Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains
Part 21
Lorsque André fut rentré dans sa maison de Thérapia, ses rameurs vinrent lui présenter leurs sélams dadieu; ils avaient repris leurs humbles costumes et chacun rapportait, soigneusement pliées, sa belle chemise en gaze de Brousse, et sa belle veste de velours capucine. Ils rapportaient aussi le long tapis en velours de même couleur, recommandant avec naïveté de bien le faire sécher parce quil était imprégné dhumidité salée. André regarda ces pauvres loques, où les broderies dor avaient commencé de prendre, sous les embruns et le soleil, la patine des vieilles choses précieuses. Quen faire? Les détruire, ne serait-ce pas moins triste que de les rapporter dans son pays, pour se dire plus tard, dans l'avenir morne, en retrouvant ces reliques, fanées de p lus en plus: "Cétait la livrée de mon caïque jadis, du temps lumineux où jhabitais au Bosphore...."
Le crépuscule arrivait. Il pria son domestique turc, celui qui était un ancien berger dEski-Chehir, de prendre sa flûte au son grave et de rejouer lair de lan dernier, lespèce de fugue sauvage qui exprimait maintenant pour lui tout lindicible dune fin dété, dans ce lieu, et dans ces circonstances spéciales. Puis, sétant accoudé à sa fenêtre, il regarda partir son caïque dont les rameurs étaient redevenus de pauvres bateliers, et qui allait redescendre par étapes vers Constantinople pour sy louer à un nouveau maître. Longtemps il suivit des yeux, sur leau de plus en plus couleur de nuit, cette longue chose blanche, effilée, dont la disparition dans les grisailles crépusculaires représentait pour lui la fuite pareille de deux étés dOrient.
XLIV
Le samedi 7 octobre dernier jour du Bosphore, il reçut un mot de Djénane le prévenant que Mélek avait toujours plus de fièvre, que les aïeules étaient inquiètes, et que l'on rentrait en ville aujourdhui même pour une consultation de médecins.
Toutes les ambassades aussi pliaient bagage. André brusqua ses préparatifs de départ, pour avoir le temps de passer encore une fois sur la rive dAsie, en face, avant la tombée de la nuit, et faire ses adieux à la Vallée-du-Grand-Seigneur. Il y arriva tard, sous un ciel où couraient de gros nuages sombres qui jetaient en passant des gouttes de pluie. La vallée était déserte et, depuis la veille, les petits cafés sous les arbres avaient déménagé. Il dit adieu à deux ou trois humbles âmes en turban qui habitaient là dans des cabanes;--ensuite à un bon chien jaune et un bon chat gris, petites âmes aussi de cette vallée, quil avait connues pendant deux saisons et qui semblaient comprendre son définitif départ. Et puis il refit, au petit pas de funérailles, le tour de ces tranquilles prairies encloses, désertes ce soir, mais où les voiles de ses amies avaient si souvent frôlé lherbe fine et les fleurs violettes des colchiques. Et cette promenade le retint jusquà lheure semi-obscure où les étoiles sallument et où commencent de sentendre les premiers aboiements des chiens errants. Au retour de ce pèlerinage, quand il se retrouva sous les énormes platanes de lentree, qui forment là une sorte de bocage sacré, il faisait déjà vraiment noir, et les pieds butaient contre les racines, allongées comme des serpents sous les amas de feuilles mortes. Dans lobscurité, il revint au petit embarcadère, dont chaque pavé de granit lui était familier, et monta en caïque pour regagner la côte dEurope.
Le vent a hurlé toute la nuit sur le Bosphore, ce vent de la Mer Noire dont la voix lugubre sentendra bientôt dune façon presque continue pendant quatre ou cinq mois dhiver. Et ce matin il y a redoublement de rafales, qui viennent secouer la maison dAndré pour ajouter à la tristesse de son dernier réveil à Thérapia.
"Eh bien! il en fait, un temps!" lui dit son valet de chambre, en ouvrant ses fenêtres.
En face, sur les collines dAsie, on voit des nuages bas et obscurs, qui se traînent, à toucher les arbres échevelés.
Et c'est sous la tourmente sinistre, sous le coup de fouet des averses quil descend aujourdhui le Bosphore pour la dernière fois, passant devant le yali de ses amies, où déjà tout est fermé, calfeutré, des envolées de feuilles mortes dansant la farandole sur le quai de marbre.
Le soir donc il se réinstalle à Constantinople, oh! pour si peu de temps avant le grand départ! Juste cinquante jours, car il a décidé de rentrer en France par mer et de prendre le paquebot du 30 novembre, ceci afin davoir une date fixée davance, inchangeable, à laquelle il faudra bien se soumettre.
Et une lettre de Djénane, à la nuit tombante, lui apporte le verdict des médecins: fièvre cérébrale, dapparence tout de suite très grave; la pauvre petite Mélek sans doute va mourir, vaincue par tant de surexcitation nerveuse, de révolte, dépouvante, que lui a causé ce nouveau mariage.
XLVI
Ces deux semaines de fin octobre, que dura lagonie de Mélek, furent de beau temps presque inaltérable et de mélancolique soleil. André, chaque soir, à la manière des écoliers, effaçait maintenant le jour révolu, sur un calendrier où la date du 30 novembre était marquée dune croix. Il vivait le plus possible à Stamboul, de cette vie turque si près de finir pour lui. Mais, ici comme au Bosphore, la tristesse de lautomne sajoutait à celle du départ si prochain, et il faisait déjà presque froid, pour les rêveries, pour les narguilés de plein air, devant les saintes mosquées, sous les arbres qui seffeuillaient.
Naturellement, il ne voyait plus jamais ses amies, car Djénane et Zeyneb ne séloignaient pas de celle qui allait mourir. Sur la fin, elles mettaient pour lui, aux grillages dune fenêtre, un imperceptible signal blanc qui signifiait: elle vit toujours; et il était convenu quun signal bleu signifierait: tout est fini. Dès le matin donc, et ensuite deux fois dans la journée, lui-même, ou son ami Jean Renaud, ou son valet de chambre, passaient par le cimetière de Khassim-Pacha, pour regarder anxieusement à cette fenêtre.
Pendant ce temps-là, dans la maison de la petite mourante, où régnait un attentif silence, des Imams, sur la requête des aïeules, étaient constamment en prière; lIslam, le vieil Islam divinement berceur des agonies, enveloppait de plus en plus lenfant révoltée, qui cédait par degrés à son influence, et sendormait sans terreur; du reste le doute chez elle nétait quun mal encore curable, une greffe encore récente sur de longues hérédités de calme et de foi. Et voici que peu à peu, même les observances naïves, qui sont au Coran ce que chez nous les pratiques de Lourdes sont à l'Évangile, même les superstitions des deux vénérables aïeules, ne choquaient plus cette petite incrédule dhier, qui acceptait quon lui mît des amulettes, et que ses vêtements fussent exorcisés par les derviches; on faisait bénir dans la mosquée dEyoub ses chemises délégante, qui venaient de chez le bon faiseur parisien, ou bien on les envoyait plus loin encore, à Scutari, chez les saints Hurleurs dont le souffle a le don de guérir, tant quils sont dans lextase, après leurs longs cris vers Allah.
Quand finit le mois d'octobre elle était depuis deux jours sans paroles, et probablement sans connaissance, plongée dans une sorte de brûlant et lourd sommeil que les médecins disaient tout proche de la mort.
XLVII
Le 2 novembre, Zeyneb, qui était de veille à son chevet, se retourna tout à coup frissonnante, parce que du fond de la chambre demi-obscure, une voix sélevait au milieu du si continuel silence, une voix très douce, très fraîche, qui disait des prières. Elle ne lavait pas entendu venir, cette jeune fille au voile baissé. Pourquoi était-elle là, son Coran à la main?--Ah! oui, elle comprit tout de suite: la prière des morts! C'est un usage en Turquie, lorsquil y a dans une maison quelquun qui agonise, que les jeunes filles ou les femmes du quartier viennent à tour de rôle lire les prières: elles entrent comme de droit, sans se nommer, sans lever leur voile, anonymes et fatales; et leur présence est signe de mort, comme chez nous celle du prêtre qui apporte lextrême-onction.
Mélek aussi avait compris, et ses yeux depuis longtemps fermés se rouvrirent; elle était arrivée à ce _mieux_ plein de mystère qui, chez les mourants, survient presque toujours. Et elle retrouva un peu de sa voix, que lon aurait pu croire éteinte pour jamais:
"Venez plus près, dit-elle à linconnue, je nentends pas assez bien.... Ne craignez pas que jaie peur, venez.... Lisez plus haut... que je ne perde pas...."
Ensuite elle voulut confesser elle-même la foi musulmane et, ouvrant dans la pose de la prière ses petites mains de cire blanche, elle répéta les paroles sacramentelles:
"Il ny a de Dieu que Dieu seul, et Mahomet est son élu (1)..."
(1) La illahé illallah Mohammedun Ressoulallah. Ech hedu en la illahé illallah vé ech hedu en le Mohammedul alihé hou ve ressoulouhou
Mais, avant la fin de sa confession, insaisissable comme un souffle, les pauvres mains qui sétaient tendues venaient de retomber. Alors, celle dont on ne savait pas le nom rouvrit son Coran pour continuer de lire.... Oh! la douceur rythmée, le bercement de ces prières dIslam, surtout lorsquelles sont dites par des lèvres de jeune fille sous un voile épais!... Jusquà une heure avancée de la nuit, les pieuses inconnues se succédèrent, entrant et se retirant sans bruit comme des ombres, mais il ny eut point de cesse dans lharmonieuse mélopée qui aide à mourir.
Souvent dautres personnes aussi entraient sur la pointe du pied, et se penchaient, sans mot dire, vers ce lit de mortel sommeil. Cétait la mère, créature passive et bonne, toujours si effacée quelle comptait à peine. Cétaient les deux aïeules, mal résignées, muettes et presque dures dans la concentration de leur désespoir. Ou cétait le père, Mehmed-Bey, visage bouleversé de douleur et peut-être de remords; au fond il ladorait, sa fille Mélek, et par son implacable observance des vieilles coutumes, il lavait conduite à mourir.... Ou bien encore, qui entrait en tremblant, cétait la pauvre mademoiselle Tardieu, lex- institutrice, mandée les derniers jours parce que Mélek lavait voulu, mais tolérée avec hostilité comme responsable et néfaste.
Les yeux de lenfant agonisante sétaient refermés; à part un frémissement des mains quelquefois, ou une crispation des lèvres, elle ne donnait plus signe de vie.
XLVIII
Environ quatre heures du matin. Cétait maintenant Djénane qui veillait. Depuis un instant la visiteuse voilée, dont la prière emplissait cette chambre de harem, forçait la voix au milieu du silence plus solennel, lisait avec exaltation comme si elle avait le sentiment que _quelque chose se passait_, quelque chose de suprême. Et Djénane, qui tenait toujours une des petites mains transparentes de Mélek dans les siennes, sans sapercevoir quelle devenait froide, sursauta de terreur, parce quon lui frappait sur lépaule: deux petits coups davertissement, avec une discrétion sinistre... Oh! latroce figure de vieille, jamais vue, qui venait de surgir là derrière elle, entrée sans bruit par cette porte toujours ouverte, une grande vieille, large de carrure, mais décharnée, livide, et qui, sans rien dire, lui faisait signe: "Allez-vous-en!" Elle avait dû longuement épier dans le couloir, et puis, sûre, avec son tact professionnel, que son heure était venue, elle sapprochait pour commencer son rôle.
"Non! Non! dit Djénane, en se jetant sur la petite morte, pas encore! Je ne veux pas que vous l'emportiez, non!...
--Là, là, doucement, dit la vieille femme, en lécartant avec autorité, je ne lui ferai point de mal."
Du reste, il ny avait aucune méchanceté dans sa laideur, mais plutôt de la compassion morne, et surtout une grande lassitude. Tant et tant de jolies fleurs fauchées dans les harems, tant elle avait dû en emporter, cette vieille aux bras robustes, cette "Laveuse de morte", ainsi quon les appelle.
Elle la prit à son cou, comme une enfant malade, et la belle chevelure rousse, dénouée, sépandit sur son horrible épaule. Deux de ses aides, - - dautres vieilles praticiennes encore plus effrayantes,--attendaient dans lantichambre avec des lumières. Djénane et celle qui priait se mirent à suivre, par les corridors et les vestibules plongés dans le froid silence davant-jour, le groupe macabre qui sen allait, se dirigeant vers lescalier pour descendre....
Ainsi la petite Mélek-Sadiha-Saadet, à vingt ans et demi, mourut de la terreur dêtre jetée une seconde fois dans les bras dun maître imposé....
Lescalier descendu, les vieilles avec leur fardeau arrivèrent à la porte dune salle du rez-de-chaussée, dans les communs de cette antique demeure, une sorte doffice pavée de marbre, où il y avait au milieu une table en bois blanc, une cuve pleine deau chaude encore fumante, et un drap déplié sur un trépied; dans un coin, un cercueil,--un léger cercueil aux parois minces comme on les fait en Turquie,--et enfin, par terre, un châle ancien roulé autour dun bâton, un de ces châles "Validé" qui servent de drap mortuaire pour les riches: toutes ces choses, préparées bien à lavance, car dans les pays dIslam, un ensevelissement doit marcher très vite.
Quand les vieilles eurent étendu lenfant sur la table, qui était courte, les beaux cheveux roux, toujours dénoués, descendirent jusque par terre. Avant de commencer leur besogne, elles firent à Djénane et à linconnue voilée un geste qui les congédiait. Celles-ci dailleurs se retiraient delles-mêmes, pour attendre dehors. Et Zeyneb, éveillée par quelque intuition de ce qui se passait, était venue se joindre à elles, --une Zeyneb qui ne pleurait pas, mais qui était plus blanche que la morte, avec des yeux plus cernés de bleuâtre. Toutes les trois restèrent là immobiles et glacées, suivant en esprit les phases de la toilette suprême, écoutant les bruits sinistres de leau qui ruisselait, des objets qui se déplaçaient dans cette salle sonore; et, quand ce fut fini, la grande vieille les rappela:
"Venez maintenant la voir."
Elle était blottie dans son étroit cercueil, et tout enveloppée de blanc, sauf le visage, encore découvert pour recevoir les baisers dadieu; on navait pu fermer complètement ses paupières, ni sa bouche; mais elle était si jeune, et ses dents si blanches, quelle demeurait quand même délicieusement jolie, avec une expression denfant et une sorte de demi-sourire douloureux.
Alors on alla éveiller tout le monde pour venir lembrasser, le père, la mère, les aïeules, les vieux oncles rigides, qui depuis quelques jours ne létaient plus, les servantes, les esclaves. La grande maison semplit de lumières qui sallumaient, deffarements, de pas précipités, de soupirs et de sanglots.
Quand arriva lune des aïeules, la plus violente des deux, celle qui était aussi grand-mère de Djénane et qui, ces derniers jours, campait dans la maison, quand arriva cette vieille cadine 1320, musulmane intransigeante sil en fut et, ce matin, si exaspérée contre lévolution nouvelle qui lui enlevait ses petites-filles,--justement linstitutrice craintive, mademoiselle Tardieu, était là, auprès du cercueil, à genoux. Et les deux femmes se regardèrent une seconde en silence, lune terrible, lautre humble et épouvantée:
"Allez-vous-en! lui dit l'aïeule dans sa langue turque, en frémissant de haine. Quest-ce donc quil vous reste à faire là, vous? Votre oeuvre est finie.... Vous mentendez, allez-vous-en!"
Mais la pauvre fille, en reculant devant elle, la regardait avec tant de candeur et de désespoir dans des yeux pleins de larmes, que la vieille cadine eut soudainement pitié; sans doute comprit-elle, en un éclair, ce que depuis des années elle se refusait à admettre, que linstitutrice dans tout cela n'était qu'un instrument irresponsable au service du Temps.... Alors elle lui tendit les mains, en lui criant: "Pardon!..." Et ces deux femmes, jusque-là si ennemies, pleurèrent à sanglots dans les bras lune de lautre. Des incompatibilités didées, de races et dépoques les avaient séparées longuement; mais toutes deux étaient bonnes et maternelles, capables de tendresse et de spontané retour.
Cependant un peu de lueur blême à travers les vitres annonçait la fin de cette nuit de novembre. Djénane donc, se souvenant dAndré, monta chercher un bout de ruban bleu comme cétait convenu, et, enlevant lautre signal, attacha celui-là aux quadrillages de la même fenêtre.
XLIX
Ce fut le valet de chambre qui vint regarder au lever du jour, et remonta tout effaré vers Péra:
"Mademoiselle Mélek doit être morte, dit-il à son maître en le réveillant; elles ont mis un signal bleu, que je viens de voir...."
Il avait eu plus dune fois loccasion de parler à cette petite Mélek, par quelque fente de porte, lorsquil venait faire les dangereuses commissions dAndré; même elle lui avait montré gentiment son visage en lui disant merci. Et pour lui cétait mademoiselle Mélek, tant il lui avait trouvé lair jeune.
André, informé une heure plus tard par Djénane quon lemporterait à la mosquée vers midi, descendit à Khassim-Pacha avant onze heures. Il avait pris un fez et des vêtements dhomme du peuple, pour être plus sûr quon ne le reconnaîtrait pas, car il voulait à un moment donné sapprocher beaucoup, et essayer de remplir un pieux devoir dIslam envers sa petite amie.
Dabord il attendit à lécart, dans le cimetière voisin de la maison. Et bientôt il vit sortir le léger cercueil, porté à lépaule par des gens quelconques, ainsi que le veut lusage en Turquie; un vieux châle lenveloppait exactement, un châle "Validé" à raies vertes et rouges, et aux minutieux dessins de cachemire; un petit voile blanc était posé dessus, du côté de la tête, pour indiquer que cétait une femme, et, innovation surprenante, il y avait aussi un modeste bouquet de roses épinglé au châle.
Chez les Turcs, on se hâte bien plus que chez nous denterrer les morts, et on nenvoie point de lettres de faire-part. Vient qui veut, les parents, les amis, chez qui la nouvelle sest répandue, les voisins, les domestiques. Jamais de femmes dans ces cortèges improvisés, et surtout point de porteurs: ce sont les passants qui en font loffice.
Un beau soleil de novembre, une belle journée lumineuse et calme; Stamboul, resplendissant là-bas et, prenant son grand air immuable, au- dessus du léger brouillard d'automne qui enveloppait à ses pieds la Corne-dOr.
Bien souvent il passait dune épaule à une autre, le cercueil de Mélek, au gré des sens rencontrés en chemin et qui voulaient tous faire une action pieuse en portant quelques minutes cette petite morte inconnue. Devant, marchaient deux prêtres à turban vert; une centaine dhommes suivaient, des hommes de toutes classes; et il était venu aussi des vieux derviches, avec leurs bonnets de mages, qui psalmodiaient en route, à voix haute et lugubre,--comme ces cris de loups, les soirs dhiver dans les bois.
On se rendit à une antique mosquée, en dehors des maisons, presque à la campagne, dans un bas-fond tout de suite sauvage. La petite Mélek fut déposée sur les dalles de la cour, et les Imams, en voix de fausset très douces, chantèrent les prières des morts.
Dix minutes à peine, et on se remit en marche pour descendre vers le golfe, prendre ensuite des barques, et gagner lautre rive, les grands cimetières dEyoub où serait sa définitive demeure.
En approchant de la Corne-dOr, dans les quartiers bas où il y avait beaucoup de monde, le cortège se fit plus lent, à cause de tous ceux qui voulurent en être. La petite Mélek fut portée là, à tour de rôle, par une quantité de bateliers ou de matelots. André, qui avait hésité jusquà cette heure, sapprocha enfin, rassuré par cette foule où il était comme perdu, il toucha de la main le vieux châle "Validé", avança lépaule, et sentit le poids de sa petite amie sy appuyer un peu le temps de faire une vingtaine de pas avec elle vers la mer.
Après, il séloigna pour tout à fait, de peur que son obstination à suivre ne fût remarquée...
L
Une semaine plus tard, les deux qui restaient, Djénane et Zeyneb lappelèrent à Sultan-Selim. Dans la toujours pareille petite maison si humble, si cachée, si sombre, ils se retrouvèrent ensemble pour lavant- dernière fois de leur vie, elles toutes noires et invisibles, sous des voiles également épais et également baissés.
Entre eux, il ne fut guère question que de celle qui était partie, celle qui était "libérée", comme elles disaient, et André apprit tous les détails de sa fin. Il lui sembla que leurs voix navaient point de larmes sous les masques de gaze noire; toutes deux se montraient graves et apaisées. De la part de Zeyneb, rien que de très normal dans ce détachement-là, car elle nappartenait pour ainsi dire plus à ce monde. Mais Djénane létonnait dêtre si tranquille. A un moment donné, croyant bien faire, il lui dit avec beaucoup de douceur affectueuse: "On ma fait connaître Hamdi Bey, ce dernier vendredi à Yldiz; il est distingué, élégant et de jolie figure." Mais elle coupa court, sanimant pour la première fois: "Si vous voulez bien, André, nous ne parlerons pas de cet homme." Il apprit alors par Zeyneb que dans la famille, si atterrée par la mort de Mélek, on ne songeait plus à ce mariage pour le moment.
Cétait vrai quil avait rencontré Hamdi Bey et lavait trouvé tel. Depuis lors, il sefforçait même de se dire: "Je suis très heureux qu il soit ainsi, le mari de ma chère petite amie." Mais cela sonnait faux, car au contraire il souffrait davantage de lavoir vu, davoir constaté son charme extérieur et surtout sa jeunesse.
Après les avoir quittées, lorsquil refit, comme tant dautres fois, la si longue route entre cette maison et la sienne, Stamboul, plus que jamais, lui produisit leffet dune ville qui sen va, qui piteusement soccidentalise, et plonge dans la banalité, lagitation, la laideur; après ces rues encore immobiles, autour de Sultan-Selim, dès quil atteignit les quartiers bas qui sont proches des ponts, il sécoeura au milieu du grouillement des foules qui, de ce côté, na point de cesse; dans la boue, dans lobscurité des ruelles étroites, dans le brouillard froid du soir, tous ces empressés qui vendaient ou achetaient mille pauvres choses pitoyables et d'immondes victuailles, nétaient plus des Turcs, mais un mélange de toutes les races levantines. Sauf le fez rouge quils portaient encore, la moitié dentre eux navaient pas la dignité de garder le costume national, et saffublaient de ces loques européennes, rebuts de nos grandes villes, qui se déversent ici à pleins paquebots. Jamais aussi bien que cette fois il navait aperçu les usines, qui fumaient déjà de place en place, ni les grandes maisons bêtes, copies en plâtre de celles de nos faubourgs. "Je mobstine à voir Stamboul comme il nest plus, se dit-il; il sécroule, il est fini. Maintenant il faut faire une complaisante et continuelle sélection de ce quon y regarde, des coins que lon y fréquente; sur la hauteur, les mosquées tiennent encore, mais tous les bas quartiers sont déjà minés par le "progrès", qui arrive grand train avec sa misère, son alcool, sa désespérance et ses explosifs. Le mauvais souffle dOccident a passé aussi sur la ville des Khalifes; la voici "désenchantée" dans le même sens que le seront bientôt toutes les femmes de ses harems....