# Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains

## Part 18

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Une ronde encore dans les couloirs, après de nouveaux ordres jetés aux uns et aux autres pour les occuper ailleurs; puis elle vint prendre André par la main, d'une course folle l'entraîna jusqu'en bas, et un peu nerveusement le poussa dehors.

Lui s'en alla, rasant de plus près que jamais les vieilles murailles, se demandant si cette porte, fermée peut-être avec trop de bruit, n'allait pas se rouvrir pour une bande de nègres avec revolvers et bâtons, lancés à sa poursuite.

Elles lui avouèrent le lendemain leur mensonge, au sujet de ces petits voiles de Circassie. A la maison, elles n'en mettaient point. Mais, pour une musulmane, montrer à un homme tous ses cheveux, _montrer sa nuque_ surtout, est plus malséant encore que montrer son visage, et elles n'avaient pu s'y résoudre.

XXXIII

DJÉNANE A ANDRÉ

"14 du Ramazan 1322 (22 novembre 1905).

Notre ami, vous savez que demain est la mi-Ramazan, et que toutes les dames turques prennent leur volée. Ne viendrez-vous pas de deux heures à quatre heures à la promenade, à Stamboul, de Bayazid à Chazadé-Baché?

Nous sommes très occupées en ce moment, avec nos _Iftars_, mais nous allons arranger une belle escapade ensemble à la côte d'Asie, pour bientôt: c'est une invention de Mélek, et vous verrez comme ce sera bien machiné.

DJÉNANE."

Ce "demain-là", il y avait vent du Sud et beau soleil d'automne, griserie de tiédeur et de lumière, temps à souhait pour les belles voilées, qui n'ont par an que deux ou trois jours d'une telle liberté. En voiture fermée, bien entendu, leur promenade, avec eunuque sur le siège près du cocher; mais elles avaient le droit de relever les stores, de baisser les glaces,--et de _stationner_ longuement pour se regarder les unes les autres, ce qui est interdit les jours ordinaires. De Bayazid à Chazadé-Baché, un parcours d'un kilomètre environ, au centre de Stamboul, en pleine turquerie, par les rues d'autrefois qui longent les colossales mosquées, et les enclos ombreux pour les morts, et les saintes fontaines. Dans ces quartiers habituellement calmes, si peu faits pour les élégances modernes, quelle anomalie que ces files de voitures, assemblées le jour de la mi-Ramazan! Par centaines, des coupés des landaus, arrêtés ou marchant au petit pas; il en était venu de tous les quartiers de l'immense ville, même des palais échelonnés le long du Bosphore. Et là-dedans, rien que des femmes, très parées; le yachmak qui voile jusqu'aux yeux, assez transparent pour laisser deviner le reste du visage; toutes les beautés des harems, presque visibles aujourd'hui par exception, les Circassiennes roses et blondes, les Turques brunes et pâles. Très peu d'hommes rôdant autour des portières ouvertes, et pas un Européen: de l'autre côté des ponts, à Péra, on ignore toujours ce qui se passe dans Stamboul.

André chercha ses trois amies qui, paraît-il, avaient fait grande toilette pour lui plaire; il les chercha longtemps, et ne put les découvrir, tant il y avait foule. A l'heure où les promeneuses reprenaient le chemin des harems jaloux, il s'en alla un peu déçu; mais, pour avoir rencontré le regard de tant de beaux yeux qui souriaient d'aise à cette douce journée, qui exprimaient si naïvement la joie de flâner dehors une fois par hasard, il comprit mieux que jamais, ce soir- là, le mortel ennui des séquestrations.

XXXIV

Elles connaissaient au bord de la Marmara, du côté asiatique, une petite plage solitaire, très abritée, disaient-elles, de ce vent qui désole le Bosphore, et tiède comme une orangerie. Justement une de leurs amies habitait aux environs et s'engageait à fournir un alibi très acceptable, en affirmant mordicus les avoir retenues toute la journée. Donc, elles avaient décidé qu'on tenterait de faire par là une dernière promenade ensemble, avant cette séparation prochaine, qui pouvait si bien être la grande et la définitive: André comptait prendre bientôt un congé de deux mois pour la France; Djénane devait aller avec sa grand-mère passer la saison des froids dans son domaine de Bounar-Bachi; entre eux, le revoir ne serait plus qu'au printemps de l'année suivante, et d'ici là, tant de drames pouvaient advenir...

Le dimanche 12 décembre 1904, jour choisi pour cette promenade, après mille combinaisons et roueries, se trouva être l'un de ces jours de splendeur qui, sous ce climat variable, viennent tout à coup en plein hiver, entre deux périodes de neige, ramener l'été. Sur le pont de la Corne-d'Or, d'où partent les petits vapeurs pour les Échelles d'Asie, ils se rencontrèrent en plein soleil de midi, mais sans broncher, en voyageurs qui ne se connaissent point, et ils prirent comme par hasard le même bateau, où elles s'installèrent correctement dans le roufle- harem réservé aux musulmanes, après avoir congédié nègres et négresses.

A cause de ce beau ciel, il y avait aujourd'hui un monde fou qui allait se promener sur l'autre rive. En même temps qu'eux, étaient parties une cinquantaine de dames-fantômes et, quand on accosta l'Échelle de Scutari, André, s'embrouillant au milieu de tous ces voiles noirs qui débarquaient ensemble, prit d'abord une fausse piste, suivit trois dames qu'il ne fallait pas et risqua d'amener un affreux scandale. Par bonheur, elles avaient l'allure moins élégante que le petit trio en marche là-bas, et il les lâcha tout confus au détour du premier chemin, pour rejoindre ses trois amies,--les vraies, cette fois.

Ils frétèrent une voiture de louage, la même pour eux quatre, ce qui est toléré à la campagne. Lui, étant le bey, s'assit à la place d'honneur, contrairement à nos idées occidentales, Djénane à côté de lui, Zeyneb et Mélek en face, sur la banquette de devant. Et, les chevaux lancés au trot, elles éclatèrent de rire toutes les trois sous leurs voiles, à cause du tour bien joué, à cause de la liberté conquise jusqu'à ce soir, à cause de leur jeunesse, et du temps clair, et des lointains bleus. Elles étaient du reste le plus souvent adorables de gaieté enfantine, entre leurs crises sombres, même Zeyneb qui savait oublier son mal et son désir de mourir. C'est avec une souriante aisance de défi qu'elles bravaient tout, la séquestration absolue, l'exil, ou peut-être quelque autre châtiment plus lourd encore.

A mesure qu'on s'avançait le long de la Marmara, le perpétuel courant d'air du Bosphore se faisait de moins en moins sentir. Leur petite baie était loin, mais baignée d'air tiède, comme elles l'avaient prévu, et si paisible dans sa solitude, si rassurante pour eux dans son absolu délaissement! Elle s'ouvrait au plein Sud, et une falaise en miniature l'entourait comme un abri fait exprès. Sur ce sable fin, on était chez soi, préservé des regards comme dans le jardin clos d'un harem. On ne voyait rien d'autre que la Marmara, sans un navire, sans une ride, avec seulement la ligne des montagnes d'Asie à l'extrême horizon; une Marmara toute d'immobilité comme aux beaux jours apaisés de septembre, mais peut-être trop pâlement bleue, car cette pâleur apportait, malgré le soleil, une tristesse d'hiver; on eût dit une coulée d'argent qui se refroidit. Et ces montagnes, tout là-bas, avaient déjà leurs neiges éblouissantes.

En montant sur la petite falaise, on n'apercevait âme qui vive, dans la plaine un peu nue et désolée qui s'étendait alentour. Donc, ayant relevé leur voile jusqu'aux cheveux, toutes trois se grisaient d'air pur; jamais encore André n'avait vu au soleil, au grand air, leurs si jeunes visages, un peu pâlis; jamais encore ils ne s'étaient sentis tous dans une si complète sécurité ensemble,--malgré les risques fous de l'entreprise, et les périls du retour, ce soir.

D'abord, elles s'assirent par terre, pour manger des bonbons achetés en passant chez le confiseur en vogue de Stamboul. Et ensuite elles passèrent en revue tous les recoins de la gentille baie, devenue leur domaine clandestin pour l'après-midi. Un étonnant concours de circonstances, et de volontés, et d'audaces, avait réuni là,--par cette journée de décembre si étrangement ensoleillée, presque inquiétante d'être si belle et d'être si furtive entre deux crises du vent de Russie,--ces hôtes qui lui arrivaient de mondes très différents et qui semblaient voués par leur destinée première à ne se rencontrer jamais. Et André, en regardant les yeux, le sourire de cette Djénane, qui allait repartir après-demain pour son palais de Macédoine, appréciait tout ce que l'instant avait de rare et de non retrouvable; les impossibilités qu'il avait fallu déjouer pour se réunir là, devant la pâleur hivernale de cette mer, les impossibilités reparaîtraient encore demain et toujours; qui sait? on ne se reverrait peut-être même jamais plus, au moins avec tant de confiance et le coeur si léger; c'était donc une heure dans la vie à noter, à graver, à défendre, autant que faire se pourrait, contre un trop rapide oubli...

A tour de rôle, un d'eux montait sur la minuscule falaise, pour signaler les dangers de plus loin. Et une fois, la dame du guet, qui était Zeyneb, annonça un Turc arrivant le long de la mer, en compagnie lui aussi de trois dames au voile relevé. Elles jugèrent que ce n'était pas dangereux, qu'on pouvait affronter la rencontre; seulement elles rabattirent pour un temps les gazes noires sur leur visage. Quand le Turc passa, sans doute quelque bey authentique promenant les dames de son harem, celles-ci avaient également baissé leur voile, à cause d'André; mais les deux hommes se regardèrent distraitement, sans méfiance d'un côté ni de l'autre; l'inconnu n'avait pas hésité à prendre ces gens rencontrés dans cette baie pour les membres d'une même famille.

Des petits cailloux tout plats, comme taillés à souhait, que le flot tranquille de la Marmara avait soigneusement rangés en ligne sur le sable, rappelèrent tout à coup à André un jeu de son enfance; il apprit donc à ses trois amies la manière de les lancer, pour les faire sautiller longtemps à la surface polie de la mer, et elles s'y mirent avec passion, sans succès du reste... Mon Dieu! combien elles étaient enfants, et rieuses, et simples, aujourd'hui, ces trois pauvres petites compliquées, surtout cette Djénane, qui s'était donné tant de mal pour gâcher sa vie!

Après cette heure unique, ils allèrent rejoindre leur voiture qui attendait là-bas, loin, pour les ramener à Scutari. Sur le bateau, bien entendu, ils ne se connaissaient plus. Mais pendant la courte traversée, ils eurent ensemble la réapparition merveilleuse de Stamboul, éclairage des soirs limpides. Un Stamboul vu de face, en enfilade; d'abord les farouches remparts crénelés du Vieux Sérail, que baignait la nappe tout en argent rose de la Marmara; et puis, au-dessus, l'enchevêtrement des minarets et des coupoles, profilé sur un rose différent, un rose de décembre aussi, mais moins argenté, moins blême que celui de la mer, tirant plutôt sur l'or...

XXXV

DJÉNANE A ANDRÉ, LE LENDEMAIN

"Encore une fois sauvées! Nous avons eu de terribles difficultés au retour; mais maintenant il fait calme dans la maison... Avez-vous remarqué, en arrivant, comme notre Stamboul était beau?

Aujourd'hui la pluie, la neige fondue battent nos vitres, le vent glacé joue de la flûte triste sous nos portes. Combien nous aurions été malheureuses, si ce temps-là s'était déchaîné hier! A présent que notre promenade est dans le passé et qu'il nous en reste comme le souvenir d'un joli rêve, elles peuvent souffler, toutes les tempêtes de la Mer Noire...

André, nous ne nous reverrons pas avant mon départ, les circonstances ne permettent plus d'organiser un rendez-vous à Stamboul; c'est donc mon adieu que je vous envoie, sans doute jusqu'au printemps. Mais voulez- vous faire une chose que je vous demande en grâce? Dans un mois, quand vous partirez pour la France, puisque vous comptez prendre les paquebots, emportez un fez et choisissez la ligne de Salonique; on s'y arrête quelques heures, et je sais un moyen de vous y rencontrer. Un de mes nègres viendra vous porter à bord le mot d'ordre. Ne me refusez pas.

Que le bonheur vous accompagne, André, dans votre pays!...

DJÉNANE."

Après le départ de Djénane, André resta cinq semaines encore à Constantinople, où il revit Zeyneb et Mélek. Quand le moment vint de prendre son congé de deux mois, il s'en alla par la ligne indiquée, emportant son fez; mais à Salonique aucun nègre ne se présenta au paquebot. La relâche fut donc pour lui toute de mélancolie, à cause de cette attente déçue,--et aussi à cause du souvenir de Nedjibé qui planait encore sur cette ville et sur ces arides montagnes alentour. Et il repartit sans rien savoir de sa nouvelle amie.

Quelques jours après être arrivé en France, il reçut cette lettre de Djénane:

"Bounar-Bachi, près Salonique, 10 janvier 1905.

Quand et par qui pourrai-je faire jeter à la poste ce que je vais vous écrire, gardée comme je le suis ici?

Vous êtes loin et on n'est pas sûr que vous reviendrez. Mes cousines m'ont raconté vos adieux et leur tristesse depuis votre départ. Quelle étrange chose, André, si on y songe, qu'il y ait des êtres dont la destinée soit de traîner la souffrance avec eux, une souffrance qui rayonne sur tout ce qui les approche! Vous êtes ainsi et ce n'est pas votre faute. Vous souffrez de peines infiniment compliquées, ou peut- être infiniment simples. Mais vous souffrez; les vibrations de votre âme se résolvent toujours en douleur. On vous approche: on vous hait ou l'on vous aime. Et, si l'on vous aime, on souffre avec vous, par vous, de vous. Ces petites de Constantinople, vous avez été cette année un rayon dans leur vie; rayon éphémère, elles le savaient d'avance. Et à présent elles souffrent de la nuit où elles sont retombées.

Pour moi, ce que vous avez été, peut-être un jour vous le dirai-je. Ma souffrance à moi est moins de ce que vous soyez parti que de vous avoir rencontré.

Vous m'en avez voulu sans doute de n'avoir pas arrangé une entrevue, à votre passage par Salonique. La chose en soi était possible, dans la campagne qui est déserte comme au temps de votre Nedjibé. Nous aurions eu dix minutes à nous, pour échanger quelques mots d'adieu, un serrement de main. Il est vrai, mon chagrin n'en aurait pas été allégé, au contraire. Pour des raisons qui m'appartiennent, je me suis abstenue. Mais ce n'est point la peur du danger qui a pu m'arrêter, oh! loin de là; si, pour aller à vous, j'avais su la mort embusquée sur le chemin de mon retour, je n'aurais pas eu d'hésitation ni de trouble, et je vous aurais porté alors, André, l'adieu de mon coeur, tel que mon coeur voudrait vous le dire. Nous autres, femmes turques d'aujourd'hui, nous n'avons pas peur de la mort. N'est-ce pas vers elle que l'amour nous pousse? Quand donc, pour nous, l'amour a-t-il été synonyme de vie?

DJÉNANE."

Et Mélek, chargée de faire passer cette lettre en France, avait ajouté sous la même enveloppe ces réflexions qui lui étaient venues:

"En songeant longuement à vous, notre ami, j'ai trouvé, j'en suis sûre, plusieurs des causes de votre souffrance. Oh! je vous connais maintenant, allez! D'abord vous voulez toujours tout éterniser, et vous ne jouissez jamais pleinement de rien, parce que vous vous dites: "Cela va finir." Et puis la vie vous a tellement comblé, vous avez eu tant de choses bonnes dans les mains, tant de choses dont une seule suffirait au bonheur d'un autre, que vous les avez toutes laissé tomber, parce qu'il y en avait surabondance. Mais votre plus grand mal, c'est qu'on vous a trop aimé et qu'on vous l'a trop dit; on vous a trop fait sentir que vous étiez indispensable aux existences dans lesquelles vous apparaissiez; on est toujours venu au-devant de vous; jamais vous n'avez eu besoin de faire aucun pas dans le chemin d'aucun sentiment: chaque fois, vous avez attendu. A présent vous sentez que tout est vide, parce que vous _n'aimez pas vous-même_, vous vous laissez aimer. Croyez-moi, aimez à votre tour, n'importe, une quelconque de vos innombrables amoureuses, et vous verrez comme ça vous guérira.

MÉLEK."

La lettre de Djénane déplut à André, qui la jugea pas assez naturelle. "Si son affection, se disait-il, était si profonde, elle aurait, avant tout et malgré tout, désiré me dire adieu, soit à Stamboul, soit à Salonique; il y a de la _littérature_ là-dedans." Il se sentait déçu; sa confiance en elle était ébranlée, et il en souffrait. Il oubliait que c'était une Orientale, plus excessive en tout qu'une Européenne, et d'ailleurs bien plus indéchiffrable.

Il fut sur le point, dans sa réponse, de la traiter en enfant, comme il faisait quelquefois: "Un être qui traîne la souffrance avec lui! Alors nous y voilà, à votre _homme fatal_ que vous déclariez vous-même démodé depuis 1830..." Mais il craignit d'aller trop loin et répondit sur un ton sérieux, lui disant qu'elle l'avait péniblement atteint en le laissant partir ainsi.

Aucune communication directe n'était possible avec elle, à Bounar-Bachi, dans son palais de belle-au-bois-dormant; tout devait passer par Stamboul, par les mains de Zeyneb ou de Mélek, et de bien d'autres complices encore.

Au bout de trois semaines, il reçut ces quelques mots, dans une lettre de Zeyneb.

"André, comment vous blesser de n'importe ce que je puisse dire ou faire, moi qui suis un rien auprès de vous? Ne savez-vous pas que toute ma pensée, toute mon affection est une chose humble, que vos pieds peuvent fouler; un long tapis ancien, aux dessins quand même encore jolis, sur lequel vos pieds ont le droit de marcher. Voilà ce que je suis, et vous pourriez vous fâcher contre moi, m'en vouloir?

DJÉNANE."

Elle était redevenue Orientale tout entière là-dedans, et André, qui en fut charmé et ému, lui récrivit aussitôt, cette fois avec un élan de douce affection,--d'autant plus que Zeyneb ajoutait: "Djénane est malade là-bas, d'une fièvre nerveuse persistante qui inquiète notre grand-mère, et le médecin ne sait qu'en penser."

Des semaines après, Djénane le remercia par cette petite lettre, encore très courte, et orientale autant que la précédente:

"Bounar-Bachi, 21 février 1905.

Je me disais depuis des jours: Où est-il, le bon remède qui doit me guérir? Il est arrivé, le bon remède, et mes yeux, qui sont devenus trop grands, l'ont dévoré. Mes pauvres doigts pâles le tiennent, merci! Merci de me faire l'aumône d'un peu de vous-même, l'aumône de votre pensée. Soyez béni pour la paix que votre seconde lettre m'a apportée!

Je vous souhaite du bonheur, ami, en remerciement de l'instant de joie que vous venez de me donner. Je vous souhaite un bonheur profond et doux, un bonheur qui charme votre vie comme un jardin parfumé, comme un matin clair d'été.

DJÉNANE."

Malade, vaincue par la fièvre, la pauvre petite cloîtrée redevenait quelqu'un de la plaine de Karadjiamir,--comme on redevient enfant. Et, sous cet aspect, antérieur à l'étonnante culture dont elle était si fière, André l'aimait davantage.

Cette fois encore, au petit mot de Djénane, il y avait un post-scriptum de Mélek. Après des reproches sur la rareté de ses lettres toujours courtes, elle disait:

"Nous admirons votre agitation, en vous demandant comment il faudrait nous y prendre pour être agitées nous aussi, occupées, surmenées, empêchées d'écrire à nos amis. Enseignez-nous le moyen, s'il vous plaît. Nous au contraire, c'est tout le jour que nous avons le temps d'écrire, pour notre malheur et pour le vôtre...

MÉLEK."

XXXVI

Quand André revint en Turquie, son congé terminé, aux premiers jours de mars 1905, Stamboul avait encore son manteau de neige, mais, ce jour-là, c'était sous un ciel admirablement bleu. Autour du paquebot qui le ramenait, des milliers de goélands et de mouettes tourbillonnaient; le Bosphore était criblé de ces oiseaux comme d'une sorte de neige à plus gros flocons; des oiseaux fous, innombrables, une nuée de plumes blanches qui s'agitaient en avant d'une ville blanche; un merveilleux aspect d'hiver, avec l'éclat d'un soleil méridional.

Zeyneb et Mélek qui savaient par quel paquebot il devait rentrer, lui envoyèrent le soir même, par leur nègre le plus fidèle, leurs _sélams_ de bienvenue, en même temps qu'une longue lettre de Djénane qui, disaient-elles, était guérie, mais prolongeait encore son séjour dans son vieux palais lointain.

Une fois guérie, la petite barbare de la plaine de Karadjiamir était redevenue volontaire et compliquée, plus du tout la "chose humble que son ami pouvait fouler aux pieds". Oh! non, car elle écrivait maintenant avec rébellion et violence. C'est qu'il y avait eu, derrière la grille des harems, d'incohérents bavardages sur se livre qu'André préparait; une jeune femme, que cependant il avait à peine entrevue et seulement sous l'épais voile noir, se serait vantée, prétendaient quelques-unes, d'être son amie, la grande inspiratrice de l'oeuvre projetée; et Djénane, la pauvre séquestrée là-bas, s'affolait d'une jalousie un peu sauvage:

"André, ne comprenez-vous pas quelle rage d'impuissance doit nous prendre, quand nous pensons que d'autres peuvent se glisser entre vous et nous? Et c'est pis encore quand cette rivalité s'exerce sur ce qui est notre domaine: vos souvenirs, vos impressions d'Orient. Ne savez- vous pas, ou avez-vous oublié que nous avons joué notre vie (sans parler de notre repos), et cela uniquement pour vous les donner complètes, ces impressions de notre pays,--car ce n'était même pas pour gagner votre coeur (nous le savions las et fermé); non, c'était pour frapper votre sensibilité d'artiste, et lui procurer, si l'on peut dire, une sorte de _rêve à demi réel_. Afin d'arriver à cela, qui semblait impossible, afin de vous montrer ce que, sans nous, vous n'auriez pu qu'imaginer, nous avons risqué, les yeux ouverts, de nous mettre dans l'âme un chagrin et un regret éternels. Croyez-vous que beaucoup d'Européennes en eussent fait autant?

Oui, il y a des heures où c'est une torture de songer que d'autres pensées viendront en vous qui chasseront notre souvenir, que d'autres impressions vous seront plus chères que celles de notre Turquie _vue avec nous et à travers nous_. Et je voudrais, votre livre fini, que vous n'écriviez plus rien, que vous ne pensiez plus, que vos yeux durs et clairs ne s'adoucissent jamais plus pour d'autres. Et quand la vie m'est trop intolérable, je me dis qu'elle ne durera pas longtemps, et qu'alors, si je pars la première et s'il est possible aux âmes libérées d'agir sur celles des vivants, mon âme à moi s'emparera de la vôtre pour l'attirer, et, où je serai, il faudra qu'elle vienne.

Ce qui me reste à vivre, je le donnerais sur l'heure pour lire dix minutes en vous. Je voudrais avoir la puissance de vous faire souffrir, --_et le savoir_, moi qui aurais donné, il y a quelques mois, cette même vie pour vous savoir heureux.

Mon Dieu, André, êtes-vous donc si riche en amitiés, que vous en soyez si gaspilleur? Est-ce généreux à vous de faire tant de peine à qui vous aime, et à qui vous aime de si loin, d'une tendresse si désintéressée? Ne gâtez pas follement une affection qui,--pour être un peu exigeante et jalouse,--n'en est pas moins la plus vraie peut-être et la plus profonde que vous ayez rencontrée dans votre vie.

DJÉNANE."

André se sentit nerveux après avoir lu. Le reproche était enfantin et ne tenait pas debout, puisqu'il n'avait parmi les femmes turques d'autres amies que ces trois-là. Mais c'est le ton général, qui n'allait plus. "Cette fois, il n'y a pas à se le dissimuler, se dit-il, voici une vraie fausse note, un grand éclat discord, au milieu de ces trois amitiés soeurs, dont je m'obstinais à croire la pure harmonie tellement inaltérable... Pauvre petite Djénane, est-ce possible pourtant?"

Il essaya d'envisager cette situation nouvelle, qui lui parut sans issue. "_Cela ne peut pas être_, se dit il, _cela ne sera jamais, parce que je ne veux pas que cela soit. Voilà pour ce qui me concerne; de mon côté, la question est tranchée._" Et quand on s'est prononcé d'une façon aussi nette envers soi-même, cela protège bien contre les pensées troubles et les alanguissements perfides.

