Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains

Part 16

Chapter 16 4,091 words Public domain Markdown

Un instant plus tard, une voiture fermée les emmène. Sur le siège, à côté du cocher un nègre: Dilaver, l’inévitable Dilaver, sans lequel on n’a pas le droit de sortir et qui fera son rapport sur l’emploi du temps.

Elles causent, les deux promeneuses:

"Eh bien! aimez-vous Ali Bey?

--Oui, répond la nouvelle mariée, mais parce qu’il faut absolument que j’aime quelqu’un; j’ai soif d’affection. Ceci est en attendant. Si je trouve mieux plus tard....

--Eh bien! moi, je n’aime pas le mien, mais là pas du tout; aimer par force, non, je ne suis pas de celles qui se plient...."

Leur voiture roule, au grand trot de deux chevaux magnifiques. Elles ne devront pas en descendre, ce ne serait plus comme il faut. Et elles envient les mendiantes libres qui les regardent passer.

Elles sont arrivées à la porte du Bazar, où des gens du peuple achètent des marrons grillés.

"J’ai bien faim, dit l’une. Avons-nous de l’argent?

--Non.

--Dilaver en a.

--Dilaver, achète-nous des marrons.

Dans quoi les mettre? Elles tendent leurs mouchoirs de dentelles, tous les marrons leur reviennent là-dedans, où ils ont pris une odeur d'héliotrope.--Et c’est tout leur grand événement du jour, cette dînette qu’elles s’amusent à faire là comme des femmes du peuple mais sous le voile, et en voiture fermée.

Au retour, en se quittant, elles s’embrassent encore, et échangent ces éternelles phrases de femmes turques entre elles:

"Allons, pas de chimères, pas de regrets vains. Réagissez!"

Cependant cela les fait sourire elles-mêmes, tant le conseil en connu et usé.

La visiteuse est donc partie. C’est le soir. On allume de très bonne heure, car la nuit tombe plus tôt dans les harems, à cause de ces quadrillages de bois aux fenêtres. Votre nouveau fantôme noir d’hier, monsieur Lhéry, se retrouve seul. Mais voici le bey qui rentre, le maître annoncé par un bruit de sabre dans l’escalier. La pauvre petite dame de céans a encore plus froid à l’âme. Par habitude, elle se regarde dans une glace; l’image reflétée lui parait vraiment bien jolie, et elle pense: "Toute cette beauté, pour lui, quel dommage!"

Lui, insolemment étendu sur une pile de coussins, commence une histoire:

"Vous savez, ma chère, aujourd’hui au palais....

Oui, le palais, les camarades et les fusils, les nouvelles armes, c’est tout ce qui l’intéresse; rien de plus, jamais.

Elle n’écoute pas, elle a envie de pleurer. Alors, on la traite de "détraquée".

Elle demande la permission de se retirer dans sa chambre, et bientôt elle pleure à sanglots, la tête sur son oreiller de soie, lamé d’or et d’argent, pendant que les Européennes, à Péra, vont au bal ou au théâtre, sont belles et aimées, sous des flots de lumière...

"***"

XXIX

Pour la seconde fois depuis le retour du Bosphore, André et son trio de fantômes étaient ensemble, dans la maison clandestine, au coeur du Vieux-Stamboul.

“Vous ne savez pas, disait Mélek, notre prochain rendez-vous, ce sera ailleurs, pour changer. Une amie à nous qui habite à Mehmed-Fatih, votre quartier d’élection, nous a offert de nous réunir chez elle. Sa maison tout à fait turque, où il n’y a aucun maître, est une vraie trouvaille, calme et sûre. Je vous y prépare du reste une surprise, dans un harem, plus luxueux que celui-ci et au moins aussi oriental. Vous verrez ça!"

André ne l’écoutait pas, décidé à brûler ses vaisseaux aujourd’hui pour essayer de connaître les yeux de Djénane, et très préoccupé de l’aventure, sentant que s’il s’y prenait mal, si elle se cabrait dans son refus, avec son caractère incapable de fléchir, ce serait fini à tout jamais. Or, cet éternel voile noir sur cette figure de jeune femme devenait pour lui un malaise obsédant, une croissante souffrance, à mesure qu’il s’attachait à elle davantage. Oh! savoir ce qu’il y avait là-dessous! Rien qu’un instant, saisir l’aspect de cette sirène à voix céleste, pour le fixer ensuite dans sa mémoire!... Et puis, pourquoi se cachait-elle, et pas ses soeurs? Quelle différence y avait-il donc? A quel sentiment autre et inavoué pouvait-elle bien obéir, la petite âme altière et pure?...

Une explication parfois lui traversait l’esprit, mais il la chassait aussitôt comme absurde et entachée de fatuité: ”Non, se disait-il toujours, elle pourrait être ma fille; ça n’a pas le sens commun."

Et elle se tenait là tout près de lui; il n’aurait eu qu’à soulever de la main ce morceau d’étoffe, qui pendait à peine plus bas que la barbe d’un loup de bal masqué! Pourquoi fallait-il que ce geste si tentant, si simple, fût aussi impossible et odieux qu’un crime!...

L’heure passait, et il serait bientôt temps de les quitter. Le rayon du soleil de novembre s’en allait vers les toits,--toujours ce même rayon sur le mur d’en face, dont le reflet jetait dans l’humble harem un peu de lumière.

"Écoutez-moi, petite amie, dit-il brusquement, il faut à tout prix que je connaisse vos yeux; je ne peux plus, je vous assure, je ne peux plus continuer comme ça.... D’abord la partie est inégale, puisque vous voyez les miens tout le temps, vous, à travers cette gaze double, ou triple, je ne sais, qui est votre complice. Mais rien que vos yeux, si vous voulez, vous m’entendez bien.... Au lieu de votre désolant tcharchaf noir, venez en yachmak la prochaine fois; en yachmak aussi austère qu’il vous plaira, ne découvrant que vos prunelles,--et les sourcils qui concourent à l’expression du regard.... Le reste de la figure, j’y consens, cachez-le-moi pour toujours, mais pas vos yeux.... Voyez, je vous le demande, je vous en supplie.... Pourquoi faites-vous cela, pourquoi? Vos soeurs ne le font plus.... De votre part, ce n’est que de la méfiance, et c’est mal...."

Elle demeura interdite et silencieuse, un moment pendant lequel, lui, entendait battre ses propres artères.

"Tenez, dit-elle enfin, du ton des résolutions graves, regardez, André, si je me méfie!"

Et, levant son voile, qu’elle rejeta en arrière, elle découvrit tout son visage pour planter bien droit, dans les yeux de son ami, ses jeunes yeux admirables, couleur de mer profonde.

C’était la première fois qu’elle osait l’appeler par son nom, autrement que dans une lettre. Et sa décision, son mouvement avaient quelque chose de si solennel, que les deux autres petites ombres, dans leur surprise, restaient muettes, tandis qu’André reculait imperceptiblement sous le regard fixe de cette apparition, comme quand on a un peu peur, ou que l’on est ébloui sans vouloir le paraître.

CINQUIÈME PARTIE

XXX

Au coeur de Stamboul, sous le ciel de novembre. Le dédale des vieilles rues, bien entendu pleines de silence, et aux pavés sertis d’herbe funèbre, sous les nuages bas et obscurs; l’enchevêtrement des maisons en bois, jadis peintes d’ocre sombre, toutes déjetées, toutes de travers, avec toujours leurs fenêtres à doubles grillages impénétrables au regard.--Et c’était tout cela, tout ce délabrement, toute cette vermoulure, qui, vu de loin, figurait dans son ensemble une grande ville féerique, mais qui, vu en détail, eût fortement déçu les touristes des agences. Pour André toutefois et pour quelques autres comme lui, ces choses, même de près, gardaient leur charme fait d’immuabilité, de recueillement et de prière. Et puis, de temps à autre, un détail exquis: un groupe de tombes anciennes, très finement ciselées, à un carrefour, sous un platane de trois cents ans; ou bien une fontaine en marbre, aux arabesques d’or presque éteint.

André, coiffé du fez des Turcs, s’engageait dans ces quartiers d’après les indications d’une carte faite par Mélek avec notes à l’appui. Une fois, il s’arrêta pour contempler l’une de ces nichées de petits chiens errants, qui pullulent à Constantinople, et auxquels les bonnes âmes du voisinage avaient, comme d’habitude, fait l’aumône d’une litière en guenille et d’un toit en vieux tapis. Ils gîtaient là-dessous, avec des minois aimables et joyeux. Cependant il ne les caressa point, de peur de se trahir, car les Orientaux, s’ils sont pleins de pitié pour les chiens, dédaignent de les toucher, et réservent pour les chats leurs câlineries. Mais la maman vint quand même ramper devant lui, en faisant des grâces, pour bien marquer à quel point elle se sentait honorée de son attention.

"La quatrième maison à gauche, après un kiosque funéraire et un cyprès", était le lieu où le convoquait aujourd’hui le caprice de ses trois amies. Un domino noir, au voile baissé et qui semblait n’être pas Mélek, l’attendait derrière la porte entrouverte, le fit monter sans mot dire, et le laissa seul dans un petit salon très oriental et très assombri par des grillages de harem: divans tout autour et inscriptions d’Islam décorant les murailles. A côté, on entendait des chuchotements, des pas légers, des frous-frous de soie.

Et, quand le même domino inconnu revint l’appeler d’un signe et l’introduisit dans la salle proche, il put se croire Aladin entrant dans son sérail. Ses trois austères petits fantômes noirs d’autrefois étaient là, métamorphosés en trois odalisques, qui étincelaient de broderies d’or et de paillettes avec une magnificence adorablement surannée. Des voiles anciens de la Mecque, en gaze blanche toute pailletée, tombaient derrière elles, sur leurs épaules, enveloppant leurs cheveux arrangés en longues nattes; debout, le visage tout découvert, inclinées devant lui comme devant le maître, elles lui souriaient avec leur fraîche jeunesse aux gencives roses.

C’étaient les costumes, les bijoux des aïeules, exhumés pour lui des coffres de cèdre; encore avaient-elles su, avec leur tact d’élégantes modernes, choisir parmi les satins doucement fanés et les archaïques fleurs d’or brodées en relief pour composer des assemblages particulièrement exquis. Elles lui donnaient là un spectacle que personne ne voit plus et auquel ses yeux d’Européen n’auraient jamais osé prétendre. Derrière elles, plus dans l’ombre, et rangées sur les divans, cinq ou six complices discrètes se tenaient immobiles, uniformément noires en tcharchaf et le voile baissé, leur silencieuse présence augmentant le mystère. Tout cela, qu’on n’eût fait pour aucun autre, était d’une audace inouïe, d’un stupéfiant défi au danger. Et on sentait, autour de cette réunion défendue, la tristesse attentive d’un Stamboul enveloppé dans la brume d’hiver, la muette réprobation d’un quartier plein de mosquées et de tombeaux.

Elles s’amusèrent à le traiter comme un pacha, et dansèrent devant lui, --une danse des grand-grand-mères dans les plaines de Karadjiamir, une danse très chaste et très lente, avec des gestes de bras nus, une pastorale d’Asie, que leur jouait sur un luth, dans l’ombre au fond de la salle, une des femmes voilées. Souples, vives et faussement languissantes, elles étaient redevenues, sous ces costumes, de pures Orientales, ces trois petites extra-cultivées, à l’âme si inquiète, qui avaient médité Kant et Schopenhauer.

"Pourquoi n’êtes-vous pas gai aujourd’hui? demanda Djénane tout bas à André. Cela vous ennuie, ce que nous avions imaginé pour vous?

--Mais vous me ravissez au contraire; mais je ne verrai jamais rien d’aussi rare et d’aussi délicieux. Non, ce qui m’attriste, je vous le dirai quand les dames noires seront parties; si cela vous rend songeuse peut-être, au moins je suis sûr que cela ne vous fera pas de peine."

Les dames noires ne restèrent qu’un moment. Parmi ces invisibles,--qui étaient toutes des révoltées, il va sans dire,--André reconnut à leur voix, dès que la conversation commença, les deux jeunes filles qui étaient venues un jour à Sultan-Selim, celles qui avaient eu une aïeule française et rêvaient d’une évasion; Mélek les pressait de relever aussi leur voile, par bravade contre la règle tyrannique; mais elles refusèrent, disant avec un gentil rire:

"Vous avez bien mis six mois, vous, à relever le vôtre!"

Il y avait aussi une femme vraisemblablement jeune, qui parlait le français comme une Parisienne et que le livre promis par André Lhéry passionnait beaucoup. Elle lui demanda:

"Vous voulez sans doute--et c’est ce que _nous_ voudrions aussi nous - - prendre la femme turque au point actuel de son évolution? Eh bien,-- pardonnez à une ignorante petite Orientale de donner son avis à André Lhéry,--si vous écrivez un roman impersonnel, en le faisant tourner autour d’une héroïne, ou d’un groupe d’héroïnes, ne risquez-vous pas de ne plus rester l’écrivain d’impulsion que nous aimions tant? Si cela pouvait être plutôt une sorte de suite à _Medjé_, votre retour en Orient, à des années de distance....

--Je lui avais exactement dit cela, interrompit Djénane; mais j’ai été si mal accueillie que je n’ose plus guère lui exposer mes petites idées sur ce livre....

--Mal accueillie, oui, répondit-il en riant; mais, malgré cela, ne vous ai-je pas promis que, sauf me mettre en scène, je ferais tout ce que vous voudriez? Alors, exposez-les-moi bien, au contraire, vos idées, aujourd’hui même, et les dames-fantômes qui nous écoutent consentiront peut-être à y joindre aussi les leurs....

--Le roman ou le poème d’amour d’une Orientale ne varie guère, reprit la dame noire qui avait déjà parlé. Toujours ce sont des lettres nombreuses et des entrevues furtives. L’amour plus ou moins complet, et, au bout, la mort; quelquefois, mais rarement, la fuite. Je parle, bien entendu, de l’amour avec un étranger, le _seul_ dont soit capable l’Orientale cultivée, celle d’aujourd’hui, qui a pris conscience d’elle- même.

--Combien la révolte vous rend injuste pour les hommes de votre pays! essaya de dire André. Rien que parmi ceux que je connais, moi, je pourrais vous en citer de plus intéressants que nous, et de plus....

--La fuite, non, interrompit Djénane, mettons seulement la mort. J’en reviens à ce que je proposais l’autre jour à M. Lhéry; pourquoi ne pas choisir une forme qui lui permette, sans être absolument en scène, de traduire ses propres impressions? Celle-ci par exemple: "_Un étranger qui lui ressemblerait comme un frère_", un homme gâté comme lui par la vie, et un écrivain très lu par les femmes, revient un jour à Stamboul, qu’il a aimé jadis. Y retrouve-t-il sa jeunesse, ses enthousiasmes?... (A vous de répondre, monsieur Lhéry!) Il y rencontre une de nos soeurs qui lui aurait écrit précédemment, comme tant d’autres pauvres petites, éblouies par son auréole. Et alors ce qui, il y a vingt ans, fût devenu de l’amour, n’est plus chez lui que curiosité artistique. Bien entendu, je ne ferais pas de lui un de ces hommes fatals qui sont démodés depuis 1830, mais seulement un artiste, qu’amusent les impressions nouvelles et rares. Il accepte donc les entrevues successives, parce qu’elles sont dangereuses et inédites. Et que peut-il en advenir, si ce n’est l’amour?... mais en elle, pas en lui, qui n’est qu’un dilettante et ne voit là-dedans qu’une aventure....

"Ah! non, dit-elle tout à coup, en se levant avec une impatience enfantine, vous m’écoutez là, tous, vous me faites pérorer comme un bas bleu.... Tenez, je me sens ridicule. Plutôt je vais danser encore une danse de mon village; je suis en odalisque, et ça m’ira mieux.... Toi, Chahendé, je t’en prie, joue cette ronde des pastoures, que nous répétions avant l’arrivée de monsieur Lhéry, tu sais.... Et elle voulut prendre ses deux soeurs par la main pour danser.

Mais les assistantes protestèrent, réclamant la fin du scénario.

Et, pour la faire se rasseoir, elles s’y mirent toutes, aussi bien les deux autres petites houris pailletées d’or que les fantômes en deuil.

"Oh! vous m’intimidez à présent!... Vous m’ennuyez bien.... La fin de l’histoire?... Mais il me semble qu’elle était finie... N’avions-nous pas dit tout à l’heure que l’amour d’une musulmane n’avait d’autre issue que la fuite ou la mort?... Eh bien?... Mon héroïne à moi est trop fière pour suivre l’étranger. Elle mourra donc, non pas directement de cet homme, mais plutôt, si vous voulez, de ces exigences inflexibles du harem qui ne lui laissent pas le moyen _de se consoler de son amour et de son rêve, par l’action_."

André la regardait parler. Aujourd’hui son aspect d’odalisque, dans ses atours qui avaient cent ans, rendait plus inattendu encore son langage; ses prunelles vert sombre restaient levées obstinément vers le vieux plafond compliqué d’arabesques, et elle disait tout cela avec le détachement d’une personne qui invente un joli conte, mais ne saurait être mise en cause.... Elle était insondable....

Ensuite, quand les dames noires s'en furent allées, elle s’approcha de lui, toute simple et confiante, comme une bonne petite camarade:

"Et maintenant qu’elles sont parties, qu’avez-vous?

--Ce que j’ai.... Vos deux cousines peuvent l’entendre, n’est-ce pas?

--Certainement, répondit-elle, à demi blessée. Quels secrets pourrions- nous avoir vis-à-vis d’elles, vous et moi? Ne vous ai-je pas dit, dès le début, que toutes les trois nous ne serions jamais pour vous qu’une seule âme?

--Eh bien! j’ai qu’en vous regardant je suis charmé et presque épouvanté par une ressemblance. L’autre jour déjà, quand vous avez levé votre voile pour la première fois, ne m’avez-vous pas vu reculer devant vous? Je retrouvais le même ovale du visage, le même regard, les mêmes sourcils, qu’elle avait coutume de rejoindre par une ligne de henneh. Et encore, cette fois-là, je ne connaissais pas vos cheveux, pareils aux siens, que vous me montrez aujourd’hui, nattés comme elle avait coutume de faire...."

Elle répondit d’use voix grave:

"Ressembler à votre Nedjibé, moi!... Ah! j’en suis aussi troub1ée que vous, allez!... Si je vous disais, André, que depuis cinq ou six ans c’était mon rêve le plus cher...."

Ils se regardaient profondément, muets l’un devant l’autre; les sourcils de Djénane s’étaient un peu relevés, comme pour laisser les yeux s’ouvrir plus larges, et il voyait luire ses prunelles couleur de mer sombre,--tandis que les deux autres jeunes femmes, dans ce harem où commençait hâtivement le crépuscule, se tenaient à l’écart, respectant cette confrontation mélancolique.

"Restez comme vous êtes là, ne bougez pas, André, dit-elle tout à coup. Et vous deux, venez le regarder, notre ami; placé et éclairé comme il est, on lui donnerait à peine trente ans?"

Lui, alors, qui avait tout à fait oublié son âge, ainsi qu’il lui arrivait parfois, et qui se faisait à ce moment l’illusion d’être réellement jeune, reçut un coup cruel, se rappela qu’il avait commencé de redescendre la vie, et que c’est la seule pente inexorable qu’aucune énergie n’a jamais remontée. “ Qu’est-ce que je fais, se demanda-t-il, auprès de ces étranges petites qui sont la jeunesse même? Si innocente qu’elle puisse être, l’aventure où elles m’ont jeté, ce n’est plus une aventure pour moi...."

Il les quitta plus froidement peut-être que d’habitude, pour s’en aller, si seul, par la ville immense où baissait le jour d’automne. Il avait à traverser combien de quartiers différents, combien de foules différentes, et des rues qui montaient, et des rues qui redescendaient, et tout un bras de mer, avant de regagner, sur la hauteur de Péra, son logis de hasard qui lui parut plus détestable et plus vide que jamais, à la nuit tombante....

Et puis, pourquoi pas de feu chez lui, pas de lumière? Il demanda ses domestiques turcs, chargés de ce soin. Son valet de chambre français, qui s’empressait pour les suppléer, arriva levant les bras au ciel:

"Tous partis, faire la fête! C’est le carnaval des Turcs, qui commence ce soir; pas eu moyen de les retenir...."

Ah! il avait oublié en effet; on était au 8 novembre, qui correspondait cette année avec l’ouverture de ce mois de Ramazan, pendant lequel il y a jeûne austère tous les jours, mais naïves réjouissances et illuminations toutes les nuits. Il alla donc à une de ses fenêtres qui regardaient Stamboul, pour savoir si la grande féerie qu’il avait connue dans sa jeunesse, un quart de siècle auparavant, se jouait encore en l’an 1322 de l’hégire.--Oui, c’était bien cela, rien n’avait changé; l’incomparable silhouette de ville, là-bas, dans l’imprécision nocturne, commençait de briller sur plusieurs points, s’illuminait rapidement partout à la fois. Tous les minarets, qui venaient d’allumer leurs doubles ou triples couronnes lumineuses, ressemblaient à de gigantesques fuseaux d’ombre, portant, à différentes hauteurs dans l’air, des bagues de feu. Et des inscriptions arabes, au-dessus des mosquées, se traçaient dans le vide, si grandes et soutenues par de si invisibles fils que, dans ce lointain et cette brume, on les eût dites composées avec des étoiles, comme les constellations. Alors il se rappela que Stamboul, la ville du silence tout le reste de l’année, était, pendant les nuits du Ramazan, plein de musiques, de chants et de danses; parmi ces foules, il est vrai, on n’apercevrait point les femmes, même pas sous leur forme ordinaire de fantôme qui est encore jolie, puisque toutes, depuis le coucher du soleil, devaient être rentrées derrière leurs grilles; mais il y aurait mille costumes de tous les coins de l’Asie, et des narguilés, et des théâtres anciens, et des marionnettes, et des ombres chinoises. D’ailleurs, l’élément Pérote, autant par crainte des coups que par inepte incompréhension, n’y serait aucunement représenté. Donc, oubliant encore une fois le nombre de ses années, qui l’avait rembruni tout à l’heure, il reprit son fez, et, comme ses domestiques turcs, s’en alla vers cette ville illuminée, de l’autre côté de l’eau, faire la fête orientale.

XXXI

Le 12 novembre, 4 du Ramazan, fut le jour enfin de cette visite ensemble à la tombe de Nedjibé, qu’ils projetaient entre eux depuis des mois, mais qui était bien une de leurs plus périlleuses entreprises; ils l’avaient jusqu’ici différée, à cause de sa difficulté même, et à cause de tant d’heures de liberté qu’elle exigeait, le cimetière étant très loin.

La veille, Djénane, en lui donnant ses dernières instructions, lui avait écrit: "Il fait si beau et si bleu, ce matin, j’espère de tout coeur que demain aussi nous sourira." Et, quant à André, il s’était toujours imaginé ce pèlerinage s’accomplissant par une de ces immobiles et nostalgiques journées de novembre, où le soleil d’ici donne par surprise une tiédeur de serre, dans ce pays en somme très méridional, apporte une illusion d’été, et puis fait Stamboul tout rose le soir, et plus mervei1leusement rose encore l’Asie qui est en face, à l’heure du Moghreb, pour un instant fugitif, avant la nuit qui ramène tout de suite le frisson du Nord.

Mais non, quand s’ouvrirent ses contrevents le matin, il vit le ciel chargé et sombre: c’était le vent de la Mer Noire, sans espoir d’accalmie.--Il savait du reste qu’à cette heure même, les jolis yeux de ses amies cloîtrées devaient aussi interroger le temps avec anxiété, à travers les grillages de leurs fenêtres.

Il n’y avait pas à hésiter cependant, tout cela ayant coûté tant de peine à combiner, avec l’aide de complicités, payées ou gratuites, que l’on ne retrouverait peut-être plus. A l’heure dite, une heure et demie, en fez et le chapelet à la main, il était donc à Stamboul, à Sultan- Fatih, devant la porte de cette maison de mystère où quatre jours plus tôt elles l’avaient reçu en odalisques. Il les trouva prêtes, toutes noires, impénétrablement voilées; Chahendé Hanum, la dame inconnue de céans, avait voulu aussi se joindre à elles; c’était donc quatre fantômes qui se disposaient à le suivre, quatre fantômes un peu émus, un peu tremblants de l’audace de ce qu’on allait faire. André, à qui reviendrait de prendre la parole en route, soit avec les cochers, soit avec quelque passant imprévu, s’inquiétait aussi de son langage, de ses hésitations peut-être, ou de son accent étranger, car le jeu était grave.

"Il vous faudrait un nom turc, dirent-elles, pour le cas où nous aurions besoin de vous parler.

--Eh bien, dit-il, prenons Arif, sans chercher plus. Jadis, je m’amusais à me faire appeler Arif Effendi; aujourd’hui je peux bien être monté en grade; je serai Arif Bey."