Les Deux Gentilshommes de Vérone

Chapter 2

Chapter 23,810 wordsPublic domain

PANTHINO.--Il s'étonne que Votre Seigneurie souffre qu'il passe ici sa jeunesse, tandis que tant d'autres pères, de moindre distinction, envoient voyager leurs fils pour chercher de l'avancement, les uns à la guerre pour y tenter fortune, les autres à la découverte des îles lointaines[19], d'autres pour s'instruire dans les universités savantes. Il dit que votre fils Protéo était propre à réussir dans la plupart de ces exercices, et même dans tous; et il me conjurait de vous importuner de ne plus lui laisser perdre son temps au logis, car ce serait un grand inconvénient pour lui, dans un âge avancé, de ne pas avoir voyagé dans sa jeunesse.

[Note 19: Les fils de bonne maison voyageaient fréquemment du temps de Shakspeare, qui regardait les voyages comme propres à former le caractère et les idées.]

ANTONIO.--Tu n'as pas grand besoin de m'importuner pour cela; il y a plus d'un mois que j'y rêve. J'ai bien remarqué la perte de son temps, et comment, sans l'étude et la connaissance du monde, il ne peut jamais devenir un homme parfait. L'expérience s'acquiert par l'application et se perfectionne pas le cours rapide du temps. Dis-moi donc où il serait le plus à propos de l'envoyer.

PANTHINO.--Je pense que Votre Seigneurie n'ignore pas que son ami, le jeune Valentin, est attaché à la cour royale de l'empereur[20].

[Note 20: Les empereurs tenaient quelquefois leur cour à Milan; mais, à peine le poëte nous y aura-t-il conduits qu'il nous introduira, on ne sait par quel caprice, à la cour du duc.]

ANTONIO.--Je le sais.

PANTHINO.--Il serait bon, ce me semble, d'y envoyer aussi votre fils; là il pourra s'exercer dans les joutes et les tournois, entendre un beau langage, converser avec des hommes d'un sang illustre, et se former à tous les exercices dignes de sa jeunesse et de la noblesse de sa naissance.

ANTONIO.--J'aime tes avis, tu m'as très-bien conseillé; et, pour montrer combien j'approuve ton projet, je veux que sur-le-champ il soit exécuté, et que mon fils parte le plus tôt possible pour la cour de l'empereur.

PANTHINO.--Demain, si cela vous convient, il peut accompagner Alphonse et quelques autres gentilshommes de bonne réputation, qui vont saluer l'empereur et lui offrir leurs services.

ANTONIO.--Bonne compagnie; demain Protéo partira avec eux; et, puisque le voici fort à propos, je vais lui déclarer net ma résolution.

(Entre Protéo.)

PROTÉO, _à l'écart._--O douce amie! douces lignes! douce existence! Voilà sa main! l'interprète de son coeur! Voici ses serments d'amour, et le gage de son honneur. Ah! si nos pères pouvaient approuver nos amours, et sceller par leur consentement notre bonheur. O céleste Julie!

ANTONIO.--Comment! Quelle est donc cette lettre que vous lisez là?

PROTÉO.--Sous le bon plaisir de Votre Seigneurie, ce sont deux mots d'amitié que m'envoie Valentin, et qui m'ont été remis par un ami qui arrive de Milan.

ANTONIO.--Prêtez-moi cette lettre, que je voie les nouvelles.

PROTÉO.--Il n'y a aucune nouvelle, seigneur; il m'écrit seulement combien la vie qu'il mène est heureuse, combien il est aimé par l'empereur; il me souhaite avec lui pour partager son bonheur.

ANTONIO.--Et que pensez-vous de son désir?

PROTÉO.--Je pense, seigneur, comme un fils obéissant qui dépend de son père, et non des voeux de l'amitié.

ANTONIO.--Ma volonté s'accorde parfaitement avec son désir; n'allez pas hésiter sur un parti que je vous propose si brusquement; car ce que je veux, je le veux, et tout finit là. Je suis décidé à vous envoyer passer quelque temps, avec Valentin, à la cour de l'empereur. Vous recevrez de moi une pension semblable à celle que sa famille lui donne pour sa subsistance. Soyez prêt à partir dès demain: point de prétextes. Je le veux absolument.

PROTÉO.--Mais, seigneur, je ne puis pas sitôt être pourvu de tout; je vous conjure de m'accorder un jour ou deux.

ANTONIO.--Vois-tu, tout ce dont tu auras besoin, on te l'enverra quand tu seras parti; plus de retard; il faut partir demain. Suis-moi, Panthino; tu vas t'occuper de hâter ses préparatifs.

(Antonio et Panthino sortent.)

PROTÉO, _seul_.--Ainsi j'ai évité le feu dans la crainte de me brûler, et je me suis jeté dans la mer où je me suis noyé. Je craignais de montrer à mon père la lettre de Julie, de peur qu'il n'eût des objections à mon amour; et c'est de mon excuse même qu'il se prévaut contre mon amour. Oh! que le printemps de l'amour ressemble bien à l'éclat incertain d'un jour d'avril, qui tantôt montre toute la beauté du soleil, et qu'à chaque instant un nuage vient obscurcir!

(Panthino revient.)

PANTHINO.--Seigneur Protéo, votre père vous demande. Il est très-pressé: ainsi, je vous prie, allez vite.

PROTÉO.--Quoi, j'en suis là! Mon coeur y consent, et mille fois cependant il me dit _non_.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE I

Milan. Appartement dans le palais du duc.

VALENTIN et SPEED.

SPEED.--Votre gant, monsieur.

VALENTIN.--Ce n'est pas le mien; j'ai mes gants.

SPEED.--Celui-ci, cependant, pourrait bien être aussi le vôtre, quoiqu'il n'y en ait qu'un[21].

[Note 21: Il paraît que _on_ et _one_ se prononçaient jadis de même. Speed joue ici sur ces deux mots.]

VALENTIN.--Laisse-moi le voir; ah! oui, donne, il est à moi! doux ornement qui pare une main divine!--Ah! Silvie, Silvie!

SPEED.--Madame Silvie! madame Silvie!

VALENTIN.--Eh bien! faquin.

SPEED.--Oh! monsieur, elle n'est pas là pour nous entendre.

VALENTIN.--Qui t'a commandé de l'appeler?

SPEED.--Vous-même, monsieur, ou je ne vous ai pas bien compris.

VALENTIN.--Je vous dis que vous êtes trop empressé.

SPEED.--Et j'ai été grondé hier d'être trop lent.

VALENTIN.--Allons, c'est bien; dis-moi si tu connais madame Silvie!

SPEED.--Celle qu'aime Votre Honneur?

VALENTIN.--Comment sais-tu que je l'aime?

SPEED.--Ma foi! par tous ces signes particuliers: d'abord, vous avez appris, à l'exemple du seigneur Protéo, à croiser vos bras comme un homme mécontent, à goûter une chanson d'amour comme un rouge-gorge, à vous promener seul comme un pestiféré, à soupirer comme un écolier qui a perdu son _A b c_, à pleurer comme une jeune fille qui vient d'enterrer sa grand'mère, à jeûner comme un malade qui est à la diète, à veiller les nuits comme un homme qui craint les voleurs, à parler d'un ton plaintif comme un mendiant à la Toussaint[22]. Vous aviez coutume, quand vous vous mettiez à rire, de chanter comme un coq; quand vous vous promeniez, vous aviez la démarche assurée du lion; quand vous jeûniez, ce n'était jamais qu'immédiatement après le dîner; quand vous étiez triste, c'était parce que vous manquiez d'argent; et à présent votre maîtresse a opéré en vous une si grande métamorphose que, lorsque je vous regarde, je puis à peine croire que vous soyez mon maître.

[Note 22: C'est aux approches de l'hiver que les mendiants abondent.]

VALENTIN.--Est-ce qu'on remarque en moi tous ces signes-là?

SPEED.--Hors de vous.

VALENTIN.--Hors de moi? ce n'est pas possible!

SPEED.--Oui, hors de vous. Et rien n'est plus vrai, car _hors vous_ personne ne serait aussi simple. Mais vous êtes si certainement _hors de vous_[23], grâce à ces folies, que ces folies sont en vous et brillent au travers de vous-même, comme l'urine dans un vase, de sorte qu'aucun oeil ne vous peut voir sans faire comme un médecin et deviner votre maladie.

[Note 23: _Without_ signifie _dehors_ et _sans_, _hors_, _hormis_.]

VALENTIN.--Mais réponds-moi donc; connais-tu madame Silvie?

SPEED.--Celle sur qui vous fixez toujours les yeux au souper?

VALENTIN.--L'as-tu remarqué?--Eh bien! c'est elle-même.

SPEED.--Non, monsieur, je ne la connais pas.

VALENTIN.--Tu as remarqué que j'attachais mes yeux sur elle, et cependant tu ne la connais pas?

SPEED.--Elle n'est pas disgraciée, seigneur[24]?

[Note 24: _Hard favoured_; le mot _favour_ veut dire _grâce du visage_.]

VALENTIN.--Non, mon garçon! elle a plus de grâce que de beauté.

SPEED.--Monsieur, je sais bien cela.

VALENTIN.--Que sais-tu?

SPEED.--Qu'elle n'est pas aussi bien dans sa personne que dans vos bonnes grâces.

VALENTIN.--Je veux dire que sa beauté est exquise, mais que ses grâces sont infinies.

SPEED.--C'est parce que l'une est peinte et que les autres sont sans mesure.

VALENTIN.--Que veux-tu dire par _peinte_ et sans mesure[25]?

[Note 25: _Out of count_, hors de compte.]

SPEED.--Vraiment, monsieur, elle s'est tellement peinte pour se rendre belle, que personne ne se donne la peine de mesurer sa beauté.

VALENTIN.--Et pour qui me prends-tu, moi qui fais grand cas de sa beauté?

SPEED.--Vous ne l'avez jamais vue depuis qu'elle est enlaidie.

VALENTIN.--Y a-t-il longtemps qu'elle est enlaidie?

SPEED.--Depuis que vous l'aimez.

VALENTIN.--Je l'ai toujours aimée depuis que je l'ai vue, et je la trouve toujours belle.

SPEED.--Si vous l'aimez, vous ne pouvez pas la voir.

VALENTIN.--Pourquoi?

SPEED.--Parce _que_ l'amour est aveugle. Oh! si vous aviez mes yeux, ou si les vôtres étaient encore aussi clairvoyants qu'ils l'étaient lorsque vous reprochiez à Protéo d'aller sans jarretières!

VALENTIN.--Que verrais-je donc?

SPEED.--Votre folie actuelle et son extrême laideur; car Protéo, étant amoureux, n'y voyait plus pour attacher ses bas; et vous, amoureux à votre tour, vous n'y voyez pas pour mettre les vôtres.

VALENTIN.--Alors, mon garçon, tu es amoureux aussi, à ce qu'il me paraît? car hier au matin tu n'as pas pu voir à nettoyer mes souliers.

SPEED.--Cela est vrai, monsieur; j'étais amoureux de mon lit: je vous remercie de m'avoir secoué pour mon amour; j'en suis devenu plus hardi à vous tancer sur le vôtre.

VALENTIN.--Enfin je demeure[26] amoureux d'elle.

[Note 26: Opposition entre les verbes _to stand_, rester debout, et _set_, partir, ou _sit_, s'asseoir.]

SPEED.--Je voudrais que vous _partissiez_, votre amour aurait bientôt cessé.

VALENTIN.--Hier au soir, elle m'a ordonné d'écrire des vers à quelqu'un qu'elle aime.

SPEED.--Et vous avez écrit?

VALENTIN.--Oui.

SPEED.--N'avez-vous point écrit un peu de travers?

VALENTIN.--Je m'en suis acquitté de mon mieux. Mais silence, la voici elle-même.

(Entre Silvie.)

SPEED, _à part_.--O la bonne pièce! ô l'excellente marionnette! Il va maintenant lui servir d'interprète.

VALENTIN.--Madame et souveraine maîtresse, mille bonjours.

SPEED, _à part_.--Oh! donnez-nous un _bonsoir_, cela vaut un million de compliments.

SILVIE.--Monsieur Valentin, mon serviteur[27], je vous en souhaite deux mille.

[Note 27: Au temps de Shakspeare les dames appelaient leurs amants leurs serviteurs. Nous voyons encore dans _le Devin du village_:

_J'ai perdu mon serviteur_...]

SPEED.--Ce serait à mon maître à lui payer l'intérêt, et c'est elle qui le lui paye.

VALENTIN.--Comme vous me l'avez ordonné, j'ai écrit votre lettre à cet heureux ami que vous ne nommez pas; j'aurais eu beaucoup de répugnance à la continuer, sans mon obéissance envers votre Seigneurie.

SILVIE.--Je vous remercie, mon aimable serviteur; c'est fait très-habilement.

VALENTIN.--Croyez-moi, madame, cela a été rude, car ne sachant à qui elle est adressée, j'écrivais à l'aventure, avec beaucoup d'incertitude.

SILVIE.--Peut-être trouvez-vous que cela vous a donné trop d'embarras?

VALENTIN.--Non, madame; si cela vous est utile, commandez-moi d'en écrire mille fois davantage; et cependant.....

SILVIE.--Une très-jolie phrase! Bien, je devine le reste; et cependant je ne le dirai pas..... cependant je ne m'en embarrasse guère... et cependant reprenez cette lettre... Cependant je vous remercie, ne voulant plus, monsieur, vous importuner à l'avenir.

SPEED, _à part_.--Oh! cependant vous y reviendrez; et nous entendrons cependant encore un autre _cependant_.

VALENTIN.--Que veut dire Votre Seigneurie? Cette lettre ne vous plaît pas?

SILVIE.--Oui, oui, les vers sont très-bien écrits; mais puisque vous l'avez fait avec répugnance, reprenez-les.--Reprenez-les donc.

VALENTIN.--Madame, ils sont pour vous.

SILVIE.--Oui, oui, vous les avez écrits, monsieur, à ma prière; mais je n'en veux pas, ils sont pour vous; j'aurais désiré qu'ils fussent inspirés par un sentiment plus tendre.

VALENTIN.--Si vous le désirez, madame, je vais en recommencer une autre.

SILVIE.--Et quand elle sera écrite, lisez-la pour l'amour de moi. Si elle vous plaît, c'est bien; sinon, alors, c'est bien encore.

VALENTIN.--Si elle me plaît, madame! Quoi donc?

SILVIE.--Oui, si elle vous plaît, gardez-la pour votre peine, et bonjour, mon serviteur.

(Elle sort.)

SPEED.--O finesse inaperçue, inexplicable, invisible comme le nez au milieu du visage ou une girouette sur la pointe d'un clocher. Mon maître lui fait la cour, et elle a enseigné à son amant, qui était son écolier, le moyen de devenir son professeur. O l'excellente ruse! en imagina-t-on jamais une plus adroite? Comment! choisir mon maître pour secrétaire, pour s'écrire la lettre à lui-même!

VALENTIN.--Eh bien! faquin, sur quoi raisonnes-tu là tout seul?

SPEED.--Moi, monsieur, je faisais des rimes. C'est vous qui avez la raison.

VALENTIN.--De faire quoi?

SPEED.--De servir d'interprète à madame Silvie.

VALENTIN.--Pour qui?

SPEED.--Pour vous-même. Comment! elle vous fait la cour par figure?

VALENTIN.--Quelle figure?

SPEED.--Par une lettre, veux-je dire.

VALENTIN.--Mais elle ne m'a point écrit.

SPEED.--A quoi bon vous écrire, puisqu'elle vous a fait écrire à vous-même? Comment! vous ne vous apercevez pas de l'artifice?

VALENTIN.--Non, crois-moi.

SPEED.--Non certainement, en vous croyant, monsieur; mais vous n'avez donc pas remarqué ses instances[28]?

[Note 28: _Her earnest_, son air sérieux, ses instances, et aussi _ses arrhes_. Speed ne laisse pas échapper une seule occasion de faire un jeu de mots.]

VALENTIN.--Elle ne m'a rien donné qu'un reproche.

SPEED.--Mais elle vous a donné une lettre?

VALENTIN.--C'est la lettre que j'ai écrite à son ami.

SPEED.--Cette lettre, elle l'a remise; et voilà qui explique tout.

VALENTIN.--Je voudrais bien qu'il n'y eût rien de pire.

SPEED.--Je vous garantis que c'est comme je vous le dis: _car vous lui avez souvent écrit, et elle, par modestie ou faute d'un moment de loisir, elle n'a pu vous répondre, peut-être aussi elle a craint qu'un messager ne trahit le secret de son coeur, et voilà pourquoi elle a voulu que son amant lui-même écrivit à son amant_. Tout ce que je vous dis est vrai à la lettre.--Mais à quoi rêvez-vous là, monsieur? voici l'heure de dîner.

VALENTIN.--J'ai dîné.

SPEED.--Fort bien; mais écoutez-moi, monsieur: quoique l'Amour, ce caméléon[29], puisse vivre d'air, je suis un de ceux qui se nourrissent de mets solides, et je voudrais bien avoir à manger. Ah! ne soyez pas comme votre maîtresse; laissez-vous émouvoir, laissez-vous émouvoir.

(Ils sortent.)

[Note 29: On a cru longtemps que le caméléon se nourrissait d'air.]

SCÈNE II

Vérone.--Appartement dans la maison de Julie.

_Entrent_ PROTÉO, JULIE.

PROTÉO.--Prenez patience, ma chère Julie.

JULIE.--Il le faut bien, puisqu'il n'y a plus de remède.

PROTÉO.--Aussitôt qu'il me sera possible, je reviendrai.

JULIE.--Si vous ne changez pas, votre retour sera bien plus prompt. Gardez ce souvenir pour l'amour de Julie.

(Elle lui donne son anneau.)

PROTÉO.--Alors, nous ferons donc un échange; tenez, prenez ceci.

JULIE.--Scellons cet accord d'un tendre et saint baiser.

PROTÉO.--Voici ma main pour gage d'une éternelle constance; et si jamais il se passe une heure dans le jour où je ne soupire pas pour ma Julie, que l'heure suivante m'amène quelque grand malheur qui me punisse d'avoir oublié mon amante! Mon père m'attend; ne me répondez plus rien. C'est l'heure de la marée, non pas celle de tes larmes. Ces flots-là m'arrêteraient plus longtemps que je ne dois. (_Julie sort._)--Adieu, ma Julie.--Quoi! elle me quitte sans dire une parole.--Ah! c'est là le véritable amour; il ne peut parler; et la sincérité se prouve mieux par les actions que par les paroles.

(Arrive Panthino.)

PANTHINO.--Seigneur Protéo, on vous attend.

PROTÉO.--Allons, je viens, je viens. Hélas! cette séparation rend les pauvres amants muets.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Milan.--Une rue.

LAUNCE _entre en conduisant un chien_.

LAUNCE.--Non, cette heure se passera encore avant que j'aie fini de pleurer; toute la race des Launce a ce défaut. J'ai reçu ma part comme l'enfant prodigue, et je vais accompagner le seigneur Protéo à la cour de l'empereur. Je crois que mon chien _Crab_ est le plus insensible des chiens; ma mère pleurait, mon père gémissait, ma soeur criait, notre servante hurlait, notre chat se tordait les _mains_, et toute la maison était dans la plus profonde douleur; et cependant ce roquet au coeur dur n'a pas versé une larme.--C'est une pierre, un véritable caillou, et il n'y a pas plus de pitié en lui que dans un chien. Un _juif_ aurait pleuré en voyant nos adieux; au point que ma grand'mère, qui n'a point d'yeux, s'est rendue aveugle à force de pleurer à notre séparation.--Voyons, je vais vous montrer comme tout cela est arrivé.--Ce soulier est mon père; non, ce soulier gauche, c'est mon père; non, non, ce soulier gauche est ma mère; non, cela ne peut pas être non plus.--Oui, c'est cela, c'est cela.--Il a la plus mauvaise semelle.--Ce soulier qui est percé, c'est ma mère; et celui-ci, c'est mon père.--Je veux être pendu si cela n'est pas vrai.--A présent, monsieur, ce bâton est ma soeur; car, vous le voyez, elle est blanche comme un lis, et elle est aussi mince qu'une baguette. Ce chapeau, c'est Annette, notre servante; je suis le chien; non, le chien est lui-même, et je suis le chien.--Ha! ha! le chien est moi, et je suis moi!--Oui. oui, c'est cela.--Maintenant, je m'en vais à mon père: _Mon père, votre bénédiction._--Maintenant, le soulier devrait tant pleurer, qu'il ne peut dire un mot.--Maintenant j'embrasse mon père; eh bien! il pleure encore davantage.--Maintenant je vais à ma mère. Oh! si à présent elle pouvait parler! mais elle est comme une femme de bois. Allons, que je l'embrasse.--Oui, et voilà que ma mère a perdu la respiration. Maintenant je m'en vais à ma soeur.--Entendez-vous ses gémissements?--Et le chien pendant tout ce temps-là ne répand pas une larme, ne dit pas un mot. Mais voyez comme j'abats ici la poussière avec mes larmes!

(Entre Panthino.)

PANTHINO.--Launce, allons, allons, à bord. Ton maître est déjà sur le vaisseau, et il te faut courir après lui à force de rames. Qu'y a-t-il donc? pourquoi pleures-tu? Allons, baudet, tu perdras la marée si tu restes ici plus longtemps.

LAUNCE.--Qu'importe que la marée soit perdue! c'est le plus cruel amarré que jamais homme ait _amarré_[30].

[Note 30: Amarré, attaché.]

PANTHINO.--Que veux-tu dire par marée cruelle?

LAUNCE.--Eh! celui qui est _amarré_ ici. _Crab_, mon chien.....

PANTHINO.--Bah! imbécile; je veux dire que tu perdras _le flux_; et en perdant _le flux_, tu perdras ton voyage; et perdant ton voyage, tu perdras ton maître, et perdant ton maître, tu perdras ton service; perdant ton service... pourquoi veux-tu me fermer la bouche?

LAUNCE.--De peur que tu ne perdes ta langue.

PANTHINO.--Comment pourrais-je perdre ma langue?

LAUNCE.--Dans ton conte.

PANTHINO.--Dans ta queue[31].

LAUNCE.--Moi, perdre la marée, le voyage, le maître et le service?--La marée! tu ne sais donc pas que si la mer était tarie, je la remplirais de mes larmes; et que si les vents étaient tombés, je pousserais le bateau avec mes soupirs?

PANTHINO.--Allons, partons, Launce; on m'a envoyé t'appeler.

LAUNCE.--Appelle-moi[32] comme tu voudras.

PANTHINO.--Veux-tu t'en aller?

LAUNCE.--Oui, je m'en vais.

(Ils sortent.)

[Note 31: _Tail_, queue, et _tale_ conte, se prononcent de même.]

[Note 32: _To call_, appeler, chercher.]

SCÈNE IV

Milan.--Appartement dans le palais du duc.

VALENTIN, SILVIE, THURIO et SPEED.

SILVIE.--Mon serviteur!

VALENTIN.--Ma maîtresse!

SPEED.--Monsieur, le seigneur Thurio ne vous voit pas d'un bon oeil.

VALENTIN.--Oui, mon garçon, c'est l'amour qui en est cause.

SPEED.--Pas l'amour qu'il a pour vous.

VALENTIN.--Alors celui qu'il a pour ma maîtresse?

SPEED.--Il serait bon que vous le corrigeassiez.

SILVIE, _à Valentin_.--Mon serviteur, vous êtes triste.

VALENTIN.--Il est vrai que je le parais.

THURIO.--Paraissez-vous ce que vous n'êtes pas?

VALENTIN.--Cela est possible.

THURIO.--Vous vous contrefaites donc?

VALENTIN.--Comme vous.

THURIO.--En quoi parais-je ce que je ne suis pas?

VALENTIN.--Sage.

THURIO.--Quelle preuve avez-vous du contraire?

VALENTIN.--Votre folie.

THURIO.--Et où trouvez-vous ma folie?

VALENTIN.--Je la trouve dans votre pourpoint[33].

[Note 33: _To quote_, citer, et _coat_, habit, se prononcent de même.]

THURIO.--Mon pourpoint est un doublé.

VALENTIN.--Eh bien! je doublerai votre folie.

THURIO.--Comment?

SILVIE.--Quoi, vous êtes fâché, seigneur Thurio? Vous changez de couleur.

VALENTIN.--Laissez-le faire, madame, c'est une espèce de _caméléon_.

THURIO.--Qui a beaucoup plus d'envie de vivre de votre sang que de _votre air_.

VALENTIN.--Vous avez dit, monsieur?

THURIO.--Oui, monsieur, et fini aussi pour cette fois.

VALENTIN.--Je le sais, monsieur; vous avez toujours fini avant de commencer.

SILVIE.--Une jolie volée de paroles, messieurs, et vivement tuées.

VALENTIN.--Cela est vrai, madame, et nous en remercions la _donneuse_.

SILVIE.--Et qui est-ce, mon serviteur?

VALENTIN.--Vous-même, madame, car vous nous avez donné le feu. M. Thurio emprunte son esprit aux regards de Votre Seigneurie, et il dépense gracieusement ce qu'il emprunte en votre compagnie.

THURIO.--Monsieur, si vous dépensiez avec moi parole pour parole, j'aurais bientôt fait faire banqueroute à votre esprit.

VALENTIN.--Je le sais bien, monsieur; vous tenez une banque de paroles, et c'est, je pense, la seule monnaie dont vous payez vos gens; car il paraît, à leur livrée râpée, qu'ils ne vivent que de paroles toutes sèches.

SILVIE.--C'en est assez, messieurs, c'en est assez; voici mon père.

(Le duc entre.)

LE DUC.--Eh bien! Silvia, ma fille, te voilà serrée de bien près, te voilà fortement assiégée.--Seigneur Valentin, votre père est en bonne santé. Que diriez-vous à la lettre d'un de vos amis qui vous annonce de très-bonnes nouvelles?

VALENTIN.--Monseigneur, je serai reconnaissant envers tout messager venu de là qui m'apportera de bonnes nouvelles.

LE DUC.--Connaissez-vous don Antonio, votre compatriote?

VALENTIN.--Oui, mon bon seigneur; je le connais pour un gentilhomme de considération et d'une grande réputation, et son mérite n'est point au-dessous de sa grande réputation.

LE DUC.--N'a-t-il pas un fils?

VALENTIN.--Oui, monseigneur, et un fils qui mérite bien l'estime et l'honneur d'un tel père.

LE DUC.--Vous le connaissez bien.

VALENTIN.--Je le connais comme moi-même, car dès la plus tendre enfance nous avons été liés et nous avons passé nos jours ensemble. Pour moi, je n'ai jamais été qu'un paresseux qui perdais le précieux bienfait du temps, au lieu de revêtir ma jeunesse de célestes perfections. Mais pour Protéo (car c'est ainsi qu'on le nomme), il fait le plus digne usage de ses journées. Il est très-jeune d'années, mais il est vieux d'expérience. Sa tête n'est point encore mûrie par le temps, mais son jugement est mûr; en un mot (car son mérite est au-dessus de tous mes éloges), il est accompli de personne et d'esprit, avec toute la bonne grâce qui peut orner un gentilhomme.

LE DUC.--Vraiment, seigneur Valentin, s'il tient ce que vous promettez, il est aussi digne d'être l'amant d'une impératrice que propre à être le conseiller d'un empereur. Eh bien! monsieur, ce gentilhomme vient d'arriver à ma cour, recommandé par de grands seigneurs, et il se propose de passer ici quelque temps. Je pense que ce n'est pas là pour vous une nouvelle désagréable.

VALENTIN.--Si j'avais souhaité quelque chose, c'eût été lui.

LE DUC.--Recevez-le donc comme il le mérite, Silvie, et vous, seigneur Thurio, c'est à vous que je parle; car pour Valentin je n'ai pas besoin de l'y exhorter. Je vais vous l'envoyer tout à l'heure.