Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains
Part 15
Ils ne causèrent point du livre, ni de rien de précis. Il ny avait aujourdhui que Zeyneb qui fût un peu grave; Djénane et Mélek étaient toutes à la griserie de cette promenade en fraude, toutes à la contemplation de cette âpre magnificence des montagnes et des falaises qui dévalaient sous leurs pieds jusquà la mer. Pour être seules ici avec André, les petites révoltées avaient dû semer dans les villages de la route deux nègres et autant de négresses dont elles payaient le silence; mais leurs audaces, qui jusqu'ici réussissaient toujours, ne les gênaient plus du tout. Et le bonhomme à barbe blanche leur servit du café dans ses vieilles tasses bleues, là, dehors, devant la triste Mer Noire, ne doutant point davoir affaire à un bey authentique, en pèlerinage avec les dames de son harem.
Cependant lair ici devenait très frais, après la chaleur de la vallée, et Zeyneb fut prise dune petite toux quelle cherchait à dissimuler, mais qui disait la même chose sinistre que la fêlure encore si légère de sa jolie voix. Au regard échangé entre les deux autres, André comprit quil y avait là un sujet danxiété déjà ancien; elles voulurent resserrer les plis du costume sur la frêle poitrine, mais la malade, ou la seulement menacée, haussa les épaules:
"Laissez donc, dit-elle, du ton de la plus tranquille indifférence. Eh! mon Dieu, quest-ce que cela peut faire?
Cette Zeyneb était la seule du trio quAndré croyait un peu connaître: une désenchantée dans les deux sens de ce mot-la, une découragée de la vie, ne désirant plus rien, nattendant plus rien, mais résignée avec une douceur inaltérable; une créature toute de lassitude et de tendresse; exactement lâme indiquée par son délicieux visage, si régulier, et par ses yeux qui souriaient avec désespérance. Mélek au contraire, qui semblait pourtant avoir un bon petit coeur, ne cessait de se montrer fantasque à lexcès, violente, et puis enfant, capable de se moquer, de rire de tout. Quant à Djénane, la plus exquise des trois, combien elle restait mystérieuse, sous son éternel voile noir, si compliquée, si frottée de toutes les littératures: avec cela, inégale, à la fois soumise et altière, nhésitant pas, par moments, à se livrer avec une confiance presque déconcertante, et puis rentrant aussitôt après dans sa tour divoire pour y redevenir encore plus lointaine.
"Celle-là, songeait André, je ne démêle ni ce quelle me veut, ni pourquoi elle m'est déjà chère; on dirait parfois quil y ait entre nous des ressouvenirs en commun don ne sait quel passé.... Je ne commencerai à la déchiffrer que le jour où jaurai vu enfin quels yeux elle peut bien avoir; mais jai peur quelle ne me les montre jamais.
Il fallut redescendre de bonne heure vers la plaine de Béicos pour leur laisser le temps de rassembler leurs esclaves et de rentrer avant la nuit. Ils se replongèrent donc bientôt dans les sentiers du bois, et elles voulurent quAndré leur donnât lui-même à chacune un brin de ces bruyères qui faisaient la montagne toute rose; cétait pour le mettre à leur corsage ce soir, par bravade enfantine, pendant le dîner en compagnie des aïeules et des vieux ondes rigides.
En arrivant à la plaine, il les quitta par prudence, mais les suivit des yeux, marchant un peu loin derrière elles. Peu de monde aujourdhui, dans cette Vallée-du-Grand-Seigneur où le soleil prenait déjà ses nuances dorées du soir; seulement quelques femmes, la tête voilée de blanc, assises par terre, en groupes espacés dans le lointain. Elles sen allaient, les trois petites audacieuses, dun pas harmonieux et lent, Zeyneb et Mélek drapées de soies à peine teintées, presque blanches, marchant de chaque côté de Djénane toujours en élégie noire; leurs vêtements traînaient sur la pelouse exquise, sur lherbe courte et fine, froissant les fleurs violettes des colchiques, promenant les feuilles jaune dor tombées déjà des platanes. Elles ressemblaient bien à trois ombres élyséennes, traversant la vallée du grand repos; celle du milieu, celle en deuil étant sans doute une ombre encore inconsolée de lamour terrestre...
Il les perdit de vue quand elles arrivèrent sous les grands platanes, dans le bois sacré qui est à lautre bout de cette plaine fermée. Le soleil descendait derrière les collines, disparaissait lentement de cet éden; le ciel prenait sa limpidité verte des beaux soirs dété et les tout petits nuages, qui le traversaient en queues de chat, ressemblaient à des flammes orangées. Les autres ombres heureuses qui étaient restées longtemps assises, çà et là, sur lherbe fleurie de colchiques, se levaient toutes pour sen aller aussi, mais bien doucement comme il sied à des ombres. Les flûtes des bergers dans le lointain commençaient leur musiquette du temps passé pour faire rentrer les chèvres. Et tout ce lieu se préparait à devenir infiniment solitaire, au pied de ces grands bois, sous une nuit détoiles.
André Lhéry se dirigea à regret vers le Bosphore, qui apparut bientôt, comme une nappe dargent rose, entre les silhouettes déjà noires des platanes géants du rivage. A ses rameurs, il recommanda de ne point se presser: il regagnait sans aucune avidité la côte dEurope, Thérapia où les grands hôtels allumaient leurs feux électriques et accordaient (ou à peu près), pour la soirée dite élégante, leurs orchestres de foire.
XXVI
LETTRES QUANDRÉ REÇUT LE LENDEMAIN
"Le 18 septembre 1904.
Notre ami, savez-vous un thème que vous devriez développer, et qui donnerait bien la page la plus "harem" de tout le livre? Le sentiment de vide quamène dans nos existences lobligation de ne causer quavec des femmes, de navoir pour intimes que des femmes, de nous retrouver toujours entre nous, entre pareilles. Nos amies? mais, mon Dieu, elles sont aussi faibles et aussi lasses que nous-mêmes. Dans nos harems, la faiblesse, les faiblesses plutôt, ainsi réunies, amassées, ont mal à lâme, souffrent davantage dêtre ce quelles sont et réclament une force. Oh! quelquun avec qui ces pauvres créatures oubliées, humiliées, pourraient parler, échanger leurs petites conceptions, le plus souvent craintives et innocentes! Nous aurions tant besoin dun ami homme, dune main ferme, mâle, sur laquelle nous appuyer, qui serait assez forte pour nous relever si nous sommes près de choir. Pas un père, pas un mari, pas un frère; non, un _ami_, vous dis-je; un être que nous choisirions très supérieur à nous, qui serait à la fois sévère et bon, tendre et grave, et nous aimerait dune amitié surtout protectrice.... On trouve des hommes ainsi, dans votre monde, nest-ce pas?
ZEYNEB."
"Des existences où il ny a _rien_! Sentez-vous toute lhorreur de cela ? De pauvres âmes, ailées maintenant, et que lon tient captives; des coeurs où bouillonne une jeune sève, et auxquels laction est interdite, qui ne peuvent rien faire, pas même le bien, qui se dévorent ou susent en rêves irréalisables. Vous représentez-vous les jours mornes que couleraient vos trois amies, si vous n'étiez pas venu, leurs jours tous pareils, sous la tutelle vigilante de vieux oncles, de vieilles femmes dont elles sentent constamment peser la désapprobation muette.
Du drame de mon mariage que je vous ai conté, il restait, tout au fond de moi-même, la rancune contre lamour (du moins lamour tel quon lentend chez nous), le scepticisme de ses joies, et à mes lèvres une amertume ineffaçable.
Cependant je savais à peu près déjà quil était autre en Occident, lamour qui mavait tant déçue, et je me mis à létudier avec passion dans les littératures, dans l'histoire, et, comme je lavais pressenti, je le vis inspirateur de folies, mais aussi des plus grandes choses; cest lui que je trouvai au coeur de tout ce quil y a de mauvais dans ce monde, mais aussi de tout ce quil y a de bon et de sublime.... Et plus amère devint ma tristesse, à mesure que je percevais mieux le rayonnement de la femme latine. Ah! quelle était heureuse, dans vos pays, cette créature pour qui depuis des siècles on a pensé, lutté et souffert; qui pouvait librement aimer et choisir, et qui, pour se donner, avait le droit dexiger quon le méritât. Ah! quelle place elle tenait chez vous dans la vie, et combien était incontestée sa royauté séculaire!
Tandis que, en nous les musulmanes, presque tout sommeillait encore. La conscience de nous-mêmes, de notre valeur séveillait à peine, et autour de nous on était volontairement ignorant et suprêmement dédaigneux de lévolution commencée!
Nulle voix ne sélèverait donc, pour crier leur aveuglement à ces hommes, pourtant bons et parfois tendres, nos pères, nos maris, nos frères! Toujours, pour le monde entier, la femme turque serait donc lesclave achetée à cause de sa seule beauté, ou la Hanum lourde et trop blanche, qui fume des cigarettes et vit dans un kieff perpétuel?....
Mais vous êtes venu, et vous savez le reste. Et nous voici toutes trois à vos ordres, comme de fidèles secrétaires, toutes trois et tant dautres de nos soeurs si nous ne vous suffisions pas; nous voici prêtant nos yeux à vos yeux, notre coeur à votre coeur, offrant notre âme tout entière à vous servir....
Nous pourrons nous rencontrer peut-être une fois ou deux, ici au Bosphore, avant lépoque de redescendre en ville. Nous avons tant damies très sûres, disséminées le long de cette côte, et toujours prêtes à nous aider pour établir nos alibis.
Mais jai peur.... Non pas de votre amitié: comme vous lavez dit, elle est pour nous au-dessus de toute équivoque.... Mais jai peur du chagrin,... dans la suite, après votre départ.
Adieu, André, notre ami, _mon ami_. Que le bonheur vous accompagne!
DJÉNANE."
"Djénane ne vous la sûrement pas raconté. La dame en rose qui fumait vos cigarettes lautre soir chez les Saint-Énogat,--madame de Durmont, pour ne pas la nommer,--était venue passer laprès-midi chez nous aujourdhui, soi-disant pour chanter des duos de Grieg avec Zeyneb. Mais elle a tellement parlé de vous et avec un tel enthousiasme quune jeune amie russe, qui se trouvait là, nen revenait pas. La peur nous a prises quelle se doutât de quelque chose et voulût nous tendre un piège; alors nous vous avons bien bêché, en nous mordant les lèvres pour ne pas rire, et elle a donné là-dedans en plein, et vous a défendu avec violence. Autant dire que sa visite na été que confrontation et interrogatoire sur nos sentiments respectifs pour vous. Quel heureux mortel vous faites!
Nous venons dimaginer et de combiner un tas de délicieux projets pour nous revoir. Votre valet de chambre, celui que vous dites si sûr, sait- il conduire? En le coiffant lui aussi dun fez, nous pourrions faire une promenade avec vous en voiture fermée, lui sur le siège. Mais tout cela, il faut le combiner de vive voix, la prochaine fois que nous nous verrons.
Vos trois amies vous envoient beaucoup de choses jolies et tendres.
MÉLEK."
"Ne manquez pas au moins le jour des Eaux-Douces, demain; nous tâcherons dy être aussi. Comme les autres fois, passez avec votre caïque du côté dAsie, sous nos fenêtres. Si on vous fait voir un coin de mouchoir blanc, par un trou des quadrillages, cest quon ira vous rejoindre; si le mouchoir est bleu, cela signifiera: Catastrophe, vos amies sont enfermées.
M...."
Jusquà la fin de la saison, ils eurent donc aux Eaux-Douces dAsie leurs rendez-vous muets et dissimulés. Chaque fois que le ciel fut beau, le vendredi,--et le mercredi qui est aussi un jour de réunion sur la gentille rivière ombreuse,--le caïque dAndré croisa et recroisa celui de ses trois amies, mais sans le plus léger signe de tête qui eût trahi leur intimité pour ces centaines dyeux féminins, aux aguets sur la rive par lentrebâillement des mousselines blanches. Si linstant se présentait favorable, Zeyneb et Mélek risquaient un sourire à travers la gaze noire. Quant à Djénane, elle était fidèle à son voile triple, aussi parfaitement dissimulateur quun masque; on sen étonnait bien un peu, dans les autres caïques où passaient des femmes, mais personne nosait penser à mal, le lieu étant si impropre à toute entreprise coupable, et celles qui la reconnaissaient, à la livrée des rameurs, se bornaient à dire sans méchanceté : "Cette petite Djénane Tewfik Pacha a toujours été une originale.
XXVII
DJÉNANE A ANDRÉ
"28 septembre 1904.
Pour nous, quelle impression nouvelle de savoir que, dans la foule des Eaux-Douces, on a _un ami!_ Parmi ces étrangers, qui nous resteront à jamais inconnus et nous considèrent de leur côté comme dinconnaissables petites bêtes curieuses, savoir que peut-être un regard nous cherche,-- nous en particulier, pas les autres pareillement voilées:--savoir que peut-être un homme nous envoie une pensée daffectueuse compassion! Quand nos caïques se sont abordés, vous ne me voyiez point, cachée sous mon voile épais, mais jétais là pourtant, heureuse dêtre invisible, et souriant à vos yeux qui regardaient dans la direction des miens.
Est-ce parce que vous avez été si bon et si simple, si bien _lami_ tel que je le désirais, lautre jour, là-haut, devant la Mer Noire, pendant notre entrevue qui fut cependant presque sans paroles? Est-ce parce que jai senti enfin, sous le laconisme de vos lettres, un peu daffection vraie et émue? Jignore, mais vous ne me semblez plus si lointain. Oh! André, dans des âmes longtemps comprimées comme les nôtres, si vous saviez ce quest un sentiment idéal, fait dadmiration et de tendresse!....
DJÉNANE."
Ils correspondaient souvent, à cette fin de saison, pour leurs périlleux rendez-vous. Elles pouvaient encore assez facilement lui faire passer leurs lettres, par quelque nègre fidèle qui arrivait en barque à Thérapia, ou qui venait le trouver dans l'exquise Vallée-du-Grand- Seigneur le soir. Et lui qui navait de possible que la poste restante de Stamboul, répondait le plus souvent par un signal secret, en passant dans son caïque, sous leurs fenêtres farouches. Il fallait profiter de ces derniers jours du Bosphore, avant le retour à Constantinople où la surveillance serait plus sévère. Et on sentait venir à grands pas lautomne, surtout dans la tristesse des soirs. De gros nuages sombres arrivaient du Nord, avec le vent de Russie, et des averses commençaient de tomber, qui mettaient à néant parfois leurs combinaisons les plus ingénieusement préparées.
Près de la plaine de Béicos, dans un bas-fond solitaire et ignoré, ils avaient découvert une petite forêt vierge, autour dun marais plein de nénuphars. Cétait un lieu de sécurité mélancolique, enclos entre des pentes abruptes et dinextricables verdures; un seul sentier dentrée où veillait Jean Renaud, avec un sifflet dalarme. Ils se rencontrèrent là deux fois, au bord de cette eau verte et dormante, parmi les joncs et les fougères immenses, dans lombre des arbres qui seffeuillaient. Cette flore ne différait en rien de celle de la France, et ces fougères géantes étaient la grande Osmonde de nos marais; tout cela plus développé peut-être, à cause de latmosphère plus humide et des étés plus chauds. Les trois petits fantômes noirs circulaient au milieu de cette jungle, un peu embarrassés de leurs traînes et de leurs souliers toujours trop fins, et, dans quelque endroit propice, ils sasseyaient autour dAndré, pour un instant de causerie profonde, ou de silence, inquiets de voir passer au-dessus deux les nuages doctobre, qui parfois assombrissaient tout et menaçaient de quelque lourde ondée. Zeyneb et Mélek, de temps à autre, relevaient leur voile pour sourire à leur ami, le regardant bien dans les yeux, avec un air de franchise et de confiance. Mais Djénane, jamais.
André, avec tous ses voyages en pays exotiques, navait pas depuis de longues années, vécu ainsi dans lintimité des plantes de nos climats. Or, ces roseaux, ces scolopendres, ces mousses, ces belles fougères Osmondes, lui rappelaient à sy méprendre certain marais de son pays où, pendant son enfance, il sisolait de longues heures pour rêver aux forêts vierges, encore jamais vues. Et cétait tellement la même chose, ce marais asiatique et le sien, quil lui arrivait de se croire ici chez lui, replongé dans la première période de son éveil à la vie.... Mais alors, il y avait ces trois petites fées orientales, dont la présence constituait un anachronisme étrange et charmant....
Le vendredi 7 octobre 1904 arriva, dernier vendredi des Eaux-Douces dAsie, car les ambassades redescendaient la semaine suivante à Constantinople, et, chez les trois petites Turques, on se disposait à faire de même. Du reste, toutes les maisons du Bosphore allaient fermer leurs portes et leurs fenêtres, pour six mois de vent, de pluie ou de neige.
André et ses amies avaient échangé leur parole de faire tout au monde pour se revoir ce jour-là aux Eaux-Douces, puisque ce serait fini ensuite, jusquà lété prochain si entouré dincertitudes.
Le temps menaçait, et lui, partant quand même dans son caïque pour le rendez-vous, se disait: On ne les laissera pas séchapper, avec ce vent qui se lève. Mais lorsquil passa sous leurs fenêtres, il vit sortir des grillages le coin de mouchoir blanc que Mélek faisait danser, et qui signifiait, en langage convenu: Allez toujours. On nous a permis. Nous vous suivons.
Aucun encombrement aujourdhui sur la petite rivière, ni sur les pelouses environnantes, où les colchiques dautomne fleurissaient parmi la jonchée des feuilles mortes. Peu ou point dEuropéens; rien que des Turcs, et surtout des femmes. Et, dans les paires de beaux yeux, que laissaient à découvert les voiles blancs mis comme à la campagne, on lisait beaucoup de mélancolie, sans doute à cause de cette approche de lhiver, la saison ou laustérité des harems bat son plein, et où lenfermement devient presque continuel.
Ils se croisèrent deux ou trois fois. Même le regard de Mélek, a travers son voile baissé, son voile noir de citadine, nexprimait que de la tristesse; cette tristesse que donnent universellement les saisons au déclin, toutes les choses près de finir.
Quand il fut lheure de sen aller, le Bosphore, à la sortie des Eaux- Douces, leur réservait des aspects de beauté tragique. La forteresse sarrasine de la rive dAsie, au pied de laquelle il fallait passer, toute rougie par le soleil couchant, avait des créneaux couleur de feu. Et au contraire, elle semblait trop sombre, lautre forteresse, plus colossale, qui lui fait vis-à-vis sur la côte dEurope, avec ses murailles et ses tours, échelonnées, juchées jusquen haut de la montagne. La surface de leau écumait, toute blanche, fouettée par des rafales déjà froides. Et un ciel de cataclysme sétendait au-dessus de tout cela; nuages couleur de bronze ou couleur de cuivre, très tourmentés et déchirés sur un fond livide.
Heureusement elles n'avaient pas long chemin à faire, les petites Turques, en suivant le bord asiatique, pour atteindre leur vieux quai de marbre, toujours si bien gardé, où leurs nègres les attendaient. Mais André, qui avait à traverser le détroit et à le remonter vent debout, narriva quà la nuit, ses bateliers ruisselants de sueur et deau de mer, les vestes de velours, les broderies dor trempées et lamentables. A larrière-saison, les retours des Eaux-Douces ont de ces surprises, qui sont les premières agressions du vent de Russie, et qui serrent le coeur, comme laccourcissement des jours.
Chez lui, où il ramenait en hâte ses rameurs transis pour les réchauffer, il entendit en arrivant une musiquette étrange, qui emplissait la maison; une musiquette un peu comme celle que les bergers faisaient à lheure du soleil couchant, en face, dans les bois et les vallées de Béicos dAsie; sur des notes graves, un air monotone, rapide, beaucoup plus vif quune tarentelle ou une fugue, et avec cela, lugubre, à en pleurer. Cétait un de ses domestiques turcs qui soufflait à pleins poumons dans une longue flûte, se révélant tout à coup grand virtuose en turlututu plaintif et sauvage.
"Et où as-tu appris? lui demanda-t-il.
--Dans mon pays, dans la montagne, près dEski-Chéhir, je jouais comme ça, le soir, quand je faisais rentrer les chèvres de mon père.
Eh bien! il ne manquait plus quune musique pareille, pour compléter langoisse, sans cause et sans nom, dune telle soirée...
Et longtemps cet air de flûte, quAndré se faisait rejouer au crépuscule, conserva le pouvoir dévoquer pour lui tout lindicible de ces choses réunies: le retour des Eaux-Douces pour la dernière fois; les trois petits fantômes noirs, sur une mer agitée, rentrant à la nuit tombante sensevelir dans leur sombre harem, au pied de la montagne et des bois; le premier coup de vent dautomne; les pelouses dAsie semées de colchiques violets et de feuilles jaunes; la fin de la saison au Bosphore, lagonie de lété....
XXVIII
André était réinstallé à Péra depuis une quinzaine de jours et avait pu revoit une fois à Stamboul, dans la vieille maison de Sultan-Selim, ses trois amies qui lui avaient amené une gentille inconnue, une petite personne dissimulée sous de si épais voiles noirs que le son de sa voix était presque étouffé. Le lendemain, il reçut cette lettre :
"Je suis la petite dame fantôme de la veille, monsieur Lhéry; je n ai pas su vous parler; mais, pour le livre que vous nous avez promis à toutes, je vais vous raconter la journée dune femme turque en hiver. Ce sera de saison, car voici bientôt novembre, les froids, lobscurité, tout un surcroît dombre et dennui sabattant sur nous... La journée dune femme turque en hiver. Je commence donc.
Se lever tard, même très tard. La toilette lente, avec indolence. Toujours de très longs cheveux, de trop épais et lourds cheveux, à arranger. Puis après, se trouver jolie, dans le miroir dargent, se trouver jeune, charmante, et en être attristée.
Ensuite, passer la revue silencieuse dans les salons, pour vérifier si tout est en ordre; la visite aux menus objets aimés, souvenirs, portraits, dont lentretien prend une grande importance. Puis déjeuner, souvent seule, dans une grande salle, entourée de négresses ou desclaves circassiennes; avoir froid aux doigts en touchant largenterie éparse sur la table, avoir surtout froid à lâme; parler avec les esclaves, leur poser des questions dont on nécoute pas les réponses....
Et maintenant, que faire jusquà ce soir? Les harems du temps jadis, à plusieurs épouses, devaient être moins tristes: on se tenait compagnie entre soi.... Que faire donc? De laquarelle? (Nous sommes toutes aquarellistes distinguées, monsieur Lhéry: ce que nous avons peint décrans, de paravents, déventails!) Ou bien jouer du piano, jouer du luth? Lire du Paul Bourget, ou de lAndré Lhéry? Ou bien broder, reprendre quelquune de nos longues broderies dor, et sintéresser toute seule à voir courir ses mains, si fines, si blanches, avec les bagues qui scintillent?... Cest quelque chose de nouveau que lon souhaiterait, et que lon attend sans espoir, quelque chose dimprévu qui aurait de l'éclat, qui vibrerait, qui ferait du bruit, mais qui ne viendra jamais.... On voudrait aussi se promener malgré la boue, malgré la neige, nétant pas sortie depuis quinze jours; mais aller seule est interdit. Aucune course à imaginer comme excuse; rien. On manque despace, on manque dair. Même si on a un jardin, il semble quon ny respire pas, parce que les murs en sont trop hauts.
On sonne! Oh! quelle joie si cela pouvait être une catastrophe, ou seulement une visite!
Une visite! cest une visite, car on entend courir les esclaves dans lescalier. On se lève; vite une glace, pour sarranger les yeux avec fièvre. Qui ça peut-il être? Ah! une amie jeune et délicieuse, mariée depuis peu. Elle entre. Élans réciproques, mains tendues, baisers des lèvres rouges sur les joues mates.
"Est-ce que je tombe bien? Que faisiez-vous, ma chère?
--Je mennuyais.
--Bon, je viens vous chercher, pour une promenade ensemble, nimporte où."