# Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains

## Part 12

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"Et maintenant,--disait-elle,--maintenant que nous ne vous avons plus, quelle tristesse de retomber dans notre torpeur! Votre existence à vous, si colorée, si palpitante, vous permet-elle de concevoir les nôtres, si pâles, faites d'ans qui se traînent sans laisser de souvenirs. D'avance, nous savons toujours ce que demain nous apportera, --rien,--et que tous les demains, jusqu'à notre mort, glisseront avec la même douceur fade, dans la même tonalité fondue. Nous vivons des jours gris perle, ouatés d'un éternel duvet qui nous donne la nostalgie des cailloux et des épines.

Dans les romans qui nous arrivent d'Europe, on voit toujours des gens qui, sur le soir de leur vie, pleurent des illusions perdues. Eh bien! au moins ils en avaient, ceux-là; ils ont éprouvé une fois l'ivresse de partir pour quelque belle course au mirage! Tandis que nous, André, jamais on ne nous a laissé la possibilité d'en avoir, et, quand notre déclin sera venu, il nous manquera même ce mélancolique passe-temps, de les pleurer... Oh! combien nous sentons cela plus vivement depuis votre passage!

Ces heures, en votre compagnie, dans la vieille maison du quartier de Sultan-Selim!... Nous réalisions là un rêve dont nous n'aurions pas osé autrefois faire une espérance; posséder André Lhéry à nous seules; être traitées par lui comme des _êtres pensants_, et non comme des jouets, et même un peu comme des amies, au point qu'il découvrait pour nous des côtés secrets de son âme! Si peu que nous connaissions la vie européenne et les usages de votre monde, nous avons senti tout le prix de la confiance avec laquelle vous répondiez à nos indiscrétions. Oh! de celles-ci, par exemple, nous étions bien conscientes, et, sans nos voiles, nous n'aurions certes pas été si audacieuses.

Maintenant, en toute simplicité et sincérité de coeur, nous voulons vous proposer une chose. Vous entendant parler l'autre jour de la tombe qui vous est chère, nous avons eu toutes les trois la même idée, que le même sentiment de crainte nous a retenues d'exprimer. Mais nous osons maintenant, par lettre... Si nous savions où elle est, cette tombe de votre amie, nous pourrions y aller prier quelquefois, et, quand vous serez parti, y veiller, puis vous en donner des nouvelles. Peut-être vous serait-il doux de penser que ce coin de terre, où dort un peu de votre coeur, n'est pas entouré que d'indifférence. Et nous serions si heureuses, nous, de ce lien un peu _réel_ avec vous, quand vous serez loin; le souvenir de votre amie d'autrefois défendrait peut-être ainsi de l'oubli vos amies d'à présent...

Et, dans nos prières pour celle qui vous a appris à aimer notre pays, nous prierons aussi pour vous, dont la détresse intime nous est bien apparue, allez!... Comme c'est étrange que je me sente revenir à une espérance, depuis que je vous connais, moi qui n'en avais plus! Est-ce donc à moi de vous rappeler qu'on n'a pas le droit de borner son attente et son idéal à la vie, quand on a écrit certaines pages de vos livres...

DJÉNANE."

Il avait souhaité cela depuis bien longtemps, pouvoir recommander la tombe de Nedjibé à quelqu'un d'ici qui en aurait soin; surtout il avait fait ce rêve, en apparence bien irréalisable, de la confier à des femmes turques, soeurs de la petite morte par la race et par l'Islam. Donc, la proposition de Djénane, non seulement l'attachait beaucoup à elle, mais comblait son voeu, achevait de mettre sa conscience en repos vis-à-vis des cimetières.

Et, dans l'admirable nuit, il songeait au passé et au présent; en général, il lui semblait qu'entre la première phase, si enfantine, de sa vie turque, et la période actuelle, le temps avait creusé un abîme; ce soir, au contraire, était un des moments où il les voyait le plus rapprochées comme en une suite ininterrompue. A se sentir là, encore si vivant et jeune, quand elle, depuis si longtemps, n'était plus rien qu'un peu de terre, parmi d'autre terre dans l'obscurité d'en dessous, il éprouvait tantôt un remords déchirant et une honte, tantôt,--dans son amour éperdu de la vie et de la jeunesse,--presque un sentiment d'égoïste triomphe...

Et, pour la seconde fois, ce soir, il les associait dans son souvenir, Nedjibé, Djénane: elles étaient du même pays d'ailleurs, toute deux Circassiennes; la voix de l'une, à plusieurs reprises, lui avait rappelé celle de l'autre; il y avait des mots turcs qu'elles prononçaient pareillement...

Il s'aperçut tout à coup qu'il devait être fort tard, en entendant, du côté des arbres en fouillis sombre, des sonnailles de mules,--ces sonnailles toujours si argentines et claires dans les nuits de Stamboul: l'arrivée des maraîchers, apportant les mannequins de fraises, de fleurs, de fèves, de salades, de toutes ces choses de mai, que viennent acheter de grand matin, autour des mosquées, les femmes du peuple au voile blanc. Alors il regarda autour de lui et vit qu'il restait seul et dernier fumeur sur cette place. Presque toutes les lanternes des petits cafés s'étaient éteintes. La rosée se déposait sur ses épaules qui se mouillaient, et un jeune garçon, debout derrière lui, adossé à un arbre, attendait docilement qu'il eût fini, pour emporter le narguilé et fermer sa porte.

Près de minuit. Il se leva pour redescendre vers les ponts de la Corne- d'Or et passer sur l'autre rive où il demeurait. Plus aucune voiture bien entendu, à une heure pareille. Avant de sortir du Vieux-Stamboul, endormi sous la lune, un très long trajet à faire dans le silence, au milieu d'une ville de rêve, aux maisons absolument muettes et closes, où tout était comme figé maintenant par les rayons d'une grande lumière spectrale trop blanche. Il fallait traverser des quartiers où les petites rues descendaient, montaient, s'enlaçaient comme pour égarer le passant attardé, qui n'eût trouvé personne du reste pour le remettre dans son chemin; mais André en savait par coeur les détours. Il y avait aussi des places pareilles à des solitudes, autour de mosquées qui enchevêtraient leurs dômes et que la lune drapait d'immenses suaires blancs. Et partout il y avait des cimetières, fermés par des grilles antiques aux dessins arabes, avec des veilleuses à petite flamme jaune, posées çà et là sur des tombes. Parfois des kiosques de marbre jetaient par leurs fenêtres une vague lueur de lampe; mais c'étaient encore des éclairages pour les morts et il valait mieux ne pas regarder là-dedans: on n'aurait aperçu que des compagnies de hauts catafalques, rongés par la vétuste et comme poudrés de cendre. Sur les pavés, des chiens, tous fauves, dormaient par tribus, roulés en boule,--de ces chiens de Turquie, aussi débonnaires que les musulmans qui les laissent vivre, et incapables de se fâcher même si on leur marche dessus, pour peu qu'ils comprennent qu'on ne l'a pas fait exprès. Aucun bruit, si ce n'est, à de longs intervalles, le heurt, sur quelque pavé sonore, du bâton ferré d'un veilleur. Le Vieux-Stamboul, avec toutes ses sépultures, dormait dans sa paix religieuse, tel cette nuit qu'il y a trois cents ans.

QUATRIÉME PARTIE

XVIII

Après les ciels changeants du mois de mai, où le souffle de la Mer Noire s'obstine à promener encore tant de nuages chargés de pluie froide, le mois de juin avait déployé tout à coup sur la Turquie le bleu profond de l'Orient méridional. Et l'exode annuel des habitants de Constantinople vers le Bosphore s'était accompli. Le long de cette eau, presque tous les jours remuée par le vent, chaque ambassade avait pris possession de sa résidence d'été, sur la côte d'Europe; André Lhéry donc s'était vu obligé de suivre le mouvement et de s'installer à Thérapia, sorte de village cosmopolite, défiguré par des hôtels monstres où sévissent le soir des orchestres de café-concert; mais il vivait surtout en face, sur la côte d'Asie restée délicieusement orientale, ombreuse et paisible.

Il retournait souvent aussi à son cher Stamboul, dont il était séparé là par une petite heure de navigation sur ce Bosphore, peuplé de la multitude des navires et des barques qui sans trêve montent ou descendent.

Au milieu du détroit, entre les deux rives bordées sans fin de maisons ou de palais, c'est le défilé ininterrompu des paquebots, des énormes vapeurs modernes, ou bien des beaux voiliers d'autrefois cheminant par troupes dès que s'élève un vent propice; tout ce que produisent et exportent les pays du Danube, le Sud de la Russie, même la Perse lointaine et le Boukhara, s'engouffre dans ce couloir de verdure, avec le courant d'air perpétuel qui va des steppes du Nord à la Méditerranée. Plus près des berges, c'est le va-et-vient des embarcations de toute forme, yoles, caïques effilés que montent des rameurs brodés d'or, mouches électriques, grandes barques peinturlurées et dorées où des équipes de pêcheurs rament debout, étendant leurs longs filets qui accrochent tout au

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passage. Et, traversant cette mêlée de choses en marche, de continuels et bruyants bateaux à roues, du matin au soir, transportent entre les Échelles d'Asie et les Échelles d'Europe, les hommes au fez rouge et les dames au visage caché.

De droite et de gauche, le long de ce Bosphore, vingt kilomètres de maisons, dans les jardins et les arbres, regardent par leurs myriades de fenêtres, ces empressements qui ne cessent jamais sur l'eau verte ou bleue. Fenêtres libres, ou fenêtres si grillagées des impénétrables harems. Maisons de tous les temps et de tous les styles. Du côté d'Europe, hélas! déjà quelques villas baroques de Levantins en délire, façades composites ou même art nouveau, écoeurantes à côté des harmonieuses demeures de la vieille Turquie, mais noyées encore et négligeables dans la beauté du grand ensemble. Du côté d'Asie, où n'habitent guère que des Turcs, dédaigneux des pacotilles nouvelles et jaloux de silence, on peut sans déception longer de près la terre, car il est intact, le charme de passé et d'Orient qui plane encore là partout. A chaque détour de la rive, à chaque petite baie qui s'ouvre au pied des collines boisées, on ne voit apparaître que choses d'autrefois, grands arbres, recoins d'oriental mystère. Point de chemins pour suivre le bord de l'eau, chaque maison, d'après la coutume ancienne, ayant son petit quai de marbre, séparé et fermé, où les femmes du harem ont le droit de se tenir, en léger voile, pour regarder à leurs pieds les gentils flots toujours courants et les fins caïques qui passent, arqués en croissant de lune. De temps à autre, des criques ombreuses, et si calmes, emplies de barques à longue antenne. De très saints cimetières, dont les stèles dorées semblent s'être mises là bien au bord, pour regarder elles aussi cheminer tous ces navires, et se mouvoir en cadence tous ces rameurs. Des mosquées, sous de vénérables platanes plusieurs fois centenaires. Des places de village, où des filets sèchent, pendus aux ramures qui font voûte, et où des rêveurs à turbans sont assis autour de quelque fontaine de marbre, inaltérablement blanche avec pieuses inscriptions et arabesques d'or.

Quand on descend vers Constantinople, venant de Thérapia et de l'embouchure de la Mer Noire, cette féerie légendaire du Bosphore se déroule peu à peu en crescendo de magnificence, jusqu'à l'apothéose finale, qui est au moment où s'ouvre la Marmara: alors sur la gauche apparaît Scutari d'Asie, et, sur la droite, au-dessus des longs quais de marbre et des palais du Sultan, le haut profil de Stamboul se lève avec ses amas de flèches et de coupoles.

Tel était le décor à changements et à surprises dans lequel André Lhéry devait vivre jusqu'à l'automne, et attendre ses amies, les trois petites ombres noires, qui lui avaient dit: "Nous serons aussi pendant l'été au Bosphore", mais qui depuis tant de jours ne donnaient plus signe de vie. Et comment savoir à présent ce qu'elles étaient devenues, n'ayant pas le mot de passe pour leur vieux palais perdu dans les bois de Macédoine?

XIX

DJÉNANE A ANDRÉ

"Bounar-Bachi, près de Salonique, 20 juin 1904 (à la franque).

Votre amie pensait à vous; mais, pendant des semaines, elle était trop bien gardée pour écrire.

Aujourd'hui, elle voudrait vous conter sa pâle petite histoire, son histoire de mariage; subissez-la, vous qui avez écouté celles de Zeyneb et de Mélek avec tant de bienveillance, à Stamboul, si vous vous rappelez, dans la maisonnette de ma bonne nourrice.

Moi, l'inconnu que mon père m'avait donné pour mari, André, n'était ni un brutal ni un malade: au contraire, un joli officier blond, aux manières élégantes et douces, que j'aurais pu aimer. Si je l'ai exécré d'abord, en tant que maître imposé par la force, je ne garde plus à présent contre lui aucune haine. Mais je n'ai pas su admettre l'amour comme il l'entendait, lui, un amour qui n'était que du désir et restait si indifférent à la possession de mon coeur.

Chez nous, musulmans, vous savez combien, dans une même maison, hommes et femmes vivent séparés. Cela tend à disparaître, il est vrai, et je connais des privilégiées dont l'existence se passe vraiment avec leur mari. Mais ce n'est point le cas dans les vieilles familles strictement pratiquantes comme les nôtres, là, le _harem_ où nous devons nous tenir, et le _selamlike_ où résident les hommes nos maîtres, sont des demeures tout à fait distinctes. J'habitais donc notre grand harem princier, avec ma belle-mère, deux belles-soeurs et une jeune cousine de Hamdi, nommée Durdané, celle-ci jolie, d'une blancheur d'albâtre, avec des cheveux au henneh ardent, des yeux glauques, des prunelles comme phosphorescentes dont on ne rencontrait jamais le regard.

Hamdi était fils unique, et sa femme fut très choyée. On m'avait donné tout un étage du vieil hôtel immense; j'avais pour moi seule quatre luxueux salons à l'ancienne mode turque, où je m'ennuyais bien; pourtant ma chambre à coucher était venue de Paris, ainsi que certain salon Louis XVI, et mon boudoir où l'on m'avait permis d'apporter mes livres;--oh! je me rappelle qu'en les rangeant dans des petites armoires de laque blanche, je me sentais si angoissée à songer que, là où ma vie de femme venait de commencer, elle devrait aussi finir, et qu'elle m'avait déjà donné tout ce que j'en devais attendre!... C'était donc cela, le mariage: des caresses et des baisers qui ne cherchaient jamais mon âme, de longues heures de solitude, d'enfermement, sans intérêt et sans but, et puis ces autres heures où il me fallait jouer un rôle de poupée,-- ou de moins encore...

J'avais essayé de rendre mon boudoir agréable et de décider Hamdi à y passer ses heures de liberté. Je lisais les journaux, je causais avec lui des choses du palais et de l'armée, je tâchais de découvrir ce qui l'intéressait, pour apprendre à en parler. Mais non, cela dérangeait ses idées héréditaires, je le vis bien. "Tout cela, disait-il, était bon pour les conversations entre hommes, au selamlike." Il ne me demandait que d'être jolie et amoureuse... Il me le demanda tant, qu'il me le demanda trop...

Une qui devait savoir l'être, amoureuse, c'était Durdané! Dans la famille, on l'admirait pour sa grâce,--une grâce de jeune panthère qui faisait ondoyer tous ses mouvements. Elle dansait le soir, jouait du luth; elle parlait à peine mais souriait toujours, d'un sourire à la fois prometteur et cruel, qui découvrait ses petites dents pointues.

Souvent elle entrait chez moi, pour me tenir compagnie, soi-disant. Oh! le dédain qu'elle affichait alors pour mes livres, mon piano, mes cahiers et mes lettres! Loin de tout cela elle m'entraînait toujours, dans l'un des salons à la turque, pour s'étendre sur un divan et fumer des cigarettes, en jouant avec un éternel miroir. A elle, qui avait été mariée et qui était jeune, je pouvais, croyais-je, dire mes peines. Mais elle ouvrait ses grands yeux d'eau et éclatait de rire: "De quoi peux-tu te plaindre? Tu es jeune, jolie, et tu as un mari que tu finis par aimer!--Non, répondais-je, il n'est pas à moi, puisque je n'ai rien de sa pensée.--Que t'importe sa pensée? Tu l'as, _lui_, et tu l'as _à toi seule!_" Elle appuyait sur ces derniers mots, les yeux mauvais.

Un vrai chagrin pour la mère de Hamdi était que je n'eusse pas d'enfant au bout d'une année de mariage; certes, disait-elle, on m'avait jeté un sort. Et je refusais de me laisser conduire aux sources, aux mosquées et vers les derviches réputés pour conjurer de tels maléfices: un enfant, non, je n'en voulais point. Si par malheur il nous était né une petite fille, comment l'aurais-je élevée? En Orientale, comme Durdané, sans autre but dans la vie que les chansons et les caresses? Ou bien comme nous l'avions été, Zeyneb, Mélek et moi-même, et ainsi la condamner à cruellement souffrir?

Voyez-vous, André, je le sais bien, qu'elle est inévitable, notre souffrance, que nous sommes l'échelon, nous et sans doutes celles qui vont immédiatement suivre, l'échelon par lequel les musulmanes de Turquie sont appelées à monter et à s'affranchir. Mais une petite créature de mon sang, et que j'aurais bercée dans mes bras, la vouer à ce rôle sacrifié, je ne m'en sentais pas le courage.

Hamdi, à cette époque-là, avait l'intention bien arrêtée de demander un poste à l'étranger, dans quelque ambassade. "Je t'emmènerai, me promettait-il, et là-bas tu vivras de la vie des Occidentales, comme la femme de notre ambassadeur à Vienne, ou comme la princesse Éminé en Suède. "Je pensais donc qu'alors, seuls dans une maison plus petite, notre existence deviendrait forcément plus intime. Je pensais aussi qu'à l'étranger il serait content, peut-être fier, d'avoir une femme cultivée, au courant de toutes choses.

Et comme je m'y appliquais, à être au courant! Toutes les grandes revues françaises, je les lisais, tous les grands journaux, et les romans et les pièces de théâtre. C'est alors, André, que j'ai commencé à vous connaître d'une manière si profonde. Jeune fille, j'avais déjà lu _Medjé_ et quelques-uns de vos livres sur nos pays d'Orient. Je les ai relus, pendant cette période de ma vie, et j'ai mieux compris encore pourquoi nous toutes, les musulmanes, nous vous devons de la reconnaissance, et pourquoi nous vous aimons plus que tant d'autres. C'est que nous nous sommes trouvées en intime parenté d'âme avec vous par votre compréhension de l'Islam. Oh! notre Islam faussé, méconnu, auquel pourtant nous restons si fidèlement attachées, car ce n'est pas lui qui a voulu nos souffrances!... Oh! notre Prophète, ce n'est pas lui qui nous a condamnées au martyre qu'on nous inflige! Le voile, qu'il nous donna jadis, était une protection, non un signe d'esclavage. Jamais, jamais, il n'a entendu que nous ne fussions que des poupées de plaisir: le pieux Imam qui nous a instruites dans notre saint livre nous l'a nettement dit. Vous, dites-le vous-même, André; dites-le pour l'honneur du Coran et pour la vengeance de celles qui souffrent. Dites- le, enfin, parce que nous vous aimons...

Après vos livres d'Orient, il m'a fallu tous les autres. Sur chacune de leurs pages est tombée une larme... Les auteurs très lus, en écrivant, songent-ils à l'infinie diversité des âmes où s'en ira plonger leur pensée? Pour les femmes occidentales qui _voient_ le monde, qui y vivent, les impressions produites par un écrivain pénètrent sans doute moins avant. Mais pour nous, les éternellement cloîtrées, vous tenez le miroir qui le reflète, ce monde à jamais inconnu; c'est par vous que nous le voyons. Et c'est à travers vous que nous sentons, que nous vivons; ne comprenez-vous pas alors que l'écrivain aimé devienne une partie de nous-mêmes? Je vous ai suivi partout autour de la terre, et j'ai des albums pleins de coupures de journaux qui parlaient de vous; j'en ai entendu dire beaucoup de mal que je n'ai pas cru. Bien avant de vous avoir rencontré, j'avais exactement pressenti l'homme que vous deviez être. Quand je vous ai connu enfin, mais je vous connaissais déjà! Quand vous m'avez donné vos portraits, mais, André, je les avais tous, dormant au fond d'un coffret secret, dans un sachet de satin!... Et après cet aveu, vous demanderiez à nous revoir? Non, ces choses se disent seulement à l'ami _qu'on ne reverra jamais..._

Mon Dieu, ma petite histoire de mariage, combien m'en voici éloignée!... J'en étais, je crois, à la fin de l'hiver qui suivit la belle fête de mes noces. Un long hiver, cette année-là, et Stamboul, deux mois sous la neige. J'avais beaucoup pâli et je languissais. La mère de Hamdi, Émiré Hanum, devinait bien d'ailleurs que je n'étais pas heureuse. Elle s'inquiéta, paraît-il, de me voir si blanche, car un jour les médecins furent mandés, et, sur leurs conseils, elle m'envoya passer deux mois aux îles (1), où vos amies Zeyneb et Mélek venaient déjà de s'installer.

Vous les connaissez, nos îles, et les douceurs de leur printemps? C'est l'amour de la vie et l'amour de l'amour qu'on y respire. Dans cet air pur, sous les pins qui embaument, je me sentais renaître. Les mauvais souvenirs, les notes fausses de ma vie de femme, tout se fondit en une langueur tendre. Je me jugeai folle d'avoir été auprès de mon mari si compliquée et si exigeante. Ce climat et cet avril m'avaient changée. Par les soirs de clair de lune, dans le beau jardin de notre villa, je me promenais seule, sans autre désir, sans autre rêve que d'avoir près de moi mon Hamdi, et, son bras autour de ma taille, de n'être rien qu'une amoureuse. Je sentais le regret amer des baisers que je n'avais pas su rendre, la nostalgie des caresses qui m'avaient ennuyée.

Avant le délai fixe, sans prévenir, je repartis pour Stamboul, suivie seulement de mes esclaves.

Le bateau qui me ramenait, retardé par des avaries, n'arriva qu'à nuit close,--et vous savez que nous n'avons pas le droit, nous autres musulmanes, d'être dehors après le coucher du soleil. Il était bien neuf heures, quand j'entrai sans bruit dans notre hôtel. Hamdi, à cette heure-là, devait être au selamlike, avec son père et ses amis, comme d'habitude; ma belle-mère, sans doute enfermée à méditer son Coran, et ma cousine, en train de se faire dire son horoscope par quelque esclave habile à lire dans le marc de café.

Je montai donc tout droit chez moi, et, en entrant dans ma chambre, je ne vis rien autre chose que Durdané entre les bras de mon mari...

Vous direz, André, qu'elle est bien banale, mon aventure, et très courante en Occident; aussi ne vous l'ai-je contée que pour la suite qu'elle comporte.

Mais je suis fatiguée, ami que je ne dois plus revoir, et cette suite sera pour demain.

DJÉNANE."

(1) Les îles des Princes, dans la mer de Marmara. A Constantinople, on dit "les îles".

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XX

Cependant le mois de juillet tout entier s'écoula sans que la suite annoncée parvînt à André Lhéry, non plus qu'aucune autre nouvelle des trois petites ombres noires.

Comme tous les riverains du Bosphore à cette saison, il vivait beaucoup sur l'eau, en va-et-vient de chaque jour entre l'Europe et l'Asie. Étant au moins aussi Oriental qu'un Turc, il avait son caïque; et ses rameurs portaient le traditionnel costume: chemises en gaze de Brousse aux manches flottantes et vestes en velours brodé d'or. Le caïque était blanc, long, effilé, pointu comme une flèche, et le velours des livrées était rouge.

Un matin, dans cet équipage, il longeait la rive asiatique, parcourant d'un regard distrait les vieilles demeures avancées tout au bord, les fenêtres closes des harems, la retombée des verdures par-dessus les grilles des mystérieux jardins,--quand il vit venir devant lui une barque frêle où ramaient trois femmes drapées de soie blanche; un eunuque, en redingote correctement boutonnée, se tenait assis à l'arrière, et les trois rameuses donnaient toute leur force comme pour une joute. Elles le croisèrent de près et tournèrent la tête vers lui; il constata qu'elles avaient des mains élégantes, mais les voiles de mousseline étaient baissés sur les visages, ne laissant deviner rien.

Et il ne se douta point d'avoir rencontré là ses trois petits fantômes noirs, qui étaient devenus, avec l'été, des fantômes blancs.

Le lendemain, elles lui écrivirent:

"Le 3 août 1904.

