que tu ne peux empêcher, et cherche un soulagement à ce qui cause tes lamentations. Le temps fait éclore et prospérer tous les biens. Si tu restes ici, tu ne peux voir ton amante, et d'ailleurs en restant tu perdras la vie. L'espérance est l'appui d'un amant; saisis-la et sers-t'en pour t'éloigner d'ici et te défendre contre les pensées désespérantes. Tes lettres peuvent venir ici, quoique tu n'y sois plus; ce qui me sera adressé, je le déposerai dans le beau sein[43] de ton amante. Ce n'est pas le moment des remontrances. Viens, je vais te conduire aux portes de la ville, et avant de me séparer de toi, nous conférerons ensemble sur tout ce qui intéresse ton amour; pour l'amour de Silvie, sinon de toi-même, pense à ton danger et suis-moi.

[Note 43: Les femmes avaient anciennement au-devant de leur corset une petite poche à mettre les billets doux, l'argent, etc.]

VALENTIN.--Je te prie, Launce, si tu vois mon page, dis-lui de se hâter de me rejoindre à la porte du Nord.

PROTÉO.--Maraud, cours le chercher... va. Viens, Valentin.

VALENTIN.--Oh! ma chère Silvie! infortuné Valentin!

LAUNCE.--Je ne suis qu'un sot, voyez-vous, et cependant j'ai assez d'intelligence pour soupçonner que mon maître est une espèce de fripon; mais cela est tout un, s'il n'est fripon que sur un point. Il n'existe pas, à l'heure qu'il est, quelqu'un qui sache que j'aime; j'aime cependant; mais un attelage de chevaux ne m'arracherait pas ce secret, ni le nom de l'objet que j'aime; et cependant c'est une femme; mais je ne veux pas me dire à moi-même quelle femme c'est; et cependant c'est une fille de ferme. Et cependant ce n'est point une fille, car elle a eu affaire à des commères[44]; et pourtant c'est une fille, car elle est la fille de son maître, et le sert pour des gages. Elle a plus de qualités qu'un barbet qui va à l'eau, ce qui est beaucoup pour une simple chrétienne. Voici le catalogue[45] de ses talents.--_Imprimis_, elle peut chercher et _rapporter_; un cheval n'en saurait faire davantage, et même un cheval ne peut aller chercher: il ne peut que _rapporter_; ainsi elle vaut encore mieux qu'une rosse. _Item_, elle peut tirer du lait, voyez-vous; belle qualité chez une fille qui a les mains propres.

[Note 44: Des commères bavardes et des commères qui ont été les marraines de ses enfants.]

[Note 45: _Cat-logue_, c'est le mot catalogue qu'il estropie.]

(Entre Speed.)

SPEED.--Eh bien! comment se porte le seigneur Launce, quelle nouvelle me dira Votre Seigneurie?

LAUNCE.--Sa Seigneurie, eh bien! son vaisseau[46] est en mer.

[Note 46: Pour _master-ship,_ votre seigneurie et le vaisseau de votre maître, _ship_, vaisseau.]

SPEED.--Encore votre ancien défaut, de vouloir toujours jouer sur le mot. Quelles nouvelles avez-vous sur ce papier?

LAUNCE.--Les nouvelles les plus noires que vous ayez jamais apprises.

SPEED.--Noires, dites-vous?

LAUNCE.--Eh! oui! noires comme de l'encre.

SPEED.--Laissez-moi les lire.

LAUNCE.--Allons donc, butor, tu ne sais pas lire.

SPEED.--Tu mens, je sais lire.

LAUNCE.--Je veux t'examiner; dis-moi, qui t'a engendré?

SPEED.--Eh! le fils de mon grand-père.

LAUNCE.--Oh! l'ignorant paresseux, c'est le fils de ta grand'mère; cela prouve que tu ne sais pas lire.

SPEED.--Allons, imbécile, voyons, essaye ma science sur ton papier.

LAUNCE.--Viens là et recommande-toi à saint Nicolas[47].

[Note 47: Saint Nicolas, patron des écoliers.]

SPEED, _il lit_.--_«Imprimis:_ Elle sait tirer le lait.

LAUNCE.--Oui, certes, elle le sait bien.

SPEED.--_«Item_. Elle brasse d'excellente bière.

LAUNCE.--Et c'est là d'où vient le proverbe:--_Béni soit votre coeur, vous brassez de la bonne bière!_

SPEED.--_«Item_. Elle sait coudre[48].

[Note 48: _She can sew,--can she so?_ calembour intraduisible.]

LAUNCE.--C'est comme si on disait: le sait-elle?

SPEED.--_«Item_. Elle sait tricoter.

LAUNCE.--Comment un homme peut-il se trouver à bas avec une femme qui peut lui tricoter un bas!

SPEED.--_«Item_. Elle sait laver et nettoyer.

LAUNCE.--Une belle qualité, car elle n'a point besoin d'être lavée et nettoyée.

SPEED.--_«Item_. Elle sait filer.

LAUNCE.--Je puis donc laisser tourner le monde sur sa roue, si elle file assez pour se nourrir.

SPEED.--_«Item_. Elle a plusieurs vertus qui n'ont point de nom.

LAUNCE.--Comme qui dirait des _vertus bâtardes_, qui n'ont jamais connu leur père, et qui par conséquent n'ont point de nom.

SPEED.--Suivent maintenant ses défauts.

LAUNCE.--Sur les talons de ses vertus.

SPEED.--_«Item_. Il ne faut pas l'embrasser à jeun, à cause de son haleine.

LAUNCE.--Bon! c'est un défaut qu'on peut corriger par un déjeuner. Continue.

SPEED.--_«Item_. Elle a le goût des douceurs.

LAUNCE.--Ce qui dédommage de sa mauvaise haleine.

SPEED.--_«Item_. Elle parle quand elle dort.

LAUNCE.--Oh! cela n'y fait rien, pourvu qu'elle ne dorme pas quand elle parle.

SPEED.--_«Item_. Elle parle lentement.

LAUNCE.--Oh! le sot, qui met cela au nombre de ses défauts; parler lentement est la seule vertu d'une femme.--Allons, je te prie, efface-moi cela, et place-le au nombre de ses plus grandes vertus.

SPEED.--_«Item_. Elle est orgueilleuse.

LAUNCE.--Efface-moi cela encore.--C'est l'héritage d'Ève; on ne peut le lui ôter.

SPEED.--_«Item_. Elle n'a pas de dents.

LAUNCE.--Je ne m'embarrasse guère de cela non plus, parce que j'aime la croûte.

SPEED.--_«Item_. Elle est méchante.

LAUNCE.--Eh bien! il est heureux qu'elle n'ait pas de dents pour mordre.

SPEED.--_«Item_. Elle fera souvent l'éloge du vin.

LAUNCE.--Si le vin est bon, elle le louera; si elle ne le veut pas, je le louerai, moi; car les bonnes choses doivent être louées.

SPEED.--_«Item_. Elle est trop libre.

LAUNCE.--En paroles; cela est impossible, car il est écrit plus haut qu'elle parlait lentement:--en argent; elle ne le pourra pas, je le tiendrai sous la clef; si elle donne quelque autre chose, elle en est la maîtresse, et je ne puis l'en empêcher.--Bon, continue.

SPEED.--_«Item_.--Elle a plus de cheveux que d'esprit, plus de défauts que de cheveux, et plus d'écus que de défauts.

LAUNCE.--Arrête-toi là.--Je veux l'avoir. Deux ou trois fois, dans ce dernier article, j'ai dit qu'elle était à moi, et qu'elle n'était pas à moi. Relis-moi ce passage, je te prie.

SPEED.--_«Item._--Elle a plus de cheveux que d'esprit.

LAUNCE.--_Plus de cheveux que d'esprit_, cela peut être, je le verrai bien: le couvercle du sel cache le sel, et c'est pourquoi il est plus que le sel. Les cheveux qui couvrent l'esprit sont plus que l'esprit, car le plus grand cache le moindre.--Après.

SPEED.--«Et plus de défauts que de cheveux.

LAUNCE.--Cela est affreux.--Oh! s'il était possible que cela n'y fût pas!

SPEED.--«Et plus d'écus que de défauts.»

LAUNCE.--Ha! ha! voilà un mot qui rend ses défauts aimables; oui, je veux l'avoir, et s'il se fait un mariage, comme il n'y a rien d'impossible...

SPEED.--Eh bien! après?

LAUNCE.--Oh! après!... Je te dirai que ton maître t'attend à la porte du Nord.

SPEED.--Moi?

LAUNCE.--Toi? Vraiment, qui es-tu? Il a attendu quelqu'un qui vaut mieux que toi.

SPEED.--Et faut-il que j'aille le trouver?

LAUNCE.--Que tu coures le trouver; car tu es resté ici si longtemps que ta course à peine pourra réparer le temps que tu as perdu.

SPEED.--Que ne me le disais-tu plus tôt? Que la peste soit de tes lettres d'amour!

(Il sort.)

LAUNCE.--Oh! il sera étrillé de la bonne manière pour avoir lu ma lettre. Cet impoli faquin, qui veut mettre le nez dans les secrets d'autrui. Ha! ha! je vais le suivre pour rire, en lui voyant recevoir sa correction.

(Il sort.)

SCÈNE II

Appartement du palais ducal, à Milan.

LE DUC et THURIO, PROTÉO _suit derrière_.

LE DUC.--Seigneur Thurio, ne craignez rien, elle viendra à vous aimer à présent que Valentin est banni de sa vue.

THURIO.--Depuis qu'il est exilé, elle me méprise encore davantage; elle déteste ma présence et me traite avec tant de dédain que je désespère de gagner son coeur.

LE DUC.--Cette faible impression de l'amour est comme une figure tracée sur la glace, qu'une heure de chaleur efface et dissout. Un peu de temps fondra la glace de son coeur, et l'indigne Valentin sera oublié. (_Protéo les joint._) Eh bien! seigneur Protéo, votre compatriote est-il parti suivant mon décret?

PROTÉO.--Il est parti, seigneur.

LE DUC.--Ma fille est bien triste de ce départ.

PROTÉO.--Un peu de temps dissipera son chagrin, seigneur.

LE DUC.--Je le crois, mais le seigneur Thurio ne le pense pas. Protéo, la bonne opinion que j'ai de vous (car vous m'avez donné quelques preuves de votre attachement) m'engage de plus en plus à conférer avec vous.

PROTÉO.--Puisse le moment où vous me trouverez infidèle à vos intérêts, seigneur, être le dernier de ma vie!

LE DUC.--Vous savez combien je désirerais former une alliance entre le seigneur Thurio et ma fille.

PROTÉO.--Je le sais, mon seigneur.

LE DUC.--Et je crois bien aussi que vous n'ignorez pas combien elle résiste à mes volontés.

PROTÉO.--Elle y résistait, mon prince, lorsque Valentin était ici.

LE DUC.--Mais elle persévère encore dans sa perversité. Que pourrions-nous inventer, pour faire oublier Valentin à cette fille et lui faire aimer le seigneur Thurio?

PROTÉO.--Le meilleur moyen est d'accuser Valentin d'être infidèle, lâche et de basse extraction, trois défauts que les dames détestent mortellement.

LE DUC.--Fort bien, mais elle croira qu'on le calomnie par haine.

PROTÉO.--Oui, si c'était un ennemi de Valentin qui le dit; il faudrait que cela fût dit, avec des circonstances plausibles, par un homme qu'elle croirait être son ami.

LE DUC.--Alors il faut vous charger de le calomnier.

PROTÉO.--C'est, mon prince, ce que j'aurais bien de la répugnance à faire: c'est un vilain rôle pour un gentilhomme, surtout contre son intime ami.

LE DUC.--Lorsque tous vos éloges ne lui peuvent faire aucun bien, vos calomnies ne peuvent certainement lui faire aucun tort. Ce rôle alors devient indifférent, surtout quand votre ami vous prie de le faire.

PROTÉO.--Vous l'emportez, seigneur; elle ne l'aimera pas longtemps, je vous assure, si je puis y réussir, par tout ce que je pourrai dire à son désavantage. Mais s'il arrive que j'extirpe son amour pour Valentin, il ne s'ensuit pas qu'elle aimera le seigneur Thurio.

THURIO.--Aussi, en arrachant cet amour fixé sur Valentin, il faut, de peur qu'il ne se perde et ne soit bon à personne, faire en sorte de l'attacher à moi; c'est ce que vous devez faire en me louant autant que vous le déprécierez.

LE DUC.--Mon cher Protéo, nous pouvons nous fier à vous en cette affaire, car nous savons, d'après ce que nous a dit Valentin, que vous êtes déjà un fidèle sujet de l'amour, et en si peu de temps votre âme ne saurait changer, ni se rendre parjure. Avec cette garantie, nous ne craignons pas de vous donner accès dans un lieu où vous pouvez causer longtemps avec Silvie, car elle est chagrine, languissante, mélancolique, et pour l'amour de votre ami, elle sera bien aise de vous voir; par vos discours adroits, vous pourrez la consoler et lui persuader de haïr le jeune Valentin et d'aimer mon ami.

PROTÉO.--Tout ce qu'il me sera possible de faire, je le ferai. Mais vous, seigneur Thurio, vous n'êtes pas assez pressant. Vous devez aussi préparer votre glu pour prendre au piège ses désirs par des sonnets plaintifs dont les rimes composées exprimeraient votre hommage et vos voeux.

LE DUC.--Oui, la poésie, fille du ciel, a un grand pouvoir.

PROTÉO.--Dites à Silvie que sur l'autel de sa beauté vous sacrifiez vos larmes, vos soupirs, votre coeur; écrivez jusqu'à ce que votre encre soit épuisée, et alors que vos larmes remplissent votre écritoire, tracez quelques lignes de sentiment qui puissent attester votre sincérité. La lyre d'Orphée était munie de cordes poétiques, dont la touche d'or pouvait attendrir le fer et les rochers, apprivoiser les tigres, attirer des profonds abîmes de l'Océan l'énorme Léviathan et le faire danser sur le sable. Après vos plaintives élégies, venez pendant la nuit sous les fenêtres de votre maîtresse; joignez une chanson mélancolique au son des instruments accompagné de quelque doux concert. Le morne silence de la nuit est favorable aux douces plaintes des amants malheureux; tout ceci la touchera, ou rien n'y fera.

LE DUC.--Ces conseils prouvent que vous avez été amoureux.

THURIO.--Et, dès ce soir même, je veux les mettre en pratique. Ainsi, mon cher Protéo, mon Mentor, allons tout à l'heure à la ville pour réunir quelques habiles musiciens. J'ai un sonnet qui fera l'affaire pour commencer à suivre tes bons conseils.

LE DUC.--Allons, messieurs, à l'oeuvre!

PROTÉO.--Nous resterons auprès de vous, mon prince, jusqu'après le souper, et nous déciderons ensuite la marche à tenir.

LE DUC.--Non, non, mettez-vous de suite à l'oeuvre. Je vous dispense de me suivre.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

Une forêt près de Mantoue.

_Une troupe de_ BRIGANDS.

PREMIER VOLEUR.--Camarades, tenez ferme: je vois un voyageur.

SECOND VOLEUR.--Et quand il y en aurait dix, ne reculez pas, mais terrassons-les.

(Arrivent Valentin et Speed.)

TROISIÈME VOLEUR.--Halte-là, monsieur, jetez à terre ce que vous avez sur vous, sinon nous vous ferons asseoir et nous vous dépouillerons.

SPEED.--Ah! monsieur, nous sommes perdus, ce sont ces brigands que tous les voyageurs craignent tant.

VALENTIN.--Mes amis...

PREMIER VOLEUR.--Point du tout, monsieur, nous sommes vos ennemis.

SECOND VOLEUR.--Paix! Nous voulons l'entendre.

TROISIÈME VOLEUR.--Oui, par ma barbe, nous le voulons, car il a l'air d'un brave homme.

VALENTIN.--Sachez donc que j'ai bien peu de chose à perdre. Je suis un homme accablé d'infortunes. Toute ma richesse consiste dans ces pauvres habillements; si vous me les ôtez, vous prendrez tout ce que je possède.

SECOND VOLEUR.--Où allez-vous?

VALENTIN.--A Vérone.

PREMIER VOLEUR.--D'où venez-vous?

VALENTIN.--De Milan.

TROISIÈME VOLEUR.--Y avez-vous séjourné longtemps?

VALENTIN.--Environ seize mois, et j'y serais encore si la fortune perfide ne m'en avait chassé.

PREMIER VOLEUR.--Comment, vous en êtes banni?

VALENTIN.--Je le suis.

SECOND VOLEUR.--Et pour quel crime?

VALENTIN.--Pour un forfait que je ne puis redire sans en être tourmenté. J'ai tué un homme, dont je regrette beaucoup la mort; mais cependant je l'ai tué bravement, les armes à la main, sans avantage et sans lâche trahison.

PREMIER VOLEUR.--Ne vous en repentez jamais, si vous l'avez tué ainsi. Mais vous a-t-on banni pour une faute aussi légère?

VALENTIN.--Oui, vraiment, et je me suis trouvé heureux d'en être quitte à ce prix.

SECOND VOLEUR.--Possédez-vous les langues?

VALENTIN.--C'est un bonheur que je dois aux voyages que j'ai faits dans ma jeunesse, et sans lequel je me serais trouvé souvent bien malheureux.

TROISIÈME VOLEUR.--Par la tête tonsurée du gros moine de Robin-Hood[49], cet homme-là devrait être roi de notre troupe.

[Note 49: Le moine Tuck. Voyez les histoires de _Robin-Hood_ et l'_Ivanhoë_ de sir Walter Scott.]

PREMIER VOLEUR.--Nous l'aurons, messieurs; un mot à l'oreille.

(Les voleurs se parlent ensemble tout bas.)

SPEED.--Monsieur, joignez-vous à eux; c'est une honorable espèce de voleurs.

VALENTIN.--Tais-toi, misérable.

SECOND VOLEUR.--Dites-nous, êtes-vous attaché à quelque chose?

VALENTIN.--A rien, sinon à ma fortune.

TROISIÈME VOLEUR.--Sachez donc que plusieurs d'entre nous sont des gentilshommes, que la fougue d'une jeunesse indisciplinée a chassés de la société des hommes soumis aux lois. Moi-même, je fus aussi banni de Vérone, pour avoir tenté d'enlever une jeune héritière, très-proche parente du prince.

SECOND VOLEUR.--Et moi de Mantoue pour avoir, dans ma colère, enfoncé mon poignard dans le coeur d'un gentilhomme.

TROISIÈME VOLEUR.--Et moi aussi, pour de petits crimes à peu près semblables. Mais revenons à notre affaire, car si nous racontons nos fautes, c'est uniquement pour excuser à vos yeux notre vie irrégulière; et comme vous êtes doué d'une belle tournure et que d'ailleurs vous nous dites savoir les langues, et que dans notre société nous aurions besoin d'un homme tel que vous...

SECOND VOLEUR.--A vrai dire, c'est surtout parce que vous êtes banni que nous entrons en traité avec vous. Vous contenteriez-vous d'être notre général, de faire de nécessité vertu, et de vivre avec nous dans les forêts?

TROISIÈME VOLEUR.--Qu'en dis-tu? Veux-tu être de notre association? Dis oui, et tu es notre chef à tous. Nous te rendrons hommage, tu nous commanderas, et nous t'aimerons tous comme notre capitaine et notre roi.

PREMIER VOLEUR.--Mais si tu méprises nos avances tu es mort.

SECOND VOLEUR.--Tu ne vivras point pour aller te vanter de nos offres.

VALENTIN.--Je les accepte et je veux vivre avec vous, pourvu que vous ne fassiez aucun outrage aux femmes sans défense, ni aux pauvres voyageurs.

TROISIÈME VOLEUR.--Non, nous avons horreur de ces lâches indignités. Viens, suis-nous; nous te mènerons à nos camarades, et nous voulons te montrer nos trésors, dont tu peux disposer comme nous-mêmes.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Milan.--Cour du palais.

_Entre_ PROTÉO.