Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains
Part 17
Linstant daprès, chose sans précédent à Stamboul, ils cheminaient ensemble dans la rue, létranger et les quatre musulmanes, Arif Bey et son harem. Un vent inexorable amenait toujours des nuages plus noirs, charriait de lhumidité glacée; on était transi de froid. Mélek seule restait gaie et appelait son ami: _Iki gueuzoum beyim effendim_ (Monsieur le Bey mes deux yeux, une locution usitée qui signifie: Monsieur le Bey qui mêtes aussi cher que la vue). Et André lui en voulait de sa gaieté, parce que la figure de la petite morte, ce jour- là, se tenait obstinément présente à sa mémoire, comme posée devant lui.
Arrivés à une place où stationnaient des fiacres, ils en prirent deux, un pour le bey, un pour ses quatre fantômes, les convenances ne permettant guère à un homme de monter dans la même voiture que les femmes de son harem.
Un long trajet, à la file, à travers les vieux quartiers fanatiques, pour arriver enfin, en dehors des murs, dans la solitude funèbre, dans les grands cimetières, à cette saison pleins de corbeaux, sous les cyprès noirs.
Entre la porte dAndrinople et Eyoub, devant les immenses murailles byzantines, ils descendirent de voiture, la route, jadis dallée, nétant plus possible. A pied, ils longèrent un moment ces remparts en ruine; par les éboulements, par les brèches, des choses de Stamboul se montraient de temps à autre, comme pour mieux imposer à lesprit la pensée de lIslam, ici dominateur et exclusif: c'était, plus ou moins dans le lointain, quelquune des souveraines mosquées, dômes superposés en pyramide, minarets qui pointaient du sol comme une gerbe de fuseaux, blancs sous le ciel noir.
Et ce lieu dimposante désolation, où André passait avec les quatre jeunes femmes voilées de deuil, pour accomplir le pieux pèlerinage, était précisément celui où jadis, un quart de siècle auparavant, Nedjibé et lui avaient fait leur seule promenade de plein jour; cétait là que tous deux, si jeunes et si enivrés lun de lautre, avaient osé venir comme deux enfants qui bravent le danger; là quils sétaient arrêtés une fois, au pâle soleil dhiver, pour écouter chanter dans les cyprès une pauvrette de mésange qui se trompait de saison; là que, sous leurs yeux, on avait enterré certaine petite fille grecque au visage de cire.... Et plus dun quart de siècle avait passé sur ces infimes choses, uniques pourtant dans leurs existences, et ineffaçables dans la mémoire de celui des deux qui continuait de vivre.
Ils quittèrent bientôt le chemin qui longe ces murailles de Byzance, pour senfoncer en plein domaine des morts, sous un ciel de novembre singulièrement obscur, au milieu des cyprès, parmi la peuplade sans fin des tombes. Le vent de Russie ne leur faisait pas grâce, leur cinglait le visage, les imprégnait dhumidité toujours plus froide. Devant eux, les corbeaux fuyaient sans hâte, en sautillant.
Apparurent les stèles de Nedjibé, ces stèles encore bien blanches, quAndré désigna aux jeunes femmes. Les inscriptions, redorées au printemps, brillaient toujours de leur éclat neuf.
Et, à quelques pas de ces humbles marbres, les gentils fantômes visiteurs, sétant immobilisés spontanément, se mirent en prière,-- dans la pose consacrée de lIslam, qui est les deux mains ouvertes et comme tendues pour quêter une grâce,--en prière fervente pour lâme de la petite morte. Cétait si imprévu dAndré et si touchant, ce quelles faisaient là, quil sentit ses yeux tout à coup brouillés de larmes, et, de peur de le laisser voir, il resta à lécart, lui qui ne priait pas.
Ainsi, il avait réalisé ce rêve qui semblait si impossible: faire relever cette tombe, et la confier à dautres femmes turques, capables de la vénérer et de lentretenir. Les marbres étaient là, bien debout et bien solides, avec leurs dorures fraîches; les femmes turques étaient là aussi, comme des fées du souvenir ramenées auprès de cette pauvre petite sépulture longtemps abandonnée;--et lui-même y était avec elles, en intime communion de respect et de pitié.
Quand elles eurent fini de réciter la "fathia", elles sapprochèrent pour lire linscription brillante. Dabord la poésie arabe, qui commençait sur le haut de la stèle, pour descendre, en lignes inclinées, vers la terre. Ensuite, tout au bas, le nom et la date: "Une prière pour lâme de Nedjibé Hanum, fille de Ali-Djianghir Effendi, morte le 18 Chabaan 1297." Les Circassiens, contrairement aux Turcs, ont un nom patronymique, ou plutôt un nom de tribu. Et Djénane apprit là, avec une émotion intime, le nom de la famille de Nedjibé:
"Mais, dit-elle, les Djianghir habitent mon village! Jadis ils sont venus du Caucase avec mes ancêtres, voici deux cents ans quils vivent près de nous!"
Cela expliquait mieux encore leur ressemblance, bien étonnante pour nêtre quun signe de race; sans doute étaient-elles du même sang, de par la fantaisie de quelque prince dautrefois. Et quel mystérieux aïeul, depuis longtemps en poussière, avait légué, à travers qui sait combien de générations, à deux jeunes femmes de caste si différente, ces yeux persistants, ces yeux rares et admirables ?...
Il faisait un froid mortel aujourdhui dans ce cimetière, où ils se tenaient depuis un moment immobiles. Et tout à coup la poitrine de Zeyneb, sous ses voiles noirs, fut secouée dune toux déchirante.
Allons-nous-en, dit André qui sépouvanta, de grâce allons-nous-en, et maintenant marchons très vite...."
Avant de sen aller, chacune avait voulu prendre une de ces brindilles de cyprès, dont la tombe était jonchée; or, pendant que Mélek, toujours la moins voilée de toutes, se baissait pour ramasser la sienne, il entrevit ses yeux pleins de larmes,--et il lui pardonna bien sa gaieté de tout à lheure dans la rue.
Arrivés à leurs voitures, ils se séparèrent, pour ne pas prolonger inutilement le péril dêtre ensemble. Après leur avoir fait promettre de donner au plus tôt des nouvelles de leur retour au harem, dont il sinquiétait, car la fin de la journée était proche, il sen alla pour Eyoub, tandis que leur cocher les ramenait par la porte dAndrinople.
Six heures maintenant. André rentré chez lui, à Péra. Oh! le sinistre soir! A travers les vitres de ses fenêtres, il regardait seffacer dans la nuit limmense panorama, qui lui donnait cette fois un des rappels, les plus douloureux quil eût jamais éprouvés, du Constantinople dautrefois, du Constantinople de sa jeunesse. La fin du crépuscule. Mais pas encore lheure où les minarets allument tous leurs couronnes de feux, pour la féerie dune nuit de Ramazan; ils nétaient pour le moment qu'à peine indiqués, en gris plus sombre, sur le gris presque pareil du ciel. Stamboul, ainsi quil arrivait souvent, lui montrait une silhouette aussi estompée et incertaine que dans ses songes, jadis quand il voyageait au loin. Mais à lextrême horizon, vers lOuest, il y avait comme une frange noire assez nettement découpée sur un peu de rose qui traînait là, dernier reflet du soleil couché,--une frange noire: les cyprès des grands cimetières. Et il pensait, les yeux fixés là-bas: elle dort, au milieu de cet infini de silence et d'abandon, sous ses humbles morceaux de marbre, que cependant par pitié jai fait relever et redorer....
Eh bien! oui, la tombe était réparée et confiée à des musulmanes, dont les soins pieux avaient chance de se prolonger quelques années encore, car elles étaient jeunes. Et puis après? Est-ce que ça empêcherait cette période de sa vie, ce souvenir de jeunesse et damour, de séloigner, de tomber toujours plus effroyablement vite dans labîme des temps révolus et des choses qui sont oubliées de tous? Dailleurs, ces cimetières eux- mêmes, si anciens cependant et si vénérés, à quelle continuation pouvaient-ils prétendre? Quand lIslam, menacé de toutes parts, se replierait sur lAsie voisine, les nouveaux arrivants que feraient-ils de cet encombrement de vieilles tombes? Les stèles de Nedjibé sen iraient alors, avec tant de milliers dautres....
Et voici quil lui semblait maintenant que, du fait seul davoir accompli ce devoir si longtemps différé, et dêtre quitte pour ainsi dire envers la petite morte, il venait de briser le dernier lien avec ce cher passé; tout était fini plus irrémédiablement....
Il y avait ce soir, à lambassade dAngleterre, dîner et bal auxquels il devait se rendre. Bientôt lheure de sa toilette. Son valet de chambre allumait les lampes et lui préparait son frac.--Après la visite dans les bois de cyprès, avec ces petites Turques en tcharchaf noir, quel changement absolu dépoque, de milieu, didées!...
Au moment de quitter sa fenêtre pour aller shabiller, il vit des flocons de neige qui commençaient de tomber: la première neige.... Il neigeait là-bas, sur la solitude des grands cimetières.
Le lendemain matin, lui arriva la lettre quil avait demandée à ses amies, pour avoir des nouvelles de leur retour au harem.
"4 Ramazan, neuf heures du soir.
Rentrées saines et sauves, ami André, mais non sans tribulations. Il était très tard, juste à limite permise, et puis une de nos amies complices sétait étourdiment coupée. Ça sest arrangé, mais quand même les vieilles dames de la maison et les vieilles barbes se méfient.
Merci de tout notre coeur pour la confiance que vous nous avez témoignée. Maintenant cette tombe nous appartient un peu, nest-ce pas, et nous irons y priez souvent quand vous aurez quitté notre pays.
Ce soir je vous sens si loin de moi, et pourtant vous êtes si près! De ma fenêtre je pourrais voir, là-bas sur la hauteur de Péra, les lumières des salons dambassade où vous êtes, et je me demande comment vous pouvez vous distraire, quand nous sommes si tristes. Vous direz que je suis bien exigeante; je le suis en effet, mais pas pour moi, pour une _autre_.
Vous êtes gai, en ce moment sans doute, entouré de femmes et de fleurs, lesprit et les yeux charmés. Et nous, dans un harem à peine éclairé, tiède et bien sombre, nous pleurons.
Nous pleurons sur notre vie. Oh! combien triste et vide, ce soir! Ce soir plus que les antres soirs. Est-ce de vous sentir si près et si loin, qui nous rend plus malheureuses?
DJÉNANE."
Et moi, Mélek, savez-vous ce que je viens vous dire maintenant? Comment pouvez-vous vous distraire aux lumières, quand nous, devant trois branchettes tombées dun cyprès, nous pleurons. Elles sont la, posées dans un coffret saint en bois de la Mecque; elles ont une odeur acre et humide, qui pénètre, qui attriste. Vous savez, nest-ce pas, _où_ nous les avons prises?...
Oh! comment pouvez-vous être à un bal ce soir, et ne pas vous rappeler les peines que vous créez, les existences que vous avez brisées sur votre route. Je ne peux mimaginer que vous ne pensiez pas à ces choses- là, quand nous, des soeurs étrangères et lointaines, nous en pleurons....
MÉLEK."
XXXII
Elles lui avaient annoncé que le Ramazan allait les rendre plus captives, à cause des prières, des saintes lectures, du jeûne de toute la journée, et surtout à cause de la vie mondaine du soir, qui prend une importance exceptionnelle pendant ce mois de carême: grands dîners dapparat, nommés _Iftars_, qui sont pour compenser labstinence du jour, et auxquels on convie quantité de monde.
Et au contraire, voici que ce Ramazan semblait faciliter leur projet le plus fantastique, un projet à en frémir: recevoir une fois André Lhéry à Khassim-Pacha même, chez Djénane, à deux pas de madame Husnugul!
Stamboul, en carême dIslam, ne se reconnaît plus. Le soir, fêtes et milliers de lanternes, rues pleines de monde, mosquées couronnées de feux, grandes bagues lumineuses partout dans lair, soutenues par ces minarets qui alors deviennent à peine visibles tant ils ont pris la couleur du ciel et de la nuit. Mais, en revanche, somnolence générale tant que dure le jour; la vie orientale est arrêtée, les boutiques sont closes; dans les innombrables petits cafés, qui dordinaire ne désemplissent jamais, plus de narguilés, plus de causeries, seulement quelques dormeurs allongés, sur les banquettes, la mine fatigué par les veilles et par le jeûne. Et dans les maisons, jusquau coucher du soleil, même accablement que dehors. Chez Djénane en particulier, où les domestiques étaient vieux comme les maîtres, tout le monde dormait, nègres imberbes, ou gardiens moustachus avec pistolets à la ceinture.
Le 12 Ramazan 1322, jour fixé pour lextravagante entreprise, la grand- mère et les grands-oncles, grippés à point, gardaient la chambre, et, circonstance inespérée, madame Husnugul, depuis deux jours, était retenue au lit par une indigestion, contractée au cours dun _iftar_.
André devait se présenter à deux heures précises, à la minute, à la seconde; il avait la consigne de raser les murailles, pour nêtre point vu des fenêtres surplombantes, et de ne se risquer dans la grande porte que si on lui montrait, à travers les grilles du premier étage, le coin dun mouchoir blanc,--le signal habituel.
Vraiment, cette fois, il avait peur; peur pour elles, et peur pour lui- même, non du danger immédiat, mais du scandale européen, universel, qui ne manquerait point de survenir s'il se laissait prendre. Il arrivait lentement, les yeux au guet. Disposition favorable, la maison de Djénane était sans vis-à-vis et donnait, comme toutes celles du voisinage, sur le grand cimetière de cette rive; en face, rien que les vieux cyprès et les tombes; aucun regard ne pouvait venir de ce côté-là, qui était une solitude enveloppée aujourdhui par la brume de novembre.
Le signal blanc était à son poste; il ne sagissait donc plus de reculer. Il entra, comme qui se jette tête baissée dans un gouffre. Un vestibule monumental, vieux style, vide aujourdhui de ses gardiens armés et dorés. Mélek seule, en tcharchaf noir derrière la porte, et qui lui jeta, de sa voix rieuse:
"Vite, vite! Courez!"
Ensemble, ils montèrent un escalier quatre à quatre, traversèrent comme le vent de longs couloirs, et firent irruption dans lappartement de Djénane, qui attendait toute palpitante, et referma sur eux à double tour.
Un éclat de rire, aussitôt: leur rire de gaminerie quelles lançaient comme un défi à tout et à tous, chaque fois quun danger plus immédiat venait dêtre conjuré. Et Djénane montrait d'un amusant petit air de triomphe la clef quelle tenait à la main: une clef, une serrure, quelle innovation subversive, dans un harem! Elle avait obtenu ça depuis hier, paraît-il, et nen revenait pas de ce succès. Elle, Djénane, et aussi Zeyneb, puis Mélek lestement débarrassée de son tcharchaf, étaient plus pâles que de coutume, à cause du jeûne sévère. Dailleurs elles se présentaient à André sous un aspect tout à fait nouveau pour lui, qui ne les avait jamais vues qu'en odalisques ou en fantômes: coiffées et habillées en Européennes très élégantes; seul détail pour les rendre encore un peu Orientales, des tout petits voiles de Circassie, en gaze blanche et argent, posés sur leurs cheveux, descendaient sur leurs épaules.
"Je croyais qu'à la maison vous ne mettiez pas de voile du tout, demanda André.
--Si, si, toujours. Mais ces petits-là seulement."
Elles le firent entrer dabord dans le salon de musique, où lattendaient trois autres femmes, conviées à la périlleuse aventure: mademoiselle Bonneau de Saint-Miron, mademoiselle Tardieu, ex- institutrice de Mélek, et enfin une dame-fantôme, Ubeydé Hanum, diplômée de lécole normale et professeur de philosophie au lycée de jeunes filles, dans une ville dAsie Mineure. Pas rassurées, les deux Françaises, qui étaient restées longtemps indécises entre la tentation et la peur de venir. Et mademoiselle de Saint-Miron avait tout lair de quelquun qui se dit à soi-même: "Cest moi, hélas! la cause première de cet inénarrable désastre, André Lhéry en personne dans lappartement de mon élève!" Elles causèrent cependant, car elles en mouraient denvie, et il parut à André quelles avaient lâme à la fois haute et naïve, ces deux demi-vieilles filles; du reste, distinguées et supérieurement instruites, mais avec une exaltation romanesque un peu surannée en 1904. Elles crurent pouvoir lui parler de son livre, dont elles savaient le titre et qui les excitait beaucoup:
"Plusieurs pages de vos _Désenchantées_ sont déjà écrites, maître, nest-ce pas?
--Mon Dieu! non, répondit-il en riant, pas une seule!
--Et moi, je le préfère,--dit Djénane à André, de sa voix qui surprenait toujours comme une musique extra-terrestre, même après dautres voix déjà très douces.--Vous le composerez une fois parti, ce livre, ainsi au moins il servira encore de lien entre nous pendant quelques mois: quand vous aurez besoin dêtre documenté, vous songerez a nous écrire...."
André jugeant devoir, par politesse, adresser une fois la parole à la dame-fantôme, lui demanda le plus banalement du monde si elle était contente des petites Turques dAsie, ses élèves. Il prévoyait quelque réponse de pédagogue, aussi banale que sa question. Mais la voix sérieuse et douce, qui partait de dessous le voile noir, lui dit en pur français ce quil nattendait pas:
"Trop contente, hélas!... Elles napprennent que trop vite et sont beaucoup trop intelligentes. Je regrette dêtre lun des instruments qui aura inoculé le microbe de la souffrance à ces femmes de demain. Je plains toutes ces petites fleurs, qui seront ainsi plus tôt fanées que leurs candides aïeules...."
Ensuite on parla du Ramazan. Jeûne toute la journée, bien entendu, petits ouvrages pour les pauvres et lectures pieuses; au cours de ce mois lunaire, une musulmane doit avoir relu son Coran tout entier, sans passer une ligne; elles navaient garde dy manquer, ces trois petites qui, malgré le déséquilibrement et lincroyance, vénéraient avec admiration le livre sacré de lIslam; et leurs Corans étaient là, marqués dun ruban vert à la page du jour.
Et puis, le soleil couché, ce sont les _Iftars_. Dans le sélamlike, _iftar_ des hommes, suivi dune prière pour laquelle invités, maîtres et serviteurs se réunissent en commun dans la grande salle, chacun agenouillé sur son tapis à mihrab; chez Djénane, paraît-il, cette prière était chantée chaque soir par un des jardiniers, le seul qui fût jeune, et dont la voix de muezzin emplissait toute la demeure.
Dans le harem, _iftar_ des femmes:
"Ces réunions de jeunes Turques, dit Zeyneb, deviennent rarement frivoles en Ramazan, alors que le mysticisme est réveillé au fond de nos âmes, et les questions quon y aborde sont de vie et de mort. Toujours la même ardeur, la même fièvre au début. Et toujours la même tristesse à la fin, le même découragement dont nous sommes prises, quand, après deux heures de discussions, sur tous les dogmes et toutes les philosophies, nous nous retrouvons au même point, avec la conscience de n'être que de faibles, impuissantes et pauvres créatures! Mais lespoir est un sentiment si tenace que, malgré la faillite de nos tentatives, il nous reste la force de reprendre, le lendemain, une autre voie pour essayer encore d'atteindre linapprochable but....
--Nous, les jeunes Turques, ajouta Mélek, nous sommes une poignée de graines dune très mauvaise plante, qui germe, résiste et se propage, malgré les privations deau, les froids, et même les _"coupes"_ répétées.
--Oui, dit Djénane, mais on peut nous diviser en deux espèces. Celles qui, pour ne pas mourir, saisissent toutes les occasions de sétourdir, doublier. Et celles, mieux trempées, qui se réfugient dans la charité, comme par exemple Djavidé, notre cousine; je ne sais pas si, chez vous, les petites soeurs des pauvres font plus de bien quelle, avec plus de renoncement; et, dans nos harems, nous en avons tant dautres qui légalent. Il est vrai, elles sont obligées dopérer en secret, et quant à former des comités de bienfaisance, interdiction absolue, car nos maîtres désapprouvent ces contacts avec les femmes du peuple, par crainte que nous ne leur communiquions nos pessimismes, nos détraquements et nos doutes.
Mélek, dont les interruptions brusques étaient la spécialité, proposa de faire essayer à André sa cachette en cas de grande alarme: cétait derrière un chevalet dangle, qui supportait un tableau et que drapaient des brocarts:
"Un surcroît de précaution, dit-elle cependant, car rien n'arrivera. Le seul valide de la famille en ce moment, cest mon père, et il ne quittera Yldiz quaprès le coup de canon de Moghreb...
--Oui, mais enfin, objecta André, si quelque chose dimprévu le ramenait avant lheure?
--Eh bien! dans un harem on nentre pas sans être annoncé. Nous lui ferions dire quune dame turque est ici en visite, Ubeydé Hanum, et il se garderait de franchir notre porte. Pas plus difficile que ça, quand on sait sy prendre.... Non, il ny a vraiment que votre sortie, tout à lheure, _qui sera délicate_.
Sur le piano traînaient les feuillets manuscrits dun nocturne que Djénane venait de composer, et André eût aimé se le faire jouer là par elle, quil navait jamais entendue que de loin, en passant la nuit sous ses fenêtres au Bosphore. Mais non, en Ramazan, on osait à peine faire de la musique. Et puis, quelle imprudence de réveiller cette grande maison dormeuse, dont le sommeil, en ce moment, était si nécessaire!
Quant à Djénane, elle désirait que son ami se fût accoudé une fois pour écrire à son bureau de jeune fille,--son bureau sur lequel jadis, au temps où il n'était à ses yeux qu'un personnage de rêve, elle griffonnait son journal en pensant à lui. Donc, elles l'emmenèrent dans la grande chambre où tout était blanc, luxueux et très moderne. Il dut regarder en leur compagnie, par les fenêtres aux persiennes quadrillées toujours closes, ces perspectives familières à leur enfance, et devant lesquelles sans doute la grise et lente vieillesse finirait par venir peu à peu les éteindre; des cyprès, des stèles de tous les âges; en bas, comme dans un précipice, l'eau de la Corne-d'Or, aujourd'hui terne et lourde, semblable à une nappe d'étain, et puis, au-delà, Stamboul noyé de brume hivernale. Il du regarder aussi, par les fenêtres libres qui donnaient à l'intérieur, ce vieux jardin si haut muré que Djénane lui avait décrit dans ses lettres: "Un jardin tellement solitaire, lui disait-elle, que l'on peut y errer sans voile. D'ailleurs, chaque fois que nous y descendons, nos nègres sont là, pour éloigner les jardiniers."
En effet, dans le fond là-bas, où les platanes enchevêtraient leurs énorme ramures dépouillées, tristement grisâtres, cela prenait des allures de forêt prisonnière; elles devaient pouvoir se promener là- dessous sans être aperçues de personne au monde.
André bénissait le concours d'audaces qui lui permettait de connaître cette demeure, si interdite à ses yeux... Pauvres petites amies de quelques mois, rencontrées sur le tard de sa vie errante, et qu'il allait fatalement quitter pour jamais! Au moins comme cela, quand il repenserait à elles, le cadre de leur séquestration s'indiquerait précis dans sa mémoire...
Maintenant, c'était l'heure de se retirer, l'heure grave. André avait presque oublié, au milieu d'elles, l'invraisemblance de la situation; à présent qu'il s'agissait de sortir, le sentiment lui revenait de s'être faufilé tout vif dans une ratière, dont l'issue après son passage se serait rétrécie et hérissée de pointes.
Elles firent plusieurs rondes d'exploration; tout se présentait bien; le seul personnage de trop était un certain nègre, du nom de Yousouf, qui gardait avec obstination le grand vestibule. Pour celui-là, il fallait imaginer sur-le-champ une course longue et urgente:
"J'ai trouvé, dit tout à coup Mélek. Rentrez dans votre cachette, André. Nous allons le faire comparaître ici même, ce sera un comble!"
Et, quand il se présenta:
"Mon bon Yousouf, une commission vraiment pressée. Monte à Péra bien vite, pour nous acheter un livre nouveau, dont je vais t'inscrire le nom sur une carte; au besoin, tu feras tous les libraires de la grand-rue, mais surtout ne reviens pas bredouille!"
Et voici ce qu'elle écrivit sans rire: "_Les Désenchantées_, le dernier roman d'André Lhéry."