# Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains

## Part 22

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Mais ensuite il songea, plus tristement encore: "Après tout, quest-ce que ça peut me faire? Je ne suis déjà plus quelquun dici, moi; il y a une date absolue, qui va arriver très vite, celle du 30 novembre, et qui memmènera sans doute pour jamais. A part les humbles stèles blanches de Nedjibé, là-bas, dont lavenir minquiétera encore, que mimportera tout le reste? Et moi-même dailleurs, dans cinq ans, dans dix ans si lon veut, que serai-je autre chose quun débris? La vie na pas de durée, et la mienne est déjà en arrière de ma route, les choses de ce monde ne me regarderont bientôt plus. Le Temps peut bien continuer sa course à donner le vertige, emporter tout cet Orient que jaimais, et toutes les beautés de Circassie qui ont de grands yeux couleur de mer, emporter toutes les races humaines et le monde entier, le cosmos immense; quest- ce que ça me fera, puisque je ne le verrai pas, moi qui ai presque fini à présent, et qui demain aurai perdu la conscience dêtre....

A certains moments en revanche, il lui semblait que cette date du 30 novembre ne pourrait jamais arriver, tant il était chez lui à Constantinople, ancré dans cette ville, et même ancré dans sa demeure où rien encore navait été dérangé pour le départ. Et en continuant de marcher parmi ces foules, tandis que sallumaient dinnombrables lanternes, au milieu des cris, des appels, des marchandages en toutes les langues du Levant, il se sentait flotter à la dérive entre des impressions contradictoires.

LI

Novembre allait finir, et ils étaient ensemble la dernière et suprême fois. Ce toujours même rayon de soleil, sur la maison den face, leur envoyait, pour un moment encore avant le soir, dans le petit harem pauvre et si caché au coeur de Stamboul, sa lueur réfléchie et comme fadice. La pâle Zeyneb au visage dévoilé et linvisible Djénane perdue dans le noir de ses draperies, causaient avec leur ami André aussi tranquillement quau cours de leurs entrevues ordinaires; on eût dit que cette journée aurait des lendemains, que la date du 30 novembre, désignée pour trancher tout, nétait pas si proche, ou peut-être même n'arriverait point; vraiment, rien n'indiquait que jamais, jamais plus, après cette fois-là, ils ne réentendraient sur terre sonner leurs voix....

Zeyneb, sans apparente émotion, combinait des moyens de sécrire quand il serait en France : "La poste restante est maintenant trop surveillée; en ces temps de terreur que nous traversons, plus personne na le droit dentrer dans les bureaux sans se nommer. Notre correspondance au contraire sera très sûre par le chemin que jai imaginé; un peu long seulement; ne vous étonnez donc pas si nous tardons quelquefois quinze jours à vous répondre.

Djénane exposait avec sang-froid ses plans pour au moins apercevoir encore son ami, le soir même de ce 30 novembre: "A quatre heures de lhorloge de Top-hané, qui est lheure où les paquebots partent, nous passerons toutes deux le long du quai. Ce sera dans la plus ordinaire des voitures de louage, vous mentendez bien. Nous passerons aussi près que possible du bord; vous, de la dunette où vous vous tiendrez, veillez bien tous les fiacres pour ne pas nous manquer; il y a toujours foule par là, vous savez, et, comme des femmes turques nont jamais le droit de sarrêter, ça durera le temps dun éclair, notre adieu..."

Ce soir, cétait leur rayon de soleil en face qui devait leur marquer le moment précis de la séparation; quand il disparaîtrait au faîte du toit, André se lèverait pour partir: ils étaient convenus de cela dès le début; ils sétaient accordé cette limite extrême, après laquelle tout serait fini.

André, qui davance sétait figuré les trouver douloureusement vibrantes, à cette entrevue suprême, restait confondu devant leur calme. Et puis il avait bien compté revoir les yeux de Djénane, ce dernier jour; mais non, les minutes passaient, et rien ne bougeait dans larrangement du tcharchaf sévère, ni dans les plis de ce voile, sans doute aussi définitivement baissé que sil était de bronze sur un visage de statue.

Vers trois heures et demie enfin, tandis quils parlaient du "livre" pour dire quelque chose, une presque soudaine pénombre vint envahir le petit harem, et tous les trois en même temps firent silence.--"Allons !..." dit simplement Zeyneb, de sa jolie voix malade, en montrant de la main les fenêtres grillagées que néclairait plus le reflet de la maison voisine.... Le rayon venait de se perdre au-dessus des vieux toits; cétait lheure, et André se leva. Pendant la minute de lextrême fin, où ils furent debout les uns devant les autres, il eut le temps de penser: "Cette fois était la seule, bien la seule où j'aurais pu la regarder encore, avant que ses yeux et les miens retournent à la poussière...." Être si absolument sûr de ne plus jamais la rencontrer, et cependant partir ainsi, sans lavoir revue, non, il ne sattendait pas à cela; mais il en subit la déception et langoissante mélancolie sans rien dire. Sur la petite main qui lui était tendue, il sinclina cérémonieusement pour la baiser du bout des lèvres, et ce fut tout ladieu....

Maintenant, les vieilles rues désertes, les vieilles rues mortes, par où il sen allait seul.

Cela a très bien fini, se disait-il. Pauvre petite emmurée, cela ne pouvait mieux finir!... Et moi, je mimaginais fatuitement que ce serait dramatique....

Cétait même plutôt trop bien, cette fin-là, car il sen allait avec un tel sentiment de vide et de solitude!... Et une tentation le prenait de revenir sur ses pas, vers la porte au vieux frappoir de cuivre, pendant quelles pouvaient y être encore. A Djénane il aurait dit: "Ne nous quittons pas ainsi, chère petite amie; vous qui êtes gentille et bonne, ne me faites pas cette peine; montrez-moi vos yeux une dernière fois, et puis serrez ma main plus fort; je men irai moins triste...." Bien entendu il nen fit rien et continua sa route. Mais, à cette heure, il aimait avec détresse tout ce Stamboul, dont les milliers de feux du soir commençaient à se refléter dans la mer; quelque chose ly attachait désespérément, il ne définissait pas bien quoi, quelque chose qui flottait dans lair au-dessus de la ville immense et diverse, sans doute une émanation dâmes féminines,--car dans le fond cest presque toujours cela qui nous attache aux lieux ou aux objets,--des âmes féminines quil avait aimées et qui se confondaient; était-ce de Nedjibé, ou de Djénane, ou delles deux, il ne savait trop....

LII

Deux lettres du lendemain:

ZEYNEB A ANDRÉ

"Vraiment, je nai pas compris que nous nous voyions hier pour la dernière fois; sans cela je me serais traînée comme une pauvre malheureuse, à vos pieds, et je vous aurais supplié de ne pas nous laisser ainsi.... Oh! vous nous laissez perdues dans les ténèbres de lesprit et du coeur. Vous, vous allez à la lumière, à la vie, et nous nous végéterons nos jours lamentables, toujours pareils dans la torpeur de nos harems....

Après votre départ, nous avons eu des sanglots. Zérichteh, la bonne nourrice de Djénane, est descendue, elle nous a grondées beaucoup et nous a prises dans ses bras; mais elle aussi, la pauvre bonne âme, pleurait de nous voir pleurer.

ZEYNEB."

"Jai fait remettre ce matin chez vous dhumbles souvenirs turcs. La broderie est de la part de Djénane; cest l"ayette", le verset du Coran, qui, depuis son enfance, veillait au-dessus de son lit. Acceptez les voiles de moi: celui brodé de roses est un voile circassien qui ma été donné par mon aïeule; celui brodé dargent était dans les coffres de notre yali: vous les jetterez sur quelque canapé, dans votre maison de France.

Z...."

DJÉNANE A ANDRÉ

"Je voudrais lire en vous, quand le navire doublera la Pointe-du-Sérail, quand à chaque tour dhélice senfuiront les cyprès de nos cimetières, nos minarets, nos coupoles.... Vous les regarderez jusquà la fin, je le sais. Et puis, plus loin, déjà dans la Marmara, vos yeux chercheront encore, près de la muraille byzantine, le cimetière abandonné où nous avons prié un jour.... Et enfin, pour vos yeux tout se brouillera, les cyprès de Stamboul, et tous les minarets et toutes les coupoles, et, dans votre coeur bientôt, tous les souvenirs....

Oh! quils se brouillent donc et que tout se confonde : la petite maison dEyoub qui fut celle de votre amour et lautre pauvre logis au coeur de Stamboul près dune mosquée, et la grande demeure triste où vous êtes une fois entré en fraude.... Et quelles se brouillent aussi, toutes ces silhouettes: laimée dautrefois, qui près de vous allait dans son feredjé gris, le long de la muraille, parmi les petites marguerites de janvier (jai suivi son Sentier et appelé son ombre), et ces trois autres plus tard, qui voulaient être vos amies. Confondez-les toutes, confondez-les bien et gardez-les ensemble dans votre coeur (dans votre mémoire, ce nest pas assez). Elles aussi, celles daujourdhui, vous ont aimé, plus que vous ne lavez cru peut-être.... Je sais que vos yeux auront des larmes, lorsque disparaîtra le dernier cyprès... et je veux pour moi, une larme...

Et là-bas.., quand vous serez arrivé, comment penserez-vous à vos amies? Le charme rompu, sous quel aspect vous apparaîtront-elles? Cest atroce de se dire que peut-être il ne restera rien, que peut-être vous hausserez les épaules et vous sourirez en y repensant....

Quelle hâte et quelle frayeur jai de le lire, ce livre où vous parlerez des femmes turques,--de nous!.... Y trouverai-je ce que je cherche en vain à découvrir depuis que nous nous connaissons: le fond de votre âme, le vrai intime de vos sentiments; tout ce que ne révèlent ni vos lettres brèves, ni vos paroles rares. Jai bien quelquefois senti en vous lémotion, mais cétait si tôt réprimé, si furtif! Il y a eu des moments ou jaurais voulu vous ouvrir la tête et le coeur, pour savoir enfin ce quil y avait derrière vos yeux froids et clairs!...

Oh! André, ne dites pas que je divague!... Je suis malheureuse et seule,... je souffre et me débats dans la nuit!... Adieu. Plaignez-moi. Aimez-moi un peu si vous pouvez.

DJÉNANE."

André répondit:

"Il ne vous reste plus grand-chose à découvrir, allez derrière mes yeux "froids et clairs". Je sais bien moins ce qui se passe derrière les vôtres, chère petite énigme....

Vous me la reprochez toujours, ma manière silencieuse et fermée: c'est que jai trop vécu, voyez-vous; quand il vous en sera arrivé autant, vous comprendrez mieux....

Et si vous croyez que vous navez pas été glaciale, vous, hier, au moment de nous quitter...!

Donc, à demain soir quatre heures, au triste quai de Galata. Dans ce tohubohu des départs, je veillerai bien; je naurai dautre préoccupation, je vous assure, que de ne pas manquer le passage de votre chère silhouette noire,... puisque cest tout ce que vous me laissez le droit de regarder encore..... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

ANDRÉ.

LIII

Le jeudi 30 novembre est arrivé, prompt et sans merci, comme arriveront empressées toutes les dates décisives ou fatales, non seulement pour chacun de nous celle où il faudra mourir, mais celles après qui verront tomber les derniers de notre génération, finir lIslam et disparaître nos races au déclin, puis celles encore qui amèneront la consommation des Temps, lanéantissement et l'oubli des tourbillons de soleils dans les souveraines Ténèbres....

Vite, vite il est arrivé ce jeudi 30 novembre, date quelconque et inaperçue pour la majorité des êtres si divers que Constantinople voit sagiter dans ses foules; mais, pour Djénane, pour André, date marquant un de ces tournants brusques où la vie change.

A l'aube froide et grise, tous deux séveillèrent presque en même temps, tous deux sous le même ciel, dans la même ville pour quelques heures encore, séparés seulement par un ravin empli dhabitations humaines et par un bois de cyprès empli de morts,--mais en réalité très loin lun de lautre à cause dinvisibles barrières. Lui, fut saisi par limpression du départ, dès quil rouvrit les yeux, car il nhabitait plus sa maison, mais campait à lhôtel; il sy était du reste perché le plus haut possible, pour fuir le tapage den bas, les casquettes des globe-trotters dAmérique et les élégances des aigrefins de Syrie; et surtout pour avoir vue encore sur Stamboul, avec Eyoub au lointain.

Et tous deux, Djénane et André, interrogèrent dabord lhorizon, lépaisseur des nuées, la direction du vent dautomne, lun de sa fenêtre largement ouverte, lautre à travers loppressant, léternel quadrillage de bois où semprisonnent les harems.

Ils avaient souhaité pour ce jour un temps lumineux et le rayonnement nostalgique de ce soleil darrière-saison, qui parfois vient épandre sur Stamboul une tiédeur de serre. Lui, cétait pour emporter, dans ses yeux avides et affolés de couleur, une dernière vision magnifique de la ville aux minarets et aux coupoles.

Elle, cétait pour être plus sûre de réussir à lapercevoir encore une fois, de ce quai de Galata, en passant le long de son navire en partance,--car autrement, rien ne lui causait plus intime mélancolie que ces pâles illuminations roses des beaux soirs de novembre, et depuis longtemps elle sétait dit que sil fallait, après quil serait parti pour jamais, rentrer sensevelir chez soi par un de ces couchers de soleil languides et tout en or, ce serait plus intolérable que sous la morne tombée des crépuscules pluvieux. Mais voila, par temps de pluie tout deviendrait plus compliqué et plus incertain: quel prétexte inventer alors pour une promenade, comment échapper à lespionnage redoublé des eunuques noirs et des servantes?...

Or, la pluie sannonçait, à nen pas douter, pour tout le jour. Un ciel obscur, remué et tourmenté par le vent de Russie; de gros nuages qui couraient bas, presque à toucher la terre, enténébrant les lointains et inondant toutes choses; du froid et de la mouillure.

Et Zeyneb aussi, par sa fenêtre aux vitres ouvertes, regardait le ciel, indifférente à sa propre conservation, aspirant longuement lhumidité glacée des hivers de Constantinople, qui déjà lannée précédente avait développé dans sa poitrine les germes de la mort. Puis tout à coup il lui sembla quelle gaspillait les minutes utiles; ce nétait pourtant que ce soir à quatre heures, le départ dAndré, mais elle ne se tint pas daller chez Djénane, comme elle lavait promis hier; toutes deux avaient à revoir ensemble leurs plans, a combiner de plus infaillibles ruses, afin de passer bien exactement à lheure voulue sur ce quai des paquebots. Il demeurait encore là pour presque un jour, lui; donc, lagitation causée par sa présence, le trouble et le danger continuaient de les soutenir; elles se sentaient actives et fébriles; tandis quaprès, oh! après ce serait la replongée soudaine dans ce calme où il ny aurait plus rien....

Pour André au contraire, la journée commençait dans la mélancolie plutôt tranquille. Limmense lassitude davoir tant vécu, tant aimé et tant de fois dit adieu, endormait décidément son âme à lheure de ce départ, que davance il sétait représenté plus cruel. Avec surprise, presque avec remords, il constatait déjà en soi-même une sorte de détachement avant dêtre en route.... "Dailleurs il fallait couper court, se disait-il; quand je serai loin, tout ira mieux pour elle; tout sarrangera, hélas! sous les caresses de Hamdî....

Mais quel ciel décevant, pour le dernier jour! Il avait compté, dans une flânerie triste et douce au soleil de novembre, aller encore jusquà Stamboul. Mais non, impossible, avec ce temps dhiver; ce serait finir sur des images trop décolorées.... Il ne passerait donc pas les ponts, - - plus jamais,--et resterait dans ce Péra insipide et crotté, à sennuyer en attendant lheure.

Deux heures, temps de quitter lhôtel pour se diriger vers la mer. Avant de descendre, il y eut cependant linfinie tristesse du dernier regard jeté de la fenêtre, vers cet Eyoub et ces grands champs des morts que lon napercevrait plus den bas, ni de Galata, ni de nulle part: tout au loin, dans le brouillard, au-delà de Stamboul, quelque chose comme une crinière noire dressée sur lhorizon, une crinière de mille cyprès que, malgré la distance, on voyait aujourdhui remuer, tant le vent les tourmentait....

Après quil eut regardé, il descendit donc vers ce quartier bas de Galata, toujours encombré dune vile populace Levantine, qui est la partie de Constantinople la plus ulcérée par le perpétuel contact des paquebots, et par les gens quils amènent, et par la pacotille moderne quils vomissent sans trêve sur la ville des Khalifes.

Ciel sombre, ruelles feutrées de boue gluante, cabarets immondes empestant la fumée et lalcool anisé des Grecs, cohue de portefaix en haillons, et troupes de chiens galeux.--De tout cela, le soleil magicien parvient encore à faire de la beauté, parfois; mais aujourdhui, quelle dérision, sous la mouillure de lhiver!

Quatre heures maintenant; on sent déjà baisser le jour de novembre derrière lépaisseur des nuages. Cest lheure officielle du départ,-- et lheure aussi où doit passer lentement la voiture de Djénane pour le grand adieu. André, sa cabine choisie, ses bagages placés, se tient à larrière sur la dunette, entouré daimables gens des ambassades qui sont venus pour le conduire, tantôt distrait de ce quon lui dit par lattente de cette voiture, tantôt oubliant un peu celles qui vont passer, pour répondre en riant à ceux qui lui parlent.

Le quai, comme toujours, est bondé de monde. Il ne pleut plus. Lair est plein du bruit des machines, des treuils à vapeur, et des appels, des cris lancés par les portefaix ou les matelots, en toutes les langues du Levant. Cette foule mouillée, qui hurle et se coudoie, cest un méli- mélo de costumes turcs et de loques européennes, mais les fez bien rouges sur toutes les têtes font quand même lensemble encore oriental. Le long de la rue, derrière tout ce monde, les cafés regorgent de Levantins, des figures coiffées de bonnets rouges garnissent chaque fenêtre de ces maisons en bois, perpétuellement remplies de musiquettes orientales et de fumées de narguilés. Et ces gens regardent, comme toujours, le paquebot en partance. Mais, au-delà de ce quartier interlope, de cette bigarrure de costumes et de ce bruit, au-delà, séparé par les eaux dun golfe qui supporte une forêt de navires, le grand Stamboul érige ses mosquées dans la brume; sa silhouette toujours souveraine écrase les laideurs proches, domine de son silence le grossier tumulte....

Ne viendront-elles pas, les pauvres petites ?... Voici quAndré les oublie presque, dans cette griserie inévitable des départs, occupé quil est à distribuer des poignées de main, à répondre à des propos d'insouciante gaieté. Et puis, il nest plus bien certain si c'est lui en personne qui sen va: tant de fois il est monté sur ces mêmes paquebots, en face de ce même quai et de ces mêmes foules, venant reconduire ou recevoir des amis, comme cest lusage à Constantinople. Du reste, cette ville de Stamboul, profilée là-bas, est tellement sienne, presque sa ville à lui depuis plus dun quart de siècle; est-ce possible quil la quitte bien réellement? Non, il lui semble que demain il y retournera comme dhabitude, retrouvant les endroits si familiers et les visages si connus....

Cependant le second coup de la cloche du départ achève de sonner; les amis qui le reconduisaient sen vont, la dunette se vide; ceux-là seuls qui doivent prendre la mer restent en face les uns des autres et sobservent.--Il ny a pas à dire, il a tinté un peu lugubrement, ce second coup de cloche, le dernier,--et André alors se ressaisit....

Ah! cette voiture là-bas, ce doit être cela. Un coupé de louage,--bien quelconque, mais elle lavait annoncé tel,--et qui avance avec plus de lenteur encore que lencombrement ne l'exigerait. Il va passer tout près; la glace est baissée; là-dedans ce sont bien deux femmes voilées de noir.... Et lune soulève brusquement son voile. Djénane!... Djénane qui a voulu être vue; Djénane qui le regarde, la durée dune seconde, avec une de ces expressions dangoisse qui ne peuvent plus soublier jamais....

Ses yeux resplendissaient au milieu de ses larmes; mais déjà ils ny sont plus.... Le voile est retombé, et cette fois André a senti que cétait quelque chose de définitif et déternel, comme lorsquon vous cache une figure aimée sous le couvercle dun cercueil.... Elle ne sest point penchée à la portière, elle na pas fait un adieu de la main, pas un signe; rien que ce regard, qui suffisait du reste pour mettre une femme turque en danger grave. Et maintenant le coupé de louage continue lentement sa marche, il séloigne à travers la foule pressée....

Cependant ce regard-là vient de pénétrer plus avant dans le coeur dAndré que toutes les paroles et toutes les lettres. Sur le quai, ces groupes de gens, qui lui disent adieu de la main ou du chapeau, nexistent plus pour lui; il ny a au monde à présent que cette voiture là-bas, qui sen retourne lentement vers un harem. Et ses yeux, qui voudraient au moins la suivre, tout à coup sembrument, voient les choses comme oscillantes et troubles....

Mais quoi? alors, cest quil rêve! La voiture, qui cheminait toujours au pas, on dirait quelle séloigne rapidement quand même, et dans un sens différent de celui où les chevaux marchent! Elle sen va par le travers, comme une image que lon emporte, et tout sen va avec elle, les gens, ce grouillement de peuple, les maisons, la ville.... Ah! cest le paquebot qui est parti!... Sans un bruit, sans une secousse, sans quon ait entendu tourner son hélice.... La pensée ailleurs, il ny avait pas pris garde.... Le grand paquebot, entraîne par des remorqueurs, séloigne du quai sans qu'on le sente remuer; on dirait que cest le quai qui fuit, qui se dérobe très vite, avec sa laideur, avec ses foules, tandis que le grand Stamboul, étant plus haut et plus lointain, ne bouge pas encore. La clameur des voix se perd, on ne distingue plus les mains qui disent adieu,--ni la caisse noire de cette voiture, au milieu des mille points rouges qui sont des fez turcs.

Toujours sans que rien n'ait semblé remuer à bord, et dans un silence presque soudain que lon nattendait pas, Stamboul lui-même commence de sestomper sous le brouillard et le crépuscule; toute cette Turquie sefface, avec une sorte de majesté funèbre, dans le lointain,-- bientôt dans le passé.

Et André ne cesse de regarder, aussi longtemps quun vague contour de Stamboul reste dessiné au fond des grisailles du soir. Pour lui, de ce côté-là de lhorizon, persiste un charme dâmes et de formes féminines, --de celles qui sen allaient tout à lheure dans cette voiture, et des autres déjà dissoutes par la mort....

La tombée de la nuit, dans la Marmara....

André songe: "A cette heure-ci, elles viennent darriver chez elles." Et il se représente ce qua dû être leur trajet de retour, puis leur rentrée à la maison sous des regards inquisiteurs, et enfin leur enfermement, leur solitude ce même soir....

On est encore tout près: ce phare, qui vient de sallumer à petite distance, et brille sur lobscurité de la mer, cest celui de la Pointe- du-Sérail. Mais André a limpression dêtre déjà infiniment loin; ce départ a tranché comme dun coup de hache les fils qui reliaient sa vie turque à lheure présente, et alors cette période, en réalité si proche mais qui nest plus retenue par rien, se détache, tombe, tombe tout à coup au fond de labîme où sanéantissent les choses absolument passées....

LIV

A son arrivée en France, il reçut ces quelques mots de Djénane:

