Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains

Part 20

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Et puis, l'année précédente ils se disaient: "Nous avons un autre été en réserve devant nous." Tandis que maintenant tout allait finir, puisque André quittait la Turquie en novembre; et constamment ils pensaient à cette séparation prochaine, qui leur apparaissait comme aussi définitive qu'une mise au tombeau.

Étant de vieux amis, ils avaient déjà des souvenirs en commun, et ils formaient des projets pour _recommencer_ avant l'inexorable fin, des choses d'antan, promenades ou pèlerinages faits naguère à eux quatre: "Il faudrait tâcher de revoir ensemble, encore une fois dans la vie, notre petite forêt vierge de l'automne passé, à Béicos... La tombe de Nedjibé, il faudrait y retourner une suprême fois, nous tous..."

Pour André, qui cette année-là éprouvait la petite mort chaque fois que changeait le nom du mois, le matin du 1er septembre marqua un grand échelon franchi, dans cette descente de la vie qui s'accélérait comme une chute. Il lui parut que, depuis la veille, l'air avait soudainement pris sa limpidité et sa fraîcheur de l'automne, et qu'il était plus sonore aussi, comme cela arrive d'habitude à l'arrière-saison; mieux qu'hier on entendait les trompettes turques, au timbre grave, qui sonnaient en face, sur la côte d'Asie où les soldats ont un poste, à l'ombre des platanes de Béicos. L'été s'enfuyait décidément, et ils songea, avec un frisson, que les colchiques violets allaient commencer de fleurir parmi des feuilles mortes, dans la Vallée-du-Grand-Seigneur.

Cependant combien tout était radieux ce matin, et quel calme inaltéré sur le Bosphore! Pas un souffle, et, à mesure que montait le soleil, une tiédeur délicieuse. Sur l'eau passait maintenant une longue caravane de navires voiliers, remorqués par un bateau à vapeur; navires turcs d'autrefois, avec des châteaux-d'arrière aux peinturlures archaïques, navires comme on n'en voit plus qu'en ces parages; toute toile serrée, ils s'en allaient docilement ensemble vers la Mer Noire, dont l'entrée s'apercevait là-bas entre deux plans d'abruptes montagnes, et qui semblait une mer si tranquille et inoffensive, pour qui ne l'eût point connue. Directement au-dessous de ses fenêtres, André regarda le petit quai ensoleillé, le long duquel de beaux caïques attendaient, entre autres le sien, qui ce soir le conduirait aux Eaux-Douces...

Les Eaux-Douces!... Encore cinq ou six fois à reparaître là, en Oriental, sur ce ruisseau bordé de verdure, où il exerçait comme une petite royauté éphémère et où les dames voilées reconnaissaient de loin la livrée de ses rameurs. Et beaucoup de jours encore à s'asseoir, au baisser du soleil, sous les platanes géants du Grand-Seigneur, à fumer là des narguilés au milieu d'une paix sans nom, tout en regardant la lente promenade des femmes, des "ombres heureuses", dans les lointains de la prairie élyséenne... Au moins trente ou trente-cinq jours d'été, un répit vraiment acceptable avant la grande fin, qui ne serait tout de même pas immédiate... Les collines d'Asie, ce matin-là, au-dessus de Béicos, étaient entièrement roses sous le floraison des bruyères, mais roses comme des rubans roses. Les maisonnettes des villages turcs qui s'avancent dans l'eau, les grands platanes verts aux branches desquels depuis trois cents ans les pêcheurs suspendent leurs filets, tout cela, et le ciel bleu, se regardait tranquillement dans la glace du Bosphore qui avait sa netteté des inaltérables beaux jours. Et ces choses ensemble paraissaient tellement confiantes dans la durée de l'été, et du calme, et de la vie, et de la jeunesse, qu'André une fois de plus s'y laissa prendre, oublia la date et ne sentit plus la menace des proches lendemains.

L'après-midi, il alla donc aux Eaux-Douces, où tout rayonnait dans une lumière idéale; il y croisa ses trois amies, et cueillit d'autres regards de femmes voilées. Il en revint par un incomparable soir, en longeant la côte d'Asie: vieilles maisons muettes où l'on ne sait jamais quel drame se passe; vieux jardins secrets sous des retombées de verdure; vieux quais de marbre très gardés, où d'invisibles belles sont toujours assises les vendredis pour assister au retour des caïques. Entraîné par la cadence vive de ses rameurs, il fendait l'air caressant et suave; respirer était une ivresse. Il se sentait reposé, il avait conscience d'être jeune d'aspect à ce moment, et en lui s'éveillait la même ardeur à vivre qu'au temps de sa prime jeunesse, la même soif de jouir éperdument de tout ce qui passe. Son âme, qui le plus souvent n'était qu'un obscur abîme de lassitude, pouvait ainsi changer, sous le voluptueux enjôlement des choses extérieures, ou devant quelque fantasmagorie jouée pour ses yeux d'artiste,--changer, redevenir comme neuve, se sentir prête pour toute une suite d'aventures et d'amours.

Il ramenait dans son caïque Jean Renaud, qui lui confiat avec des plaintes brûlantes sa peine d'être amoureux d'une belle dame des ambassades, très aimablement indifférente à son désir, et d'être amoureux en même temps de Djénane qu'il n'avait jamais vue, mais dont la silhouette et la voix troublaient son sommeil. Et André écoutait sans hausser les épaules de tels aveux, qui étaient bien dans le ton de cette soirée; il se sentait au diapason avec ce jeune, et préoccupé uniquement des mêmes questions, tout le reste ne comptant plus. L'amour était partout dans l'air. Confidence pour confidence, il avait envie de lui crier, dans une sorte de triomphe: "Eh bien! moi, tenez, je suis plus aimé que vous!..."

Ils continuèrent leur chemin sans plus se parler, chacun pour soi égoïstement plongé dans ses pensées que dominait l'amour; et la splendeur d'un soir d'été sur le Bosphore magnifiait leur rêverie. Auprès d'eux, les quais interdits des vieilles demeures continuaient de défiler; des femmes assises tout au bord les regardaient glisser, dans les rayons maintenant couleur de cuivre rouge, et ils s'amusaient en eux-mêmes de savoir que, pour les spectatrices voilées, leur passage, leur caïque avec ses nuances rares, devait faire bien, au milieu de cette apothéose du soleil couchant.

XLI

Septembre vient de finir!... Maintenant la belle teinte rose des bruyères, sur les collines d'Asie, se meurt de jour en jour, se change en une couleur de rouille. Et, dans la vallée de Béicos, les colchiques violets sont fleuris à profusion parmi l'herbe fine des pelouses; la jonchée des feuilles de platanes, la jonchée d'or est partout répandue. Le soir, pour fumer son narguilé devant la cabane de quelqu'un de ces humbles petits cafetiers qui sont encore là, mais qui vont repartir, on choisit une place au soleil, on recherche la dernière chaleur de l'été déclinant, ensuite, dès que les rayons commencent à raser la terre et que l'on voit comme un reflet rouge d'incendie sur l'énorme ramure des platanes, on sent une fraîcheur soudaine qui vous saisit et qui est triste; on s'en va, et les pas sur l'herbe font bruisser les feuilles mortes. A présent, les grandes pluies d'automne, qui laissent la prairie toute détrempée, alternent avec ces jours encore chauds et étrangement limpides, où les abeilles bourdonnent sur les scabieuses d'arrière- saison, mais où des buées froides s'exhalent du sol et des bois quand le soir tombe.

Toutes ces feuilles jaunes par terre, André a déjà connu les pareilles, dans cette même vallée, l'an passé;--et cela attache à un lieu, d'y avoir vu deux fois la chute des feuilles. Il sait donc que ce sera une souffrance de quitter pour jamais ce petit coin pastoral de l'Asie, où il est venu presque chaque jour pendant deux étés radieux. Il sait aussi que cette souffrance, comme tant d'autres déjà éprouvées ailleurs, s'oubliera vite, hélas! dans les grisailles de plus en plus sombres d'un proche avenir...

Toute l'année, ils s'étaient vus dans l'impossibilité de refaire par ici aucune promenade ensemble, André et ses amies. Mais ils en avaient combiné deux, coûte que coûte, pour le 3 et 5 octobre, les dernières et les suprêmes.

Le but fixé pour celle d'aujourd'hui 3, était la petite forêt vierge découverte par eux en 1904. Et ils se retrouvèrent là tous ensemble, au bord de ce marécage dissimulé comme exprès, dans un recreux de montagne. Ils reprirent leurs places de jadis, sur les mêmes pierres moussues, près de cette eau dormante d'où sortaient des roseaux si grands et de si hautes fougères. Osmondes que l'on eût dit une sorte tropicale.

André vit tout de suite qu'elles n'étaient pas comme d'habitude, les pauvres petites, ce soir, mais nerveuses et outrées, chacune à sa manière, Djénane avec une affectation de froideur, Mélek avec violence:

"Maintenant on veut nous remarier toutes, dirent-elles, pour rompre notre trio de révoltées. Et puis nous avons des allures trop indépendantes, à ce qu'il paraît, et il nous faut des maris qui sachent nous mater.

--Quant à moi, précisa Mélek, la chose a été arrêtée en conseil de famille samedi, on a désigné le bourreau, un certain Omar Bey, capitaine de cavalerie, un bellâtre au regard dur, que l'on a cependant daigné me montrer un jour de ma fenêtre; donc ça ne traînera pas..."

Et elle frappait du pied, les yeux détournés, en froissant dans ses doigts toutes les feuilles à sa portée.

Il ne trouva rien à lui dire et regarda les deux autres. A Zeyneb, la plus près de lui, il allait demander: "Et vous?" Mais il craignait la réponse, qu'il devinait trop bien, le geste doux et navré qu'elle aurait pour lui indiquer sa poitrine. Et c'est à Djénane, comme toujours la seule au voile baissé, qu'il posa la question:

"Et vous?

--Oh! moi, répondit-elle, avec cette indifférence un peu hautaine qui lui était venue depuis quelques jours, moi, il est question de me redonner à Hamdi...

--Et alors, qu'est-ce que vous ferez?

--Mon Dieu, que voulez-vous que je fasse! Il est probable que je me soumettrai. Puisqu'il en faut un, n'est-ce pas, autant subir celui-là qui a déjà été mon mari; la honte me semblera moindre qu'auprès d'un inconnu..."

André l'entendit avec stupeur. L'épais voile noir l'empêchait du reste de lire dans ses yeux ce qu'il y avait de sincère ou non, sous cette résignation soudaine. Ce consentement inespéré à un retour vers Hamdi, c'était ce qu'il pouvait souhaiter de meilleur, pour trancher une situation inextricable; mais d'abord il y croyait à peine, et puis il s'apercevait que ce serait plutôt un dénouement pour le faire souffrir.

Ils ne dirent plus rien sur ces sujets qui brûlaient, et un silence plein de pensées s'ensuivit. Ce fut la voix douce de Djénane qui après s'éleva la première, dans ce lieu, si calme que l'on entendait l'une après l'autre tomber chaque feuille. Sur un ton bien détaché, bien tranquille, elle reparla du livre:

"Ah! dit-il en essayant de n'être plus sérieux, c'est vrai, le livre! Depuis des temps, nous n'y pensions plus... Voyons, qu'est-ce que je vais raconter? Que vous voulez aller dans le monde le soir, et porter le jour des beaux chapeaux, avec beaucoup de roses et de plumets dessus, comme les dames Pérotes?

--Non, ne soyez pas moqueur, André, aujourd'hui, si près de notre dernier jour..."

Il les écouta donc avec recueillement. Sans s'illusionner le moins du monde sur la portée de ce qu'il pourrait faire pour elles, il voulait au moins ne pas les présenter sous un jour fantaisiste, ne rien écrire qui ne fût conforme à leurs idées. Il lui parut qu'elles tenaient à la plupart des coutumes de l'Islam, et qu'elles aimaient infiniment leur voile, à condition de le relever parfois devant des amis choisis et à l'épreuve. Le maximum de leurs revendications était qu'on les traitât davantage comme des êtres pensants, libres et responsables; qu'il leur fût permis de recevoir certains hommes, même voilées si on l'exigeait, et de causer avec eux,--surtout lorsqu'il s'agirait d'un fiancé.

"Avec ces seules concessions, insista Djénane, nous nous estimerions satisfaites, nous et celles qui vont nous suivre, pendant au moins un demi-siècle, jusqu'à une période plus avancée de nos évolutions. Dites- le bien, notre ami, que nous ne demanderions pas plus, afin qu'on ne nous juge point folles et subversives. D'ailleurs, ce que nous souhaitons là, je défie que l'on trouve dans le livre de notre prophète un texte un peu formel qui s'y oppose."

Quand il prit congé d'elles, le soir approchant, il sentit la petite main que lui tendit Mélek brûler comme du feu.

"Oh! lui dit-il, effrayé, mais vous avez une main de grande fièvre!

--Depuis hier, oui, une fièvre qui augmente... Tant pis, hein, pour le capitaine Omar Bey!... Et ce soir, cela ne va pas du tout; je sens une lourdeur dans la tête, une lourdeur... Il fallait bien que ce fût pour vous revoir, sans quoi je ne me serais pas levée aujourd'hui."

Et elle s'appuya au bras de Djénane. Une fois arrivés dans la plaine, ils ne devaient plus avoir l'air de se connaître,--dans la plaine tapissée de fleurs violettes et jonchée de feuilles d'or,--puisqu'il y avait là d'autres promeneurs, et des groupes de femmes, toujours ces groupes harmonieux et lents qui viennent le soir peupler la Vallée de Béicos. Comme d'habitude, André de loin les regarda partir, mais avec le sentiment cette fois qu'il ne reverrait plus jamais, jamais cela: à l'heure dorée par le soleil d'automne, ces trois petites créatures de transition et de souffrance, ayant leurs aspects d'ombres païennes et s'éloignant au fond de cette vallée du Repos, sur ces fines pelouses qui n'ont pas l'air réel, l'une dans ses voiles noirs, les deux autres dans leurs voiles blancs...

Quand elles eurent disparu, il se dirigea vers les cabanes de ces petits cafetiers turcs, qui sont là sous les arbres, et demanda un narguilé, bien que déjà la fraîcheur du soir d'octobre eût commencé de tomber. Dans un dernier rayon de soleil, contre l'un des platanes géants, il s'assit à réfléchir. Pour lui un effondrement venait de se faire; cette résignation de Djénane avait anéanti son rêve, son dernier rêve d'Orient. Sans bien s'en apercevoir, il avait tellement compté que cela durerait après son départ de Turquie; une fois séparée de lui, et ne le voyant plus vieillir, elle lui aurait gardé longtemps, avait-il espéré, cette sorte d'amour idéal, qui ainsi serait resté à l'abri des déceptions par lesquelles meurt l'amour ordinaire. Mais non, reprise maintenant par ce Hamdi, qui était jeune et que sans doute elle n'avait pas cessé de désirer, elle allait être tout à fait perdue pour lui: "Elle ne m'aimait pas tant que ça, songeait-il; je suis encore bien naïf et présomptueux! C'était très gentil, mais c'était de la "littérature", et c'est fini, ou plutôt cela n'a jamais existé... J'ai l'âge que j'ai, voilà d'ailleurs ce que ça prouve, et demain, ni pour elle ni pour aucune autre, je ne compterai plus."

Il restait le seul fumeur de narguilé en ce moment sous les platanes. Décidément c'était passé, la saison des beaux soirs tièdes qui amenaient dans cette vallée tant de rêveurs d'alentour; ce soleil oblique et rose n'avait plus de force; il faisait froid: "Je m'obstine à vouloir prolonger ici mon dernier été, se disait-il, mais c'est aussi vain et absurde que de vouloir prolonger ma jeunesse; le temps de ces choses est révolu à jamais..."

Maintenant le soleil s'était couché derrière l'Europe voisine, et dans le lointain les chalumeaux des bergers rappelaient les chèvres; autour de lui cette plaine, devenue déserte sous ses quelques grands arbres jaunis, prenait cet air tristement sauvage qu'il lui avait déjà connu à l'arrière-saison d'antan... Tristesse du crépuscule et des jonchées de feuilles sur la terre, tristesse du départ, tristesse d'avoir perdu Djénane et de redescendre la vie, tout cela ensemble n'était plus tolérable et disait trop l'universelle mort...

XLII

Ils venaient d'imaginer depuis quelques jours un moyen très ingénieux de correspondre, pour les cas d'urgence. Une de leurs amies appelée Kiamouran avait autorisé André à contrefaire son écriture, très connue de la domesticité soupçonneuse, et à signer de son nom; de plus, elle avait fourni plusieurs enveloppes à son chiffre, avec l'adresse de Djénane mise de sa propre main. Il pouvait donc leur écrire ainsi (à mots couverts cependant, par crainte des indiscrétions), et son valet de chambre, qui avait pris l'habitude du fez et du chapelet, allait porter cela directement au yali des trois petites coupables; parfois même André l'envoyait à une heure précise et convenue d'avance; l'une de ses trois amies se trouvait alors comme par hasard dans le vestibule, d'où les nègres venaient d'être écartés, et pouvait donner une réponse verbale au messager si sûr.

Le lendemain donc, il risqua une de ces lettres signées Kiamouran, pour s'informer de la fièvre de Mélek et demander si la promenade à la mosquée de la montagne tiendrait toujours. Et il reçut le soir un mot de Djénane, disant que Mélek était couchée avec beaucoup plus de fièvre, et que les deux autres ne pourraient s'éloigner d'elle.

Seul, il voulut la faire quand même, cette promenade, le 5 octobre, jour qu'ils avaient fixé pour monter là une dernière fois ensemble.

Et c'était par un temps merveilleux de l'automne méridional; les bois sentaient bon, les abeilles bourdonnaient. Aujourd'hui, il se croyait moins attaché à ses petites amies turques, même à Djénane, et il avait conscience qu'il se reprendrait à la vie _ailleurs_, où elles ne seraient pas. Il lui semblait aussi qu'au départ son regret maintenant serait moins pour elles que pour l'Orient lui-même, pour cet Orient immobile qu'il avait adoré depuis ses années de prime jeunesse, et pour le bel été d'ici qui s'achevait, pour ce recoin pastoral de l'Asie où il venait de passer deux saisons dans le calme des vieux temps, dans l'ombre des arbres, dans la senteur des feuilles et des mousses... Oh! le clair soleil encore aujourd'hui! Et ces chênes, ces scabieuses, ces fougères aux teintes rougies et dorées, lui rappelaient les bois de son pays de France, à tel point qu'il retrouvait tout à coup les mêmes impressions que jadis, à la fin de ses vacances d'enfant, lorsqu'il fallait à cette même époque de l'année quitter la campagne où l'on avait fait tan de jolis jeux sous le ciel de septembre...

A mesure qu'il s'élevait cependant, par les petits sentiers de lichens et de bruyères, à mesure que se découvraient les lointains, s'en allait son illusion de France; ce n'était plus cela, et la notion du pays turc s'imposait à la place; les méandres profonds du Bosphore s'ouvraient à ses pieds, montrant les villages ou les palais des rives, et les caravanes de bateaux en marche. Vers l'intérieur des terres, c'étaient aussi des aspects étrangers, une succession infinie de collines couvertes d’un même et épais manteau de verdure, des forêts trop grandes et tranquilles, comme notre France n’en connaît plus.

Quand il atteignit enfin ce plateau, battu par tous les souffles du large, qui sert de péristyle à la vieille mosquée solitaire, quantité de femmes turques étaient assises là sur l’herbe, venues en pèlerinage dans de très primitives charrettes à boeufs. Vite, dès qu’il fut aperçu, vite les mousselines enveloppantes s’abaissèrent pour cacher tous les visages. Et cela devint une muette compagnie de fantômes voilés, qui se détachaient, avec une grâce archaïque, sur l’immensité de la Mer Noire, soudainement apparue autour de l’horizon.

André se dit alors que, pour lui, le charme de ce pays et de son mystère résisterait à tout, même à la déception causée par Djénane, même aux désenchantements du déclin de la vie....

XLIII

Le lendemain, qui tombait un vendredi, il ne voulut pas manquer d’aller aux Eaux-Douces d’Asie, car c’était bien la dernière des dernières fois: son contrat de la saison, pour le caïque et les rameurs, expirait ce soir-là même, et du reste les ambassades redescendaient toutes à Constantinople la semaine suivante; le temps du Bosphore touchait à sa fin.

Et jamais jour de plein été ne fut si lumineux ni si calme; à part qu'il y avait moins de barques peut-être le long de la rive déjà un peu délaissée on aurait pu se croire à un vendredi du beau mois d’août. Par habitude, par attachement aussi, toujours et quand même, il fit passer son caïque sous les fenêtres closes du yali de ses amies.... Le petit signal blanc était là, à son poste! Quelle inexplicable surprise! Est-ce donc qu’elles allaient venir ?...

Là-bas, aux Eaux-Douces, les prairies étaient couleur d’or autour de la gentille rivière, tant il y avait de feuilles mortes en jonchée, et les arbres disaient bien l'automne. Cependant la plupart des caïques élégants, habitués de ce lieu, entraient l’un après l'autre, amenant les belles des harems, et André reçut au passage, encore une fois pour l’adieu final, des sourires discrets qui lui venaient de dessous les voiles.

Longtemps il attendit, regardant de tous côtés; mais ses amies toujours n’arrivaient point, et la Journée s’avançait, et les promeneuses commençaient à se retirer.

Il s’en allait donc lui aussi, et il était presque à la sortie de la rivière, lorsqu’il vit poindre dans un beau caïque a livrée bleu et or, une femme seule, la tête enveloppée du yachmak blanc qui laisse paraître les yeux; des coussins sans doute l’élevaient, car elle semblait un peu grande et haute sur l’eau, comme s’étant arrangée ainsi pour être mieux vue.

Ils se croisèrent, et elle le regarda fixement: Djénane!... Ces yeux couleur de bronze vert et ces longs sourcils roux, que depuis une année elle lui avait cachés, n’étaient comparables à aucuns et ne pouvaient être confondus avec d’autres.... Il frissonna devant l’apparition si imprévue qui se dressait à deux pas de lui; mais il ne fallait pas broncher, à cause des bateliers, et ils passèrent immobiles, sans échanger un signe.

Cependant il fit retourner son caïque l’instant d’après, pour la croiser encore tout à l’heure quand elle redescendrait le cours du ruisseau. Presque plus personne lorsqu’ils se retrouvèrent près l’un de l’autre, dans ce croisement rapide. Et, à cette seconde rencontre, la figure qu’enveloppait le yachmak de mousseline blanche se détacha pour lui sur les cyprès sombres et les stèles d’un vieux cimetière, qui est posé là au bord de l’eau;--car dans ce pays les cimetières sont partout, sans doute pour maintenir plus présente la pensée de la mort.

Le soleil, déjà bas, et ses rayons, devenus roses, il fallait s’en aller. Leurs deux caïques sortirent presque en même temps de l’étroite rivière, et se mirent à remonter le Bosphore, dans la magnificence du soir, celui d’André à une centaine de mètres derrière celui de Djénane..., Il la vit de loin mettre pied sur son quai de marbre et rentrer dans son yali sombre.

Ce qu’elle venait de faire en disait très long: seule, être allée aux Eaux-Douces,--de pus, y être allée en yachmak, afin de montrer ses yeux et d’en graver l’expression dans la mémoire de son ami. Mais André, qui d'abord avait senti tout ce qu’il y avait là de particulier et de touchant, se rappela soudain un passage de Medjé où il racontait quelque chose d’analogue, à propos d’un regard solennel échangé dans une barque au moment de la séparation : “ C’était très gentil de sa part, se dit-il donc tristement; mais c’était encore un peu “ littéraire “; elle voulait imiter Nedjibé.... Cela ne l’empêchera pas, dans quelques jours, de rouvrir les bras à son Hamdi.

Et il continua de remonter le Bosphore en longeant de tout près la rive d’Asie; déjà beaucoup de maisons vides, hermétiquement closes; beaucoup de jardins aux grilles fermées, sous l' enchevêtrement des vignes vierges couleur de pourpre; partout s’indiquait l’automne, le départ, la fin. Çà et là, sur ces petits quais où il est si défendu d’aborder, quelques femmes attardées à la campagne étaient encore venues s'asseoir au bord de l’eau pour ce dernier vendredi de la saison; mais leurs yeux (tout ce qu’on voyait de leur visage), exprimaient la tristesse du retour si prochain au harem de la ville, l’appréhension de l'hiver. Et le soleil couchant éclairait toute cette mélancolie, comme un feu de Bengale rouge.