Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains
Part 19
Son mérite à se parler ainsi n'était d'ailleurs pas très grand, car il avait la conviction absolue que Djénane, même l'aimât-elle, resterait toujours intangible. Il connaissait à présent cette petite créature à la fois confiante et hautaine, audacieuse et immaculée: elle était capable de se livrer loin à un ami qu'elle jugeait décidé à ne pas sortir de son rôle de grand aîné fraternel, mais sans doute elle eût laissé retomber à jamais son voile sur son visage, avec une déception irrémédiable, rien que pour une pression de main un peu prolongée ou tremblante...
L'aventure ne lui en paraissait pas moins pleine de menaces. Et des phrases, dites autrefois par elle et qui l'avaient à peine frappé, lui revenaient à la mémoire aujourd'hui avec des résonances graves: "L'amour d'une musulmane pour un étranger n'a d'autre issue que la fuite ou la mort."
Mais le lendemain, par un beau temps presque déjà printanier, tout lui sembla beaucoup moins sérieux. Comme l'autre fois, il se dit qu'il y avait peut-être pas mal de "littérature" dans cette lettre, et surtout de l'exagération orientale. Depuis quelques années du reste, pour lui faire entendre qu'on l'aimait, il fallait de lui prouver jusqu'à l'évidence,--tant le chiffre de son âge lui était constamment présent à l'esprit, en obsession cruelle...
Et, le coeur plus léger qu'hier, il se rendit à Stamboul, à Sultan- Selim, où l'attendaient Zeyneb et Mélek qu'il lui tardait de revoir. Stamboul, toujours diversement superbe dans le lointain, était ce jour- là pitoyable à voir de près, sous l'humidité et la boue des grands dégels, et l'impasse où s'ouvrait la maisonnette des rendez-vous, avait des plaques de neige encore, le long des murs à l'ombre.
Dans l'humble petit harem, où il faisait froid, elles le reçurent le voile relevé, confiantes et affectueuses, comme on reçoit un grand frère qui revient de voyage. Et tout de suite, il fut frappé de l'altération de leurs traits. Le visage de Zeyneb, qui restait toujours la finesse et la perfection mêmes, avait pris une pâleur de cire, les yeux s'étaient agrandis et les lèvres décolorées: l'hiver, très rude cette année-là en Orient, avait dû aggraver beaucoup le mal qu'elle dédaignait de soigner. Quant à Mélek, pâlie elle aussi, un pli douloureux au front, on la sentait concentrée, presque tragique, mûrie soudain pour quelque résistance suprême.
"Ils veulent encore me marier! dit-elle, âprement et sans plus en réponse à l'interrogation muette qu'elle avait devinée dans les yeux d'André.
--Et vous? demanda-t-il à Zeyneb.
--Oh! moi... j'ai la délivrance là, sous ma main", répondit-elle en touchant sa poitrine, que soulevait de temps à autre une petite toux sinistre.
Toutes deux se préoccupaient de cette lettre de Djénane, qui hier venait de passer par leurs mains, et qui était _cachetée_, chose sans précédent entre elles où il n'y avait jamais eu un mystère.
"Que pouvait-elle bien vous dire?
--Mon Dieu!... Rien... Des enfantillages... Je ne sais quels absurdes caquets de harem, dont elle s'est émue bien à tort...
--Ah! sans doute l'histoire de cette nouvelle inspiratrice de votre livre, qui aurait surgi, en dehors de nous?...
--Justement. Et ça ne tient pas debout, je vous assure; car, en dehors de vous trois et des quelques vagues fantômes à qui vous m'avez vous même présenté...
--Nous n'y avons jamais cru, ni ma soeur, ni moi... Mais elle, là-bas, loin de tout... Dans la réclusion, qu'est-ce que vous voulez, on se monte la tête...
--Et elle se l'est montée si bien qu'elle m'en veut très sérieusement...
--Pas à mort, toujours, interrompit Mélek, ou du moins cela n'en a pas l'air... Tenez, regardez plutôt ce qu'elle m'écrit ce matin..."
Elle lui tendit ce passage de lettre, après avoir replié la feuille, sur la suite que sans doute il ne devait pas lire:
"Dites-lui que je pense à lui sans cesse, que ma seule joie au monde est son souvenir. Ici, je vous envie, c'est tout ce que je fais; je vous envie pour les moments que vous passez ensemble, pour ce qu'il vous donne de sa présence; je vous envie de ce que vous êtes si près de lui, de ce que vous pouvez _voir_ son regard, de ce que vous pouvez serrer sa main. Ne m'oubliez pas quand vous êtes ensemble; je veux ma part de vos réunions et de leur danger."
"Évidemment, conclut-il, en rendant la lettre pliée, cela n'a pas l'air d'une haine bien mortelle..."
Il avait fait son possible pour parler d'un ton léger, mais ces quelques phrases, communiquées par Mélek, le laissaient plus convaincu et plus troublé que la longue lettre violente à lui adressée. Pas de "littérature" là-dedans; c'était tout simple, et si clair!... Et avec quelle candeur elle écrivait à ses cousines ces phrases transparentes, quand elle avait pris la peine de cacheter si soigneusement ses grands reproches amoureux de l'autre jour!
Ainsi avait décidément tourné, contre son attente, cette étrange et paisible amitié de l'année dernière, avec trois femmes, qui, au début, ne devaient former qu'une indissoluble petite trinité, _une seule âme, à jamais sans visage_. Ce résultat l'épouvantait bien, mais le charmait aussi; en ce moment, il se sentait incapable de dire s'il préférait que ce fût ainsi ou que ce ne fût pas...
"Quand revient-elle? demanda-t-il.
--Aux premiers jours de mai, répondit Zeyneb. Nous devons nous réinstaller, comme l'année dernière, dans notre yali de la côte d'Asie. Nos humbles projets sont d'y passer encore un dernier été ensemble, si la volonté de nos maîtres ne vient pas nous séparer par quelque mariage avant l'automne. Je dis dernier, parce que moi, l'hiver sans doute m'emportera, et, dans tous les cas, les deux autres, l'été prochain, seront remariées.
--Ça, on verra bien!" dit Mélek, avec un sombre défi.
Pour André également, ce serait le dernier été du Bosphore. Son poste à l'ambassade prenait fin en novembre, et il était décidé à suivre passivement sa destinée, un peu par fatalisme, et puis aussi parce qu'il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas s'entêter à prolonger, surtout lorsqu'elles ne sauraient avoir que des solutions douloureuses ou coupables. Il entrevoyait donc, avec beaucoup de mélancolie, le recommencement de cette saison enchantée au Bosphore, où l'on circule en caïque sur l'eau bleue, le long des deux rives aux maisons grillagées, ou bien dans la Vallée-du-Grand-Seigneur et dans les montagnes de la côte d'Asie, tapissées de bruyères roses. Tout cela reviendrait une suprême fois, mais pour finir sans aucune espérance de retour. Sur les rendez-vous avec ses trois amies, pèserait, comme l'année dernière, la continuelle attente des délations, des espionnages capables en une minute de le séparer d'elles pour jamais, de plus, cette certitude de ne pas revoir l'été suivant serait là pour donner plus d'angoisse à la fuite des beaux jours d'août et de septembre, à la floraison des colchiques violets, à la jonchée de feuilles des platanes, à la première pluie d'octobre. Et puis surtout, il y aurait cet élément nouveau si imprévu, l'amour de Djénane, qui, même incomplètement avoué, même tenu en bride comme elle en serait capable avec sa petite main de fer, ne manquerait pas de rendre plus haletante et plus cruelle la fin de ce rêve oriental.
XXXVII
Vers le 10 du mois d'avril, le valet de chambre d'André, en le réveillant le matin, lui annonça d'une voix joyeuse, comme un événement pour lui faire plaisir:
"J'ai vu deux hirondelles! Oh! elles chantaient, mais elles chantaient!..."
Déjà les hirondelles étaient à Constantinople! Et quel chaud soleil entrait ce matin-là par les fenêtres! Mon Dieu, les jours fuyaient donc encore plus vite qu'autrefois! Déjà commencé, le printemps; déjà une chose _entamée_, au lieu d'être en réserve pour l'avenir, comme André pouvait se le figurer hier encore par le temps sombre qu'il faisait, et avant les hirondelles apparues! Et le prochain été, qui arriverait demain, qui arriverait tout de suite, serait le dernier, irrévocablement le dernier de sa vie d'Orient et le dernier sans doute de sa simili-jeunesse... Retourner en Turquie, plus tard, dans les grisailles crépusculaires de son avenir et de son déclin,... peut-être oui... Mais cependant pour quoi faire? Quand on revient, qu'est-ce qu'on trouve, de soi-même et de ce qu'on a aimé? Quelle décevante aventure, que ces retours, puisque tout est changé ou mort!... Et d'ailleurs, se disait-il, quand j'aurai écrit le livre dont ces pauvres petites m'on arraché la promesse, ne me serai-je pas fermé à tout jamais ce pays, n'aurai-je pas perdu la confiance de mes amis les Turcs et le droit de cité dans mon cher Stamboul?...
Il passa comme un jour, ce mois d'avril. Pour André, il passa en pèlerinage et rêveries à Stamboul, stations à Eyoub ou à Sultan-Fatih, et narguilés de plein air,--malgré les temps incertains, les reprises du froid et du vent de neige.
Et puis ce fut le 1er mai, et Djénane ne parla point de quitter son vieux palais inaccessible. Elle écrivait moins que l'an dernier, et des lettres plus courtes. "Excusez mon silence, lui dit-elle une fois. Tâchez de le comprendre, il y a tant de choses dedans..."
Zeyneb et Mélek cependant affirmaient toujours qu'elle viendrait et semblaient bien en être sûres.
Ces deux-là aussi, André les voyait moins que l'année dernière. L'une était plus retirée de la vie, et la seconde plus inégale, sous cette menace d'un mariage. En outre, les surveillances avaient redoublé cette année, autour de toutes les femmes en général,--et peut-être en particulier autour de celles-là, que l'on soupçonnait (oh! très vaguement encore) d'allées et venues illicites. Elles écrivaient beaucoup à leur ami, qui pourtant les aimait bien, mais se contentait parfois de répondre _en esprit_, d'intention seulement. Et alors elles lui faisaient des reproches,--et si discrets:
"Khassim-Pacha, le 8 mai 1905.
Cher ami, qu'y a-t-il? Nous sommes inquiètes, nous vos pauvres amies lointaines et humbles. Quand des jours se passent ainsi sans des lettres de vous, un lourd manteau de tristesse nous écrase les épaules, et tout devient terne, et la mer, et le ciel, et nos coeurs.
Nous ne nous plaignons pas pourtant, je vous assure, et ceci n'est que pour vous redire encore une fois une chose déjà vieille et que vous savez du reste, c'est que vous êtes notre grand et seul ami.
Êtes-vous heureux dans ce moment? Vos jours ont-ils des fleurs?
Suivant ce que nous offre la vie, le temps passe vite ou il se traîne. Pour nous, c'est se traîner qu'il fait. Je ne sais vraiment pourquoi nous sommes là, dans ce monde?... Mais peut-être bien pour l'unique joie d'être vos esclaves très dévouées, très fidèles, jusqu'à la mort et au- delà...
ZEYNEB ET MÉLEK."
Déjà le 8 mai!... Il lut cette lettre à sa fenêtre, par un long crépuscule tiède qui invitait à s'attarder là, devant l'immense déploiement des lointains et du ciel. Chez lui, on n'était vraiment plus à Péra; très loin de la "grand-rue" tapageuse, on dominait ce bois de vieux cyprès odorants, qui est enclavé dans la ville et s'appelle le petit champ-des-morts, et on avait Stamboul, avec ses dômes, dressé en face de soi sur tout l'horizon.
La nuit descendit peu à peu sur la Turquie, une nuit sans lune, mais très étoilée. Stamboul, dans l'obscurité, se drapa de magnificence, redevint comme chaque soir une imposante découpure d'ombre sur le ciel. Et la clameur des chiens, le heurt du bâton ferré des veilleurs, commencèrent de s'entendre dans le silence. Et puis, ce fut l'heure des muezzins, et, de toute cette ville fantastique, étalée là-bas, s'éleva l'habituelle symphonie des vocalises en mineur, hautes, faciles et pures, ailées comme la prière même.
La première nuit, cette année, qui fut une vraie nuit de langueur et d'enchantement. André, de sa fenêtre, l'accueillit avec moins de joie que de mélancolie: son _dernier_ été commençait...
Le lendemain, à son ambassade, on lui annonça comme très prochaine l'installation de tous les ans à Thérapia. Pour lui, cela équivalait presque au grand départ de Constantinople, puisqu'il n'y reviendrait que pour quelques tristes journées, à la fin de la saison, avant de quitter définitivement la Turquie.
D'ailleurs, Turcs et Levantins s'agitaient déjà pour l'émigration annuelle vers le Bosphore ou les îles. Partout, le long du détroit, rive d'Europe et rive d'Asie, les maisons se rouvraient; sur les quais de pierre ou de marbre, se démenaient les eunuques préparant la villégiature de leurs maîtresses, apportant, à pleins caïques peinturlurés et dorés, les tentures de soie, les matelas pour les divans, les coussins à broderies. C'était bien l'été, venu pour André plus vite que d'habitude, et qui fuirait certainement plus vite encore, puisque toujours les durées semblent de plus en plus diminuer de longueur, à mesure que l'on avance dans la vie.
XXXVIII
Le 1er du beau mois de juin! Mai n'avait eu aucune durée; Djénane n'était d'ailleurs pas revenue, et ses lettres, maintenant toujours courtes, n'expliquaient rien.
Le 1er du beau mois de juin! André qui avait repris son appartement de Thérapia, au bord de l'eau, devant l'ouverture de la Mer Noire, s'éveilla dans la splendeur du matin, le coeur plus serré, du seul fait d'être en juin; rien que ce changement de date lui donnait le sentiment d'un grand pas de plus vers _la fin_.--D'ailleurs, son mal sans remède, qui était l'angoisse de la fuite des jours, ne manquait jamais de s'exaspérer dans l'effarement extra-lucide des réveils.--Ce qu'il sentait fuir, cette fois, c'était ce printemps oriental, qui le grisait comme au temps de sa jeunesse, et qu'il ne retrouverai jamais, jamais plus... Et il songeait: "Demain finira tout cela, demain s'éteindra pour moi ce soleil; les heures me son strictement comptées, avant la vieillesse et le néant..."
Mais comme toujours, quand le réveil fut complet, reparurent à son esprit les mille petites choses amusantes et jolies de la vie quotidienne, les mille petits mirages qui font oublier la marche du temps, et la mort. Pour commencer, ce fut la Vallée-du-Grand-Seigneur qui se représenta à son souvenir; elle était là, en face de lui, derrière ces collines boisées de la rive d'Asie qu'il apercevait chaque matin en ouvrant les yeux, et il irait dans l'après-midi s'y asseoir comme l'année dernière à l'abri des platanes, pour fumer des narguilés en regardant de loin passer sur la prairie les promeneuses voilées qui ressemblent à des ombres élyséennes. Ensuite ce fut la préoccupation puérile de son nouveau caïque; on l'avertit qu'il venait d'accoster sous les fenêtres, arrivant tout fraîchement doré de Stamboul, et que les rameurs demandaient à essayer leurs livrées neuves. Pour son dernier été d'Orient, il voulait paraître en bel équipage, les vendredis, aux Eaux- Douces, et il avait imaginé une très orientale combinaison de couleurs; les vestes des bateliers et le long tapis traînant allaient être en velours capucine brodé d'or, et sur ce tapis, le domestique assis à la turque, tout au bout de la petite proue effilée, serait en bleu-de-ciel brodé d'argent. Quand ces figurants eurent endossé leurs parures nouvelles, il descendit pour voir l'effet sur l'eau. En ce moment, elle était un miroir imperceptiblement ondulé, cette eau du Bosphore, d'habitude plutôt remuante. Paix infinie dans l'air, fête de juin et de matin dans les verdures des deux rives. André fut content de l'essayage, s'amusa les yeux avec le contraste de ce bonhomme, bleu et argenté, trônant sur ce velours jaune sombre,--dont les broderies dorées reproduisaient un vieux poème arabe consacré à la perfidie de l'amour. Et puis il s'étendit dans le caïque, pour aller faire un tour jusqu'en Asie, avant l'ardeur du soleil méridien.
Le soir, il reçut une lettre de Zeyneb, qui lui donnait rendez-vous au prochain jour des Eaux-Douces, rien que pour se croiser en caïque, bien entendu. Tout devenait plus dangereux, disait-elle, la surveillance était redoublée; on venait aussi de leur interdire de se promener le long de la côte, comme l'an passé dans cette barque légère, où elles ramaient elles-mêmes en voile de mousseline. Par ailleurs, jamais aucune amertume dans ses plaintes, à Zeyneb; elle était une trop douce créature pour s'irriter, et puis aussi trop lasse et tellement résignée à tout, avec cette bonne et prochaine mort, qu'elle avait accueillie dans sa poitrine... En post-scriptum elle racontait que le pauvre vieux Mevlut (eunuque d'Éthiopie) venait de se laisser mourir, dans sa quatre-vingt- troisième année; et c'était un vrai malheur, car il les chérissait, les ayant élevées, et ne les aurait trahies ni pour or ni pour argent. Elles aussi l'aimaient bien; il était pour ainsi dire quelqu'un de la famille. "Nous l'avons soigné, écrivait-elle, soigné comme un grand-père." Mais ce dernier mot avait été effacé après coup, et à la place, on lisait, au-dessus, de l'écriture moqueuse de Mélek: "grand-_oncle!_..."
Le vendredi suivant, il alla donc aux Eaux-Douces, pour la première fois de la saison, et dans son équipage aux couleurs plus étranges que l'an passé. Il y croisa et recroisa ses deux amies, qui avaient changé aussi leur livrée bleue pour du vert et or, et qui étaient en tcharchaf noir, voile semi-transparent, mais baissé sur le visage. D'autres belles dames, aussi très voilées de noir, tournaient la tête pour le regarder, --des dames qui passaient comme étendues sur cette eau aujourd'hui si encombrée d'énigmatiques promeneuses, entre ses rives de fougères et de fleurs: presque toutes ces invisibles s'occupaient de lui, pour avoir lu ses livres, le connaissaient, pour se l'être fait montrer par d'autres; peut-être même, avec quelques-unes d'entre elles, avait-il causé l'automne dernier, sans voir leur visage, pendant ses aventureuses visites à ses petites amies. Il cueillait çà et là un regard attentif, un gentil sourire, à peine perceptible sous les épaisses gazes noires. Et puis aussi elles approuvaient l'assemblage de couleurs qu'il avait imaginé, et qui glissait avec un éclat de capucine et d'hortensia bleu, sur le ruisseau vert, entre les prairies vertes et les rideaux ombreux des arbres; elles s'étonnaient avec sympathie de cet Européen qui se révélait un pur Oriental.
Et lui, encore si enfant à ses heures, s'amusait d'attirer l'attention des jolies inconnaissables, et d'avoir parfois régné secrètement sur leurs pensées, à cause de ses livres qu'on lisait beaucoup cette année- là dans les harems. Le ciel de juin était adorable de tranquillité et de profondeur. Les spectatrices aux voiles blancs, qui observaient assises en groupes sur les pelouses des bords, montraient, par l'entrebâillement des mousselines, de jolis yeux calmes. On sentait la bonne odeur des foins, et celle de tous ces narguilés qui se fumaient à l'ombre.
Et on savait que l'été durerait bien trois mois encore, on savait que la saison des Eaux-Douces commençait à peine; on reviendrait donc plusieurs vendredis et tout cela aurait en somme une petite durée, ne finirait pas dès demain...
Quand André remisa pour un temps son beau caïque dans les herbages, afin d'aller lui aussi fumer un narguilé à l'ombre des arbres, et faire à son tour celui qui regarde passer le monde sur l'eau, il était en pleine illusion de jeunesse, et griserie d'oubli.
XXXIX
LETTRE QU'IL REÇUT DE DJÉNANE, LA SEMAINE SUIVANTE
"Le 22 juin 1905.
Me voici de retour au Bosphore, André, comme je vous l'avais promis, et il me tarde infiniment de vous revoir. Voulez-vous descendre jeudi à Stamboul et venir vers deux heures à Sultan-Selim, dans la maison de ma bonne nourrice? J'aime mieux là que chez notre amie, à Sultan-Fatih, parce que c'était le lieu de nos premières rencontres...
Mettez votre fez, naturellement, et observez les précautions d'autrefois; mais n'entrez que si notre signal habituel, le coin d'un mouchoir blanc, sort d'entre les grilles, à l'une des fenêtres du premier étage. Sinon, l'entrevue sera manquée, hélas! et peut-être pour longtemps; alors continuez votre chemin jusqu'au bout de l'impasse, puis, revenez sur vos pas, de l'air de quelqu'un qui s'est trompé.
Tout est plus difficile cette année, et nous vivons dans les transes continuelles...
Votre amie,
DJÉNANE."
Ce jeudi-là, il sentit plus que jamais, dès son réveil, l'inquiétude de son aspect. "Depuis l'année dernière, se disait-il, j'ai dû sensiblement vieillir; il y a des fils argentés dans ma moustache, qui n'y étaient pas quand elle est partie." Il eût donné beaucoup pour n'avoir jamais troublé le repos de son amie; mais l'idée de déchoir physiquement à ses yeux lui était quand même insupportable.
Les êtres comme lui, qui auraient pu être de grands mystiques mais n'ont su trouver nulle part la lumière tant cherchée, se replient avec toute leur ardeur déçue vers l'amour et la jeunesse, s'y accrochent en désespérés quand ils les sentent fuir. Et alors commencent les puérils et lamentables désespoirs, parce que les cheveux blanchissent et que les yeux s'éteignent; on épie, dans la terreur désolée, le moment où les femmes détourneront vers d'autres leur regard...
Le jeudi venu, André, à travers les désolations charmantes du Vieux- Stamboul, sous le beau ciel de juin, s'achemina vers Sultan-Selim, effrayé de la revoir, et peut-être plus encore d'être revu par elle...
En arrivant à l'impasse funèbre, levant les yeux, il aperçut tout de suite la petite chose blanche indicatrice, qui se détachait sur les bruns et les ocres sombres des maisons. Et, derrière la porte, il trouva Mélek aux aguets:
"Elles sont là? demanda-t-il.
--Oui, _toutes deux_; elles vous attendent."
A l'entrée du petit harem, de plus en plus pauvre et fané, Zeyneb se tenait le visage découvert.
Au fond, très dans l'ombre, Djénane, qui cependant vint à lui avec un élan tout spontané, tout jeune, lui donner sa main. Elle était bien là; il réentendit sa voix de musique lointaine... Mais les yeux couleur d'eau profonde n'y étaient plus, ni les sourcils inclinés comme ceux des madones de douleur, ni l'ovale pur, ni rien: le voile était retombé aussi impénétrable qu'aux premiers jours; prise d'épouvante pour s'être trop avancée, la petite princesse blanche se retirait dans sa tour d'ivoire... Et André comprit dès l'abord que tout prière serait inutile, que ce voile ne se relèverait plus jamais, à moins peut-être que ne survînt quelque circonstance tragique et suprême. Il eut le sentiment que, dans cette affection si défendue, la période légère et douce avait pris fin. On marchait à partir d'aujourd'hui vers l'inévitable drame.
SIXIÈME PARTIE
XL
Toutefois des jours de calme apparent leur étaient réservés encore.
Il est vrai, juillet passa sans qu'il leur fût possible de se revoir, même de loin, aux Eaux-Douces,--juillet qui est à Constantinople une saison de grand vent et d'orages, une période pendant laquelle le Bosphore, du matin au soir, se couvre d'écume blanche. Ce mois-là, c'est à peine si Djénane put lui écrire, tant elle était surveillée par une vieille tante revêche, venue d'Erivan pour faire une visite interminable, et qui ne supporterait pas de sortir en caïque si l'eau n'était lisse comme un miroir.
Mais la dame, qu'André et ses trois amies appelaient "Peste Hanum", déguerpit au commencement d'août, et le reste de l'été, de leur dernier été, ne cessa plus d'être si beau! Août, septembre et octobre, c'est au Bosphore la saison délicieuse, où le ciel a des limpidités édéniques, où les jours déclinent, se recueillent et s'apaisent, mais en gardant la splendeur.
Ils redevinrent les habitués des Eaux-Douces d'Asie, et arrangèrent des entrevues à Stamboul dans la maisonnette de Sultan-Selim. Extérieurement, tout se retrouvait pour eux comme pendant l'été de 1904, même le voile noir baissé à demeure sur le visage de Djénane; mais il y avait dans leurs âmes des sentiments nouveaux, des sentiments encore inexprimés, dont on n'était pas tout à fait certain, et qui cependant amenaient parfois au milieu de leurs causeries des silences trop lourds.