Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains
Part 10
Quand on est un faux Turc et en maraude, presque dans le dommage, cela gêne de s'avancer sous de tels balcons, d'où tant d'yeux invisibles pourraient observer. André marchait avec lenteur, égrenait son chapelet, regardant tout sans en avoir l'air, et comptait les portes closes. "La cinquième, à deux battants, avec un frappoir de cuivre." Ah! celle- ci!... Du reste, on venait de l'entrebâiller, et, par la fente, passait une petite main gantées qui tambourinait sur le bois, une petite main gantée à plusieurs boutons, très peu chez elle, à ce qu'il semblait, dans ce quartier farouche. Il ne fallait pas paraître indécis, à cause des regards possibles; avec assurance donc, André poussa la battant et entra.
Le fantôme noir embusqué derrière et qui avait bien la tournure de Mélek, referma vite à clef, tira le verrou en plus, et dit gaiement:
"Ah! vous avez trouvé?... Montez, mes soeurs sont là-haut, qui vous attendent."
Il monta un escalier sans tapis, obscur et délabré. Là-haut, dans un pauvre petit harem tout simple, aux murailles nues, que les grilles en fer et les quadrillages en bois des fenêtres laissaient dans un triste demi-jour, il trouva les deux autres fantômes qui lui tendirent la main... Pour la première fois de sa vie, il était _dans un harem_,-- chose qui, avec son habitude de l'Orient, lui avait toujours paru l'impossibilité même; il était _derrière_ ces quadrillages des appartements de femmes, ces quadrillages si jaloux, que les hommes, _excepté le maître, ne voient jamais que du dehors_. Et en bas, la porte était verrouillée, et cela se passait au coeur du Vieux-Stamboul, et dans quelle mystérieuse demeure!... Il se demandait, avec une petite frayeur, pour lui si amusante: "Qu'est-ce que je fais ici?" Tout le côté enfant de sa nature, tout le côté encore avide de sortir de soi-même, encore amoureux de se dépayser et changer, était servi au-delà de ses souhaits.
Et pourtant, elles ressemblaient à trois spectres de tragédie, les dames de son harem, aussi voilées que l'autre jour à Eyoub, et plus indéchiffrables que jamais, avec le soleil en moins. Quant au harem lui- même, au lieu de luxe oriental, il n'étalait qu'une décente misère.
Elles le firent asseoir sur un divan aux rayures fanées, et il promena les yeux alentour. Si pauvres qu'elles fussent, les dames de céans, elles étaient femmes de goût, car tout dans sa simplicité extrême restait harmonieux et oriental; nulle part de ces bibelots de pacotille allemande qui commencent, hélas! à envahir les intérieurs turcs.
"Je suis chez vous? demanda André.
--Oh! non, répondirent-elles, d'un ton qui indiquait un vague sourire sous le voile.
--Pardonnez-moi; ma question était idiote, pour un tas de raisons; la première, c'est que ça me serait égal; je suis avec vous, le reste ne m'importe guère."
Il les observait. Elles avaient leurs mêmes tcharchafs que l'autre jour, en soie noire élimée par endroits. Et avec cela, chaussées comme des petites reines. Et puis, leurs gants ôtés, on voyait scintiller de belles pierres à leurs doigts. Qu'est-ce que c'était que ces femmes-là, et qu'est-ce que c'était que cette maison?
Djénane demanda, de sa voix de petite sirène blessée qui va mourir:
"Combien de temps pouvez-vous nous donner?
--Tout le temps que vous me donnerez vous-mêmes.
--Nous, nous avons à peu près deux heures de quasi-sécurité; mais vous trouverez que c'est long, peut-être?"
Mélek apportait un de ces tout petits guéridons en usage à Constantinople pour les dînettes que l'on offre toujours aux visiteurs: café, bonbons et confitures de roses. La nappe était de satin blanc brodé d'or, avec des violettes de Parme, naturelles, jetées dessus, le service était de filigrane d'or, et cela complétait l'invraisemblance de tout.
"Voici les photos d'Eyoub, lui dit-elle,--en le servant comme une mignonne esclave,--mais elles sont manquées. Nous recommencerons aujourd'hui même, puisque nous ne nous reverrons plus; il y a peu de lumière; cependant, avec une pose plus longue..."
Ce disant, elle présentait deux petites images confuses et grises, où la silhouette de Djénane se dessinait à peine, et André les accepta négligemment, loin de se douter du prix qu'il y attacherait plus tard...
"C'est vrai, demanda-t-il, que vous allez partir?
--Très vrai.
--Mais vous reviendrez... et nous nous reverrons?...
A quoi Djénane répondit par ce mot imprécis et fataliste, que les Orientaux appliquent à toutes les choses de l'avenir: "Inch' Allah!..." Partiraient-elles bien réellement, où était-ce pour mettre fin à l'audacieuse aventure, par crainte des lassitudes peut-être, ou du terrible danger? Et André, qui, en somme, ne savait rien d'elles, les sentait fuyantes comme des visions, impossibles à retenir ou à retrouver, le jour où leur fantaisie ne serait plus de le revoir.
"Et ce sera bientôt, votre départ? se risqua-t-il à demander encore.
--Dans une dizaine de jours, sans doute.
--Alors, il vous reste le temps de me faire signe une autre fois!"
Elles tinrent conseil à voix basse, en un turc elliptique, très mêlé de mots arabes, très difficile à entendre pour André:
"Oui, samedi prochain, dirent-elles, nous essayerons encore... Et merci de l'avoir désiré. Mais savez-vous bien tout ce qu'il nous faut déployer de ruse, acheter de complicités pour vous recevoir?"
Cela pressait, paraît-il, les photos, à cause d'un rayon de soleil, renvoyé par la triste maison d'en face, et qui jetait son reflet dans la petite salle grillée, mais qui remontait lentement vers les toits, prêt à fuir. On recommença deux ou trois poses, toujours Djénane auprès d'André, et toujours Djénane sous ses draperies noires d'élégie.
"Vous représentez-vous bien, leur dit-il, ce que c'est nouveau pour moi, étrange, inquiétant presque, de causer avec des êtres aussi invisibles? Vos voix mêmes sont comme masquées par ces triples voiles. A certains moments, il me vient de vous une vague frayeur.
--C'était dans nos conventions, cela, que nous ne serions pour vous que des âmes.
--Oui, mais les âmes se révèlent à une autre âme surtout par l'expression des yeux... Vos yeux, à vous, je ne les imagine même pas. Je veux croire qu'ils sont francs et limpides, mais seraient-ils même effroyables comme ceux des goules, je n'en saurais rien. Non, je vous assure, cela me gêne, cela m'intimide et m'éloigne. Au moins, faites une chose; confiez-moi vos portraits, dévoilées... Sur l'honneur, je vous les rends aussitôt, ou bien, si quelque drame nous sépare, je les brûle."
Elles demeurent d'abord silencieuses. Avec leurs longues hérédités musulmanes, révéler son visage leur paraissait une chose malséante, leur liaison avec André en devenait tout de suite plus coupable... Et enfin, ce fut Mélek qui s'engagea délibérément pour ses soeurs, mais sur un ton un peu narquois, qui donnait à penser:
"Nos photos sans tcharchaf ni yachmak, vous voulez? Bien; le temps de les faire, et la semaine prochaine vous les aurez... Et maintenant, asseyons-nous tous; la parole est à Djénane, qui a une grande prière à vous adresser; allumez une cigarette: vous vous ennuierez toujours moins.
--C'est de notre part, cette prière, dit Djénane, et de la part de toutes nos soeurs de Turquie... Monsieur Lhéry, prenez notre défense; écrivez un livre en faveur de la pauvre musulmane du XXe siècle!... Dites-le au monde, puisque vous le savez, que, à présent, nous avons une âme; que ce n'est plus possible de nous briser comme des choses... Si vous faites cela, nous serons des milliers à vous bénir... Voulez-vous?"
André demeurait silencieux, comme elles tout à l'heure, à la demande du portrait; ce livre-là, il ne le voyait pas du tout; et puis il s'était promis de faire l'Oriental à Constantinople, de flâner et non d'écrire...
"Comme c'est difficile, ce que vous attendiez de moi!... Un livre voulant prouver quelque chose, vous qui paraissez m'avoir bien lu et me connaître, vous trouvez que ça me ressemble?... Et puis, la musulmane du XXe siècle, est-ce que je la connais?
--Nous vous documenterons...
--Vous allez partir...
--Nous vous écrirons...
--Oh! vous savez, les lettres, les choses écrites... Je ne peux jamais raconter à peu près bien que ce j'ai vu et vécu...
--Nous reviendrons!...
--Alors, vous vous compromettrez... On cherchera de qui je les tiens, ces documents-là. Et on finira bien par trouver...
--Nous sommes prêtes à nous sacrifier pour cette cause!... Quel emploi meilleur pourrions-nous faire de nos pauvres petites existences lamentables et sans but? Nous voulions nous dévouer toutes les trois à soulager des misères, fonder des oeuvres, comme les Européennes... Non, cela même, on nous l'a refusé: il faut rester oisives et cachées, derrière des grilles. Eh bien! nous voulons être les inspiratrices du livre: ce sera notre oeuvre de charité, à nous, et tant pis s'il faut y perdre notre liberté ou la vie."
André essaya de se défendre encore:
"Pensez aussi que je ne suis pas indépendant, à Constantinople; j'occupe un poste dans une ambassade... Et puis, autre chose: je reçois de la part des Turcs une hospitalité si confiante!... Parmi ceux que vous appelez vos oppresseurs, j'ai des amis, qui me sont très chers.
--Ah! là, par exemple, il faut choisir. Eux ou nous; à prendre ou à laisser. Décidez.
--C'est à ce point?... Alors, je choisis _vous_, naturellement. Et j'obéis.
--Enfin!"
Et elle lui tendit sa petite main, qu'il baisa avec respect.
Ils causèrent presque deux heures dans un semblant de sécurité qu'ils n'avaient encore jamais connu.
"N'êtes-vous pas des exceptions? demandait-il, étonné de les voir montées à ce diapason de désespérance et de révolte.
--Nous sommes la règle. Prenez au hasard vingt femmes turques (femmes du monde, s'entend); vous n'en trouverez pas une qui ne parle ainsi!... Élevées en enfants-prodiges, en bas bleus, en poupées à musique, objets de luxe et de vanité pour notre père ou notre maître, et puis traitées en odalisques et en esclaves, comme nos aïeules d'il y a cent ans!... Non, nous ne pouvons plus! nous ne pouvons plus!...
--Prenez garde, si j'allais plaider votre cause à rebours, moi qui suis un homme du passé... J'en serais bien capable, allez! Guerre aux institutrices, aux professeurs transcendants, à tous ces livres qui élargissent le champ de l'angoisse humaine. Retour à la paix heureuse des aïeules.
--Eh bien! nous nous en contenterions à la rigueur, de ce plaidoyer- là,... d'autant plus que ce retour est impossible: on ne remonte pas le cours du temps. L'essentiel, pour qu'on s'émeuve et qu'on ait enfin pitié, c'est qu'on sente bien que nous sommes des martyres, nous, les femmes de transition entre celles d'hier et celles de demain. C'est cela qu'il faut arriver à faire entendre, et, après, vous serez notre ami, à toutes!..."
André espérait encore en quelque imprévu secourable, pour être dispensé d'écrire _leur_ livre. Mais il subissait avec ravissement le charme de leurs belles indignations, de leurs jolies voix qui vibraient de haine contre la tyrannie des hommes.
Et il s'habituait peu à peu à ce qu'elles n'eussent point de visage. Pour lui apporter le feu de ses cigarettes ou lui servir la tasse microscopique où se boit le café turc, elles allaient, venaient autour de lui, élégantes, légères, exaltées, mais toujours fantômes noirs,-- et, quand elles se courbaient, leur voile de figure pendait comme une longue barbe de capucin que l'on aurait ajoutée par dérision à ces êtres de grâce et de jeunesse.
La sécurité pour eux était surtout apparente, dans cette maison
*109
et cette impasse, qui, en cas de surprise, eussent constitué une parfaite souricière. Si par hasard on entendait marcher dehors, sur les pavés sertis d'une herbe triste, elles regardaient inquiètes à travers les quadrillages protecteurs: quelque vieux turban qui rentrait chez lui, ou bien le marchand d'eau du quartier avec son outre sur les reins.
Théoriquement, ils devaient s'appeler tous les trois par leurs noms, _sans plus_. Mais aucun d'eux n'avait osé commencer, et ils ne s'appelaient pas.
Une fois, ils eurent le grand frisson: le frappoir de cuivre, à la porte extérieure, retentissait sous une main impatiente, menant un bruit terrible au milieu de ce silence des maisons mortes, et ils se précipitèrent tous aux fenêtres grillées: une dame en tcharchaf de soie noire, appuyée sur un bâton et l'air très courbé par les ans.
"Ce n'est rien de grave, dirent-elles, l'incident était prévu. Seulement il va falloir qu'elle entre ici.
--Alors, je me cache?...
--Ce n'est même pas nécessaire. Va, Mélek, va lui ouvrir, et tu lui diras ce qui est convenu. Elle ne fera que traverser et ne reparaîtra plus... Passant devant vous, peut-être demandera-t-elle en turc _comment va le petit malade_, et vous n'avez qu'à répondre, en turc aussi bien entendu, _qu'il est beaucoup mieux depuis ce matin_."
L'instant d'après, la vieille dame passa, voile baissé, tâtant les modestes tapis du bout de sa canne-béquille. A André, elle ne manqua bien de demander:
"Eh bien? il va mieux, ce cher garçon?
--Beaucoup mieux, répondit-il, depuis ce matin surtout.
--Allons, merci, merci!..."
Puis elle disparut par une petite porte au fond du harem.
André d'ailleurs ne sollicita aucune explication. Il était ici en pleine invraisemblance de conte oriental; elles lui auraient dit: "Une fée Carabosse va sortir de dessous le divan, touchera le mur d'un coup de baguette, et ça deviendra un palais", qu'il aurait admis sans plus de commentaires.
Après le passage de la dame à bâton, il leur restait quelques minutes pour causer. Quand il fut l'heure, elles le congédièrent avec promesse qu'on se reverrait une fois encore au risque de tout:
"Allez, notre ami; acheminez-vous jusqu'au bout de l'impasse, d'une allure lente et rêveuse, en jouant avec votre chapelet; à travers les grillages, nous surveillerons toutes les trois la dignité de votre sortie."
XIV
Un vieil eunuque, furtif et muet, le jeudi suivant, apporta chez André un avis de rendez-vous pour le surlendemain, au même lieu, à la même heure, et aussi des grands cartons, sous pli soigneusement cacheté.
"Ah! se dit-il, les photos qu'elles m'avaient promises!"
Et, dans l'impatience de connaître enfin leurs yeux, il déchira l'enveloppe.
C'étaient bien trois portraits, sans tcharchaf ni yachmak, et dûment signés, s'il vous plaît, en français et en turc, l'un Djénane, l'autre Zeyneb, le troisième Mélek. Ses amies avaient même fait toilette pour se présenter: des belles robes du soir, décolletées, tout à fait parisiennes. Mais Zeyneb et Mélek étaient vues de dos, très exactement, ne laissant paraître que le rebord en l'envers de leurs petites oreilles; quant à Djénane, la seule qui se montrât de face, elle tenait sur son visage un éventail en plumes qui cachait tout, même les cheveux.
Le samedi, dans la maison mystérieuse qui les réunit une seconde fois, il ne se passa rien de tragique, et aucune fée Carabosse ne leur apparut.
"Nous sommes ici, expliqua Djénane, chez ma bonne nourrice, qui n'a jamais su rien me refuser; l'enfant malade, c'était sons fils; la vieille dame, c'était sa mère; à qui Mélek vous avait annoncé comme un médecin nouveau. Comprenez-vous la trame? J'ai du remords pourtant, de lui faire jouer un rôle si dangereux... Mais, puisque c'est notre dernier jour..."
Ils causèrent deux heures, sans parler cette fois du livre; sans doute craignaient-elles de le lasser, en y revenant trop. Du reste, il s'était engagé; c'était donc un point acquis.
*111
Et ils avaient tant d'autres choses à se dire, tout un arriéré de choses, semblait-il, car c'était vrai que depuis longtemps elles vivaient en sa compagnie, par ses livres, et c'était un des cas rares où lui (en général si agacé maintenant de s'être livré à des milliers de gens quelconques) ne regrettait aucune de ses plus intimes confidences. Après tout, combien négligeable le haussement d'épaules de ceux qui ne comprennent pas, auprès de ces affections ardentes que l'on éveille çà et là, aux deux bouts du monde, dans des âmes de femmes inconnues,--et qui sont peut-être la seule raison que l'on ait d'écrire!
Aujourd'hui il y avait confiance, entente et amitié sans nuage, entre André Lhéry et les trois petits fantômes de son harem. Elles savaient beaucoup de lui, par leurs lectures; et, comme, lui, ne savait rien d'elles, il écoutait plus qu'il ne parlait. Zeyneb et Mélek racontèrent leur décevant mariage, et l'enfermement sans espérance de leur avenir. Djénane au contraire ne livra encore rien de précis sur elle-même.
En plus des sympathies confiantes qui les avaient si vite rapprochés, il y avait une surprise qu'ils se faisaient les uns aux autres, celle d'être gais. André se laissait charmer par cette gaieté de race et de jeunesse, qui leur était restée envers et contre tout, et qu'elles montraient mieux, à présent qu'il ne les intimidait plus. Et lui, qu'elles s'étaient imaginé sombre, et qu'on leur avait annoncé comme si hautain et glacial, voici qu'il avait ôté tout de suite pour elles ce masque-là, et qu'il leur apparaissait très simple, riant volontiers à propos de tout, resté au fond beaucoup plus jeune que son âge, avec même une pointe d'enfantillage mystificateur. C'était la première fois qu'il causait avec des femmes turques _du monde_. Et elles, jamais de leur vie n'avaient causé avec un homme, quel qu'il fût. Dans ce petit logis, de vétusté et d'ombre, perdu au coeur du Vieux-Stamboul, environné de ruines et de sépultures, ils réalisaient l'impossible, rien qu'en se réunissant pour échanger des pensées. Et ils s'étonnaient, étant les uns pour les autres des éléments si nouveaux, ils s'étonnaient de ne pas se trouver très dissemblables; mais non, au contraire, en parfaite communion d'idées et d'impressions, comme des amis s'étant toujours connus. Elles, tout ce qu'elles savaient de la vie en général, des choses d'Europe, de l'évolution des esprits par là-bas, elles l'avaient appris dans la solitude, avec des livres. Et aujourd'hui, causant par miracle avec un homme d'Occident, et un homme au nom connu, elles se trouvaient de niveau; et lui, les traitait comme des égales, comme des intelligences, comme des _âmes_, ce qui leur apportait une sorte de griserie de l'esprit jusque-là, inéprouvée.
Zeyneb était aujourd'hui celle qui faisait le service de la dînette, sur la petite table couverte cette fois d'une nappe de satin vert et argent, et semée de roses naturelles, rouges. Quant à Djénane, elle se tenait de plus en plus immobile, assise à l'écart, ne remuant pas un pli de ses voiles d'élégie; elle causait peut-être davantage que les deux autres, et surtout interrogeait avec plus de profondeur; mais ne bougeait pas, s'étudiait, semblait-il, à rester la plus intangible des trois, physiquement parlant la plus inexistante. Une fois pourtant, son bras soulevant le tcharchaf laissa entrevoir une de ses manches de robe, très large, très bouillonnée à la mode de ce printemps-là, et faite en une gaze de soie jaune citron à pâles dessins verts,--deux teintes qui devaient rester dans les yeux d'André comme pièces à conviction pour le lendemain.
Autour d'eux tout était plus triste que la semaine passée, car le froid était revenu en plein mois de mai; on entendait le vent de la Mer Noire siffler aux portes comme en hiver; tout Stamboul frissonnait sous un ciel plein de nuages obscurs; et dans l'humble petit harem grillé, on aurait dit le crépuscule.
Soudain, à la porte extérieure, le frappoir de cuivre, toujours inquiétant, les fit tressaillir.
"C'est elles, dit Mélek, tout de suite penchée pour regarder à travers les grillages de la fenêtre. C'est elles! Elles ont pu s'échapper, que je suis contente!"
Elle descendit en courant pour ouvrir, et bientôt remonta précédée de deux autres dominos noirs, à voile impénétrable, qui semblaient, eux aussi, élégants et jeunes.
"Monsieur André Lhéry, présenta Djénane. Deux de mes amies; leurs noms, ça vous est égal, n'est-ce pas?
--Deux dames-fantômes, tout simplement", ajoutèrent les arrivantes, appuyant à dessein sur ce mot dont André avait abusé peut-être dans un de ses derniers livres.
Et elles lui tendirent des petites mains gantées de blanc. Elles parlaient du reste français avec des voix très douces et une aisance parfaite, ces deux nouvelles ombres.
*113
"Nos amies nous ont annoncé, dit l'une, que vous alliez écrire un livre en faveur de la musulmane du XXe siècle, et nous avons voulu vous en remercier.
--Comment cela s'appellera-t-il? demanda l'autre, en s'asseyant avec une grâce languissante sur l'humble divan décoloré.
--Mon Dieu, je n'y ai pas songé encore. C'est un projet si récent, et pour lequel on m'a un peu forcé la main, je l'avoue... Nous allons mettre le titre au concours, si vous voulez bien... Voyons!... Moi, je proposerais: _Les Désenchantées_.
--"Les Désenchantées", répéta Djénane avec lenteur. On est désenchanté de la vie quand on a vécu; mais nous au contraire qui ne demanderions qu'à vivre!... Ce n'est pas désenchantées, que nous sommes, c'est annihilées, séquestrées, étouffées...
--Eh bien! voilà, je l'ai trouvé, le titre, s'écria la petite Mélek, qui n'était pas du tout sérieuse aujourd'hui. Que diriez-vous de: "Les Étouffées"? Et puis, ça peindrait si bien notre" état d'âme sous les voiles épais que nous mettons pour vous recevoir, monsieur Lhéry! Car vous n'imaginez pas ce que c'est pénible de respirer là-dessous!...
--Justement, j'allais vous demander pourquoi vous les mettiez. En présence de votre ami, vous ne pourriez pas vous contenter d'être comme toutes celles que l'on croise à Stamboul: voilées, oui, mais avec une certaine transparence laissant deviner quelque chose, le profil, l'arcade sourcilière, les prunelles parfois. Tandis que, vous, moins que rien...
--Et, vous savez, cela n'a pas l'air comme il faut du tout, d'être si cachées que ça... Règle générale, quand vous rencontrez dans la rue une mystérieuse à triple voile, vous pouvez dire: Celle-ci va où elle ne devrait pas aller. (Exemple, nous, du reste.) Et c'est tellement connu, que les autres femmes sur son passage sourient et se poussent le coude.
--Voyons, Mélek, reprocha doucement Djénane, ne fais pas des potins comme une petite Pérote... "Les désenchantées", oui, la consonance serait joli mais le sens un peu à côté...
--Voici comment je l'entendais. Rappelez-vous les belles légendes du vieux temps, la Walkyrie qui dormait dans son burg souterrain; la princesse-au-bois-dormant, qui dormait dans son château au milieu de la forêt. Mais, hélas! on brisa l'enchantement et elles s'éveillèrent. Eh bien! vous, les musulmanes, vous dormiez depuis des siècles d'un si tranquille sommeil, gardées par les traditions et les dogmes!... Mais soudain le mauvais enchanteur qui est le souffle d'Occident, a passé sur vous et rompu le charme, et toutes en même temps vous vous éveillez; vous vous éveillez au mal de vivre, à la souffrance de savoir..."
Djénane cependant ne se rendait qu'à moitié. Visiblement, elle avait un titre à elle, mais ne voulait pas le dire encore.
Les nouvelles venues étaient aussi des révoltées, et à outrance. On s'occupait beaucoup à Constantinople, ce printemps-là, d'une jeune femme du monde, qui s'était évadée vers Paris; l'aventure tournait les têtes, dans les harems, et ces deux petites dames-fantômes en rêvaient dangereusement.
"Vous, leur disait Djénane, peut-être trouveriez-vous le bonheur là-bas, parce que vous avez dans le sang des hérédités occidentales. (Leur aïeule, monsieur Lhéry, était une Française qui vint à Constantinople, épousa un Turc et embrasse l'Islam.) Mais moi, mais Zeyneb, mais Mélek, quitter notre Turquie! Non, pour nous trois, c'est un moyen de délivrance à écarter. De pires humiliations encore, s'il le faut, un pire esclavage. Mais mourir ici, et dormir à Eyoub!...
--Et comme vous avez raison!" conclut André.