Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains
Part 9
André alors les regardait avec une stupeur nouvelle: était-ce possible, ces trois petites créatures, dont il avait senti déjà le modernisme extrême, qui lisaient madame de Noailles, et pouvaient à l'occasion parler comme les jeunes Parisiennes trop dans le train des livres de Gyp, ces petites fleurs du XXe siècle, étaient appelées, en tant que musulmanes et sans doute de grande famille, à dormir un jour dans ce bois sacré, là, en bas, parmi tous ces morts à turban des vieux siècles de l'hégire; dans quelqu'un de ces inquiétants kiosques de marbre, elles auraient leur catafalque en drap vert, garni d'un voile de la Mecque sur quoi la poussière s'amasserait bientôt, et on viendrait le soir leur allumer comme aux autres leur petite veilleuse... Oh! toujours ce mystère d'Islam, sous lequel ces femmes restaient enveloppées, même en plein jour, quand le ciel était bleu et quand brillait un soleil de printemps...
Ils causaient, assis sur des tombes très anciennes, les pieds dans un herbe fine, semée de ces fleurettes délicates qui sont amies des terrains secs et tranquilles. Ils avaient là, pour leur conversation, un site merveilleux, un site unique au monde, et consacré par tout un passé. Quantité de précédentes générations, des empereurs byzantins et des khalifes magnifiques avaient travaillé pendant des siècles à composer pour eux seuls ce décor de féerie: c'était tout Stamboul, un peu à vol d'oiseau et découpant son amas de mosquées sur le bleu lointain de la mer; un Stamboul vu en raccourci, en enfilade, les dômes, les minarets chevauchant les uns sur les autres en profusion confuse et superbe, avec, par-derrière, la nappe immobile de la Marmara dessinant son vertigineux cercle de lapis. Et aux premiers plans, tout près d'eux, il y avait les milliers de stèles, les unes droites, avec leurs arabesques dorées, leurs fleurs dorées, leurs inscriptions dorées; il y avait les cyprès de quatre cents ans, aux troncs comme des piliers d'église, et d'une couleur de pierre, et aux feuillages si sombres qui montaient partout dans ce beau ciel comme des clochers noirs.
Elles semblaient presque gaies aujourd'hui, les trois petites âmes sans figure, gaies parce qu'elle étaient jeunes, parce qu'elles avaient réussi à s'échapper, qu'elles se sentaient libres pour une heure, et parce que l'air ici était suave et léger, avec des odeurs de printemps.
"Répétez un peu nos noms, commanda "Ikbal", pour voir si vous ne vous embrouillerez pas."
Et André, les montrant l'une après l'autre du bout de son doigt, prononça comme un écolier qui récite docilement sa leçon: "Zahidé, Néchédil, Ikbal."
"Oh! que c'est bien!... Mais nous ne nous appelons pas comme cela du tout, vous savez?
--Je m'en doutais, croyez-le... D'autant plus que Néchédil, entre autres, est un nom d'esclave.
--Néchédil... En effet, oui... Ah! vous êtes si fin que ça!"
Le radieux soleil tombait en plein sur leurs épais voiles, et André, à la faveur de cet éclairage à outrance, essayait de découvrir quelque chose de leurs traits. Mais non, rien. Trois ou quatre doubles de gaze noire les rendaient indéchiffrables...
Un moment il se laissa dérouter par les modestes tcharchafs, en soie noire un peu élimée, et les gants un peu défraîchis, qu'elles avaient cru devoir prendre pour ne pas attirer l'attention: "Après tout, se dit- il, peut-être ne sont-elles pas de si belles dames que je croyais, les pauvres petites." Mais ses yeux tombèrent ensuite sur leurs souliers très élégantes et leurs fins bas de soie... Et puis, cette haute culture dont elles faisaient preuve, et cette parfaite aisance?...
"Eh bien! depuis l'autre jour, demanda l'une, n'avez-vous pas fait quelques perquisitions pour nous "identifier"?
--Elles seraient commodes, les perquisitions, par exemple!... Et puis, ça m'est égal!... J'ai trois petites amies charmantes; ça, je le sais, et, comme indication, je m'en contente...
--Oh! à présent, proposa "Néchédil", nous pourrions bien lui dire qui nous sommes... La confiance en lui, nous l'avons...
--Non, j'aime mieux pas, interrompit André.
--Gardons-nous-en bien, dit "Ikbal"... C'est tout notre
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charme à ses yeux, ça: notre petit mystère... Avouez-le, monsieur Lhéry, si nous n'étions pas des musulmanes voilées, s'il ne fallait pas, à chacun de nos rendez-vous, jouer notre vie,--et peut-être, vous aussi, la vôtre,--vous diriez: "Qu'est-ce qu'elles me veulent, ces trois petites sottes?" et vous ne viendriez plus.
--Mais non, voyons...
--Mais si... L'invraisemblance de l'aventure, et le danger, c'est bien tout ce qui vous attire, allez!
--Non, je vous dis... plus maintenant...
--Soit, n'approfondissons pas,--conclut "Zahidé" qui depuis un moment ne disait plus rien,--n'éclaircissons pas le débat; je préfère... Mais, sans vous mettre au courant de notre état civil, monsieur Lhéry, permettez qu'on vous apprenne nos noms vrais; tout en nous laissant notre incognito, il me semble que cela nous rendra plus vos amies...
--Ça, je le veux bien, répondit-il, et je crois que je vous l'aurais demandé... Des noms d'emprunt, c'est comme une barrière...
--Donc, voici. "Néchédil" s'appelle Zeyneb: le nom d'une dame pieuse et sage, qui jadis à Bagdad enseignait la théologie; et cela lui va très bien... "Ikbal" s'appelle Mélek (1), et comment ose-t-on usurper un nom pareil, étant la petite peste qu'elle est?... Quant à moi, "Zahidé", je m'appelle Djénane (2), et, si vous savez jamais mon histoire, vous verrez quelle dérision, ce nom-là!... Allons, répétez à présent: Zeyneb, Mélek, Djénane.
(1)Mélek signifie: ange (2)Djénane (qui s'écrit Djenan) signifie: Bien- aimée.
--Inutile, je n'oublierai pas. D'ailleurs, puisque vous avez tant fait, il vous reste à m'apprendre une chose essentielle: quand on vous parle, est-ce _Madame_ qu'il faut vous dire, ou bien...
--Il faut nous dire rien du tout: Zeyneb, Mélek, Djénane, sans plus.
--Oh! cependant...
--Cela vous choque... Que voulez-vous, nous sommes des petites barbares... Eh bien! alors, si vous y tenez, que ce soit _Madame,... Madame_ à toutes les trois, hélas!... Mais nos relations déjà sont tellement contraires à tous les protocoles!... Un peu plus ou un peu moins, qu'importerait? Et puis, voyez combien notre amitié risque de n'avoir pas de lendemain: un si terrible danger plane sur nos rencontres que nous ne saurons même pas, en nous quittant tout à l'heure, si nous nous reverrons jamais. Donc, pourquoi, pendant cet instant qui peut si bien être sans retour dans notre existence, pourquoi ne pas nous donner l'illusion que nous sommes pour vous d'intimes amies?"
Si étrange que ce fût, c'était présenté d'une manière parfaitement honnête, franche et comme il faut, avec une pureté inattaquable, comme d'âme à âme; André alors se rappela le danger, qu'il oubliait en effet, tant ce lieu adorable avait des apparences de paix et de sécurité, et tant cette journée de printemps était douce; il se rappela leur courage, qu'il avait perdu de vue, leur courage d'être ici, leur audace de désespérées, et, au lieu de sourire d'une telle demande, il sentit ce qu'elle avait d'anxieux et de touchant.
"Je dirai comme vous voudrez, répondit-il, et je vous remercie... Mais vous, en échange, vous supprimerez _Monsieur_, n'est-ce pas?
--Ah!... et comment dirons-nous donc?
--Mon Dieu, je ne sais pas trop... Je ne vous vois guère d'autre ressource que de m'appeler André."
Alors Mélek, la plus enfant des trois:
--"Pour Djénane, ce ne sera pas la première fois que ça lui arrivera, vous savez!
--Ma petite Mélek, de grâce!
--Si! laisse-moi lui conter... Vous n'imaginez pas ce que nous avons déjà vécu avec vous, surtout elle, tenez! Et jadis, dans son journal de jeune fille, écrit sous forme de lettre à votre intention, elle vous appelait André tout le temps.
--C'est un enfant terrible, monsieur Lhéry; elle exagère beaucoup, je vous assure...
--Ah! et la photo! reprit Mélek, passant brusquement d'un sujet à un autre.
--Quelle photo? demanda-t-il.
--Vous, avec Djénane. C'est comme chose irréalisable, vous comprenez, qu'elle a désiré l'avoir... Faisons vite, l'instant ne se retrouvera peut-être jamais plus... Mets-toi près de lui, Djénane."
Djénane, avec sa grâce languide, sa flexibilité harmonieuse, se leva pour s'approcher.
"Savez-vous à quoi vous ressemblez? lui dit André. A une élégie, dans tout ce noir qui est léger et qui traîne... et avec la tête penchée, comme je vous vois là, parmi ces tombes."
Dans sa voix même, il y avait de l'élégie, dès qu'elle prononçait une phrase un peu mélancolique; le timbre en était musical, infiniment doux, et pourtant brisé et comme lointain.
Mais cette petite élégie vivante pouvait tout à coup devenir très gaie, moqueuse, et faire des réflexions impayables; on la sentait capable d'enfantillage et de fou rire.
Près d'André, elle se posait gravement, sans faire mine de relever ses voiles:
"Comment, mais vous allez rester ainsi, toute noire, sans visage?
--Bien entendu! En silhouette. Les âmes, vous savez, n'ont pas besoin d'avoir une figure..."
Et Mélek, retirant, de dessous son tcharchaf d'austère musulmane, un petit kodak du tout dernier système, les mit en joue: tac! une première épreuve; tac! une seconde...
Ils ne se doutaient pas combien, plus tard, par la suite imprévue des jours, elles leur deviendraient chères et douloureuses, ces vagues petites images, prises en s'amusant, dans un tel lieu, à un instant où il y avait fête de soleil et de renouveau...
Par précaution, Mélek allait prendre un cliché de plus, quand ils aperçurent une paire de grosses moustaches sous un bonnet rouge, qui surgissaient tout près d'eux, derrière des stèles: un passant, stupéfait d'entendre parler une langue inconnue et de voir des Turcs faire des photographies dans un saint cimetière.
Pourtant il s'en alla sans protester, mais avec un air de dire: Attendez un peu, je reviens; on va éclaircir cette affaire-là... Comme la première fois, le rendez-vous finit donc par une fuite des trois gentils fantômes, une fuite éperdue. Et il était temps, car, au bas de la colline, ce personnage ameutait du monde.
Une heure après, quand André et son ami se furent assurés, en épiant de très loin, que les trois petites Turques avaient réussi, par des chemins détournés, à gagner sans encombre une des échelles de la Corne-d'Or et à prendre un caïque, ils s'embarquèrent eux-mêmes, à une échelle différente, pour s'éloigner d'Eyoub.
C'était maintenant la sécurité et le calme, dans cette barque effilée, où ils venaient de s'asseoir presque couchés, à la manière de Constantinople, et ils descendaient ce golfe, tout enclavé dans l'immense ville, à l'heure où la féerie du soir battait son plein. Leur batelier les menait en suivant la rive de Stamboul, dans cette ombre colossale que les amas de maisons et de mosquées projettent, au déclin du soleil, depuis des siècles, sur cette eau toujours captive et tranquille. Stamboul au-dessus d'eux commençait de s'assombrir et de s'unifier, étalant comme tous les soirs la magnificence de ses coupoles contre le couchant ivre de lumière; Stamboul redevenait dominateur, lourd de souvenirs, oppressant comme aux grandes époques de son passé, et, sous cette belle nappe réfléchissante qu'était la surface de la mer, on devinait, entassés au fond, les cadavres et le déchet de deux civilisations somptueuses... Si Stamboul était sombre, en revanche les quartiers qui s'étageaient sur la rive opposée, Khassim-Pacha, Tershané, Galata, avaient l'air de s'incendier, et même le banal Péra, perché tout en haut et enveloppé de rayons couleur de cuivre, jouait son rôle dans cet émerveillement des fins de jour. Il n'y a guère d'autre ville au monde, qui arrive à se magnifier ainsi, dans les lointains et les éclairages propices, pour produire tout à coup grand spectacle et apothéose.
Pour André Lhéry, ces trajets en caïque le long de la berge, dans l'ombre de Stamboul, avaient été presque quotidiens jadis, quand il habitait au bout de la Corne-d'Or. En ce moment, il lui semblait que c'était hier, ce temps-là; l'intervalle de vingt-cinq années n'existait plus; il se rappelait jusqu'à d'insignifiantes choses, des détails oubliés, il avait peine à croire qu'en rebroussant chemin vers Eyoub, il ne retrouverait pas à la place ancienne sa maison clandestine, les visages autrefois connus. Et, sans s'expliquer pourquoi, il associait un peu l'humble petite Circassienne, qui dormait sous sa stèle tombée, à cette Djénane apparue si nouvellement dans sa vie; il avait presque le sentiment sacrilège que celle-ci était une continuation de celle-là, et, à cette heure magique où tout était bien-être et beauté, enchantement et oubli, il n'éprouvait aucun remords de les confondre un peu... Que lui voulaient-elles, les trois petites Turques d'aujourd'hui? Comment finirait ce jeu qui le charmait et qui était plein de périls? Elles n'avaient presque rien dit, que des choses enfantines ou quelconques, et cependant elles le tenaient déjà, au moins par un lien de sollicitude affectueuse... C'étaient leurs voix peut-être; surtout celle de Djénane, une voix qui avait l'air de venir _d'ailleurs_, du passé peut-être, qui différait, on ne savait par quoi, des habituels sons terrestres...
Ils avançaient toujours; ils allaient comme étendus sur l'eau même, tant on en est près dans ces minces caïques presque sans rebords. Ils avaient dépassé la mosquée de Soliman, qui trône au-dessus de toutes les autres, au point culminant de Stamboul, dominant tout de ses coupoles géantes. Ils avaient franchi cette partie de la Corne-d'Or où des voiliers d'autrefois stationnent toujours en multitude serrée: hautes carènes à peinturlures, inextricable forêt de mâts grêles portant tous le croissant de l'Islam sur leurs pavillons rouges. Le golfe commençait de s'ouvrir devant eux sur l'échappée plus large du Bosphore et de la Marmara, où les paquebots sans nombre leur apparaissaient, transfigurés par l'éloignement favorable. Et maintenant c'était la côte d'Asie qui entrait brusquement en scène avec splendeur; une autre ville encore, Scutari donnait cette illusion, de presque chaque soir, qu'il y avait le feu dans ses vieux quartiers asiatiques: les petites vitres de ses fenêtres turques, les petites vitres par myriades, reflétant chacune la suprême fulguration du soleil à moitié disparu, auraient fait croire, si l'on n'eût été avisé de ce trompe-l'oeil coutumier, qu'à l'intérieur toutes les maisons étaient en flammes.
XII
André Lhéry, la semaine suivante, reçut cette lettre à trois écritures:
"Mercredi, 27 avril 1904.
Nous ne sommes jamais si sottes qu'en votre présence, et après, quand vous n'êtes plus là, c'est à en pleurer. Ne nous refusez pas de venir, encore une fois qui sera la dernière. Nous avons tout combiné pour _samedi_, et si vous saviez, quelles ruses de Machiavel! Mais ce sera une rencontre d'adieu, car nous allons partir.
Sans en perdre le fil, suivez bien tout ceci:
Vous venez à Stamboul, devant Sultan-Selim. Arrivé en face de la mosquée, vous voyez sur votre droite une ruelle qui a l'air abandonné, entre un couvent de derviches et un petit cimetière. Vous vous y engagez, et elle vous mène, après cent mètres, à la cour de la petite mosquée Tossoun-Agha. Juste en face de vous, en arrivant dans cette cour, il y aura une grande maison, très ancienne, jadis peinte en brun rouge; contournez-la. Derrière, vous verrez s'ouvrir une impasse un peu obscure, bordée de maisons grillées, avec des balcons fermés qui débordent; dans la rangée de gauche, la troisième maison, la seule qui ait une porte à deux battants et un frappoir en cuivre, est celle où nous serons à vous attendre. N'amenez pas votre ami; venez seul, c'est plus sûr.
DJÉNANE."
"A partir de deux heures et demie, je serai au guet derrière cette porte entre-bâillée. Mettez encore le fez, et autant que possible un manteau couleur de muraille. Elle sera plus que modeste, cette toute petite maison de notre rendez-vous d'adieu. Mais nous tâcherons de vous laisser un bon souvenir de ces ombres qui auront passé dans votre vie, si rapides et si légères, que peut-être douterez-vous, après quelques jours, de leur réalité.
MÉLEK."
"Et pourtant, si légères, elles ne furent point "plumes au vent", emportées vers vous au gré d'un caprice. Mais, le premier, vous avez senti que la pauvre Turque pouvait bien avoir une âme, et c'est de cela qu'elles voulurent vous dire merci.
Et cette "aventure innocente", si courte et presque irréelle, ne vous aura pas laissé le temps d'arriver à la lassitude. Ce sera, dans votre vie, une page sans verso.
Samedi, avant de disparaître pour toujours, nous vous dirons bien des choses, si l'entretien n'est pas coupé, comme celui d'Eyoub, par une émotion et une fuite. Donc, à bientôt, notre _ami_.
ZEYNBE."
"Moi qui suis le grand stratégiste de la bande, on m'a chargée de dessiner ce beau plan, que je joins à la lettre, pour que vous vous y retrouviez. Bien que l'endroit ait un peu l'air d'un petit coupe-gorge, que votre ami soit sans inquiétude: rien de plus honnête ni de plus tranquille.
re-MÉLEK (MÉLEK _rursus_)."
Et André répondit aussitôt, poste restante, au nom de "Zahidé":
"29 avril 1904.
Après-demain samedi, à deux heures et demie, dans la tenue prescrite, fez et manteau couleur de muraille, j'arriverai devant la porte au frappoir de cuivre, me mettre aux ordres des trois fantômes noirs.
Leur ami,
ANDRÉ LHÉRY."
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XIII
Jean Renaud, qui augurait plutôt mal de l'aventure, avait en vain demandé la permission de suivre. André se contenta de lui accorder qu'on irait, avant l'heure du guet-apens, fumer ensemble un narguilé suprême, sur certaine place qui jadis lui avait été chère, et qui ne se trouvait qu'à un quart d'heure, à pied, du lieu fatal.
C'était à Stamboul, bien entendu, cette place choisie, au coeur même des quartiers musulmans et devant la grande mosquée de Mehmed-Fatih (1), qui est l'une des plus saintes. Après les ponts franchis, une montée et un long trajet encore pour arriver là, en pleine turquerie des vieux temps; plus d'Européens, plus de chapeaux, plus de bâtisses modernes; en approchant, à travers des petits bazars restés comme à Bagdad, ou dans des rues bordées d'exquises fontaines, de kiosques funéraires, d'enclos grillés enfermant des tombes, on se sentait redescendre peu à peu l'échelle des âges, rétrograder vers les siècles révolus.
(1) Mehmed-Fatih, ou Sultan-Fatih (Mehmed le Conquérant), Mahomet II.
Ils avaient une bonne heure eux, quand, au sortir de ruelles ombreuses, ils se retrouvèrent en face de la colossale mosquée blanche, dont les minarets à croissants d'or se perdaient dans le bleu infini du ciel. Devant la haute ogive d'entrée, la place où ils venaient s'asseoir est comme une sorte de parvis extérieur, que fréquentent surtout les pieux personnages, fidèles au costume des ancêtres, robe et turban. Des petits cafés centenaires s'ouvrent tout autour, achalandés par les rêveurs qui causent à peine. Il y a aussi des arbres, à l'ombre desquels d'humbles divans sont disposés, pour ceux qui veulent fumer dehors. Et, dans des cages pendues aux branches, il y a des pinsons, des merles, des linots, spécialement chargés de la musique, dans ce lieu naïf et débonnaire.
Ils s'installèrent sur une banquette, où des Imams s'étaient reculés avec courtoisie pour les faire asseoir. Près d'eux, vinrent tour à tour des petits mendiants, des chats affables en quête de caresses, un vieux à turban vert qui offrait du coco "frais comme glace", des petites bohémiennes très jolies qui vendaient de l'eau de rose et qui dansaient, --tous souriants, discrets et n'insistant pas. Ensuite, sans plus s'occuper d'eux, on les laissa fumer et entendre les oiseaux chanteurs. Il passait des dames en domino tout noir, d'autres enveloppées dans ces voiles de Damas qui sont en soie rouge ou verte avec grands dessins d'or; il passait des marchands de "mou", et alors quelques bons Turcs, même de belle robe et de belle allure, en achetaient gravement un morceau pour leur chat, et l'emportaient à l'épaule, piqué au bout de leur parapluie; il passait des Arabes du Hedjaz, en visite à la ville du Khalife, ou encore des derviches quêteurs, à longs cheveux, qui revenaient de la Mecque. Et un bonhomme, de cent ans, au moins, pour un demi-sou laissait faire aux bébés turcs deux fois le tour de la place, dans une caisse à roulettes qu'il avait très magnifiquement peinturlurée, mais qui cahotait beaucoup, sur l'antique pavage en déroute. Auprès de ces mille toutes petites choses, indiquant de ce peuple le côté jeune, simple et bon, la mosquée d'en face se dressait plus grande, majestueuse et calme, superbe de lignes et de blancheur, avec ses deux flèches pointées dans ce ciel pur du 1er mai.
Oh! les doux et honnêtes regards, sous ces turbans, les belles figures de confiance et de paix, encadrées de barbes noires ou blondes! Quelle différence avec ces Levantins en veston qui, à cette même heure, s'agitaient sur les trottoirs de Péra,--ou avec les foules de nos villes occidentales, aux yeux de cupidité et d'ironie, brûlés d'alcool! Et comme on se sentait là au milieu d'un monde heureux, resté presque à l'âge d'or,--pour avoir su toujours modérer ses désirs, craindre les changements et garder sa foi! Parmi ces gens assis là sous les arbres, satisfaits avec la minuscule tasse de café qui coûte un sou, et le narguilé berceur, la plupart étaient des artisans, mais qui travaillaient pour leur compte, chacun de son petit métier d'autrefois, dans sa maisonnette ou en plein air. Combien ils plaindraient les pauvres ouvriers en troupeau de nos pays de "progrès", qui s'épuisent dans l'usine effroyable pour enrichir le maître! Combien leur paraîtraient surprenantes et dignes de pitié les vociférations avinées de nos bourses du travail, ou les inepties de nos parlotes politiques, entre deux verres d'absinthe, au cabaret!...
L'heure approchait; André Lhéry quitta son compagnon et s'achemina seul vers le quartier plus lointain de Sultan-Selim, toujours en pleine turquerie, mais par des rues plus désertes, où l'on sentait la désuétude et les ruines. Vieux murs de jardins; vieilles maisons fermées, maisons de bois comme partout, peintes jadis en ces mêmes ocres foncés ou bruns rouges qui donnent à l'ensemble de Stamboul sa teinte sombre, et font éclater davantage la blancheur de ses minarets.
Parmi tant et tant de mosquées, celle de Sultan-Selim est une des très grandes, dont les dômes et les flèches se voient des lointains de la mer, mais c'est aussi une des plus à l'abandon. Sur la place qui l'entoure, point de petits cafés, ni de fumeurs; et aujourd'hui, personne dans ses parages; devant l'ogive d'entrée, un triste désert. Sur sa droite, André vit la ruelle indiquée par Mélek, "entre un couvent de derviches et un petit cimetière"; bien sinistre cette ruelle, où l'herbe verdissait les pavés. En arrivant sur la place de l'humble mosquée Tossoun-Agha, il reconnut la grande maison, certainement hantée, qu'il fallait contourner; personne non plus sur cette place, mais les hirondelles y chantaient le beau mois de mai; une glycine y formait berceau, une de ces glycines comme on n'en voit qu'en Orient, avec des branches aussi grosses que des câbles de navire, et ses milliers de grappes commençaient à se teinter de violet tendre. Enfin l'impasse, plus funèbre que tout, avec son herbe par terre, et ses pavés très en pénombre, sous les vieux balcons masqués d'impénétrables grillages. Personne, pas même d'hirondelles, et silence absolu. "Le lieu a un peu l'air d'un coupe-gorge", avait écrit Mélek en post-scriptum: oh! pour ça, oui!