Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains
Part 14
Et il reçut un avis de rendez-vous pour le jeudi suivant, à Stamboul, à Sultan-Selim, dans la vieille maison, au fond de l'impasse de silence.
Ce jour-là, il descendit le Bosphore dès le matin, dans une mouche à vapeur, et trouva un Stamboul de grand été, qui semblait s'être rapproché de l'Arabie, tant il y faisait chaud et calme, tant les mosquées étaient blanches sous l'ardent soleil d'août. Comment imaginer aujourd'hui qu'une ville pareille pouvait avoir de si longs hivers et de si persistants linceuls de neige? Les rues étaient plus désertes, à cause de tout ce monde qui avait émigré vers le Bosphore ou les îles de la Marmara, et les senteurs orientales s'y exagéraient dans l'atmosphère surchauffée.
Pour attendre l'heure, il alla à Sultan-Fatih, s'asseoir à sa place d'autrefois, sous les arbres, à l'ombre, devant la mosquée. Des imams qui étaient là, et ne l'avaient pas vu depuis tant de jours, lui firent grand accueil; après quoi, ils retombèrent dans leur rêverie. Et le "cafedji", le traitant comme un habitué, lui apporta, avec le narguilé berceur, la petite Tékir, la chatte de la maison, qui avait été souvent sa compagne au printemps et qui s'installa tout de suite près de lui, la tête sur ses genoux pour être caressée. En face, les murs de la mosquée éblouissaient avec leur réverbération blanche. Des enfants puisaient l'eau d'une fontaine et la versaient sur les vieux pavés, autour des fumeurs, mais il faisait quand même si chaud que les pinsons et les merles, dans les cages pendues aux branches, restaient muets et somnolents. Des feuilles jaunes cependant tombaient déjà, annonçant que ce bel été ne tarderait pas à courir vers son déclin.
A Sultan-Selim, où il arriva sous l'accablement de deux heures, l'impasse était inquiétante de sonorité et de solitude. Derrière la porte au frappoir de cuivre, il trouva Mélek en faction, qui lui sourit comme une bonne petite camarade, heureuse de le revoir enfin. Son voile était mis en simple et sa figure se voyait à peu près comme celle d'une Européenne en voilette de deuil. En haut, il trouva Zeyneb arrangée pareillement et, pour la première fois, il vit briller ses prunelles brunes, il rencontra le regard de ses jeunes yeux graves et doux. Mais, ainsi qu'il s'y attendait, Djénane persistait à n'être qu'une svelte apparition noire, absolument sans visage.
La question qu'elle lui posa, d'un petit ton drôle, dès qu'il fut assis sur le modeste divan décoloré:
"Eh bien! comment va votre ami Jean Renaud?...
--Mais parfaitement, je vous remercie, répondit-il de même; vous savez son nom?
--On sait tout, dans les harems. Exemple: je puis vous dire que vous dîniez hier au soir chez madame de Saint-Enogat, à côté d'une personne en robe rose; que vous vous êtes isolés après, tous deux, sur un banc du jardin et qu'elle a accepté une de vos cigarettes au clair de lune. Ainsi de suite... Tout ce que vous faites, tout ce qui vous arrive, nous savons... Alors, vous m'assurez qu'il va toujours bien, monsieur Jean Renaud?
--Mais oui, je vous dis...
--Alors, Mélek, tu as perdu ta peine: ça n'agit pas."
Il apprit donc que Mélek, depuis quelques jours, avait entrepris des prières et un envoûtement pour obtenir sa mort,--un peu comme enfantillage et plus encore pour tout de bon, s'étant imaginée qu'il incarnait une influence hostile et maintenait André en défiance contre elles.
"Voilà, dit Djénane en riant, vous avez voulu connaître des Orientales, eh bien! c'est ainsi que nous sommes. Dès qu'on gratte un peu le vernis: des petites barbares!
--En tout cas, pour celui-ci, vous vous trompiez bien. Mais au contraire, il rêve de vous tout le temps, le pauvre Jean Renaud! Et tenez, sans lui, nous ne nous connaîtrions pas; notre premier rendez- vous, à Pacha-Bagtché, le jour de ce grand vent, il m'a entraîné, je refusais d'y venir...
--Bon Jean Renaud! s'écria Mélek. Écoutez, alors emmenez-le demain vendredi aux Eaux-Douces, dans votre beau caïque, et j'irai tout exprès, moi, pour lui faire un sourire en passant..."
Dans le petit harem triste et semi-obscur, où la splendeur de ce jour d'été se devinait à peine, Djénane, plus encore que la dernière fois, faisait son sphinx et ne bougeait pas. On sentait qu'une timidité nouvelle, une gêne lui étaient venues, pour s'être trop livrée dans ses longues lettres, et de la voir ainsi, cela rendait André un peu nerveux, par instants, presque agressif.
Aujourd'hui, elle cherchait à maintenir la conversation sur le livre:
"Ce sera un roman, n'est-ce pas?...
--Comment saurais-je faire autre chose? Mais encore, je ne le vois pas du tout ce roman-là.
--Permettez-vous que je vous dise ce que je pensais? Un roman, oui, et dans lequel vous seriez un peu.
--Ah! cela non, par exemple.
--Laissez-moi expliquer. Vous ne parleriez pas à la première personne, je sais déjà que vous ne le voulez plus. Mais il pourrait y avoir là- dedans un Européen de passage dans notre pays, un chantre de l'Orient qui verrait avec vos yeux et sentirait avec votre âme...
--Et on ne me reconnaîtrait pas du tout, soyez-en sûre!
--Qu'est-ce que ça peut vous faire? Laissez-moi continuer, voulez- vous... Il aurait rencontré clandestinement, avec les mille dangers inévitables, une de nos soeurs de Turquie et ils se seraient aimés...
--Ensuite?
--Ensuite, eh bien! il part, comme c'est fatal, voilà tout...
--Ce sera tout à fait nouveau dans mon oeuvre cette petite intrigue- là...
--Pardon, il pourrait y avoir ceci de nouveau, que l'amour entre eux deux resterait pur et toujours inavoué...
--Ah!... Et elle après son départ?
--Elle!... Eh bien! mais... que voulez-vous qu'elle fasse? _Elle meurt!_"
Elle meurt... C'était prononcé avec l'accent d'une conviction si poignante qu'André en reçut comme un choc profond qui le surprit et lui commanda le silence.
Et Zeyneb ensuite fut celle qui recommença de parler:
"Dis-lui, Djénane, le titre auquel tu songeais; il nous avait paru si joli, à nous: _Le bleu dont on meurt..._ Non? Il n'a pas l'air de vous plaire?
--Il est gentil, c'est vrai, dit André... Je le trouve peut-être un peu... Comment dire cela, voyons... Un peu romance...
--Allons, reprit Djénane, dites tout de suite que vous le trouvez 1830... Il est rococo; passons....
--Un titre qui a des papillotes", ajouta Mélek.
Il comprit alors que, depuis un moment il lui faisait de la peine en contrecarrant avec demi-moquerie ses petites idées littéraires, quelle sétait acquises toute seule, avec tant deffort et parfois avec une intuition merveilleuse. Soudain elle lui parut si naïve et si jeune, elle quil jugeait à première vue peut-être un peu trop frottée de lectures! il fut désolé davoir pu la froisser, même très légèrement, et tout de suite changea de ton, pour redevenir tout à fait doux, presque avec tendresse.
"Mais non, chère petite amie invisible, il n'est pas rococo, il nest pas ridicule, votre titre, ni rien de ce que vous pouvez imaginer ou dire.... Seulement, ne mettons pas de mort là-dedans, voulez-vous? Dabord ça changera; jen ai tant fait mourir dans mes livres; vous ny pensez pas, on me prendrait pour le sire de Barbe-Bleue! Non, pas de mort, dans ce livre; mais au contraire, si possible, de la jeunesse et de la vie.... Cette restriction posée, jessaierai de lécrire sous la forme qui vous plaira, et nous travaillerons ensemble, comme deux collaborateurs bien daccord, bien camarades, n'est-ce pas?"
Et ils se quittèrent beaucoup plus amis quils ne lavaient été jusquà ce jour.
XXIV
DJÉNANE A ANDRÉ
"Le 16 septembre 1904.
Jétais parmi les fleurs du jardin, et je my sentais si seule, et si lasse de ma solitude! Un orage avait passé dans la nuit et saccagé les rosiers. Les roses jonchaient la terre. De marcher sur ces pétales encore frais, il me semblait piétiner des rêves.
C'est dans ce jardin-là, au Bosphore, que, depuis mon arrivée de Karadjiamir, jai passé tous mes étés denfant et de jeune fille, avec vos amies Zeyneb et Mélek. En ce temps-là de notre vie, je ne dirai pas que nous fussions malheureuses. Tout était souriant. Chacun autour de nous goûtait ce bonheur négatif où l'on se contente de la paix du moment qui passe et de la sécurité pour celui qui vient. Nous n'avions jamais vu saigner des coeurs. Et nos journées qui glissaient douces et lentes, entre nos études et nos petits plaisirs, nous laissaient en demi- sommeil, dans cette torpeur qu'apportent nos étés toujours chauds: nous n'avions jamais pensé que nous pourrions être à plaindre. Nos institutrices étrangères avaient beaucoup souffert dans leur pays. Elles se trouvaient bien parmi nous; ce calme était pour elle comme celui d'un port après la tempête. Et lorsque nous leur disions parfois nos rêves vagues et nos désirs imprécis: vivre comme les Européennes, voyager, voir, elles nous répondaient en vantant la tranquillité et la douceur dont nous étions entourées. Tranquillité, douceur de la vie des musulmanes, toute notre enfance, nous n'avions pas entendu autre chose. Aussi rien d'extérieur ne nous avait préparées à souffrir. La douleur est venue de nous. L'inquiétude et l'inassouvissable désir sont nés de nous-mêmes. Et mon drame à moi a vraiment commencé le jour de mon mariage, quand les fils d'argent de mon voile de mariée m'enveloppaient encore...
Oh! notre première rencontre, André, dans ce sentier, par ce grand vent, vous vous souvenez, auriez-vous pensé en ce temps-là que vous seriez si tôt pour nous un ami très cher? Et vous, je sens que vous commencez à vous attacher à ces petites Turques, bien qu'elles aient déjà perdu l'attrait d'être mystérieuses. Quelque chose d'infiniment doux s'est glissé en moi depuis notre dernière entrevue, depuis l'instant où votre voix et vos yeux ont changé, parce que vous aviez peur de m'avoir blessée; alors j'ai compris que vous étiez bon et consentiriez à être mon confident en même temps que mon ami. Quel bien cela me ferait de vous dire, à vous qui devez le comprendre, tant de choses lourdes que personne n'a jamais entendues; des choses dans ma destinée qui me déroutent; vous qui êtes un homme et qui _savez_, vous me les expliqueriez peut-être.
J'ai votre portrait, là, tout près, sur ma table à écrire, et il me regarde avec ses yeux clairs. Vous-même, je vous sais non loin d'ici, sur l'autre rive; un coin de Bosphore seul nous sépare, et cependant, entre nous deux, quelle distance toujours, quel abîme de difficultés, avec une si constante incertitude de nous revoir jamais! Malgré tout cela, je voudrais, quand vous aurez quitté notre pays, ne plus être seulement un vague fantôme dans votre mémoire; je voudrais au moins y demeurer comme une réalité, une pauvre, triste petite réalité.
Ces roses sur lesquelles je marchais tout à l'heure, savez-vous ce qu'elles me rappelaient? Un effeuillement pareil, dans les allées de ce même jardin, il y a un peu plus de deux ans. Mais ce n'était pas une bourrasque d'été, cette fois, qui en était cause, c'était bien l'automne. Octobre avait jauni les arbres, il faisait froid, et nous devions rentrer le lendemain en ville, à Khassim-Pacha. Tout était emballé, la maison en désordre. Nous étions allées dire adieu au jardin et cueillir les dernières fleurs. Un vent aigre gémissait dans les branches. La vieille Irfané, une de nos esclaves un peu sorcière qui lit dans le marc de café, avait prétendu que ce jour était favorable pour des prédictions sur notre destinée. Elle vint donc nous apporter du café qu'il fallut boire; cela ce passait au fond du jardin, dans un recoin abrité par la colline, et je la vois encore, assise à nos pieds, parmi les feuilles mortes, anxieuse de ce qu'elle allait découvrir. Dans les tasses de Zeyneb et Mélek, elle ne vit qu'amusements et cadeaux; elles étaient encore si jeunes. Mais elle hocha la tête, en lisant dans la mienne: "Oh! l'amour veille, dit-elle, mais l'amour est perfide. Tu ne reviendras plus au Bosphore de longtemps, et quand tu y reviendras, la fleur de ton bonheur sera envolée. Oh! pauvre, pauvre! Il n'y a dans ton destin que l'amour et la mort." Je ne devais en effet revenir ici que cet été, après mon triste mariage. Cependant, est-ce bien la _fleur de mon bonheur_ qui s'est envolée, puisque, le bonheur, je ne l'ai point connu?... Non, n'est-ce pas? Mais jamais sa prédiction finale ne m'avait frappée autant qu'aujourd'hui: "Il n'y a dans ton destin que l'amour et la mort."
DJÉNANE"
XXV
Ils se rencontrèrent beaucoup, pendant toute cette délicieuse fin de l'été. Aux Eaux-Douces d'Asie, chaque semaine au moins une fois, leurs caïques se frôlèrent, eux ne bronchant point, Zeyneb et Mélek, dont les traits se voyaient un peu, osant à peine sourire à travers leurs gazes noires. A Stamboul, chez la bonne nourrice, ils se revirent aussi; elles étaient plus libres au Bosphore que dans leurs grandes maisons d'hiver à Khassim-Pacha, trouvaient mille prétextes pour venir en ville et semaient leurs esclaves en route; il est vrai, chaque entrevue nouvelle nécessitait des tissus d'audaces et de ruses, qui toujours paraissaient près de se rompre et de changer en drame l'innocente aventure, mais qui toujours finissaient par réussir miraculeusement. Et le succès leur donnait plus d'assurance, leur faisait imaginer de plus téméraires entreprises. "Vous pourriez raconter cela dans le monde, à Constantinople, s'amusaient-elles à lui dire, personne ne vous croirait."
Dans la petite maison de Stamboul, quand ils étaient ensemble, à causer comme de vieux amis, il arrivait maintenant que Zeyneb et Mélek relevaient leur voile, montraient l'ovale entier de leur visage, les cheveux seuls restant cachés sous la mante noire, et ainsi elles ressemblaient à des petites nonnains, toutes jeunes et élégantes. Djénane seule ne transigeait point; rien ne pouvait se deviner de ses traits, aussi funèbrement enveloppés de noir que le premier jour, et, lui, tremblait d'en faire la remarque, prévoyant quelque réponse absolue qui enlèverait toute espérance de jamais connaître ses yeux.
Il osait aller quelquefois, le soir, après entente avec elles, les écouter faire de la musique, par ces nuits immobiles et perfides du Bosphore, qui n'ont pas un souffle, qui sont tièdes, enjôleuses, mais vous imprègnent tout de suite d'une pénétrante rosée froide. Presque chaque jour, l'été, le courant d'air violent de la Mer Noire passe dans ce détroit et le blanchit d'écume; mais il ne manque jamais de s'apaiser au coucher du soleil, comme si on fermait soudain les écluses du vent; dès le crépuscule, rien n'agite plus les arbres sur les rives, tout s'immobilise et se recueille; la surface de la mer devient un miroir sans rides, pour les étoiles, pour la lune, pour les mille lumières des maisons ou des palais; une langueur orientale se répand, avec l'obscurité, sur ces bords extrêmes de l'Europe et de l'Asie qui se regardent, et l'humidité continuelle de ces parages enveloppe les choses d'une buée qui les harmonise et les grandit, les choses proches comme les choses lointaines, les montagnes, les bois, les mosquées, les villages turcs et les villages grecs, les petites baies asiatiques plus silencieuses que celles de la côte européenne et plus figées chaque soir dans leur calme absolu.
Entre Thérapia, où André habitait, et le yali de ses trois amies, il fallait, à l'aviron, presque une demi-heure.
La première fois, il avait pris son caïque, et c'était toujours un enchantement de circuler, la nuit, en cet équipage, de s'en aller ainsi presque à toucher l'eau même, et comme étendu sur ce beau miroir bleu pâle et argent que devenait la surface apaisée. La rive d'Europe, à mesure qu'on s'en éloignait, reprenait, elle aussi, du mystère et de la paix; tous ses feux traçaient sur le Bosphore d'innombrables petites raies lumineuses qui avaient l'air de descendre jusqu'aux profondeurs d'en dessous; ses musiques d'Orient dans les petits cafés en plein air, les vocalises étranges de ses chanteurs continuaient de vous suivre, portées et embellies par les sonorités de la mer; même les affreux orchestres de Thérapia s'adoucissaient dans le lointain et dans la magie nocturne, jusqu'à être agréables à entendre. Et, là-bas en face, il y avait cette rive d'Asie, vers laquelle on se rendait, si voluptueusement couché; ses fouillis d'épaisse verdure, ses collines tapissées d'arbres faisaient des masses noires, qui paraissaient démesurément grandes au- dessus de leurs reflets renversés; quant à ses lumières, plus discrètes et plus rares, elles étaient projetées par des fenêtres garnies de grillages, derrière lesquels on devinait la présence des femmes qu'il ne faut pas voir.
Cette fois-là, en caïque, André n'osa pas s'arrêter sous les fenêtres éclairées de ses amies, et il passa son chemin. Ses rameurs, dont les broderies du reste brillaient trop à la lune, et pouvaient éveiller le soupçon de quelque nègre aux aguets sur la rive, ses rameurs étaient des Turcs, et, malgré leur dévouement, capables de le trahir, dans leur indignation, s'ils avaient flairé la moindre connivence entre leur maître européen et les femmes de ce harem.
Il revint les autres soirs dans la plus humble de ces barques de pêche qui se répandent par milliers toutes les nuits sur le Bosphore. Ainsi il put longuement s'arrêter, en faisant mine de tendre des filets; il écouta Zeyneb qui chantait, accompagnée au piano par Mélek ou Djénane; il connut sa jeune voix chaude. Une voix si belle et si naturellement posée, surtout en ses notes graves,--et où l'on sentait par instants une imperceptible fêlure, qui la rendait peut-être plus prenante encore, en la marquant pour bientôt mourir.
Vers la mi-septembre, ils osèrent une chose inouïe: gravir ensemble une colline toute rose de bruyères et se promener dans un bois. Cela se fit sans encombre au-dessus de Béicos, le point de la côte d'Asie qui est en face de Thérapia et qu'André avait adopté pour y venir chaque soir, au déclin du soleil. Comment dire le charme de ce Béicos, qui fit plus tard un de leurs lieux de rendez-vous les plus chers et les moins troublés par la crainte... De Thérapia, si niaisement agité avec ses prétentions mondaines, on arrive là, par contraste, dans le silence ombreux des grands arbres, dans la paix réfléchie du temps passé. Un petit débarcadère aux vieilles dalles blanches, et tout de suite on trouve une plaine édénique, sous des platanes de quatre cents ans, qui n'ont plus l'air d'appartenir à nos climats, tant ils ont pris avec les siècles des formes de baobab ou de banian indien. C'est une plaine parfaitement unie, qui est veloutée en automne d'une herbe plus fine que celle des pelouses dans nos jardins les mieux soignés, une plaine qui a l'air d'avoir été créée exprès pour les promenades de méditation et de sage mélancolie; elle a juste la grandeur qu'il faut (une demi-lieu à peine) pour rester intime, sans que l'on s'y sente prisonnier; elle est close de tous côtés par des collines solitaires, couvertes de bois,--et les Turcs, frappés de son charme unique, l'ont nommée "la Vallée-du-Grand- Seigneur". On ne s'y doute point que le Bosphore est là tout près, avec son va-et-vient qui dérangeait le recueillement; les collines vous le cachent. On y est isolé de tout, et on n'y entend aucun bruit, si ce n'est, à la tombée du soir, les chalumeaux des berges qui rassemblent leurs chèvres, dans les montagnes alentour. Les majestueux platanes, qui étendent sur la terre leurs racines comme d'énormes serpents, forment à l'entrée de cette plaine une sorte de bois sacré; mais, plus loin, ils s'espacent, puis se rangent en allée, pour laisser libres les grandes pelouses où se promènent lentement, le soir, les musulmanes au voile blanc. Il y a aussi un ruisseau qui coule dans cette Vallée-du-Grand- Seigneur, un ruisseau frais, habité par des tortues; des petits ponts en planches le traversent; sur ses bords, à l'ombre de quelques vieux arbres, les marchands de café turc s'installent pour l'été dans des cabanes, et c'est là que les hommes prennent place pour fumer leur narguilé, le vendredi surtout, en regardant de loin les femmes voilées qui vont et viennent sur cette prairie des longs rêves. Elles marchent par groupes de trois, de quatre, de dix, ces femmes, un peu clairsemées là, un peu perdues, car ces pelouses déploient pour elles de très vastes tapis. Elles ont des vêtements tout d'une pièce et tout d'une couleur, - - souvent des soies de Damas roses ou bleues, lamées d'or,--qui tombent en plis à l'antique, et des mousselines blanches enveloppent toutes les têtes; ces costumes, au milieu de ce site très particulier, et cette quiétude charmée qu'elles ont dans l'allure, font songer, quand approche le crépuscule, aux Ombres bienheureuses du paganisme se promenant dans les Champs Élyséens...
André était un des fidèles habitués de la Vallé-du-Grand-Seigneur; il y vivait presque journellement, depuis qu'il était censé résider à Thérapia.
A lheure fixée il avait débarqué là sous les platanes-baobabs, en compagnie de Jean Renaud, chargé encore de faire le guet et samusant toujours de ce rôle. Ses domestiques musulmans, impossibles en pareille circonstance, il les avait laissés sur la rive dEurope, pour namener quun fidèle serviteur français qui lui apportait comme dhabitude un fez turc dans un sac de voyage. Depuis ses intimités nouvelles, il était coutumier de ces changements de coiffure qui avaient jusquici conjuré le danger, et qui se faisaient n'importe où, dans un fiacre, dans une barque, ou simplement au milieu dune rue déserte.
Il les vit arriver toutes les trois en talika, puis mettre pied à terre; et, comme des petites personnes qui vont innocemment se promener, elles prirent à travers la plaine, qui déjà, par places, devenait violette sous la floraison des colchiques dautomne. Zeyneb et Mélek portaient le yeldirmé léger que l'on tolère à la campagne et le voile de gaze blanche qui laisse paraître les yeux; Djénane seule avait gardé le tcharchaf noir des citadines, pour continuer dêtre strictement invisible.
Quand elles sengagèrent dans certain sentier, convenu entre eux, un sentier qui grimpe vers la montagne, il les rejoignit, présenta Jean Renaud,--à qui elles avaient désiré toucher le bout des doigts pour s'excuser davoir préparé sa mort,--et qui fut envoyé en avant comme éclaireur. Par lexquise soirée quil faisait, ils montèrent gaiement au milieu des châtaigniers et des chênes; lherbe autour deux était pleine de scabieuses. Bientôt ce fut la région des bruyères, et les dessous de tous ces bois en devinrent entièrement roses. Et puis les lointains peu à peu se découvrirent. De ce côté-ci du Bosphore, le côté asiatique, c'étaient des forêts et des forêts: à perte de vue, sur les collines et les montagnes, sétendait ce superbe et sauvage manteau vert, qui abrite encore ses brigands et ses ours. Ensuite ce fut la Mer Noire, qui tout à coup se déploya infinie sous leurs pieds; dun bleu plus décoloré et plus septentrional que celui de la Marmara pourtant si voisine, elle paraissait aujourdhui doucereusement tranquille et pensive, au soleil de ces derniers beaux jours dété, comme si elle méditait déjà ses continuelles fureurs et son tapage de lhiver, pour quand recommencerait à se lever le terrible vent de Russie.
Le but de leur promenade était une vieille mosquée des bois, lieu de pèlerinage demi-abandonné, sur un plateau dominant cette mer des tempêtes, et battu en plein par les souffles du Nord. Il y avait là, dans une maison croulante, un petit café bien pauvre, tenu par un bonhomme tout blanc. Ils sassirent devant la porte, pour regarder dormir au-dessous deux cette immensité pâle. Les quelques arbres, ici, se penchaient échevelés, tous dans la même direction, ayant cédé à la longue sous leffort continu des mêmes rafales du large. Lair était vif et pur.