# Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains

## Part 11

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Elles disaient toujours qu'elles allaient s'absenter, partir pour un temps. Était-ce vrai? Mais André, en les quittant cette fois, emportait la certitude de les revoir: il les tenait à présent par ce livre, et peut-être par quelque chose de plus aussi, par un lien d'ordre encore indéfinissable, mais déjà résistant et doux, qui commençait de se former surtout entre Djénane et lui.

Mélek, qui s'était instituée l'étonnant petit portier de cette maison à surprise, fut chargée de le reconduire. Et, pendant le court tête-à-tête avec elle, dans l'obscur couloir délabré, il lui reprocha vertement la mystification des photos sans visage. Elle ne répondit rien, continue de le suivre jusqu'au milieu du vieil escalier sombre, pour surveiller de là s'il trouverait bien la manière de faire jouer les verrous et la serrure de la porte extérieure.

Et, quand il se retourna sur le seuil pour lui envoyer son adieu, il la vit là-haut qui lui souriait de toutes ses jolies dents blanches, qui lui souriait de son petit nez en l'air, moqueur sans méchanceté, et de ses beaux grands yeux gris, et de tout son délicieux petit visage de vingt ans. A deux mains, elle tenait relevé son voile jusqu'aux boucles d'or roux qui lui encadraient le front. Et son sourire disait: "Eh bien! oui, là, c'est moi, Mélek, votre petite amie Mélek, que je vous présente! Moi d'ailleurs, ce n'est pas comme si c'étaient les autres. Djénane par exemple; moi, ça n'a aucune importance. Bonjour, André Lhéry, bonjour!"

Ce fut le temps d'un éclair, et le voile noir retomba. André lui cria doucement merci,--en turc, car il était déjà presque dehors, s'engageant dans l'impasse funèbre.

Dehors on avait froid, sous ces nuages épais et ce vent de Russie. La tombée du jour se faisait lugubre comme en décembre. C'était par ces temps que Stamboul, d'une façon plus poignante, lui rappelait sa jeunesse, car le court enivrement de son séjour à Eyoub, autrefois, avait eu l'hiver pour cadre. Quand il traversa la place déserte, devant la grande mosquée de Sultan-Selim, il se souvint tout à coup, avec une netteté cruelle, de l'avoir traversée, à cette même heure et dans cette même solitude, par un pareil vent du Nord, un soir gris d'il y avait vingt-cinq ans. Alors ce fut l'image de la chère petite morte qui vint tout à coup balayer entièrement celle de Djénane.

XV

Le lendemain, il passait par hasard à pied dans la grand-rue de Péra, en compagnie d'aimables gens de son ambassade, qui s'y étaient fourvoyés aussi, les Saint-Enogat, avec lesquels il commençait de se lier beaucoup. Un coupé noir vint à les croiser, dans lequel il aperçut distraitement la forme d'une Turque en tcharchaf; madame de Saint-Enogat fit un salut discret à la dame voilée, qui aussitôt ferma un peu nerveusement le store de sa voiture, et, dans ce mouvement brusque, André aperçut, sous le tcharchaf, une manche en une soie couleur citron à dessins verts qu'il était sûr d'avoir vue la veille.

"Quoi, vous saluez une dame turque dans la rue? dit-il.

--Bien incorrect, en effet, ce que je viens de faire, surtout étant avec vous et mon mari.

--Et qui est-ce?...

--Djénane Tewfik-Pacha, une des fleurs d'élégance de la jeune Turquie.

--Ah!... Jolie?

--Plus que jolie. Ravissante.

--Et riche, à en juger par l'équipage?

--On dit qu'elle possède en Asie la valeur d'une province. Justement, une de vos admiratrices, cher maître.--(Elle appuyait narquoisement sur le "cher maître", sachant que ce titre l'horripilait.)--La semaine dernière, à la Légation de ***, on avait licencié pour l'après-midi tous les domestiques mâles, vous vous rappelez, afin de donner un thé sans hommes, où des Turques pourraient venir... Elle était venue... Et une femme vous bêchait, mais vous bêchait...

--Vous?

--Oh! Dieu, non: ça ne m'amuse que quand vous êtes là... C'était la comtesse d'A... Eh bien! madame Tewfik-Pacha a pris votre défense, mais avec un élan... Je trouve d'ailleurs qu'elle a l'air de bien vous intéresser?

--Moi! Oh! comment voulez-vous? Une femme turque, vous savez bien que, pour nous, ça n'existe pas! Non, mais j'ai remarqué ce coupé, très comme il faut, que je rencontre souvent...

--Souvent? Eh bien! vous avez de la chance: elle ne sort jamais.

--Mais si, mais si! Et généralement je vois deux autres femmes, de tournure jeune, avec elle.

--Ah! peut-être ses cousines, les petites Mehmed-Bey, les filles de l'ancien ministre.

--Et comment s'appellent-elles, ces petites Mehmed-Bey?

--L'aînée, Zeyneb... L'autre... Mélek, je crois."

Madame de Saint-Enogat avait sans doute flairé quelque chose; mais, beaucoup trop gentille et trop sûre pour être dangereuse.

XVI

Elles avaient bien quitté Constantinople, car André Lhéry, quelques jours après, reçut de Djénane cette lettre, qui portait le timbre de Salonique:

"Le 18 mai.

Notre ami, vous qui tant aimez les roses, que n'êtes-vous avec nous! Vous qui sentez l'Orient et l'aimez comme nul autre Occidental, oh! que ne pouvez-vous pénétrer dans le palais du vieux temps où nous voici installées pour quelques semaines, derrière de hauts murs sombres et tapissés de fleurs!

Nous sommes chez une de mes aïeules, très loin de la ville, en pleine campagne. Autour de nous tout est vieux: êtres et choses. Il n'y a ici que nous de jeunes, avec les fleurs du printemps et nos trois petites esclaves circassiennes, qui trouvent leur sort heureux et ne comprennent pas nos plaintes.

Depuis cinq ans que nous n'étions pas venues, nous l'avions oubliée, cette vie d'ici, auprès de laquelle notre vie de Stamboul paraîtrait presque facile et libre. Rejetées brusquement dans ce milieu, dont toute une génération nous sépare, nous nous y sentons comme des étrangères. On nous aime, et en même temps on hait en nous notre âme nouvelle. Par déférence, par désir de paix, nous cherchons bien à nous soumettre à des formes, à façonner notre apparence sur des modes et des attitudes d'antan. Mais cela ne suffit pas, on la sent tout de même, là-dessous, cette âme née d'hier, qui s'échappe, qui palpite et vibre, et on ne lui pardonne point de s'être affranchie, ni même d'exister.

Pourtant, de combien d'efforts, de sacrifices et de douleurs ne l'avons- nous pas payé, cet affranchissement-là? Mais vous n'avez pas dû connaître ces luttes, vous, l'Occidental; votre âme, à vous, de tout temps sans doute a pu se développer à l'aise, dans l'atmosphère qui lui convenait. Vous ne pouvez pas comprendre...

Oh! notre ami, combien ici nous vous paraîtrions à la fois incohérentes et harmonieuses! Si vous pouviez vous voir, au fond de ces vieux jardins d'où je vous écris, sous ce kiosque de bois ajouré, mélangé de faïence, où de l'eau chante dans un bassin de marbre; tout autour, ce sont des divans à la mode ancienne, recouverts d'une soie rose, fanée, où scintillent encore quelques fils d'argent. Et dehors, c'est une profusion, une folie de ces roses pâles qui fleurissent par touffes et qu'on appelle chez vous des bouquets de mariée. Vos amies ne portent plus ni toilettes européennes, ni modernes tcharchafs; elles ont repris le costume de leur mère-grand. Car, André, nous avons fouillé dans de vieux coffres pour en exhumer des parures qui firent les beaux jours du harem impérial au temps d'Abd-ul-Medjib. (La dame du palais qui les porta était notre bisaïeule.) Vous connaissez ces robes? Elles ont de longues traînes, et des pans qui traîneraient aussi, mais que l'on relève et croise pour marcher. Les nôtres furent roses, vertes, jaunes: teintes qui sont devenues mortes comme celles des fleurs que l'on conserve entre les feuillets d'un livre; teintes qui semblent n'être plus que des reflets sur le point de s'en aller.

C'est dans ces robes-là, imprégnées de souvenirs, et c'est sous ce kiosque au bord de l'eau que nous avons lu votre dernier livre: "Le pays de Kaboul",--le _nôtre_, l'exemplaire que vous-même nous avez donné. L'artiste que vous êtes n'aurait pu rêver pour cette lecture un cadre plus à souhait. Les roses innombrables, qui retombaient de partout, nous faisaient aux fenêtres d'épais rideaux, et le printemps de cette province méridionale nous grisait de tiédeurs... Maintenant donc nous avons _vu_ Kaboul.

Mais c'est égal, ami, j'aime moins ce livre que ses aînés: il n'y a pas assez de _vous_ là-dedans. Je n'ai pas pleuré, comme en lisant tant d'autres choses que vous avez écrites, qui ne sont pas tristes toujours, mais qui m'émeuvent et m'angoissent quand même. Oh! n'écrivez plus seulement avec votre esprit! Vous ne voulez plus, je crois, vous mettre en scène... Qu'importe ce que des gens peuvent en dire? Oh! écrivez encore avec votre coeur, est-il donc si lassé et impassible à présent, qu'on ne le sente plus battre dans vos livres comme autrefois?...

Voici le soir qui vient, et l'heure est si belle, dans ces jardins de grand silence, où maintenant les fleurs mêmes ont l'air d'être pensives et de se souvenir. On resterait là sans fin, à écouter la voix du petit filet d'eau dans la vasque de marbre, encore que sa chanson ne soit point variée et ne dise que la monotonie des jours. Ce lieu, hélas! pourrait si bien être un paradis! On sent qu'en soi, comme autour de soi, tout pourrait être si beau! Que vie et bonheur pourraient n'être qu'une seule et même chose, _avec la liberté!_

Nous allons rentrer au palais; il faut, ami, vous dire adieu. Voici venir un grand nègre qui nous cherche, car il se fait tard... et les esclaves ont commencé à chanter et à jouer du luth pour amuser les vieilles dames. On nous obligera tout à l'heure à danser et on nous défendra de parler français, ce qui n'empêchera pas chacune de nous de s'endormir avec un de vos livres sous son oreiller.

Adieu, notre ami; pensez-vous parfois à vos trois petites ombres sans visage?

DJÉNANE."

XVII

Dans le cimetière, là-bas, devant les murailles de Stamboul, la réfection de l'humble tombe était achevée, grâce à des complicités d'amis turcs. Et André Lhéry, qui n'avait pas osé se montrer dans ces parages tant que travaillaient les marbriers, allait aujourd'hui, le 30 du beau mois de mai, faire sa première visite à la petite morte sous ses dalles neuves.

En arrivant dans le bois funéraire, il aperçut de loin la tombe clandestinement réparée, qui avait un éclat de chose neuve, au milieu de toute la vétusté grise d'alentour. Les deux petites stèles de marbre, celle que l'on met à la tête et celle que l'on met aux pieds, se tenaient bien droites et blanches parmi toutes les autres du voisinage, rongées de lichen, qui se penchaient ou qui étaient tout à fait tombées. On avait aussi renouvelé la peinture bleue, entre les lettres en relief de l'inscription, qui brillaient maintenant d'or vif,--ces lettres qui disaient, après une courte poésie sur la mort: "_Priez pour l'âme de Nedjibé, fille de Ali-Djianghir, morte le 18 Moharrem 1297_." On ne voyait déjà plus bien que des ouvriers avaient dû travailler là récemment, car, autour de l'épaisse dalle servant de base, les menthes, les serpolets, toute la petite végétation odorante des terrains pierreux s'était hâtée de pousser, au soleil de mai. Quant aux grands cyprès, eux qui ont vu couler des règnes de kahlifes et des siècles, ils étaient tels absolument qu'André les avait toujours connus, et sans doute tels que cent ans plus tôt, avec leurs mêmes attitudes, les mêmes gestes pétrifiés de leurs branches couleur d'ossements secs, qu'ils tendent vers le ciel comme de longs bras de morts. Et les antiques murailles de Stamboul déployaient à perte de vue leur ligne de bastions et de créneaux brisés, dans cette solitude toujours pareille, peut-être plus que jamais délaissée.

Il faisait limpidement beau. La terre et les cyprès sentaient bon; la résignation de ces cimetières sans fin était aujourd'hui attirante, douce et persuasive, on avait envie de s'attarder là, on souhaitait partager un peu la paix de tous ces dormeurs, au grand repos sous les serpolets et les menthes.

André s'en alla rasséréné et presque heureux, pour avoir enfin pu remplir ce pieux devoir, tellement difficile, qui avait été depuis longtemps la préoccupation de ses nuits; pendant des années, au cours de ses voyages et des agitations de son existence errante, même au bout du monde, il avait tant de fois dans ses insomnies songé à cela, qui ressemblait aux besognes infaisables des mauvais rêves: au milieu d'un saint cimetière de Stamboul, relever ces humbles marbres qui se désagrégeaient... Aujourd'hui donc, c'était chose accomplie. Et puis elle lui semblait tout à fait sienne, la chère petite tombe, à présent qu'elle était remise debout par sa volonté, et que c'était lui qui l'avait fait consolider pour durer.

Comme il se sentait l'âme très turque, par ce beau soir de limpidité tiède, où bientôt la pleine lune allait rayonner toute bleue sur la Marmara, il revint à Stamboul quand la nuit fut tombée et monta au coeur même des quartiers musulmans, pour aller s'asseoir dehors, sur l'esplanade qui lui était redevenue familière, devant la mosquée de Sultan-Fatih. Il voulait songer là, dans la fraîcheur pure du soir et dans la délicieuse paix orientale, en fumant des narguilés, avec beaucoup de magnificence mourante autour de soi, beaucoup de délabrement, de silence religieux et de prière.

Sur cette place, quand il arriva, tous les petits cafés d'alentour avaient allumé leurs modestes lampes; des lanternes pendues aux arbres, --des vieilles lanternes à l'huile,--éclairaient aussi, discrètement; et partout, sur les banquettes ou sur les escabeaux, les rêveurs à turban fumaient, en causant peu et à voix basse; on entendait le petit bruissement spécial de leurs narguilés, qui étaient là par centaines: l'eau qui s'agite dans la carafe, à l'aspiration longue et profonde du fumeur. On lui apporta le sien, avec des petites braises vives sur les feuilles du tabac persan, et bientôt commença pour lui, comme pour tous ces autres qui l'environnaient, une demi-griserie très douce, inoffensive et favorable aux pensées. Sous ces arbres, où s'accrochaient les petites lanternes à peine éclairantes, il était assis juste en face de la mosquée, dont le séparait la largeur de l'esplanade. Vide et très en pénombre, cette place, où des dalles déjetées alternaient avec de la terre et des trous; haute, grande, imposante, cette muraille de mosquée, qui en occupait tout le fond, et sévère comme un rempart, avec une seule ouverture: l'ogive d'au moins trente pieds donnant accès dans la sainte cour. Ensuite, de droite et de gauche, dans les lointains, c'était de la nuit confuse, du noir,--des arbres peut-être, de vagues cyprès indiquant une région pour les morts,--de l'obscurité plus étrange qu'ailleurs, de la paix et du mystère d'Islam. La lune qui, depuis une heure ou deux, s'était levée de derrière les montagnes d'Asie, commençait de poindre au-dessus de cette façade de Sultan-Fatih; lentement elle se dégageait, montait toute ronde, toute en argent bleuâtre, et si libre, si aérienne, au-dessus de cette massive chose terrestre; donnant si bien l'impression de son recul infini et de son isolement dans l'espace!... La clarté bleue gagnait de plus en plus partout; elle inondait peu à peu les sages et pieux fumeurs, tandis que la place déserte demeurait dans l'ombre des grands murs sacrés. En même temps, cette lueur lunaire imprégnait une fraîche brume de soir, exhalée par la Marmara, qu'on n'avait pas remarquée plus tôt, tant elle était diaphane, mais qui devenait aussi du bleuâtre clair enveloppant tout, et qui donnait l'aspect vaporeux à cette muraille de mosquée, si lourde tout à l'heure. Et les deux minarets plantés dans le ciel semblaient transparents, perméables aux rayons de lune, donnaient le vertige à regarder, dans ce brouillard de lumière bleue, tant ils étaient agrandis, inconsistants et légers...

A cette même heure, il existait de l'autre côté de la Corne-d'Or,--en réalité pas très loin d'ici, mais à une distance qui pourtant semblait incommensurable,--il existait une ville dite européenne et appelée Péra, qui commençait sa vie nocturne. Là, des Levantins de toute race (et quelques jeunes Turcs aussi, hélas!) se croyant parvenus à un enviable degré de civilisation, à cause de leurs habits parisiens (ou à peu près), s'empilaient dans des brasseries, des "beuglants" ineptes, ou autour des tables de poker, dans les cercles de la haute élégance Pérote... Quels pauvres petits êtres il y a par le monde!...

Pauvres êtres, ceux-là, agités, déséquilibrés, vides et mesquins, maintenant sans rêve et sans espérance! Très pauvres êtres, auprès de ces simples et de ces sages d'ici, qui attendent que le muezzin chante là-haut dans l'air, pour aller pleins de confiance s'agenouiller devant l'inconnaissable Allah, et qui plus tard, l'âme rassurée, mourront comme on part pour un beau voyage!...

Les voici qui entonnent le chant d'appel, les voix attendues par eux. Des personnages qui habitent le sommet de ces flèches perdues dans la vapeur lumineuse du ciel; des hôtes de l'air, qui doivent en ce moment voisiner avec la Lune, vocalisent tout à coup comme des oiseaux, dans une sorte d'extase vibrante qui les possède. Il a fallu choisir des hommes au gosier rare, pour se faire entendre du haut de si prodigieux minarets; on ne perd pas un son; rien de ce qu'ils disent en chantant ne manque de descendre sur nous, précis, limpide et facile...

L'un après l'autre, les rêveurs se lèvent, entrent dans la zone d'ombre où l'esplanade est encore plongée, la traversent et se dirigent lentement vers la sainte porte. Par petits groupes d'abord de trois, de quatre, de cinq, les turbans blancs et les longues robes s'en vont prier. Et puis il en vient d'autres, de différents côtés, sortant des entours obscurs, du noir des arbres, du noir des rues et des maisons closes. Ils arrivent en babouches silencieuses, ils marchent calmes, recueillis et graves. Cette haute ogive, qui les attire tous, percée dans la si grande muraille austère, c'est un fanal du vieux temps qui est censé l'éclairer; il est pendu à l'arceau, et sa petite flamme paraît toute jaune et morte, au-dessous du bel éblouissement lunaire dont le ciel est rempli. Et, tandis que les voix d'en haut chantent toujours, cela devient une procession ininterrompue de têtes enroulées de mousseline blanche, qui s'engouffrent là-bas sous l'immense portique.

Quand les bancs de la place se sont vidés, André Lhéry se dirige aussi vers la mosquée, le dernier et se sentant le plus misérable de tous, lui qui ne priera pas. Il entre et reste debout près de la porte. Deux ou trois mille turbans sont là, qui d'eux-mêmes viennent de s'aligner sur plusieurs rangs pareils et font face au mihrab. Une voix plane sur leur silence, une voix si plaintive, et d'une mélancolie sans nom, qui vocalise en notes très hautes comme les muezzins, semble mourir épuisée, et puis se ranime, vibre à nouveau en frissonnant sous les vastes coupoles, traîne, traîne, s'éteint comme d'une lente agonie, et meurt, pour recommencer encore. C'est elle, cette voix, qui règle les deux mille prières de tous ces hommes attentifs; à son appel, d'abord ils tombent à genoux; ensuite, se prosternent en humilité plus grande, et enfin se jettent le front contre terre, tous en même temps d'un régulier mouvement d'ensemble, comme fauchés à la fois par ce chant triste et pourtant si doux, qui passe sur leurs têtes, qui s'affaiblit par instants jusqu'à n'être qu'un murmure, mais qui remplit quand même la nef immense.

Très peu éclairé, le vaste sanctuaire; rien que des veilleuses, pendues à de longs fils qui descendent çà et là des voûtes sonores; sans la pure blancheur de toutes les parois, on y verrait à peine. Il se fait par instants des bruits d'ailes: les pigeons familiers, ceux qu'on laisse nicher là-haut dans les tribunes; réveillés par ces petites lumières et par les frôlements légers de toutes ces robes, ils prennent leur vol et tournoient, mais sans effroi, au-dessus des milliers de turbans assemblés. Et le recueillement est si absolu, la foi si profonde, quand les fronts se courbent sous l'incantation de la petite voix haute et tremblante, qu'on croit la sentir monter comme une fumée d'encensoir, leur silencieuse et innombrable prière...

Oh! puissent Allah et le Khalife protéger et isoler longtemps le peuple turc religieux et songeur, loyal et bon, l'un des plus nobles de ce monde, et capable d'énergies terribles, d'héroïsmes sublimes sur les champs de bataille, si la terre natale est en cause, ou si c'est l'Islam et la foi!

La prière finie, André retourna avec les autres fidèles s'asseoir et fumer dehors, sous la belle lune qui montait toujours. Il pensait, avec un contentement très calme, à la tombe réparée, qui devait à cette heure se dresser si blanche, droite et jolie, dans la nuit claire, pleine de rayons. Et maintenant, ce devoir accompli, il aurait pu quitter le pays, puisqu'il s'était dit autrefois qu'il n'attendrait que cela. Mais non, le charme oriental l'avait peu à peu repris tout à fait, et puis, ces trois petites mystérieuses, qui reviendraient bientôt avec l'été de Turquie, il désirait entendre encore leurs voix. Les premiers temps, il avait eu des remords de l'aventure, à cause de l'hospitalité confiante que lui donnaient ses amis les Turcs; ce soir, au contraire, il n'en éprouvait plus: "En somme, se disait-il, je ne porte atteinte à l'honneur d'aucun d'eux; entre cette Djénane, assez jeune pour être ma fille, et moi qui ne l'ai même pas vue et ne la verrai sans doute jamais, comment pourrait-il y avoir de part et d'autre rien de plus qu'une gentille et étrange amitié?"

Du reste, il avait reçu dans la journée une lettre d'elle, qui semblait mettre définitivement les choses au point:

"Un jour de caprice,--écrivait-elle du fond de son palais de belle-au- bois-dormant, qui ne l'empêchait plus d'être si bien réveillée,--un jour de caprice et de pire solitude morale, irritées contre cette barrière infranchissable à laquelle nous nous heurtons toujours et qui nous meurtrit, nous sommes parties bravement à la découverte du personnage que vous pouviez bien être. De tout cela, défi, curiosité, était fait notre premier désir d'entrevue.

Nous avons rencontré un André Lhéry tout autre que nous l'imaginions. Et maintenant, le _vrai vous_ que vous nous avez permis de connaître, jamais nous ne l'oublierons plus. Mais il faut pourtant l'expliquer, cette phrase, qui, d'une femme à un homme, a l'air presque d'une galanterie pitoyable. Nous ne vous oublierons plus parce que, grâce à vous, nous avons connu ce qui doit faire le charme de la vie des femmes occidentales: le contact intellectuel avec un artiste. Nous ne vous oublierons jamais parce que vous nous avez témoigné un peu de sympathie affectueuse, sans même savoir si nous sommes belles ou bien des vieilles masques; vous vous êtes intéressé à cette meilleure partie de nous- mêmes, _notre âme_, que nos maîtres jusqu'ici avaient toujours considérée comme négligeable; vous nous avez fait entrevoir combien pouvait être précieuse une pure amitié d'homme."

C'était donc décidément ce qu'il avait pensé: un gentil flirt d'âmes, et rien de plus; un flirt d'âmes, avec beaucoup de danger autour, mais du danger matériel et aucun danger moral. Et tout cela resterait blanc comme neige, blanc comme ces dômes de mosquée au clair de lune.

Il l'avait sur lui, cette lettre de Djénane, reçue tout à l'heure à Péra, et il a reprit, pour la relire plus tranquillement, à la lueur du fanal pendu aux branches voisines:

