Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains
Part 7
Un lieu vraiment à souhait, pour rendez-vous clandestins. Ils étaient seuls, devant la vieille petite masure en ruine et complètement isolée quétait ce café, tenu par un humble bonhomme à barbe blanche. Les platanes alentour avaient à peine des feuilles dépliées; mais la fraîche prairie était déjà si couverte de fleurs, et le ciel si beau, quon sétonnait de ce vent glacé soufflant sans trêve,--le presque éternel vent de la Mer Noire, qui gâte tous les printemps de Constantinople; ici, côté de lAsie, on en était un peu abrité comme toujours; mais en face il faisait rage, sur cette rive dEurope que lon apercevait là-bas au soleil, avec ses mille maisons les pieds dans leau.
Ils attendaient lheure dans cette solitude, en fumant des narguilés de pauvre que le vieux Turc de céans leur avait servis, presque étonné et méfiant de ces deux beaux messieurs à chapeau, dans sa maisonnette pour bateliers ou bergers, à cette saison encore incertaine et par un vent pareil.
"Cest tellement gentil à vous, disait Jean Renaud, davoir accepté ma compagnie.
--Ne vous emballez pas sur la reconnaissance, mon petit. Je vous ai emmené, comprenez donc, cest pour avoir à qui men prendre, si elle ne vient pas, si ça tourne mal, si...
--Oh! alors il faut que je mapplique à ce que ça tourne bien!--(Il disait cela en faisant leffaré, avec un de ces sourires tout jeunes qui révélaient en lui une gentille âme denfant.)--Tenez, justement là- bas, derrière vous, je parie que cest elle qui _samène_."
André regarda derrière lui. Un talika, en effet, débouchait dune voûte darbres,--arrivait cahin-caha, par le sentier mauvais. Entre les rideaux, que le vent remuait, on apercevait deux ou trois formes féminines, qui étaient toutes noires, visages compris:
"Elles sont au moins une douzaine là-dedans, objecta André. Alors vous pensez, mon petit ami, quon arrive comme ça, en bande, pour un rendez- vous?... Une visite de corps ?..."
Cependant le talika allait passer devant eux.... Quand il fus tout près, une petite main gantée de blanc sortit des voiles sombres et fit un signe... C'était donc bien cela... Et elles étaient trois! Trois, quelle étonnante aventure!...
"Donc je vous laisse, dit André. Soyez discret, comme vous l'avez promis; ne regardez pas. Et puis réglez nos dépenses à ce vieux bonhomme, ça vous revient."
Il se mit donc à suivre de loin le talika qui, dans le sentier toujours désert, s'arrêta bientôt à l'abri d'un groupe de platanes. Trois fantômes noirs, noirs de la tête aux pieds, sautèrent aussitôt sur l'herbe, c'étaient des fantômes légers, très sveltes, qui avaient des traînes de soie, ils continuèrent de marcher, contre le vent froid qui soufflait avec violence et leur faisait baisser le front; mais ils allaient de plus en plus lentement, comme pour inviter le suiveur à les rejoindre.
Il faut avoir vécu en Orient pour comprendre l'émotion étonnée d'André, et toute la nouveauté de son amusement, à s'avancer ainsi vers des Turques voilées, alors qu'il s'était habitué depuis toujours à considérer cette classe de femmes comme absolument inapprochables... Était-ce réellement possible! Elles l'avaient appelé, elles l'attendaient, et on allait se parler!...
Quand elles l'entendirent tout près, elles se retournèrent:
"Monsieur André Lhéry, n'est-ce pas?" demanda l'une, qui avait la voix infiniment douce, timide, fraîche, et qui tremblait.
Il salua pour toute réponse; alors, des trois tcharchafs noirs, il vit sortir trois petites mains gantées à plusieurs boutons, qu'on lui tendait et sur lesquelles il s'inclina successivement.
Elles avaient au moins double voile sur la figure; c'étaient trois énigmes en deuil, trois Parques impénétrables.
"Excusez-nous, reprit la voix qui avait déjà parlé, si nous ne vous disons rien ou des bêtises: nous sommes mortes de peur..." Cela se devinait du reste.
"Si vous saviez, dit la seconde voix, ce qu'il a fallu de ruses pour être ici!... En route, ce qu'il a fallu semer de gens, de nègres, de négresses!...
--Et ce cocher, dit la troisième, que nous ne connaissons pas et qui peut nous perdre!..."
Un silence. Le vent glacé s'engouffrait dans les soies noires; il coupait les respirations. L'eau du Bosphore, qu'on apercevait entre les platanes, était blanche d'écume. Aux arbres, les quelques nouvelles feuilles à peine ouvertes s'arrachaient pour s'envoler.
Sans les fleurettes du chemin, qui se courbaient sous les robes traînantes, on se serait cru en hiver. Machinalement, ils faisaient les cent pas tous ensemble, comme des amis qui se promènent; mais ce lieu écarté, ce mauvais temps, tout cela était un peu lugubre et plutôt de triste présage pour cette rencontre.
Celle qui la première avait ouvert la bouche, et qui semblait la meneuse du périlleux complot, recommença de parler, de dire n'importe quelle chose, pour rompre le silence embarrassant:
"Vous voyez, nous sommes venues trois...
--En effet, je vois ça--répondit André qui ne put s'empêcher de sourire.
--Vous ne nous connaissez pas, et pourtant vous êtes notre ami depuis des années.
--Nous vivons avec vos livres, ajouta la seconde.
--Vous nous direz si elle est vraie, l'histoire de "Medjé", demanda la troisième.
Maintenant voici qu'elles parlaient toutes à la fois, après le mutisme du début, comme des petites personnes pressées de faire quantité de questions, dans une entrevue qui ne pouvait être que très courte. Leur aisance à s'exprimer en français surprenait André Lhéry autant que leur audace épeurée. Et, le vent ayant presque soulevé les voiles d'une figure, il surprit un dessous de menton et le haut d'un cou, choses qui vieillissent le plus vite chez la femme, et qui là étaient adorablement jeunes, sans l'apparence d'un pli.
Elles parlaient toutes ensemble et leurs voix faisaient comme de la musique; il est vrai, ce vent et ces doubles voiles y ajoutaient une sourdine; mais le timbre par lui-même en était exquis. André, qui, au premier abord, s'était demandé s'il n'était pas mystifié par trois Levantines, ne doutait plus maintenant d'avoir affaire à des Turques pour de bon; la douceur de leurs voix était un certificat d'origine à peu près certain, car, au contraire, trois Pérotes parlant ensemble, cela eût fait songer tout de suite au Jardin d'acclimatation, côté des cacatoès (1).
(1) Il y a d'aimables exceptions, je me plais à le constater. (Note de l'auteur).
"Tout à l'heure,--dit celle qui déjà intéressait le plus André,-- j'ai bien vu que vous avez ri, quand je vous annonçais que nous étions venues trois. Mais aussi, vous ne m'avez pas laissée conclure. C'était pour en arriver à vous dire que, trois aujourd'hui, trois une prochaine fois, si vous répondez encore à notre appel, toujours nous serons trois, inséparables comme ces perruches, vous savez,--qui d'ailleurs ne sont que deux... Et puis vous ne verrez point nos visages, jamais... Nous sommes trois petites ombres noires, et voilà tout.
--Des _âmes_, vous entendez bien; nous resterons pour vous des _âmes_, sans plus; trois pauvres âmes en peine, qui ont besoin de votre amitié.
--Inutile de nous distinguer les unes des autres; mais enfin, pour voir... Qui sait si vous devinerez laquelle de nous vous a écrit, celle qui se nomme Zahidé, vous vous rappelez... Allons, dites un peu, ça nous amusera.
--Vous-même, madame!" répondit André sans paraître hésitant. Et c'était cela, et, derrière les voiles, on les entendit s'étonner, en exclamations turques.
"Eh bien! alors, dit "Zahidé", puisque nous voilà de vieilles connaissances, vous et moi, c'est mon rôle à présent de vous présenter mes soeurs. Quand ce sera fait, nous serons rentrées dans les limites de la correction la plus parfaite. Écoutez donc bien. Le second domino noir, là, le plus haut en taille, s'appelle Néchédil,--et il est méchant. Le troisième, qui marche en ce moment à l'écart, s'appelle Ikbal,--et il est sournois: défiez-vous. Et, à partir de cette heure, veillez à ne pas vous embrouiller entre nous trois."
Tous ces noms, il va sans dire, étaient d'emprunt, et André s'en doutait bien. Il n'y avait plus de Néchédil ou d'Ikbal que de Zahidé. Le second tcharchaf cachait le visage régulier, grave au regard un peu visionnaire, de Zeyneb, l'aînée des "cousines" de la mariée. Quant au troisième, dit sournois, si André avait pu soulever l'épais voile de deuil, il aurait rencontré là-dessous le petit nez en l'air et les grands yeux rieurs de Mélek, la jeune Turque aux cheveux roux qui avait prétendu jadis que "le poète devait être plutôt marqué". Il est vrai, une Mélek bien changée depuis ce temps-là, par de précoces souffrances et des nuits passées dans les larmes; mais une Mélek si foncièrement gaie de tempérament que, même ses longues détresses n'avaient pu éteindre l'éclat de son rire.
"Quelle idée pouvez-vous bien avoir de nous?--demanda "Zahidé", après le silence qui suivit les présentations.--Quelles sortes de femmes imaginez-vous que nous sommes, de quelle classe sociale, de quel monde?... Allons, dites.
--Mon Dieu,... je vous préciserai mieux ça plus tard... Je ne vous le cacherai pas cependant, je commence bien à me douter un peu que vous n'êtes pas des femmes de chambre.
--Ah!... Et notre âge?... Cela est sans importance, il est vrai, puisque nous ne voulons être que des _âmes_. Mais enfin, notre devoir est vraiment de vous faire tout de suite une confidence: nous sommes des vieilles femmes, monsieur Lhéry, des très vieilles femmes.
--J'avais parfaitement flairé ça, par exemple.
--N'est-ce pas?
--N'est-ce pas?--intervint "Ikbal" (Mélek) d'un ton noyé de mélancolie, avec un chevrotement réussi dans la voix,--n'est-ce pas, la vieillesse, hélas! est une chose qui se flaire toujours comme vous dites, malgré les précautions pour dissimuler... Mais précisez un peu... Des chiffres, que nous voyions si vous êtes _physionomiste_..."
A cause des impénétrables voiles, ce mot _physionomiste_ était prononcé pourtant avec une nuance de drôlerie.
"Des chiffres... Mais ça ne va pas vous blesser, les chiffres que je dirai?...
--Oh! pas du tout... Nous avons tellement abdiqué, si vous saviez... Allez-y, monsieur Lhéry.
--Eh bien! vous m'avez tout de suite représenté des aïeules qui doivent flotter entre--au moins, au moins, au petit moins,--entre dix-huit et vingt-quatre ans."
Elles riaient sous leurs voiles, pas très au regret d'avoir manqué leur effet de vieilles, mais trop absolument jeunes pour en être flattées.
Dans la tourmente qui soufflait de plus en plus froide, sous le ciel balayé et clair, éparpillant des branchettes ou des feuilles, ils se promenaient maintenant comme de vieux amis; malgré ce vent qui coupait des paroles, malgré le tapage de cette mer qui s'agitait tout près d'eux au bord du chemin, ils commençaient d'échanger leurs pensées vraies, ayant quitté vite ce ton moitié persifleur, dont ils s'étaient servis pour masquer l'embarras du début. Ils marchaient lentement et l'oeil au guet, réduits à se pencher ou à se tourner quand une rafale cinglait trop fort. André s'émerveillait de tout ce qu'elles étaient capables de comprendre, et aussi de se sentir déjà presque en confiance avec ces inconnues.
Et au milieu de ce mauvais temps et de cette solitude propices, ils se croyaient à peu près en sûreté quand soudain, devant eux, au tournant de la route là-bas, croquemitaine leur apparut, sous la figure de deux soldats turcs en promenade, avec des badines à la main comme les soldats de chez nous ont coutume d'en couper dans les palisses. C'était la plus dangereuse des rencontres, car ces braves garçons, venus pour la plupart du fond des campagnes d'Asie, où l'on ne transige pas sur les vieux principes, étaient capables de se porter aux violences extrêmes en présence d'une chose aussi criminelle à leurs yeux: des musulmanes avec un homme d'Occident! Ils s'arrêtèrent, les soldats, cloués de stupeur, et puis, après quelques mots brusques échangés, ils repartirent à toutes jambes, évidemment pour avertir leurs camarades, ou la police ou peut- être ameuter les gens du prochain village... Les trois petites apparitions noires, terrifiées, sautèrent dans leur voiture qui repartit au galop à tout briser, tandis que Jean Renaud, qui avait de loin vu la scène, accourait pour prêter secours, et, dès que le talika, lancé à fond de train, fut hors de vue parmi les arbres, les deux amis se jetèrent dans un sentier de traverse qui menait vers la grande brousse.
"Eh bien! comment sont-elles?--demandait Jean Renaud un instant plus tard, quand, l'alerte passée, ils s'étaient repris à cheminer tranquillement sous bois.
--Stupéfiantes, répondit André.
--Stupéfiantes, dans quel sens?... Gentilles?...
--Très!... Et encore non, c'est un mot plus sérieux qui conviendrait, car ce sont des _âmes_, paraît-il, rien que des _âmes_... Mon cher ami, j'ai pour la première fois de ma vie causé avec des âmes.
--Des âmes!... Mais enfin, sous quelle enveloppe?... Des femmes honnêtes...
--Oh! pour honnêtes, tout ce qu'il y a de plus... Si vous aviez arrangé en imagination une belle aventure d'amour pour votre aîné, vous pouvez remiser ça, mon petit ami, jusqu'à une autre fois."
André, dans son coeur, s'inquiétait de leur retour. Bien extravagant, ce qu'elles avaient osé la, ces pauvres petites Turques, contraire à tous les usages de l'Islam; mais au fond, n'était-ce pas d'une pureté liliale: conserver à trois, sans la plus légère équivoque, causer de choses d'âme avec un homme à qui l'on ne laisse même pas soupçonner son visage?... Il eût donné beaucoup pour les savoir en sécurité, rentrées derrière leurs grilles de harem... Mais que tenter pour elles?... Fuir, se dérober comme il venait de le faire, et rien de plus: toute intervention, directe ou détournée, eût assuré leur perte.
VII
Cette longue lettre fut mystérieusement apportée chez André Lhéry le lendemain soir.
"Hier, vous nous avez dit que vous ne connaissiez pas la femme turque de nos jours, et nous nous en doutions bien, car qui donc la connaîtrait, quand elle-même s'ignore?
D'ailleurs, quels sont les étrangers qui auraient pu pénétrer le mystère de son âme? Elle leur livrerait plus aisément celui de son visage. Quant aux femmes étrangères, quelques-unes, il est vrai, sont entrées chez nous: mais elles n'ont vu que nos salons, aujourd'hui à la mode d'Europe; le côté extérieur de notre vie.
Eh bien! voulez-vous que nous vous aidions, vous, à nous déchiffrer, si le déchiffrage est possible? Nous savons, à présent que l'épreuve est faite, que nous pouvons être amis; car c'était une épreuve: nous voulions nous assurer s'il y avait autre chose que du talent derrière vos phrases ciselées... Nous sommes-nous donc trompées en nous imaginant qu'au moment de vous éloigner de ces fantômes noirs en danger, quelque chose s'est ému en vous? curiosité, déception, pitié peut-être; mais ce n'était pas l'indifférence laissée par une rencontre banale.
Et puis surtout vous avez bien senti, nous en sommes sûres, que ces paquets sans forme ni grâce n'étaient point des femmes, ainsi que nous vous le disions nous-mêmes, mais des _âmes, une âme_: celle de la musulmane nouvelle, dont l'intelligence s'est affranchie, et qui souffre, mais en aimant la souffrance libératrice, et qui est venue vers nous, son ami d'hier.
Maintenant, pour devenir son ami de demain, il vous faut apprendre à voir autre chose en elle qu'un joli amusement de voyage, une jolie figure marquant une étape enchantée de votre vie d'artiste. Qu'elle ne soit pas plus maintenant pour vous l'enfant sur qui vous vous êtes penché, ni l'amante aisément heureuse par l'aumône de votre tendresse. Vous devrez, si vous tenez à ce qu'elle vous aime, recueillir les premières vibrations de son âme qui s'éveille enfin.
Votre "Medjé" est au cimetière. Merci en son nom, et au nom de toutes, pour les fleurs jetées par vous sur la tombe de la petite esclave. En ces jours de votre jeunesse, vous avez cueilli le bonheur sans effort, là où il était à portée de votre main. Mais la petite Circassienne, que l'entraînement jeta dans vos bras, ne se retrouve plus, et le temps est venu où, pour la musulmane même, l'amour d'instinct et l'amour d'obéissance ont cédé la place à l'amour _de choix_.
Et le temps aussi est venu pour vous de chercher et de décrire dans l'amour autre chose que le côté pittoresque et sensuel. Essayez, par exemple, d'extérioriser aujourd'hui votre coeur jusqu'à lui faire sentir l'amertume de cette souffrance suprême qui est la nôtre: ne pouvoir aimer qu'un rêve.
Car, toutes, nous sommes condamnées à n'aimer que cela.
On nous marie, vous savez de quelle manière?... Et pourtant ce semblant de ménage à l'européenne, installé depuis une génération dans nos demeures occidentalisées, là ou régnaient jadis les divans de satin et les odalisques, représente déjà un progrès qui nous flatte,--bien que ce soit encore très fragile, un tel ménage, à toute heure menacé par le caprice d'un époux changeant, qui peut le briser ou bien y introduire une étrangère.--Donc, on nous marie sans notre aveu, comme des brebis ou des pouliches. Souvent, il est vrai, l'homme que le hasard ainsi nous procure est doux et bon; mais nous ne _l'avons pas choisi_. Nous nous attachons à lui, avec le temps, mais cette affection n'est pas de l'amour; alors des sentiments naissent en nous, qui s'envolent et vont se poser parfois bien loin, à jamais ignorés de tous excepté de nous- mêmes. Nous aimons; mais nous aimons, avec notre âme, une autre âme; notre pensée s'attache à une autre pensée, notre coeur s'asservit à un autre coeur. Et cet amour reste à l'état de rêve, parce que nous sommes honnêtes, et surtout parce qu'il nous est trop cher, ce rêve-là, parce que nous risquions de le perdre en essayant de le réaliser. Et cet amour reste innocent, comme notre promenade d'hier à Pacha-Bagtché, quand il ventait si fort.
Voilà le secret de l'âme de la musulmane, en Turquie, l'année 1322 de l'hégire. Notre éducation actuelle a amené ce dédoublement de notre être.
Plus extravagante que notre rencontre va vous sembler cette déclaration... Nous nous amusions à l'avance de ce qu'allait être votre surprise. D'abord vous avez cru que l'on vous mystifiait. Ensuite vous êtes venu, encore indécis, tenté de croire à une aventure, l'espérant peut-être; vaguement vous vous attendiez à trouver une Zahidé escortée d'esclaves complaisants, curieuse de voir de près un auteur célèbre, et pas trop rétive à lever son voile.
Et vous avez rencontré des _âmes_.
Et ces âmes seront vos amies, si vous savez être le leur. _Signé_: Zahidé, Néchédil et Ikbal."
TROISIÉME PARTIE
VIII
L'histoire de "Zahidé" depuis son mariage jusqu'à l'arrivée d'André Lhéry.
Les caresses du jeune bey, qui lui étaient devenues de plus en plus douces, avaient peu à peu endormi ses projets de rébellion. Tout en réservant son âme, elle avait donné très complètement son corps à ce joli maître, bien qu'il ne fût qu'un grand enfant gâté, d'un égoïsme dissimulé sous beaucoup de grâce mondaine et de gentille câlinerie.
Était-ce toujours pour André Lhéry que son âme était gardée? Elle-même ne le savait plus bien, car, avec le temps, l'enfantillage de ce rêve n'avait pas manqué de lui apparaître. De jour en jour, elle pensait moins à lui.
Son nouveau cloître, elle s'y était presque résignée; la vie lui serait donc devenue tolérable si ce Hamdi, au bout de sa seconde année de mariage, n'avait épousé aussi Durdané, ce qui le faisait mari de deux femmes, situation aujourd'hui démodée en Turquie. Alors, pour éviter toute scène inélégante, elle avait simplement demandé, et obtenu, qu'on lui permît de se retirer deux mois à Khassim-Pacha, chez sa grand-mère, le temps d'envisager cette situation nouvelle, et de s'y préparer dans le calme.
Un soir donc, elle était silencieusement partie,--d'ailleurs décidée à tout plutôt que de rentrer dans cette maison, pour y tenir le rôle d'odalisque auquel on voulait de plus en plus la plier.
Zeyneb et Mélek venaient aussi toutes deux de retourner à Khassim-Pacha, Mélek, après des mois de torture et de larmes, ayant enfin divorcé avec un mari atroce, Zeyneb, délivrée du sien par la mort, après un an et demi de cohabitation lamentable avec ce valétudinaire qui répugnait à tous ses sens. Irrémédiablement atteintes, presque en même temps, dans leur prime jeunesse, déflorées, lasses, devenues comme des épaves de la vie, elles avaient cependant pu reprendre et resserrer, dans l'infini découragement, leur intimité de soeurs.
La nouvelle de l'arrivée d'André Lhéry à Constantinople, reproduite par les journaux turcs, avait été pour elles tout à fait stupéfiante, et, du même coup, leur Dieu d'autrefois était tombé de son piédestal: ainsi, cet homme était quelqu'un comme tout le monde; il servirait là, en sous- ordre, dans une ambassade; il avait une profession, et surtout il avait _un âge!_... Et Mélek alors s'amusait à dépeindre à sa cousine le personnage de ses anciens rêves comme un vieux monsieur chauve et vraisemblablement obèse.
"André Lhéry,--leur répondait quelques jours après une de leurs amies de l'ambassade d'Angleterre, qui avait eu l'occasion de le rencontrer et qu'elles interrogeaient sur lui avec insistance,--André Lhéry, eh bien! mais... il est généralement insupportable. Chaque fois qu'il desserre les dents, il a l'air de vous faire une grâce. Dans le monde, il s'ennuie avec ostentation... Pour obèse, ou déplumé, ça non, par exemple; je suis forcée de lui accorder que pas du tout...
--Son âge?
--Son âge... Il n'en a pas... Ça varie de vingt ans d'une heure à l'autre... Avec les recherches excessives de sa personne, il arrive encore à donner l'illusion de la jeunesse, surtout si on réussit à l'amuser, car il a un rire et des gencives d'enfant... Même des yeux d'enfant, je les lui ai vus dans ces moments-là... Autrement, hautain, poseur, et moitié dans la lune... Il s'est acquis déjà la plus mauvaise presse qu'il soit possible..."
Malgré de telles indications, elles avaient fini par se décider à tenter l'énorme aventure d'aller à lui, pour rompre la monotonie désespérée de leurs jours. Au fond de leur âme, persistait bien quand même un peu de l'adoration d'autrefois, du temps où il était pour elles un être planant, un être dans les nuages. Et en outre, afin de se donner à elles-mêmes un motif raisonnable de courir à ce danger, elles se disaient: "Nous lui demanderons d'écrire un livre en faveur de la femme turque d'aujourd'hui; ainsi peut-être serons-nous utiles à des centaines de nos soeurs, que l'on a brisées comme nous."
IX
Très vite, depuis la folle équipée de Tchiboukli le printemps était arrivé, ce printemps brusque, enchanteur et sans durée qui est celui de Constantinople. L'interminable vent glacé de la Mer Noire venait de faire trêve tout d'un coup. Alors on avait eu comme la surprise de découvrir que ce pays, aussi méridional en somme que le centre de l'Italie ou de l'Espagne, pouvait être à ses heures délicieusement lumineux et tiède. Sur le Bosphore, sur les quais de marbre des palais ou sur les vieilles maisonnettes de bois qui trempent dans l'eau, c'était une immense et soudaine griserie de soleil. Et Stamboul, dans l'air devenu sec et limpide, reprenait son indicible langueur orientale; le peuple turc, rêveur et contemplatif, recommençait de vivre dehors, assis devant les milliers de petits cafés silencieux autour des saintes mosquées, près des fontaines, sous les treilles aux pampres frais, sous les glycines, sous les platanes; des narguilés par myriades, le long des rues, exhalaient leur fumée enjôleuse, et les hirondelles déliraient de joie autour des nids. Les vieux tombeaux, les grises coupoles, baignaient dans un calme sans nom, que l'on eût dit inaltérable, ne devant jamais finir. Et les lointains de la côte d'Asie ou de l'immobile Marmara, qu'on apercevait par échappées, resplendissaient.