Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains
Part 13
Depuis deux jours, vos amies sont revenues s'installer au Bosphore, côté d'Asie. Et hier matin, elles étaient montées en barque, ramant elles- mêmes, comme c'est leur habitude, pour aller vers Pacha-Bagtché, où c'est plein de mûres dans les haies, et plein de bleuets dans l'herbe.
Nous ramions. Au lieu du tcharchaf et du voile noir, nous n'avions qu'un yeldirmé de soie claire et une écharpe de mousseline autour de la tête: au
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Bosphore, à la campagne, on nous le permet. Il faisait beau, il faisait jeune, un vrai temps d'amour et d'aube de vie. L'air était frais et léger, et les avirons dans nos mains ne pesaient pas plus que des plumes. Au lieu de jouir paisiblement de la belle matinée, je ne sais quelle ardeur folle nous avait prises de nous hâter, et nous faisions voler notre barque sur l'eau, comme à la poursuite du bonheur, ou de la mort...
Ce n'est ni la mort, ni le bonheur que nous avons attrapé dans cette course, mais notre ami, qui faisait son pacha, dans un beau caïque aux rameurs rouges et dorés. Et moi, j'ai croisé en plein vos yeux, qui regardaient dans la direction des miens sans les voir.
Depuis notre retour ici, nous sommes au peu grisées, comme des captives qui sortiraient de cellule pour reprendre la prison simple: si vous saviez, malgré la magnificence des roses, ce que c'était, là-bas d'où nous venons!... Quand on est, comme vous, quelqu'un de l'Occident fiévreux et libre, est-on capable de sentir l'horreur de nos existences mortes, de nos horizons où n'apparaît qu'une seule chose: aller là-bas dormir à l'ombre d'un cyprès, au cimetière d'Eyoub, après que l'Imam aura bien dit les prières qu'il faut!
DJÉNANE."
"Nous vivons comme ces verreries précieuses, vous savez, que l'on tient emballées dans des caisses pleines de son. Tous les chocs, on s'imagine ainsi nous les éviter, mais il nous arrivent quand même, et alors les cassures vives, avec les deux morceaux en perpétuel contact, nous font un mal sourd, profond et horrible...
ZEYNBEB."
"Je suis la seule personne de bon sens dans le trio, ami André, vous vous en êtes certainement déjà aperçu. Les deux autres,--ceci tout à fait entre nous, n'est-ce pas,--sont un peu "maboul". Surtout Djénane, qui veut bien continuer à vous écrire, mais ne plus vous revoir. Heureusement que je suis là, moi, pour arranger les choses. Répondez- nous à l'ancienne adresse (Madame Zahidé, vous vous rappelez?). Après- demain nous avons une amie sûre qui doit aller en ville et passer à la poste restante.
MÉLEK."
XXI
André leur écrivit sur l'heure. A Djénane, il disait: "Ne plus vous revoir,--ou mieux ne plus entendre votre voix, car je ne vous ai jamais vue,--et cela parce que vous m'avez fait une gentille déclaration d'amitié intellectuelle! Quel enfantillage! J'en reçois bien d'autres, allez, et ça ne m'émotionne pas du tout." Il tenait de prendre la chose en badinage et de se confirmer dans un rôle de vieil ami, très aîné, un peu paternel. Dans le fond, il était inquiet des résolutions extrêmes que cette petite âme fière et obstinée était capable de prendre; il ne s'y fiait pas, et sentait d'ailleurs qu'elle lui était déjà très chère, que ne plus la revoir assombrirait tout son été.
Dans sa lettre, il réclamait aussi la suite de l'histoire promise, et, en finissant, contait, pour l'acquit de sa conscience, comment par hasard il les avait toutes les trois "identifiées".
Le surlendemain elles répondirent:
"Que vous nous ayez identifiées, est un malheur: ces amies dont vous ne connaîtrez jamais le visage, vous intéressent-elles encore, maintenant que leur petit mystère est usé, percé à jour?...
La suite de mon histoire: cela, rien de plus facile, vous l'aurez.
Nous revoir, André, c'est moins simple: laissez-moi réfléchir...
DJÉNANE."
"Eh bien! moi, je vais m'identifier à fond, en vous apprenant où est notre demeure. Quand vous descendez le Bosphore, côté d'Asie, dans la seconde crique après Tchiboukli, il y a une mosquée; après la mosquée, un grand yali très vieux style, très grillagé, pompeux et triste, avec toujours quelque aimable nègre en redingote qui rôde sur le quai étroit: c'est chez nous. Au premier étage, qui s'avance en encorbellement sur la mer, les six fenêtres de gauche, défendues par de farouches quadrillages, sont celles de nos chambres. Puisque vous aimez cette côte d'Asie, passez là de préférence et regardez à ces fenêtres, sans regarder trop: vos amies, qui reconnaîtront de loin votre caïque, montreront le bout de leur doigt par un trou, en signe d'amitié, ou bien le coin de leur mouchoir.
Ça s'arrange avec Djénane, et comptez sur une entrevue à Stamboul pour la semaine prochaine.
MÉLEK."
Il ne se fit point prier pour "passer là". Le lendemain précisément se trouvait être un vendredi, jour de promenade élégante aux Eaux-Douces d'Asie où il ne manquait jamais de se rendre, et la vieille demeure de Djénane, sans doute très facile à reconnaître, était sur le chemin. Étendu dans son caïque, il passa aussi près que la discrétion put l'y autoriser. Le yali, tout en bois suivant la coutume turque, un peu déjeté par le temps, et peint à l'ocre
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sombre, avait grand air, mais combien triste et secret! Par la base, il baignait presque dans le Bosphore, et les fenêtres de ses amies captives surplombaient l'eau marine, qu'agitait l'éternel courant. Derrière, c'étaient des jardins haut murés, qui montaient se perdre dans les bois du coteau voisin.
Sous la maison s'ouvrait une de ces espèces d'antres voûtés, qui étaient d'usage général dans le vieux temps pour remiser les embarcations des maîtres, et André, comme il approchait, en vit sortir un beau caïque équipé pour la promenade, rameurs en veste de velours bleu brodé d'or, et long tapis de même velours, brodé pareillement, qui traînait dans l'eau. Iraient-elles aux Eaux-Douces, elles aussi, ses petites amies? Cela en avait tout l'air.
Il passa, en jetant un coup d'oeil aux grillages indiqués; des doigt fins, chargés de bagues, en sortirent, et le coin d'un mouchoir de dentelles. Rien qu'à la façon enfantine de remuer ces doigts-là et de faire danser ce bout de mouchoir, André tout de suite reconnut Mélek.
A Constantinople, il y a des Eaux-Douces d'Europe: c'est, dans les arbres et les prairies, une petite rivière où l'on vient en foule, les vendredis de printemps. Et il y a les Eaux-Douces d'Asie: une rivière encore plus en miniature, presque un ruisseau, qui coule des collines asiatiques pour se jeter dans le Bosphore, et où l'on se réunit tous les vendredis d'été.
A l'heure où André s'y rendait aujourd'hui, quantité d'autres caïques y venaient aussi des deux rives, les uns amenant des dames voilées, les autres des hommes en fez rouge. Au pied d'une fantastique citadelle du moyen âge sarrasin, hérissée de tours et de créneaux, et près d'un somptueux kiosque au quai de marbre, appartenant à Sa Majesté le Sultan, s'ouvre ce petit cours d'eau privilégié qui attire chaque semaine tant de belles mystérieuses.
Avant de s'engager là, entre les berges de roseaux et de fougères, André s'était retourné pour voir si vraiment elles venaient aussi, ses amies, et il avait cru reconnaître, là-bas, loin derrière lui, leurs trois silhouettes en tcharchaf noir, et la livrée bleu et or de leurs bateliers.
Déjà beaucoup de monde, quand il arriva; du monde sur l'eau; des barques de toute forme et des livrées de toute couleur; du monde alentour, sur ces pelouses presque trop fines et trop jolies qui s'arrangent en amphithéâtre, comme exprès pour les gens qui veulent s'asseoir et regarder ces barques passer. Çà et là, de grands arbres, à l'ombre desquels des petits cafés venaient de s'établir, et où d'indolents fumeurs de narguilés avaient étendu des nattes sur l'herbe pour s'y reposer à l'orientale. Et des deux côtés, les collines boisées, touffues, un peu sauvages, enfermaient tout cela entre leurs pentes délicieusement vertes. C'étaient des femmes surtout, qui garnissaient le haut des gradins naturels, sur les deux charmants petits rivages, et rien n'est aussi harmonieux qu'une foule de femmes turques à la campagne, sans tcharchafs sombres comme à la ville, mais en longs vêtements toujours d'une seule couleur,--des roses, des bleus, des bruns, des rouges,--chacune ayant la tête uniformément enveloppée d'un voile en mousseline blanche.
L'étrangeté amusante de la promenade, c'est cet encombrement même, sur une eau si tranquille, si enclose et enveloppée de verdure,--avec tant de paires de jolis yeux qui observent alentour, par la fente des voiles. Souvent on n'avance plus, les avirons se croisent, se mêlent, les rameurs crient, les caïques se frôlent, et on est stationnaire les uns près des autres, avec tout loisir de se regarder. Il y a des dames sans visage qui restent une heure rangées contre la berge, leur caïque presque dans les joncs et les fleurs d'eau, et qui détaillent avec un face-à-main ceux qui passent. Il en est d'autres qui ne craignent pas de se lancer dans la mêlée, mais toujours impassibles et énigmatiques sous le voile baissé, tandis que se démènent leurs bateliers chamarrés d'or. Et, si l'on fait cinq ou six cents mètres à peine, en remontant la gentille rivière, on est dans l'épaisseur des branchages, entre des arbres qui se penchent sur vous, on touche les galets blancs du fond, il faut rebrousser chemin, alors on tourne à grand-peine, tant l'étroit caïque a de longueur, et on redescend le fil de l'eau,--mais pour le remonter ensuite, et puis le redescendre, comme qui ferait les cent pas dans une allée.
Quand son caïque eut tourné, dans la petite nuit verte où le ruisseau finit d'être navigable, André songea: "Je vais sûrement croiser mes amies, qui ont dû arriver aux Eaux-Douces quelques minutes après moi." Il ne regarda donc plus les femmes assises par groupes sur l'herbe, plus les paires d'yeux noirs, gris ou bleus que montraient toutes ces têtes enveloppées de blanc; il ne s'occupa que de ce qui arrivait à sa rencontre sur l'eau. Un défilé encore si joli dans son ensemble, bien que ce ne soit déjà plus comme aux vieux temps et qu'il faille parfois tourner la tête pour ne pas voir les prétentieuses yoles américaines des jeunes Turcs dans le train, ni les vulgaires barques de louage où des Levantines exhibent d'ahurissants chapeaux. Cependant les caïques dominent encore, et il y en avait aujourd'hui de remarquables, avec leurs beaux rameurs aux vestes de velours très dorées; là-dedans passaient, à demi étendues, des dames en tcharchaf plus ou moins transparent, et quelques grandes élégantes, en yachmak comme pour se rendre à Yldiz, laissant voir leur front et leurs yeux d'ombre.--Au fait, comment donc n'étaient-elles pas aussi en yachmak, ses petites amies, des fleurs d'élégance pourtant, au lieu d'arriver ici toutes noires, telles qu'il les avait aperçues là-bas? Sans doute à cause de l'obstination de Djénane à rester pour lui une invisible.
A un détour de la rivière, elles apparurent enfin. C'était bien cela: trois sveltes fantômes, sur un tapis de velours bleu, qui accrochait les algues en traînant dans l'eau ses franges d'or. Trois, c'est beaucoup pour un caïque; deux étaient royalement assises à l'arrière sur la banquette de velours, le même velours que le tapis et la livrée des rameurs,--les aînées sans doute, celles-là,--et la troisième, la plus enfant, se tenait accroupie à leurs pieds. Elles passèrent à le toucher. Il reconnut d'abord, de si près, sous la gaze noire qui aujourd'hui n'était pas triple, ces yeux rieurs de Mélek entrevus un jour dans un escalier, et regarda vite les deux autres assises aux bonnes places. L'une avait aussi un voile semi-transparent qui permettait de deviner presque le visage tout jeune, d'une finesse et d'une régularité exquises, mais laissant encore les yeux dans l'imprécision. Il n'hésita pas: ce devrait être Zeyneb, qui consentait enfin à être moins cachée, et la troisième, aussi parfaitement indéchiffrable que toujours, c'était Djénane.
Il va sans dire, ils n'échangèrent ni un salut, ni un signe. Seule, Mélek, la moins sévèrement voilée, lui sourit, mais si discrètement qu'il fallait être tout près pour le voir.
Deux autres fois encore ils se croisèrent, et puis ce fut le temps de s'en aller. Le soleil n'éclairait bientôt plus que la cime des collines et des bois: on sentait la fraîcheur délicieuse qui montait de l'eau avec le soir. La petite rivière et ses entours se dépeuplaient peu à peu, pour redevenir solitaires jusqu'à la semaine prochaine; les caïques se dispersaient sur tous les points du Bosphore, ramenant les belles promeneuses qui, avant le crépuscule, doivent être de retour et mélancoliquement enfermées dans tous ces harems disséminés le long du rivage. André laissa partir ses amies bien avant lui, de peur d'avoir l'air de les suivre; puis rentra en rasant le bord asiatique, très lentement pour laisser reposer ses rameurs et voir se lever la lune.
XXII
DJÉNANE A ANDRÉ
"Le 17 août 1904 (à la franque).
Vraiment, André, vous tenez à la suite de ma petite histoire? C'est pourtant une bien pauvre aventure, que j'ai commencé de vous conter là.
Mais combien fait mal un amour qui meurt! Ah! s'il mourait du moins tout d'un coup! Mais non, il lutte, il se débat, et c'est cette agonie qui est cruelle.
Parce que de mes mains mon petit sac tomba, au bruit d'un flacon à parfum qui se brisait par terre, Durdané tourna vers moi la tête. Elle ne fut pas troublée. Ses yeux couleur d'eau s'ouvrirent et elle me fit son joli sourire de panthère. Sans un mot, elle et moi nous regardions. Hamdi encore ne voyait rien. Elle avait un bras passé autour de son cou et, doucement, elle le força lui aussi à tourner la tête: "Djénane!" dit-elle, d'une voix indifférente.
Je ne sais ce qu'il fit, car je me sauvai pour ne plus voir. D'instinct, c'est auprès de sa mère que j'allai me réfugier. Elle lisait son Coran, et d'abord gronda d'être interrompue dans sa méditation, puis se leva effarée, pour aller vers eux, me laissant seule. Quand elle revint, je ne sais combien de minutes après: "Rentre dans ton appartement, me dit- elle, avec une douceur tranquille; va, ma pauvre petite, ils n'y sont plus."
Dans mon boudoir, seule,les portes fermées, je me jetai sur une chaise longue, et j'y pleurai jusqu'à m'endormir épuisée. Oh! ensuite, à l'aube, ce réveil! Retrouver cela dans sa mémoire, recommencer à penser, se dire qu'il faut prendre un parti. J'aurais voulu les haïr, et il n'y avait en moi que de la douleur, pas de la haine; de la douleur et de l'amour.
Il était grand matin, le jour commençait à peine. J'entendis des pas s'approcher de ma porte, ma belle-mère entra, et je vis d'abord que ses yeux avaient
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pleuré. "Durdané est partie, me dit-elle; je l'ai envoyée loin d'ici, chez une de nos parentes." Puis, s'asseyant près de moi, elle ajouta que ces choses arrivent tous les jours dans la vie; que les caprices d'un homme ont moins de conséquences que ceux du vent; que je devais rentrer dans ma chambre, me faire très belle, et sourire à Hamdi ce soir, quand il rentrerait du palais; il était très malheureux, paraît-il, et ne voulait pas m'approcher avant que je fusse consolée.
Dans l'après-midi, on m'apporta des blouses de soie, des dentelles, des éventails, des bijoux.
Alors, je priai seulement, qu'on me laissât seule dans ma chambre. Je voulais essayer de voir clair au fond de moi-même. Pensez donc que la veille j'étais rentrée au harem toute vibrante d'un sentiment nouveau; j'y avais apporté tout le printemps des îles, ses parfums et ses chansons, et les baisers cueillis là dans l'air, et tout le frisson d'un réveil amoureux...
Le soir Hamdi vint chez moi, tranquille, un peu pâle. Tranquille moi- même, je lui demandai simplement de me dire la vérité: m'aimait-il encore, ou non? Je serais retournée chez ma grand-mère, pour le laisser libre. Il sourit et me prit dans ses bras. "Quelle enfant tu es, me dit- il; voyons, pourrais-je cesser de t'aimer?" Et il me couvrait de baisers, me grisait de caresses.
Je tentai pourtant de demander comment il avait pu aimer l'autre, s'il m'aimait toujours... Oh! André, alors j'ai appris à juger les hommes,-- ceux de chez nous du moins: celui-là n'avait même pas le courage de son amour! Cette Durdané, mais non il ne l'aimait point. Une fantaisie seulement à cause de ses prunelles vertes, de son corps onduleux lorsqu'elle dansait le soir. Et puis elle prétendait connaître des arts subtils pour ensorceler les hommes, et il avait voulu tenter l'épreuve. D'ailleurs, qu'est-ce que cela pouvait bien me faire? Sans ma rentrée à l'improviste, l'aurais-je même su jamais?
Oh! de l'entendre, quelle pitié et quel dégoût au fond de moi-même, pour elle, pour lui, et pour moi qui _voulais_ pardonner! Je souffrais moins cependant, depuis que j'étais renseignée: ainsi donc, ce corps souple et ces yeux d'eau, c'était là tout ce que Hamdi avait aimé chez l'autre! Eh bien! je me savais plus jolie qu'elle; moi aussi j'avais des prunelles vertes, d'un vert de mer plus sombre et plus rare que le sien, et, s'il suffisait avec lui d'être jolie et amoureuse, j'étais les deux à présent.
Et la campagne de reconquête commença. Oh! ce ne fut pas long; le souvenir de Durdané ne pesa plus lourd bientôt sur la mémoire de son amant... Mais jamais de ma vie je n'ai connu de jours plus lamentables. Je sentais tout ce qui était en moi de haut et de pur s'en aller, s'effeuiller comme des roses qui se fanent près du feu. Je n'avais plus une pensée en dehors de celle-ci: lui plaire, lui faire oublier l'amour de l'autre dans un amour plus grand.
Mais bientôt, quelle horreur de m'apercevoir qu'avec le mépris croissant de moi-même, me venait peu à peu la haine de celui pour qui je m'avilissais! Car j'étais devenue tout à fait et uniquement une poupée de plaisir. Je ne songeais qu'à être belle, à l'être chaque jour d'une manière différente. A pleines caisses, arrivaient de Paris les toilettes du soir, les "déshabillés", les parfums, les fards; tous les artifices de la coquetterie d'Occident et ceux de notre coquetterie orientale étaient devenus mon seul souci. Je n'entrais plus jamais dans mon boudoir, par crainte des reproches muets de mes livres délaissés; là flottaient des pensées si différentes, hélas! de celles d'à présent...
La Djénane amoureuse avait beau faire, elle pleurait sur la Djénane d'autrefois qui avait essayé d'avoir une âme... Et comment vous exprimer cette torture, quand je sentis enfin bien nettement que mes caresses étaient fausses, que mes baisers mentaient, que chez moi l'amour n'était plus!
Mais il m'aimait, lui, maintenant, avec une ardeur qui devenait pour moi une épouvante; quel parti prendre pour échapper à ses bras, que faire pour ne pas prolonger cette honte? Je ne vis d'autre issue que la mort, et je voulus l'avoir là, toujours préparée, et tout près de moi, sur cette table de toilette devant laquelle à présent j'étais constamment assise; une mort bien douce et prompte, à portée de ma main, dans un flacon d'argent pareil à mes flacons de parfum.
C'est là que j'en étais, quand un matin, entrant dans le salon de ma belle-mère Émiré Hanum, je trouvai deux visiteuses qui remettaient leur tcharchaf pour partir: Durdané et la tante éloignée qui en avait pris charge. Elle souriait, comme toujours, cette Durdané, mais aujourd'hui avec un petit air de triomphe, tandis que les deux vieilles dames paraissaient bouleversées. Mois au contraire, je me sentais si calme. Je remarquai que sa robe, en drap beige, était un peu flottante, que sa taille semblait épaissie et ses mouvements plus lourds: elle acheva lentement de fixer son tcharchaf, son voile, nous salua et sortit. "Qu'est-elle venue faire?" demandai-je simplement, quand nous fûmes seules. Émiré Hanum me fit asseoir près d'elle en me tenant les mains, hésita avant de répondre, et je vis des larmes couler sur ses rides: cette Durdané allait avoir un enfant, et il fallait que mon mari l'épousât; une femme de leur famille ne pouvait être mère sans être épousée, et d'ailleurs une enfant de Hamdi avait de droit sa place dans la maison.
Elle me disait cela en pleurant et m'avait prise dans ses bras. Mais avec quelle tranquillité je l'écoutais! C'était la délivrance au contraire qui venait à moi, quand je me croyais perdue! Et je répondis aussitôt que je comprenais tout cela très bien, que Hamdi était libre, que j'étais prête à divorcer sur l'heure sans en vouloir à personne.
"Divorcer! reprit-elle, avec une explosion de larmes. Divorcer! Tu veux divorcer! Mais mon fils t'adore. Mais nous t'aimons tous, ici! Mais tu es la joie de nos yeux!"
Pauvre femme, en quittant cette maison, elle est la seule que j'aie regrettée... Pour me retenir, elle commença de me citer l'exemple des épouses de son temps, qui savaient être heureuses dans des situations semblables. Elle-même, n'avait-elle pas eu à partager l'amour du pacha avec d'autres? Dès qu'avait pâli sa beauté, n'avait-elle pas vu une, deux, trois jeunes femmes se succéder au harem? Elle les appelait _ses soeurs_; jamais aucune ne lui avait manqué d'égards, et c'était toujours à elle-même que revenait le pacha quand il avait une confidence à faire, un avis à demander, ou bien quand il se sentait malade. De tout cela avait-elle souffert? A peine, puisqu'elle ne se souvenait plus que d'un seul chagrin dans sa vie: c'était quand mourut la petite Sahida, la dernière de ses rivales, en lui confiant son bébé! Oui, le plus jeune frère d'Hamdi, le petit Férid n'était pas son propre fils à elle, mais le fils de la pauvre Sahida; c'est du reste à cette heure que je l'apprenais...
Durdané devait faire le lendemain sa rentrée dans le harem. Que m'importait cette femme, au point où nous en étions? D'ailleurs Hamdi ne l'aimait plus et ne voulait que moi. Mais elle était le prétexte qu'il fallait saisir, l'occasion qu'il ne fallait perdre à aucun prix. Pour abréger, par horreur des scènes et plus encore par crainte de Hamdi qui s'affolerait, je fis séance tenante ma demi-soumission. A genoux devant cette mère qui pleurait, je demandai seulement, et j'obtins, d'aller passer deux mois de retraite à Khassim-Pacha, dans ma chambre de jeune fille; j'avais besoin de cela, disais-je, pour me résigner; ensuite je reviendrais.
Et j'étais partie avant que Hamdi ne fût rentré d'Yldiz.
C'est à ce moment-là, André, que vous arriviez à Constantinople. Les deux mois expirés, mon mari, bien entendu, voulut me reprendre: je lui fis dire qu'il ne m'aurait pas vivante, le petit flacon d'argent ne me quitta plus, et ce fut une lutte atroce, jusqu'au jour où Sa Majesté le Sultan daigna signer l'iradé qui me rendit libre.
Vous avouerai-je que j'ai souffert encore, les premières semaines. Contre mon attente, l'image de cet homme, ses baisers que j'avais trop aimés et trop haïs, devaient continuer quelque temps de me poursuivre.
Aujourd'hui tout s'apaise. Je lui ai pardonné d'avoir fait de moi presque une courtisane; il ne m'inspire plus ni le désir ni haine; c'est fini. Un peu de honte me reste pour avoir cru rencontrer l'amour parce qu'un joli garçon me serrait dans ses bras. Mais j'ai reconquis ma dignité, j'ai retrouvé mon âme et repris mon essor.
Maintenant, répondez-moi, André, que je sache si vous me comprenez, ou bien si, comme tant d'autres, vous me tenez pour une pauvre petite déséquilibrée, en quête de l'impossible.
DJÉNANE.
XXIII
André répondit à Djénane que son Hamdi lui faisait l'effet de ressembler beaucoup à tous les hommes, à ceux d'Occident aussi bien qu'à ceux de Turquie, et que c'était elle, la petite créature d'exception et d'élite. Et puis il la pria de remarquer,--ce qui n'était pas neuf,--que rien ne fuyait comme le temps; les deux années de son séjour à Constantinople avaient déjà commencé leur fuite, et ne se retrouveraient jamais plus; ils devaient donc en profiter tous deux pour échanger leurs pensées, qui seraient si promptes à s'anéantir, comme les pensées de tous les êtres, dans les abîmes de la mort.