Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains
Part 6
Onze heures. On entend piaffer, sur les pavés dangereux, les chevaux des magnifiques équipages, et la vieille rue montante est toute pleine de nègres en livrée qui tiennent des lanternes. Les invitées remettent leurs voiles, s'apprêtent à partir. L'heure est même bien tardive pour des musulmanes, et sans la circonstance exceptionnelle d'un grand mariage, elles ne seraient point dehors. Elles commencent à prendre congé, et la mariée, debout indéfiniment, doit saluer et remercier chaque dame qui "a daigné assister à cette humble réunion". Quand ma grand-mère, à son tour, s'avance pour me dire adieu, son air satisfait exprime clairement: "Enfin nous avons marié cette capricieuse! Quelle bonne affaire!"
On s'en va, on me laisse seule, dans ma prison nouvelle; plus rien pour m'étourdir; me voici toute au sentiment que l'irrémédiable s'accomplit.
Zeyneb et Mélek, mes bien-aimées petites soeurs, restées les dernières, s'approchent maintenant pour m'embrasser; nous n'osons pas échanger un regard, par crainte des larmes. Elles s'en vont, elles aussi, laissant retomber les voiles sur leur visage. C'est fini; je me sens descendue au fond d'un abîme de solitude et d'inconnu... Mais, ce soir, j'ai la volonté d'en sortir; plus vivante que ce matin, je suis prête à la lutte, car j'ai entendu l'appel de "l'amour au geste trop brûlant..."
On vient m'informer alors que le jeune bey, mon époux, en haut, dans le salon bleu, attend depuis quelques minutes le plaisir de causer avec moi. (Il arrive de Khassim-Pacha, de chez mon père, où il y avait un dîner d'hommes.) Eh bien! moi aussi, il me tarde de le revoir et de l'affronter. Et je vais à lui le sourire aux lèvres, tout armée de ruse, décidée à l'étonner d'abord, à l'éblouir, mais l'âme emplie de haine et de projets de vengeance..."
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Un frou-frou de soie derrière elle, tout près, la fit tressaillir: sa belle-mère, arrivée à pas veloutés de vieille chatte! Heureusement elle ne lisait point le français, celle-ci, étant tout à fait vieux jeu, et, de plus, elle avait oublié son face-à-main.
"Eh bien! chère petite, c'est trop écrire, ça!... Depuis tantôt trois heures, assise à votre bureau!... C'est que je suis déjà venue souvent, moi, sur la pointe du pied!... Voilà notre Hamdi qui va rentrer d'Yldiz, et vous aurez vos jolis yeux tout fatigués pour le recevoir... Allons, allons! reposez-vous un peu. Serrez-moi ces papiers jusqu'à demain..."
Pour serrer les papiers, elle ne se fit point prier,--vite les serrer à clef dans un tiroir,--car une autre personne venait d'apparaître à la porte du salon, une qui lisait le français et qui avait le regard perçant: la belle Durdané (Grain de perle), cousine d'Hamdi-Bey, récemment divorcée, et en visite dans la maison depuis avant-hier. Des yeux au henneh, des cheveux au henneh, un trop joli visage, avec un mauvais sourire. En elle, la petite mariée avait déjà pressenti une perfide. Inutile de lui recommander, à celle-là, de soigner son aspect pour l'arrivée d'Hamdi, car elle était la coquetterie même, devant son beau cousin surtout.
"Tenez, ma chère petite, reprit la vieille dame, en présentant un écrin fané, je vous ai apporté une parure de ma jeunesse; comme elle est orientale, vous ne pourrez pas dire qu'elle est démodée, et elle fera si bien sur votre robe d'aujourd'hui!"
C'était un collier ancien, qu'elle lui passa au cou; des émeraudes, dont le vert en effet s'harmonisait délicieusement avec le rose du costume:
"Oh! ça vous va, ma chère enfant, ça vous va, c'est à ravir!... Notre Hamdi, qui s'y entend si bien aux couleurs, vous trouvera irrésistible ce soir!..."
Elle-même y tenait, certainement, à ce que Hamdi la trouvât plaisante, car elle comptait sur son charme comme principal moyen de lutte et de revanche. Mais rien ne l'humiliait plus que cette manie qu'on avait de la parer du matin au soir: "Ma chère petite, relevez donc un peu cette gentille mèche, là, sur l'oreille; notre Hamdi vous trouvera encore plus jolie... Ma chère petite, mettez donc cette rose-thé dans vos cheveux; c'est la fleur que notre Hamdi préfère..." Tout le temps ainsi, traitée en odalisque, en poupée de luxe, pour le plus grand plaisir du maître!...
Une rougeur aux joues, elle avait remercié à peine de ce collier d'émeraudes, quand un nègre de service vint dire que le bey était en vue, qu'il arrivait à cheval et tournait l'angle de la plus proche mosquée. La vieille dame aussitôt se leva:
"Il n'est que temps de battre en retraite, Durdané, nous autres. Ne gênons pas les nouveaux mariés, ma chère..."
Elles prirent la fuite comme deux Cendrillons, et Durdané, se retournant sur le seuil, avant de disparaître, envoya pour adieu son méchant sourire agressif.
La petite mariée alors s'approcha d'un miroir... L'autre jour, elle était entrée chez son mari aussi blanche que sa robe à traîne, aussi pure que l'eau de ses diamants; pendant sa vie antérieure, toute consacrée à l'étude, loin du contact des jeunes hommes, jamais une image sensuelle n'avait seulement traversé son imagination. Mais les câlineries de plus en plus enlaçantes de ce Hamdi, la senteur saine de son corps, la fumée de ses cigarettes, commençaient, malgré elle, de lui insinuer en pleine chair un trouble que jamais elle n'aurait soupçonné...
Dans l'escalier, le cliquetis d'un sabre de cavalerie, il arrivait, il était tout près!... Et elle savait imminente l'heure où s'accomplirait, entre leurs deux êtres, cette communion intime, qu'elle ne se représentait du reste qu'imparfaitement... Or, voici qu'elle sentait pour la première fois un désir inavoué de sa présence,--et la honte de désirer quelque chose de cet homme lui faisait monter dans l'âme une poussée nouvelle de révolte et de haine...
V
Trois ans plus tard, en 1904.
André Lhéry, qui était--vaguement et d'une façon intermittente--dans les ambassades, venait de demander, après beaucoup d'hésitations, et d'obtenir un poste d'environ deux années à Constantinople.
S'il avait hésité, c'est parce que d'abord toute position officielle représente une chaîne, et qu'il était jaloux de rester libre; c'est aussi parce que, deux ans loin de son pays, cela lui semblait bien plus long que jadis, au temps où presque toute la vie était en avant de sa route; c'est enfin et surtout parce qu'il avait peur d'être désenchanté par la Turquie nouvelle.
Il s'était décidé pourtant, et un jour de mars, par un temps sombre et hivernal, un paquebot l'avait déposé sur le quai de la ville autrefois tant aimée.
A Constantinople, l'hiver n'en finit plus. Le vent de la Mer Noire soufflait ce jour-là furieux et glacé, chassant des flocons de neige. Dans l'abject faubourg cosmopolite où les paquebots accostent et qui est là comme pour conseiller aux nouveaux arrivants de vite repartir, les rues étaient des cloaques de boue gluante où pataugeaient des Levantins sordides et des chiens galeux.
Et André Lhéry, le coeur serré, limagination morte, prit place comme un condamné dans le fiacre qui le conduisit, par des mon- tées à peine possibles, vers le plus banal des hôtels dits Palaces".
Péra, où sa situation lobligeait dhabiter cette fois, est ce lamentable pastiche de ville européenne, quun bras de mer, et quelques siècles aussi, séparent du grand Stamboul des mosquées et du rêve. Cest là quil dut, malgré son envie de fuir, se résigner à prendre un logis. Dans le quartier le moins prétentieux, il se percha très haut, non seulement pour séloigner davantage, en altitude au moins, des élégances Pérotes qui sévissaient en bas, mais aussi pour jouir dune vue immense, apercevoir de toutes ses fenêtres la Corne-dOr, avec la silhouette de Stamboul, érigée sur le ciel, et à lhorizon la ligne sombre des cyprès, les grands cimetières où dort depuis plus de vingt ans, sous une dalle brisée, lobscure Circassienne qui fut lamie de sa jeunesse.
Le costume des femmes turques nétait plus le même quà son premier séjour: cest là une des choses qui lavaient frappé dabord. Au lieu du voile blanc dautrefois, qui laissait voir les deux yeux et quelles appelaient _yachmak_, au lieu du long camail de couleur claire quelles appelaient _féradjé_, maintenant elles portaient le _tcharchaf_, une sorte de domino presque toujours noir, avec un petit voile également noir retombant sur le visage et cachant tout, même les yeux. Il est vrai, elles le relevaient parfois, ce petit voile, et montraient aux passants lovale entier de leur figure,--ce qui semblait à André Lhéry une subversive innovation. A part cela, elles étaient toujours les mêmes fantômes, que lon coudoie partout, mais avec qui la moindre communication est interdite et que lon ne doit pas même regarder; les mêmes cloîtrées dont on ne peut rien savoir; les inconnaissables,--les inexistantes, pourrait-on dire: dailleurs, le charme et le mystère de la Turquie. André Lhéry, jadis, par une suite de hasards favorables, impossibles à rencontrer deux fois dans une existence, avait pu, avec la témérité dun enfant qui ignore le danger, sapprocher de lune delles, --si près quil lui avait laissé un morceau de son âme, accrochée. Mais cette fois, renouveler laventure, il ny songeait même point, pour mille raisons, et les regardait passer comme on regarde les ombres ou les nuages....
Le vent de la Mer Noire, pendant les premières semaines, continua de souffler tout le temps et la pluie froide de tomber, ou bien la neige, et des gens vinrent linviter à des dîners, à des soirées dans des cercles. Alors il sentit que ce monde-là, cette vie-là, non seulement lui rendraient vide et agité son nouveau séjour en Orient, mais risquaient aussi de gâter à jamais ses impressions dautrefois, peut- être même dembrumer limage de la pauvre petite endormie. Depuis quil était à Constantinople, ses souvenirs, dheure en heure, seffaçaient davantage, sombraient sous la banalité ambiante; il lui paraissait que ces gens de son entourage les profanaient chaque jour, piétinaient dessus. Et il décida de sen aller. Perdre son poste à lambassade, bien entendu, lui était secondaire. Il sen irait.
Depuis larrivée, depuis tantôt quinze jours, mille choses quelconques venaient dabsorber à ce point son loisir quil navait même pas pu passer les ponts de la Corne-dOr pour aller jusquà Stamboul. Cette grande ville, quil apercevait du haut de son logis, le plus souvent noyée dans les brouillards persistants de lhiver, restait pour lui presque aussi lointaine et irréelle quavant son retour en Turquie. Il sen irait; cétait bien résolu. Le temps de faire un pèlerinage, là- bas, sous les cyprès, à la tombe de Nedjibé, et, laissant tout, il reprendrait le chemin de France; par respect pour le cher passé, par déférenoe religieuse pour _elle_ il repartirait avant le plus complet désenchantement.
Le jour où il put mettre enfin le pied à Stamboul était un des plus désespérément glacés et obscurs de toute lannée, bien que ce fût un jour davril.
De lautre côté de leau, aussitôt le pont franchi, dès quil se trouva dans lombre de la grande mosquée du seuil, il se sentit redevenir un autre lui-même, un André Lhéry qui serait resté mort pendant des années et à qui auraient été rendues tout à coup la conscience et la jeunesse. Seul, libre, ignoré de tous dans ces fouies, il connaissait les moindres détours de cette ville, comme se les rappelant dune existence précédente. Des mots turcs oubliés lui revenaient à la mémoire; dans sa tête, des phrases sassemblaient; il était de nouveau quelquun dici, vraiment quelquun de Stamboul.
Tout dabord il éprouva la gêne, presque le ridicule dêtre coiffé dun chapeau. Moins par enfantillage que par crainte déveiller lattention de quelque gardien, dans les cimetières, il acheta un fez, qui fut suivant la coutume soigneusement repassé et conformé à sa tète dans une des mille petites boutiques de la rue. Il acheta un chapelet, pour tenir à la main comme un bon Oriental. Et, pris de hâte maintenant, dextrême impatience darriver à cette tombe, il sauta dans une voiture en disant au cocher: _Edirné kapoussouna guetur!_ (Conduis-moi à la Porte dAndrinople.)
Cétait loin, très loin, cette porte dAndrinople, percée dans la grande muraille byzantine, au bout de quartiers que lon abandonne, de rues qui se meurent dimmobilité et de silence. Il lui fallait traverser presque tout Stamboul, et on commença par monter des rampes où les chevaux glissaient. Dabord défi1èrent ces quartiers grouillants de monde, pleins de cris et de marchandages, qui avoisinent le bazar et que les touristes fréquentent.
Puis vinrent, un peu déserts ce jour-là sous la brise glacée, ces sortes de steppes qui occupent le plateau du centre et doù lon aperçoit des minarets de tous côtés et des dômes. Et après, ce furent les avenues bordées de tombes, de kiosques funéraires, dexquises fontaines, les avenues de jadis où rien navait changé; lune après lautre, les grandes mosquées passèrent avec leurs amas de coupoles pâlement grises dans le ciel encore hivernal, avec leurs vastes enclos pleins de morts, et leurs places bordées de petits cafés du vieux temps où les rêveurs sassemblent après la prière. Cétait lheure où les muezzins appelaient au troisième office du jour; on entendait leurs voix tomber de là-haut, des frêles galeries aériennes qui voisinaient avec les nuages froids et sombres.... Stamboul existait donc encore... A le retrouver tel quautrefois, André Lhéry, tout frissonnant dune indicible et délicieuse angoisse, se sentait replongé peu à peu dans sa propre jeunesse; de plus en plus il se sentait quelquun qui _revivait_, après des années doubli et de non-être.... Et cétait elle, la petite Circassienne au corps aujourdhui anéanti dans la terre, qui avait gardé le pouvoir de jeter un enchantement sur ce pays, elle qui était cause de tout, et qui, à cette heure, triomphait.
A mesure quapprochait cette porte dAndrinople, qui ne donne que sur le monde infini des cimetières, la rue se faisait encore plus tranquille, entre des vieilles maisonnettes grillées, des vieux murs croulants. A cause de ce vent de la Mer Noire, personne nétait assis devant les humbles petits cafés, presque en ruine.
Mais les gens de ce quartier, les rares qui passaient, avec des airs gelés, portaient encore la longue robe et le turban dautrefois. Une tristesse duniverselle mort, ce jour-là, émanait des choses terrestres, descendait du ciel obscur, sortait de partout, une tristesse insoutenable, une tristesse à pleurer.
Arrivé enfin sous lépaisse voûte brisée de cette porte de ville, André, par prudence, congédia sa voiture et sortit seul dans la campagne,-- autant dire dans limmense royaume des tombes abandonnées et des cyprès centenaires. A droite et à gauche, tout le long de cette muraille colossale, dont les donjons à moitié éboulés salignaient à perte de vue, rien que des tombes, des cimetières sans fin, qui senveloppaient de solitude et se grisaient de silence. Assuré que le cocher était reparti, quon ne le suivrait pas pour lespionner, André prit à droite, et commença de descendre vers Eyoub, marchant sous ces grands cyprès, aux ramures blanches comme les ossements secs, aux feuillages presque noirs.
Les pierres tombales en Turquie sont des espèces de bornes, coiffées de turbans ou de fleurs, qui de loin prennent vaguement laspect humain, qui ont lair davoir une tête et des épaules; aux premiers temps elles se tiennent debout, bien droites, mais les siècles, les tremblements de terre, les pluies viennent les déraciner; elles sinclinent alors en tous sens, sappuient les unes contre les autres comme des mourantes, finissent par tomber sur lherbe où elles restent couchées. Et ces très anciens cimetières, où André passait, avaient le morne désarroi des champs de bataille au lendemain de la défaite.
Presque personne en vue aujourdhui, le long de cette muraille, dans ce vaste pays des morts. Il faisait trop froid. Un berger avec ses chèvres, une bande de chiens errants, deux ou trois vieilles mendiantes attendant quelque cortège funèbre pour avoir laumône, rien de plus, aucun regard à craindre. Mais les tombes, qui étaient par milliers, simulaient presque des foules, des foules de petits êtres grisâtres, penchés, défaillants. Et des corbeaux, qui sautillaient sur lherbe, commençaient à jeter des cris, dans le vent dhiver.
André se dirigeait au moyen dalignements, pris par lui autrefois, pour retrouver la demeure de celle quil avait appelée Medjé, parmi tant dautres demeures presque pareilles qui dun horizon à lautre couvraient ce désert. Cétait bien dans ce petit groupe là-bas; il reconnaissait lattitude et la forme des cyprès. Et cétait bien celle- ci, malgré son air davoir cent ans, cétait bien celle-ci dont les stèles déracinées gisaient maintenant sur le sol.... Combien la destruction avait marché vite, depuis la dernière fois quil était venu, depuis à peine cinq années! ... Même ces humbles pierres, le temps navait pas voulu les laisser à la pauvre petite morte, tellement enfoncée déjà dans le néant, que sans doute pas un être en ce pays nen gardait le souvenir. Dans sa mémoire à lui seul, mais rien que là, persistait encore la jeune image, et, quand il serait mort, aucun reflet ne resterait nulle part de ce que fut sa beauté, aucune trace au monde de ce que fut son âme anxieuse et candide. Sur la stèle, tombée dans lherbe, personne ne viendrait lire son nom, son vrai nom qui dailleurs névoquerait plus rien.... Souvent autrefois, il sétait senti profanateur, pour avoir livré, quoique sous un nom dinvention, un peu delle-même à des milliers dindifférents, dans un livre trop intime, qui jamais naurait dû paraître; aujourdhui, au contraire, il était heureux davoir fait ainsi, à cause de cette pitié éveillée pour elle et qui continuerait peut-être de séveiller çà et là pendant quelques années encore, au fond dâmes inconnues; même il regrettait de navoir pas dit comment elle sappelait, car alors ces pitiés, lui semblait-il, seraient venues plus directement au cher petit fantôme; et puis, qui sait, en passant devant la stèle couchée, quelquune de ses soeurs de Turquie, lisant ce nom-là, aurait pu s'arrêter pensive....
Sur les cimetières immenses, la lumière baissait hâtivement ce soir, tant le ciel était rempli de nuages entassés, sans une échappée nulle part. Devant cette muraille, les débris de cette muraille sans fin qui semblait dune ville morte, la solitude devenait angoissante et à faire peur: une étendue grise, clairsemée de cyprès et toute peuplée comme de petits personnages caducs, encore debout ou bien penchés, ou gisants, qui étaient des stèles funéraires. Et elle demeurait couchée là depuis des années, la petite Circassienne jadis un peu confiante en le retour de son ami, là depuis des étés, des hivers, et là pour jamais, se désagrégeant seule dans le silence, seule durant les longues nuits de décembre, sous les suaires de neige. A présent même, elle devait nêtre plus rien.... Il songeait avec terreur à ce quelle pouvait bien être encore, si près de lui sous cette couche de terre: oui, plus rien sans doute, quelques os qui achevaient de sémietter, parmi les racines profondes, et cette sorte de boule, plus résistante que tout, qui représente la tête, le coffret rond où avaient habité son âme, ses chères pensées....
Vraiment les brisures de cette tombe augmentaient son attachement désolé et son remords, ne lui étaient plus tolérables; la laisser ainsi, il ne sy résignait pas.... Étant presque du pays, il savait quelles difficultés, quels dangers offrait l'entreprise: un chrétien toucher à la tombe dune musulmane, dans un saint cimetière.... A quelles ruses de malfaiteur il faudrait recourir, malgré lintention pieuse!... Il décida cependant que cela se ferait; il resterait donc encore en Turquie, tout le temps nécessaire pour réussir, même des mois au besoin, et ne repartirait quaprès, quand on aurait changé les pierres brisées, quand tout serait relevé et consolidé pour durer....
Rentré à Péra le soir, il trouva chez lui Jean Renaud, un de ses amis de lambassade, un très jeune, qui sémerveillait ici de toutes choses, et dont il avait fait son intime, à cause de cette commune adoration pour lOrient.
Il trouva aussi tout un courrier de France sur sa table, et une enveloppe timbrée de Stamboul, quil ouvrit dabord.
La lettre disait:
"Monsieur,
Vous rappelez-vous quune femme turque vous écrivit une fois pour vous dire les émotions éveillées en son âme par la lecture de _Medjé_, et solliciter quelques mots de réponse tracés de votre main?
Eh bien! cette même Turque, devenue ambitieuse, veut aujourdhui plus encore. Elle veut vous voir, elle veut connaître lauteur aimé de ce livre, lu cent fois et avec plus démotion toujours. Voulez-vous que nous nous rencontrions jeudi à deux heures et demie au Bosphore, côte dAsie, entre Chiboukli et Pacha-Bagtché? Vous pourriez mattendre au petit café qui est près de la mer, juste au fond de la baie.
Je viendrai en tcharchaf sombre, dans un talika (1); je quitterai ma voiture, vous me suivrez, mais vous attendrez que je vous parle la première. Vous connaissez mon pays, vous savez donc combien je risque. Je sais de mon côté que jai affaire en vous à un galant homme. Je me fie à votre _discrétion_.
(1) Voiture turque de louage, du modèle usité à la campagne. (On dit aussi mohadjir.)
Mais peut-être avez-vous oublié "Medjé"? Et peut-être ses soeurs ne vous intéressent-elles plus?
Si cependant vous désirez lire dans lâme de la Medjé daujourdhui, répondez-moi, et à jeudi.
Mme Zahidé
Poste restante, Galata."
Il tendit en riant la lettre à son ami et passa aux suivantes.
"Emmenez-moi jeudi avec vous!--supplia Jean Renaud, dès quil eut fini de lire.--Je serai bien sage,--ajouta-t-il, du ton d'un enfant,-- bien discret; je ne regarderai pas...
--Vous vous figurez que je vais y aller, mon petit ami?
--Oh!... Manquer cela ?... Vous irez, voyons!
--Jamais de la vie!... cest quelque attrape.... Elle doit être Turque comme vous et moi, la dame.
Sil faisait le difficile, cétait bien un peu pour se laisser forcer la main par son jeune confident, car, au fond, tout en continuant de décacheter son courrier, il était plus préoccupé de la "dame" quil ne voulait le paraître. Si invraisemblable que fût le rendez-vous, il subissait la même attraction irraisonnée qui, trois ans plus tôt, lors de la première lettre de cette inconnue, l'avait poussé à répondre. D'ailleurs, quelle chose presque étrange, cet appel quon lui adressait au nom de "Medjé", justement ce soir, alors quil rentrait à peine de sa visite au cimetière, l'âme si inquiétée de son souvenir!
VI
Le jeudi 14 avril, avant lheure fixée, André Lhéry et Jean Renaud étaient venus prendre place devant le petit café, quils avaient reconnu sans peine, au bord de la mer, rive dAsie, à une heure de Constantinople, entre les deux villages indiqués par la mystérieuse Zahidé. Cétait un des rares coins solitaires et sauvages du Bosphore qui, presque partout ailleurs, est bordé de maisons et de palais: la dame avait su choisir. Là, une prairie déserte, quelques platanes de trois ou quatre cents ans,--de ces platanes de Turquie aux ramures de baobab,--et tout près, dévalant de la colline jusque vers la tranquille petite plage, une pointe avancée de ces forêts dAsie Mineure, qui ont gardé leurs brigands et leurs ours.