Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains
Part 4
Finies à jamais, leurs soirées rien qu'à elles trois, dans cette chambre qui serait inhabitée demain et à laquelle il fallait dire adieu... Pour que ce fût moins triste, elles avaient allumé toutes les bougies des candélabres, et la grande lampe en colonne,--dont l'abat-jour, suivant une mode encore nouvelle cette année-là, était plus large qu'un parasol et fait de pétales de fleurs. Et elles continuaient de passer en revue, de ranger, ou parfois de détruire mille petites choses qu'elles avaient longtemps gardées comme des souvenirs très précieux. C'étaient de ces gerbes de fils d'argent ou de fils d'or qu'il est d'usage de mettre dans la chevelure des mariées, et que les demoiselles d'honneur conservent ensuite jusqu'à ce que vienne leur tour; il y en avait çà et là, qui brillaient, accrochées par des noeuds de ruban aux frontons des glaces, aux parois blanches de la chambre, et elles évoquaient les jolis et pâles visages d'amies qui souffraient, ou qui étaient mortes. C'étaient, dans une armoire, des poupées que jadis on aimait tendrement; des jouets brisés, des fleurs desséchées, de pauvres petites reliques de leur enfance, de leur prime jeunesse passée en commun, entre les murs de cette vieille demeure. Il y avait aussi, dans des cadres presque tous peints ou brodés par elles-mêmes, des photographies de jeunes femmes des ambassades, ou bien de jeunes musulmanes _en robe du soir_--que l'on eût prises pour des Parisiennes élégantes, sans le petit griffonnage en caractères arabes inscrit au bas: pensée ou dédicace. Enfin il y avait d'humbles bibelots, gagnés les précédents hivers à ces loteries de charité que les dames turques organisent pendant les veillées du Rhamazan, ils n'avaient pas l'ombre de valeur, ceux-là, mais ils rappelaient des instants écoulés de cette vie, dont la fuite sans retour constituait leur grand sujet d'angoisse... Quant aux cadeaux de la corbeille, dont quelques-uns étaient somptueux et que mademoiselle Esther Bonneau avait rangés en exposition dans un salon voisin, elles s'en souciaient comme d'une guigne.
La revue mélancolique à peine terminée, on entendit encore, au-dessus de la maison, résonner les belles voix claires: elles appelaient les fidèles à la cinquième prière de ce jour.
Alors les jeunes filles, pour mieux les entendre, vinrent s'asseoir devant une fenêtre ouverte, et, là, on respirait la fraîcheur suave de la nuit, qui sentait le cyprès, les aromates et l'eau marine. Ouverte, leur fenêtre, mais grillée, il van sans dire, et, en plus de ses barreaux en fer, défendue par les éternels quadrillages de bois sans lesquels aucune femme turque n'a le droit de regarder à l'extérieur. Les voix aériennes continuaient de chanter alentour, et au loin, d'autres semblaient répondre, quantité d'autres qui tombaient des hauts minarets de Stamboul et traversaient le golfe endormi, portées par les sonorités de la mer; on eût dit même que c'était en plein ciel, cette soudaine exaltation des voix pures qui vous appelaient, en vocalises très légères venant de tous les côtés à la fois.
Mais ce fut de courte durée, et quand tous les muezzins eurent lancé, aux quatre vents chacun, la phrase religieuse de tradition immémoriale, un grand silence tout à coup y succéda. Stamboul maintenant, dans les intervalles des cyprès tout noirs et tout proches, se découpait en bleuâtre sur le ciel imprégné d'une vague lumière de lune, un Stamboul vaporeux, agrandi encore, un Stamboul aux coupoles tout à fait géantes, et sa silhouette séculaire, inchangeable, était ponctuée de feux sans nombre qui se reflétaient dans l'eau du golfe. Elles admiraient, les jeunes filles, à travers les mille petits losanges des boiseries emprisonnantes; elles se demandaient si ces villes célèbres d'Occident (qu'elles ne connaissaient que par des images et qu'elles ne verraient jamais puisque les musulmanes n'ont point le droit de quitter la Turquie), si Vienne, Paris, Londres pouvaient donner une pareille impression de beauté et de grandeur. Il leur arrivait aussi de passer leurs doigts au-dehors, par les trous du quadrillage, comme les captives s'amusent toujours à faire, et une folle envie les prenait de voyager, de connaître le monde,--ou rien que de se promener une fois, par une belle nuit comme celle-ci, dans les rues de Constantinople,--ou même seulement d'aller jusque dans ce cimetière, sous leur fenêtre... Mais, le soir, une musulmane n'a point le droit de sortir...
Le silence, l'absolu silence enveloppait par degrés leur vieux quartier de Khassim-Pacha, aux maisons closes. Tout se figeait autour d'elles. La rumeur de Péra,--où il y a une vie nocturne comme dans les villes d'Europe,--mourait bien avant d'arriver ici. Quant aux voix stridentes de tous ces paquebots, qui fourmillent là-bas devant la Pointe-du- Sérail, on en est toujours délivré même avant l'heure de la cinquième prière, car la navigation du Bosphore s'arrête quand il fait noir. Dans ce calme oriental, que ne connaissent point nos villes, un seul bruit de temps en temps s'élevait, bruit caractéristique des nuits de Constantinople, bruit qui ne ressemble à aucun autre, et que les Turcs des siècles antérieurs ont dû connaître tout pareil: tac, tac, tac, tac! sur les vieux pavés; un tac, tac amplifié par la sonorité funèbre des rues où ne passait plus personne. C'était le veilleur du quartier, qui, au cours de sa lente promenade en babouches, frappait les pierres avec son lourd bâton ferré. Et dans le lointain, d'autres veilleurs répondaient en faisant de même; cela se répercutait de proche en proche, par toute la ville immense, d'Eyoub aux Sept-Tours, et, le long du Bosphore, de la Marmara à la Mer Noire, pour dire aux habitants: "Dormez, dormez, nous sommes là, nous, l'oeil au guet jusqu'au matin, épiant les voleurs ou l'incendie."
Les jeunes filles, par instants, oubliaient que cette soirée était la dernière. Comme il arrive à la veille des grands changements de la vie, elles se laissaient illusionner par la tranquillité des choses depuis longtemps connues: dans cette chambre, tout restait à sa place et gardait son aspect de toujours... Mais les rappels ensuite leur causaient chaque fois la petite mort: demain, la séparation, la fin de leur intimité de soeurs, l'écroulement de tout le cher passé!
Oh! ce demain, pour la mariée!... Ce jour entier, à jouer la comédie, ainsi que l'usage le commande, et à la jouer bien, coûte que coûte! Ce jour entier, à sourire comme une idole, sourire à des amies par douzaines, sourire à ces innombrables curieuses qui, à l'occasion des grands mariages, envahissent les maisons. Et il faudrait trouver des mots aimables, recevoir bien les félicitations; du matin au soir, montrer à toutes un air très heureux, se figer cela sur les lèvres, dans le regard, malgré le dépit et la terreur... Oh! oui, elle sourirait quand même! Sa fierté l'exigeait du reste: paraître là comme une vaincue, ce serait trop humiliant pour elle, l'insoumise, qui s'était tant vantée de ne se laisser marier qu'à son gré, qui avait tant prêché aux autres la croisade féministe... Mais sur quelle ironique et dure journée se lèverait le soleil demain!... "Et si encore, disait-elle, le soir venu, cela devait finir... Mais non, après, il y aura les mois, les ans, toute la vie, à être possédée, piétinée, gâchée par ce maître inconnu! Oh! songer qu'aucun de mes jours, ni aucune de mes nuits ne m'appartiendra plus, et cela à cause de cet homme qui a eu la fantaisie d'épouser la fille d'un maréchal de la Cour!..."
Les cousines gentilles et douces, la voyant frapper du pied nerveusement, demandèrent, comme diversion, que l'on fît de la musique, une dernière et suprême fois... Alors elles se rendirent ensemble dans le boudoir où le piano était resté ouvert. Là, c'était un amas d'objets posés sur les tables, sur les consoles, les tapis, et qui disaient l'état d'esprit de la musulmane moderne, si avide de tout essayer dans sa réclusion, de tout posséder, de tout connaître. Il y avait jusqu'à un phonographe (l'ultime perfectionnement de la chose cette année-là) dont elles s'étaient amusées quelques jours, s'initiant aux bruits d'un théâtre occidental, aux fadaises d'une opérette, aux inepties d'un café concert. Mais, ces bibelots disparates, elles n'y attachaient aucun souvenir; où le hasard les avait placés, ils resteraient comme choses de rebut, pour la plus grande joie des eunuques et des servantes.
La fiancée, assise au piano, hésita d'abord, puis se mit à jouer un "Concerto" composé par elle-même. Ayant d'ailleurs étudié l'harmonie avec d'excellents maîtres, elle avait des inspirations qui ne procédaient de personne, un peu farouches souvent et presque toujours exquises; en fait de ressouvenirs, on y trouvait, par instants peut- être, celui du galop des cavaliers circassiens dans le steppe natal; mais point d'autres. Elle continua par un "Nocturne", encore inachevé, qui datait de la veillée précédente; c'était, au début, une sorte de tourmente sombre, où la paix des cimetières d'alentour avait cependant fini par s'imposer en souveraine. Et un bruit de l'extérieur venait de loin en loin se mêler à sa musique, ce bruit très particulier de Constantinople: dans les sonorités maintenant sépulcrales de la rue, les coups de bâton du veilleur de nuit.
Zeyneb ensuite s'approcha pour chanter, accompagnée par sa jeune soeur Mélek; comme presque toutes les femmes turques, elle avait une voix chaude un peu tragique, et qu'elle faisait vibrer avec passion, surtout dans ses belles notes graves. Après avoir hésité aussi à choisir, et mis en désordre un casier sans s'être décidée, elle ouvrit une partition de Gluck et entonna superbement ces imprécations immortelles: "Divinités du Styx, ministres de la Mort!"
Ceux d'autrefois, qui gisaient dans les cimetières d'en face, ceux de la vieille Turquie qui étaient couchés parmi les racines des cyprès, durent s'étonner beaucoup de cette fenêtre éclairée si tard et jetant au milieu de leur domaine obscur sa traînée lumineuse: une fenêtre de harem, sans nul doute, vu son grillage, mais d'où s'échappaient des mélodies pour eux bien étranges...
Zeyneb cependant achevait à peine la phrase sublime: "Je n'invoquerai point votre pitié cruelle", quand la petite accompagnatrice s'arrêta, saisie, en frappant un accord faux... Une forme humaine, qu'elle avait été la première à apercevoir, venait de se dresser près du piano; une forme grande et maigre en vêtements sombres, apparue sans bruit comme apparaissent les revenants!...
Ce n'était point une divinité du Styx, non, mais cela ne valait guère mieux: à peu près "kif-kif", suivant l'expression qui amusait cette petite Mélek aux cheveux roux. C'était madame Husnugul, la terreur de la maison: "Votre grand-mère, dit celle-ci, vous commande d'aller vous coucher et d'éteindre les lumières." Et elle s'en alla, sans bruit comme elle était venue, les laissant glacées toutes les trois. Elle avait un talent pour arriver toujours et partout sans qu'on eût pu l'entendre; c'est, il est vrai, plus facile qu'ailleurs, dans les harems, puisque les portes ne s'y ferment jamais.
Une ancienne esclave circassienne, la madame Husnugul (Beauté de rose), qui, trente ans plus tôt, était devenue presque de la famille, pour avoir eu un enfant d'un beau-frère du pacha. L'enfant était mort, et on l'avait mariée avec un intendant, à la campagne. L'intendant était mort, et un beau jour elle avait reparu, en visite, apportant quantité de hardes, dans des sacs en laine à la mode d'autrefois. Or, cette "visite" durait depuis tantôt vingt-cinq ans. Madame Husnugul, moitié dame de compagnie, moitié surveillante et espionne de la jeunesse, était devenue le bras droit de la vieille maîtresse de céans; d'ailleurs bien élevée, elle faisait maintenant des visites pour son propre compte chez les dames du voisinage; elle était admise, tant on est indulgent et égalitaire en Turquie, même dans le meilleur monde. Quantité de familles à Constantinople ont ainsi dans leur sein une madame Husnugul,--ou Gulchinasse (Servante de rose), ou Chemsigul (Rose solaire), ou Purkiémal (La parfaite), ou autre chose dans ce genre,--qui est toujours un fléau. Mais les vieilles dames 1320 apprécient les services de ces duègnes, qui suivent les jeunes filles à la promenade, et puis font leur petit rapport en rentrant.
Il n'y avait pas à discuter l'ordre transmis par madame Husnugul. Les trois petites désolées fermèrent en silence le piano et soufflèrent les bougies.
Mais, avant de se mettre au lit, elles se jetèrent dans les bras les unes des autres, pour se faire de grands adieux; elles se pleuraient mutuellement, comme si cette journée de demain allait à tout jamais les séparer. De peur de voir reparaître madame Husnugul, qui devait être aux écoutes derrière la porte seulement poussée, elles n'osaient point se parler; quant à dormir, elles ne le pouvaient, et, de temps à autre, on entendait un soupir, ou un sanglot, soulever une de ces jeunes poitrines.
La fiancée, au milieu de ce profond recueillement nocturne, propice aux lucidités de l'angoisse, s'affolait de plus en plus, à sentir que chaque heure, chaque minute la rapprochaient de l'irréparable humiliation, du désastre final. Elle l'abhorrait à présent, avec sa violence de "barbare", cet étranger, dont elle avait à peine aperçu le visage, mais qui demain aurait tous les droits sur sa personne et pour toujours. Puisque rien n'était accompli encore, une tentation plus forte lui venait d'essayer n'importe quel effort suprême pour lui échapper, même au risque de tout... Mais quoi?... Quel secours humain pouvait-elle attendre, qui donc aurait pitié?... Se jeter aux pieds de son père, c'était trop tard, elle ne le fléchirait plus... Bientôt minuit; la lune envoyait sa lumière spectrale dans la chambre; ses rayons entraient, dessinant sur la blancheur des murs les barreaux et l'inexorable quadrillage des fenêtres. Ils éclairaient aussi, au-dessus de la tête de la petite princesse, ce verset du Coran (1) que chaque musulmane doit avoir à son chevet, qui la suit depuis l'enfance et qui est comme une continuelle prière protectrice de sa vie; son verset, à elle, était, sur fond de velours vert-émir, une ancienne et admirable broderie d'or, dessinée par un célèbre calligraphe du temps passé, et il disait cette phrase, aussi douce que celles de l'Évangile: "Mes péchés sont grands comme les mers, mais ton pardon plus grand encore, ô Allah!" Longtemps après que la jeune fille avait cessé de croire, l'inscription sainte, gardienne de son sommeil, avait continué d'agir sur son âme, et une vague confiance lui était restée en une suprême bonté, un suprême pardon. Mais c'était fini maintenant; ni avant ni après la mort, elle n'espérait plus aucune miséricorde, même imprécise: non, seule à souffrir, seule à se défendre, et seule responsable!... En ce moment donc, elle se sentait prête aux résolutions extrêmes.
(1) L'"ayette".
Mais encore, quel parti prendre, quoi?... Fuir? Mais comment, et où?... A minuit, fuir au hasard, par les rues effrayantes?... Et chez qui trouver asile, pour n'être pas reprise?...
Zeyneb cependant, qui ne dormait pas non plus, parla tout bas. Elle venait de se rappeler qu'on était à certain jour de la semaine nommé par les Turcs Bazar-Guni (correspondant à notre dimanche) et où l'on doit, à la veillée, prier pour les morts, ainsi qu'à la veillée du Tcharchembé (qui correspond à notre jeudi). Or, elles n'avaient jamais manqué à ce devoir-là, c'était même une des seules coutumes religieuses de l'Islam qu'elles observaient fidèlement encore; pour le reste, elles étaient comme la plupart des musulmanes de leur génération et de leur monde, touchées et flétries par le souffle de Darwin, de Schopenhauer et de tant d'autres. Et leur grand-mère souvent leur disait: "Ce qui est bien triste à voir pour ma vieillesse, c'est que vous soyez devenues pires que si vous vous étiez converties au christianisme, car, en somme, Dieu aime tous ceux qui ont une religion. Mais vous, vous êtes ces vraies _infidèles_ dont le Prophète avait si sagement prédit que les temps viendraient." Infidèles, oui, elles l'étaient, sceptiques et désespérées bien plus que la moyenne des jeunes filles de nos pays. Mais cependant, prier pour les morts leur restait un devoir auquel elles n'osaient point faillir, et d'ailleurs un devoir très doux: même pendant leurs promenades d'été, dans ces villages du Bosphore qui ont des cimetières exquis, à l'ombre des cyprès et des chênes, il leur arrivait de s'arrêter et de prier, sur quelque pauvre tombe inconnue.
Donc, elles rallumèrent sans bruit une veilleuse bien discrète; la petite fiancée prit son Coran, qui posait sur une console, près de son lit art nouveau (ce Coran toujours enveloppé d'un mouchoir en soie de la Mecque et parfumé au santal, que chaque musulmane doit avoir à son chevet, spécialement pour ces prières-là, qui se disent la nuit), et toutes trois commencèrent à voix basse, dans un apaisement progressif; la prière peu à peu les reposait, comme l'eau fraîche calme la fièvre.
Mais bientôt une grande femme vêtue de sombre, arrivée comme toujours sans bruit de pas, sans bruit de porte ouverte, à la manière des fantômes, se dressa près d'elles:
"Votre grand-mère commande d'éteindre la veilleuse...
--C'est bien, madame Husnugul. S'il vous plaît, éteignez-la vous-même, puisque nous sommes couchées, et ayez la bonté d'expliquer à notre grand-mère que ce n'était pas pour lui désobéir; mais nous disions les prières des morts..."
Il était bientôt deux heures de la nuit. Une fois la veilleuse éteinte, les trois jeunes filles, épuisées d'émotions, de regrets et de révolte, s'endormirent en même temps, d'un bon sommeil tranquille, comme celui des condamnés la veille du matin suprême.
DEUXIÉME PARTIE
IV
Quatre jours après. La nouvelle mariée, au fond de la maison très ancienne et tout à fait seigneuriale de son jeune maître, est seule, dans la partie du harem qu'on lui a donnée comme salon particulier: un salon Louis XVI blanc, or et bleu pâle, fraîchement aménagé pour elle. Sa robe rose, venue de la rue de la Paix, est faite de tissus impalpables qui ont l'air de nuages enveloppants, ainsi que l'exige la fantaisie de la mode ce printemps-là, et ses cheveux sont arrangés à la façon la dernière inventée. Dans un coin, il y a un bureau laqué blanc, à peu près comme celui de sa chambre à Khassim-Pacha, et les tiroirs ferment à clef, ce qui était son rêve.
On croirait une Parisienne chez elle,--sans les grillages, bien entendu, et sans les inscriptions d'Islam, brodées sur de vieilles soies précieuses, qui çà et là décorent les panneaux des murailles: le nom d'Allah, et quelques sentences du Coran.--Il est vrai, il y a aussi un trône, qui surprendrait à Paris: son trône de mariage, très pompeux, surélevé par une estrade à deux ou trois marches, et couronné d'un baldaquin d'où retombent des rideaux de satin bleu, magnifiquement brodés de grappes de fleurs en argent.--Pour tout dire, il y a bien encore la bonne Kondja-Gul, dont l'aspect n'est pas très parisien; assise près d'une fenêtre, elle chantonne tout bas, tout bas, un air du pays noir.
La mère du bey, la dame 1320 un peu niaise, aux manières de vieille chatte, s'est montrée au fond une créature inoffensive, plutôt bonne, et qui pourrait même être excellente, n'était son idolâtrie aveugle pour son fils. La voici du reste séduite tout à fait par la grâce de sa belle-fille, tellement qu'hier elle est venue d'elle-même lui offrir le piano tant désiré; vite alors, en voiture fermée, sous l'escorte d'un eunuque, on a passé le pont de la Corne-d'Or, pour aller en choisir un dans le meilleur magasin de Péra, et deux relèves de portefaix, avec des mâts de charge, viennent d'être commandées pour l'apporter demain matin, à l'épaule, dans ce haut quartier d'un accès plutôt difficile.
Quant au jeune bey, _l'ennemi_,--le plus élégant capitaine de cette armée turque, où il y a tant d'uniformes bien portés, décidément très joli garçon, avec la voix douce que Kondja-Gul avait annoncée, et le sourire un peu félin que lui a légué sa mère,--quant au jeune bey, jusqu'ici d'une délicatesse accomplie, il fait à sa femme, dont la supériorité lui est déjà apparue, une cour discrète, moitié enjouée, moitié respectueuse, et, comme c'est la règle en Orient, dans le monde, il s'efforce de la conquérir avant de la posséder. (Car, si le mariage musulman est brusque et insuffisamment consenti _avant_ la cérémonie, _après_ en revanche il a des ménagements et des pudeurs qui ne sont guère dans nos habitudes occidentales.)
De service chaque jour au palais d'Yldiz, Hamdi-Bey rentre à cheval le soir, se fait annoncer chez sa femme et s'y tient d'abord comme en visite. Après le souper, il s'assied plus intimement sur un canapé près d'elle, pour fumer en sa compagnie ses cigarettes blondes, et tous deux alors s'observent et s'épient comme des adversaires en garde; lui, tendre et câlin, avec des silences pleins de trouble; elle, spirituelle, éblouissante tant qu'il ne s'agit que d'une causerie, mais tout à coup le désarmant par une résignation affectée d'esclave, s'il tente de l'attirer sur sa poitrine ou de l'embrasser. Ensuite, quand dix heures sonnent, il se retire en lui baisant la main... Si c'était elle qui l'eût choisi, elle l'aurait aimé probablement; mais la petite princesse indomptée de la plaine de Karadjiamir ne fléchirait point devant le maître imposé... Elle savait du reste que le temps était tout proche et inévitable où ce maître, au lieu de la saluer courtoisement le soir, la suivrait dans sa chambre. Elle ne tenterait aucune résistance, ni surtout aucune prière. Elle avait fait de sa personnalité cette sorte de dédoublement coutumier à beaucoup de jeunes femmes turques de son âge et de son monde, qui disent: "Mon corps a été livré par contrat à un inconnu, et je le lui garde parce que je suis honnête: mais mon âme, qui n'a pas été consultée, m'appartient encore, et je la tiens jalousement close, en réserve pour quelque amant idéal... que je ne rencontrerai peut-être point, et qui, dans tous les cas, n'en saura sans doute jamais rien."
Donc, elle est seule chez elle, tout l'après-midi, la jeune mariée.
Aujourd'hui, en attendant que _l'ennemi_ rentre d'Yldiz, l'idée lui vient de continuer pour André son journal interrompu, et de le reprendre à la date fatale du 28 Zil-hidjé 1318 de l'hégire, jour de son mariage. Les anciens feuillets du reste lui reviendront demain: elle les a redemandés à l'amie qui en était chargée, trouvant ce nouveau bureau assez sûr pour les déposer là. Et elle commence d'écrire:
"Le 28 Zil-hidjé 1318 (19 avril 1901, à la franque).
C'est ma grand-mère en personne qui vient me réveiller. (Cette nuit-là, je m'étais endormie si tard!...) "Dépêche-toi, me dit-elle. Tu oublies sans doute que tu devras être prête à neuf heures. On ne dort pas ainsi, le jour de son mariage."
Que de dureté dans l'accent! C'était la dernière matinée que je passais chez elle, dans ma chère chambre de jeune fille. Ne pouvait-elle s'abstenir d'être sévère, ne fût-ce qu'un seul jour? En ouvrant les yeux, je vois mes cousines, qui se sont déjà levées sans bruit et qui mettent leur tcharchaf; c'est pour rentrer vite au logis, commencer leur toilette qui sera longue. Jamais plus nous ne nous éveillerons là, ensemble, et nous échangeons encore de grands adieux. On entend les hirondelles chanter à coeur joie; on devine que dehors le printemps resplendit; une claire journée de soleil se lève sur mon sacrifice. Je me sens comme une noyée, à qui personne ne voudra porter secours.