Les derniers Peaux-Rouges: Le trésor de Montcalm
Chapter 8
--Fleur-de-Printemps n'ignore pas que les Enfants perdus connaissent l'art de faire crier comme des vieilles femmes les guerriers les plus courageux. Quelle contenance fera-t-elle lorsque les couteaux de mes fils découperont ses chairs, lorsque ses ongles et ses cheveux seront arrachés un à un?
Le chef des Enfants perdus se tut pour juger de l'effet que ses paroles avaient produit.
Fleur-de-Printemps frissonnait. Elle connaissait de longue date ces horribles exécutions et savait à quel degré de perfection les Enfants perdus avaient porté l'art des supplices.
Cependant l'étoile des Yakangs peut échapper à son sort, dit tout à coup l'Indien.
--Que le chef s'explique.
--Les deux yeux de Fleur-de-Printemps éclairent mon coeur depuis longtemps. Qu'elle consente à partager mon wigwam et, au lieu d'être attachée au poteau de torture, elle sera aimée et respectée de nos guerriers.
--Fleur-de-Printemps est la fille d'un chef. Jamais elle ne vivra avec un chien des prairies!
--Que ma fille prenne garde! cria Oeil-Sanglant en fronçant les sourcils et étreignant convulsivement le bras de la jeune fille.
Fleur-de-Printemps poussa un cri de douleur.
--Votre conduite est infâme, chef, dit Raoul. Le beau mérite de faire trembler une femme!
L'Oeil-Sanglant se tourna vers Raoul, auquel il n'avait pas pris garde jusque-là, et, pour toute réponse, lui fouetta le visage d'un revers de sa robe de bison.
A cette insulte, un nuage passa devant les yeux du marquis. Ses muscles se roidirent comme pour briser ses liens; mais, voyant l'inutilité de ses efforts, il retomba sur le sol et, poussa un gémissement de fureur et d'impuissance.
--Oeil-Sanglant frappe un ennemi sans défense! s'écria Fleur-de-Printemps dont les yeux lançaient des éclairs; c'est un lâche! mon coeur le méprise et les guerriers de ma race feront des sifflets de guerre avec ses os!
--J'ai voulu sauver la fille des Yakangs, dit l'Indien d'une voix sombre; elle ne l'a pas voulu, elle mourra!
--Apprêtez vos supplices, dit la jeune fille; je les attends sans crainte.
L'Oeil-Sanglant quitta la tente, le coeur plein de rage, et sur l'heure convoqua les chefs de la troupe.
--Que décident mes frères du sort des prisonniers.
--Le poteau du sang, fit le métis Scott.
Les autres chefs approuvèrent.
--Bien, dit l'Oeil-Sanglant. Les prisonniers seront attachés au poteau de torture demain, lorsque le soleil aura parcouru la moitié de sa carrière.
Puis, laissant ses compagnons, le chef des Enfants perdus se dirigea de nouveau vers la tente pour faire connaître aux prisonniers la décision du conseil.
Après le départ de leur ennemi, les prisonniers gardèrent d'abord le silence avec une morne résignation.
--Mourir ainsi, dit tout à coup Raoul, c'est affreux! Fleur-de-Printemps, abandonne-moi à mon triste sort et accepte la proposition de l'Oeil-Sanglant.
--Jamais!
--Songe à ton père et à ta mère.
--La Flèche-Noire est un chef; il maudirait sa fille, si elle tremble en face de la mort.
--La mort n'est rien... mais la souffrance!
--La souffrance?... Celui qui implore ses ennemis est un lâche!... Mais le supplice ne peut avoir lieu encore et les Yakangs doivent être sur notre piste.
Et s'ils arrivent trop tard?
--Alors nous mourrons ensemble. C'est un bonheur de mourir avec ceux qu'on aime!
En ce moment, une voix douce et harmonieuse s'éleva derrière la tente:
Lorsque tu cours dans la prairie, Ton pied rase l'herbe fleurie Plus léger qu'une aile d'oiseau; Dans les sentiers tu vas, tu passes, Sans jamais laisser de traces Que le castor au sein des eaux.
--La voix de mon rêve! s'écria la jeune fille. Que le guerrier pâle espère; un ami veille près de nous.
Tout à coup la tente s'entr'ouvrit et un homme parut. C'était le Castor.
--Que ma soeur ouvre son coeur à l'espérance, dit-il. Un ami est là; bientôt Fleur-de-Printemps rejoindra les guerriers de sa tribu?
--Seule?
--Seule!
--Alors Fleur-de-Printemps reste.
--Que veut dire ma soeur?
--Vivre avec lui ou mourir ensemble! fit la jeune fille en tournant ses beaux yeux vers Raoul.
--Quels sont les liens qui unissent ma soeur à l'étranger?
--Fleur-de-Printemps l'aime.
Et, toute honteuse, elle détourna la tête.
A cet aveu, le Castor poussa un soupir douloureux et appuya ses mains crispées sur son coeur comme pour en comprimer les battements.
--Fleur-de-Printemps aime un blanc, un des ennemis insatiables de sa race! Cela lui portera malheur!
--L'étranger n'est pas un ennemi; il a sauvé mon peuple. Les Yakangs l'ont adopté et Fleur-de-Printemps lui a donné son coeur.
Le Castor jeta sur Raoul un regard d'une expression étrange; ses sourcils se froncèrent et il tomba dans une profonde rêverie.
Dans le coeur de ce sauvage enfant de la nature, habitué à ne reconnaître d'autres lois que celles de ses passions et de ces caprices, son amour pour la jeune fille et sa haine pour un rival se livraient un violent combat.
Soudain le Castor releva la tête.
--Ma soeur sera obéie, dit-il avec effort: elle partira avec le guerrier pâle.
Et, se baissant vers les prisonniers, il se mit en devoir de couper leurs liens lorsqu'une main pesante s'appuya sur son épaule.
Le Castor se releva d'un bond. Il se trouvait en présence de l'Oeil-Sanglant.
--Le Castor est généreux! dit celui-ci avec ironie; il donne la liberté à des prisonniers qui ne lui appartiennent pas.
--Trêve de railleries! s'écria le jeune Indien; maintenant que l'Oeil-Sanglant a surpris mes desseins, je n'ai plus besoin de les cacher. Oui, je veux délivrer les prisonniers!
--Ces prisonniers m'appartiennent. Le conseil des chefs les a condamnés à être attachés; ou poteau du sang.
--Le conseil des chefs?... Le Castor n'y assistait pas, et cependant le Castor est un chef. D'ailleurs, que m'importent vos décisions? Les Enfants perdus sont des chiens; mon coeur les méprise depuis qu'il les connaît!
--Le Castor est un traître, et comme un traître il mourra! dit Oeil-Sanglant en faisant un pas vers le jeune homme.
--Prenez garde, chef! je ne suis pas un enfant, et les menaces ne m'ont jamais effrayé. J'accepte le combat; j'ai juré que la chevelure de l'Oeil-Sanglant ornerait un jour mes mocassins... car moi aussi j'aime Fleur-de-Printemps!
En entendant ces mots, le chef des Enfants perdus poussa une exclamation de rage et dégaina son couteau.
Le Castor l'imita.
Les deux Indiens, la tête haute, le visage enflammé, s'observaient du regard, prêts à fondre l'un sur l'autre.
--Non! dit tout à coup Oeil-Sanglant, pas ainsi!... Le poteau de torture aura trois victimes au lieu de deux.
A ces mots, il sortit de la tente en poussant son cri de guerre.
Les Enfant perdus accoururent autour de lui.
--Que mes fils s'assurent du Castor! cria-t-il. Le Castor est un traître!
Les Enfants perdus obéirent; mais le Castor, par un mouvement rapide comme l'éclair fendit d'un coup de tomahawk la tête du premier Indien qui s'approcha de lui; puis, montant avec une agilité inouïe sur la muraille de rochers qui entouraient le camp:
--Les Enfants perdus ne sont pas des guerriers, cria-t-il; Le Castor se rit de leur colère. Un jour ils se retrouveront sur le sentier de la guerre!...
Et, d'un bond prodigieux, il sauta au bas de la muraille et s'enfuit dans la direction des collines.
Les Enfants perdus n'osèrent imiter son exemple, et, comme il leur eut fallu faire un long détour pour suivre la piste du Castor, ils jugèrent toute poursuite inutile et remirent leur vengeance à un moment plus favorable.
--Je ne sais pourquoi, se dit en lui-même le métis Scott, la conduite du Castor m'intrigue. Je suis sût que j'apprendrai de bonnes choses en le suivant.
Et, escaladant à son tour les rochers, il exécuta la manoeuvre du Castor et disparut dans les hautes herbes.
XIV.--LE TRESOR DE MONTCALM.
Le Castor marcha tout le reste de la nuit sans ralentir son allure. Au point du jour il arriva au pied de la plus haute des collines et se dirigea vers le sommet à travers les broussailles inextricables qui en couvraient la surface.
Vers le milieu de la montée, changeant de direction, il s'engagea résolument sur une étroite corniche qui surplombait l'abîme.
Bientôt il déboucha sur une plate-forme au centre de laquelle se dressait une gigantesque aiguille de granit.
Un homme était assis à la base de la pierre.
C'était un grand vieillard à la face ridée, aux longs cheveux flottants, blancs comme la neige. Il portait le costume traditionnel des Indiens des cinq grandes nations désignées habituellement sous le nom générique d'_Iroquois_. A sa droite, sur le sol, étaient posés un arc et le carquois garni de flèches; à sa gauche, la lance et le tomahawk. Immobile, l'oeil fixé vers l'orient, on eût dit une statue de bronze.
Le Castor considéra quelques instants cet homme d'un air attendri, puis lui posa la main sur l'épaule.
Le vieillard tressaillit..
--L'esprit de mon père est occupé, dit le Castor; Il ne s'aperçoit pas de la présence de son fils.
--Oui, répondit le vieillard en étreignant le jeune homme sur sa poitrine. L'esprit de Donnahcomah est triste; il songe aux Indiens dont la puissance décroît de jour en jour.
--Que mon père chasse ces tristes pensées: le sang des jeunes hommes bouillonne dans leurs veines!
--Que mon fils m'écoute! dit Donnahcomah; je suis vieux, et à mon âge, sur le seuil des prairies bienheureuses, l'esprit acquiert plus de lucidité. Les visages pâles sont avides: la terre est trop petite pour eux. Un jour viendra où ils la couvriront: tout entière, et alors les fils rouges du Grand-Esprit auront vécu.
--Les Indiens sauront se défendre, mon père!
Le vieillard secoua la tête.
--Les visages pâles sont très-puissants; leur médecine est meilleure que celle des pauvres Indiens; ils vaincront... Mais laissons ces tristes idées... Pourquoi mon fils vient-il me voir?
--Il vient demander conseil à son père.
--Qu'il parle; mes oreilles sont ouvertes.
--Le Castor a poussé son cri de guerre contre l'Oeil-Sanglant.
--Bon! mon fils a bien agi.
--Oach! que mon père se souvienne que c'est lui même qui m'a engagé à m'introduire dans les rangs des Enfants perdus.
--Oui, autrefois il le fallait.
--Et maintenant?
--Il ne le faut plus.
--Que mon père s'explique; je ne le comprends pas.
--Bientôt le Castor connaîtra le fond de mon coeur. Auparavant, qu'il me dise ce qui se passe dans le désert.
--Plusieurs blancs y sont entrés sous la conduite d'un homme surnommé Novice, et se sont alliés aux Enfants perdus.
--Dans quel but? mon fils le sait-il?
--Oui. Dans le but de chercher un trésor caché dans les prairies.
--Oach! fit le vieillard. Et puis?
--Un autre visage pâle, ami du Marcheur, a été adopté par les Yakangs. Comme le Novice, il vient chercher un trésor dans le désert.
--Bon! Que mon fils s'asseye à mes cotés, et qu'il me dise tout ce qu'il sait, sans omettre aucun détail.
Le Castor obéit et raconta longuement son amour pour Fleur-de-Printemps, l'arrivée du Novice à la clairière, l'attaque du village yakang par les Enfants perdus, la brusque apparition de Raoul, du Marcheur et du démon du Champ-Rouge; puis il dit la capture de la jeune fille et du marquis par les chefs luirons, et enfin la scène de la tente où il avait ouvertement rompu avec les Enfants perdus.
Le récit achevé, le vieillard laissa tomber son front dans ses deux mains et sembla méditer.
--Mon fils, dit-il enfin en relevant la tête, a dû se demander bien souvent pourquoi Donnahcomah vivait toujours seul, isolé sur cette colline, loin du commerce des autres fils du Grand-Esprit.
--Mon père a deviné ma pensée.
--Eh bien! que le Castor m'écoute; je vais lui montrer le fond de mon coeur.
--Que mon père parle, son fils l'écoute avec respect.
--Le Castor sait que les Indiens sont les fils aines du Wacondah. C'est pour eux que le Grand-Esprit créa les prairies, c'est pour les nourrir et les vêtir que le Maitre de la vie peupla le désert des bisons. Autrefois notre race, aujourd'hui vaincue par les visages pales, était riche et puissante: elle régnait sans partage sur toutes les terres et n'avait de limites que celles formées par les grandes eaux. Un sachem redoutable, terrible dans les combats et sage durant la paix, commandait à tous les Peaux-Rouges des terres du sud. Ce grand sachem demeurait bien loin d'ici, dans la ville sacrée et éternelle, au milieu des terres baignées par les mers chaudes du Sud, et sa puissance était immense. Hélas! qui sait cela aujourd'hui? Moi seul peut-être! Que mon fils se souvienne du nom de ce grand guerrier: il s'appelait Moctézucoma [2].
[Note 2: C'est ainsi que les Indiens prononcent le nom de Montézuma. Chose étrange! un grand nombre de peuplades de l'Amérique ont conservé le souvenir et la tradition du prince infortuné vaincu par Fernand Cortez. Elles prononcent son nom avec respect, et, chose remarquable encore, elles croient qu'il reviendra un jour pour chasser les visages pâles et rendre aux Indiens leur puissance première.]
"Un jour, jetant les yeux sur la mer, les Indiens virent apparaitrent avec surprise des pirogues immenses, semblables à des montagnes flottantes, du côté d'où naît le soleil. C'était les visages pâles qui, poussés par le dieu du mal, leur protecteur, venaient voler les terres des fils du Wacondah.
"Moctézucoma était un guerrier terrible: il se battait avec le courage de l'ours gris. Mais, hélas! le Maître de la vie oubliait ou voulait éprouver ses fils. Malgré ses prodiges de valeur, Moctézucoma fut vaincu, puis il disparut... Les visages pâles se vantèrent de l'avoir tué; mais mon fils le sait, la langue des visages pâles est fourchue. Le grand chef des Peaux-Rouges n'était pas mort: enveloppé d'un nuage, il était monté jusqu'aux prairies bienheureuses pour implorer la pitié du Grand-Esprit.
"Avant de partir, il avait fait cacher en différents endroits de son royaume la plus grande partie de ses richesses, et, quand il reviendra, il retrouvera ses trésors pour soutenir la guerre contre les visages pâles, les refouler dans leurs iles et donner de nouveau à nos frères l'empire du monde... Hélas! fit mélancoliquement le vieillard, quand ce jour luira t-il?... Que le grand chef se dépêche, il y a longtemps que les Peaux-Rouges l'attendent..."
--Eh bien? dit le Castor.
--Eh bien! si Donnahcomah vit seul, c'est qu'il connaît un de ces trésors et qu'il le garde.
--Est-ce possible?
--Mon fils le verra bientôt.
--Comment mon père l'a-t-il découvert?
--Que mon fils m'écoute, je n'ai pas fini. Le premier de notre famille se nommait Griffe-d'Ours. C'était un grand guerrier, un chef redoutable de la tribu des Yakangs.
--Des Yakangs?
--Oui, des Yakangs; voilà pourquoi j'ai recommandé à mon fils le Castor d'aimer les guerriers de la Flèche-Noire et de les traiter comme des frères.
--Alors pourquoi mon père m'a-t-il conseillé d'entrer dans les rangs des Enfants perdus, leurs plus mortels ennemis?
--Pourquoi? Parce que les Enfants perdus immolent au Grand Esprit tous les visages pâles qui entrent sur notre territoire et les empêchent ainsi, sans le savoir, de découvrir jamais le trésor sur lequel je veille...
"Un jour, notre père Griffe-d'Ours escortait dans les prairies à la tête d'une troupe de Hurons avec lesquels il venait de faire la paix, une famille de visages pâles qu'il avait juré de protéger. Mais les Hurons, troublés par les vapeurs de l'eau de feu, qui rend fous les pauvres Indiens, massacrèrent les visages pâles au mépris de la foi jurée. Griffe-d'Ours lui-même, voulant défendre ses protégés, tomba percé de coups. Cependant il n'était pas mort. Profitant des ténèbres de la nuit, il s'éloigna, rampant, du lieu du carnage. Il erra longtemps dans le désert, sans abri, sans asile, supportant la faim et la soif, blessé, le sang brûlé par la fièvre, mais soutenu par l'espoir de la vengeance. Un jour qu'il venait de s'endormir au bord d'un cours d'eau, le grand chef Moctézucoma lui apparut, et montrant du doigt cette colline, lui ordonna de veiller à la sûreté d'un trésor qui y était caché et de le défendre surtout contre la cupidité des visages pâles.
"Griffe-d'Ours obéit. Il escalada la colline, découvrit le trésor et le garda pendant trente-deux ans.
"Cependant à chaque lune, abandonnant son poste, il se rendait au village des Hurons et immolait l'un des meurtriers pour apaiser les mânes des victimes. Trente fois il renouvela ces expéditions, jusqu'à ce que toute la troupe des Hurons coupables eut disparu.
"Quand Griffe-d'Ours mourut, son fils lui succéda, puis un autre, puis un encore, puis enfin Donnahcomah. Mais, hélas! Donnahcomah est bien vieux; bientôt il ira rejoindre ses pères dans les prairies bienheureuses, et alors mon fils le Castor le remplacera. Maintenant, que mon fils me suive."
Donnahcomah se dirigea vers l'une des extrémités de la plate-forme et contourna un amas de rochers surplombant l'abîme. Derrière ces blocs de pierre s'ouvrait l'entrée étroite d'une grotte obscure et profonde. Le vieillard, allumant une branche de pin, se glissa à plat ventre dans la grotte, suivi du Castor.
Apres de longs détours dans des corridors tortueux, les deux Indiens atteignirent le fond de l'excavation, et un cri d'admiration jaillit de la poitrine du jeune homme.
Devant lui, appuyés sur le sol et montant jusqu'à la voûte, des monceaux de poudre d'or se dressaient, renvoyant en fauves lueurs les rayons du flambeau réfléchis sur leur surface.
--Voilà les richesses que Moctézucoma doit trouver intactes quand il reviendra sur la terre.
--Aucun visage pâle n'a jamais soupçonné l'existence de cette grotte? demanda le Castor.
--Si, un seul, quand le père de mon père veillait ici, un visage pâle, guidé sans doute par le mauvais Esprit, réussit à s'introduire dans la grotte. Pendant trois jours et trois nuits, mon ancêtre le poursuivit à travers la prairie et parvint à l'atteindre. Mais le visage pâle s'échappa, laissant sa chevelure entre les mains de son ennemi. C'était un guerrier du grand chef blanc Montcalm, ennemi des Iroquois et allié des Hurons.
--Et parmi mes frères les Indiens?
--Un seul, le grand sorcier des Yakangs.
--Bon! Mais que mon père me permette une question. Si un étranger venait en ces lieux, que ferait mon père?
--Il le tuerait.
--Mais si mon père, malgré son courage, était obligé de céder?
--Donnahcomah est prudent; il connaît les ruses des visages pâles. S'il était forcé de céder, alors... que mon fils regarde.
Et, élevant le flambeau au-dessus de sa tête, le vieillard montra un large trou pratiqué dans l'une des parois de la grotte et rempli de poudre grossière.
--Une étincelle tombe là, dit-il, et la montagne s'écroulera!... Il vaut mieux détruire le trésor que de le laisser ravir par les visages pâles.
Le Castor fit un signe d'assentiment puis, précédé du vieillard, il sortit de la grotte, les yeux encore éblouis des richesses qu'il venait de contempler.
Le Castor redescendit la colline. Nous l'avons vu guider les Yakangs vers le camp de leurs ennemis.
Environ une heure après, Donnahcomah suivait le même chemin.
Le vieillard venait à peine de disparaître qu'un homme surgit derrière l'aiguille de granit.
--Cet homme était le métis Scott.
--Je savais bien, dit-il, que j'apprendrais de bonnes choses en suivant le Castor. Voyons un peu, à notre tour, ce fameux trésor. Qu'il appartienne à Moctézucoma ou au diable, je puis bien en prendre ma part.
Et, allumant le flambeau il pénétra dans la grotte.
A la vue des immenses richesses qui s'étalaient devant ses yeux:
--Hourra! s'écria-t-il avec une voix qui n'avait plus rien d'humain.
Et dans un accès de démence le misérable se rua sur ces monceaux d'or, se roulant sur eux et y enfonçant ses bras tout entiers, comme s'il eût craint que quelqu'un voulût les lui ravir.
XV.--A CHACUN SELON SES OEUVRES.
Obéissant aux ordres du Marcheur, Thémistocle, avec une agilité dont il s'émerveillait lui-même, monta sur l'un des pins qui étendaient leurs longues branches jusqu'au-dessus du poteau de torture et se perdit bientôt dans le feuillage. Puis, avec des précautions infinies, il rampa sur les branches jusqu'au-dessus de la tête des deux victimes. Arrivé là, le nègre s'arrêta, guettant une occasion favorable.
Au bout de quelques minutes, les préparatifs du supplice étaient terminés.
--Que les guerriers prennent leur place! cria Oeil Sanglant. Bientôt leurs oreilles seront réjouies par les cris de douleur de leurs ennemis.
Toute la bande obéit. Il s'ensuivit un moment de confusion pendant lequel le poteau du sang resta sans surveillance. Thémistocle, jugeant le moment propice, se suspendit à l'extrémité de la branche. La branche plia, et le nègre, sautant légèrement à terre, vint se placer devant les victimes ébahies, fièrement appuyé sur sa massue.
Lorsque les Indiens se retournèrent, ils poussèrent une clameur d'épouvante:
--Le démon du Champ-Rouge!
Oeil-Sanglant lui-même frissonna.
--Oui, c'est le démon du Champ Rouge, dit le nègre d'une voix retentissante. Le Grand Esprit, mon père, m'envoie punir les lâches et les voleurs.
--Grâce pour mon peuple! cria Oeil-Sanglant.
--Qui parle ainsi? qui implore ma pitié? Oeil-Sanglant a-t-il jamais fait grâce à ses ennemis?... Non, les Enfants perdus mourront! Je dois les immoler à la colère du Grand Esprit: ainsi le veut mon père.
Tous les Indiens tremblaient croyant leur dernière heure venue.
--Cependant, dit Thémistocle en élevant encore la voix, cependant, quel que soit mon ressentiment, mon coeur est bon... il peut encore pardonner si les Enfants perdus veulent m'obéir.
--Ils obéiront.
--Qu'ils coupent les liens de ces prisonniers et qu'ils les laissent partir.
--Ces prisonniers sont à moi! s'écria Oeil-Sanglant.
--Ils sont au Maitre de la vie, dit Thémistocle d'une voix sévère.
Terrifié, le chef des Enfants perdus allait donner l'ordre de délier les victimes, lorsque tout à coup le Novice, élevant la voix:
--Que veut dire ceci, guerriers? cria-t-il. Les Enfants perdus vont-ils se laisser effrayer par un imposteur qui abuse de leur incrédulité?
--Que mon frère se taise, dit l'Oeil-Sanglant, et qu'il n'attire point sur mon peuple la colère du démon du Champ-Rouge.
--Ah! ah! fit en riant le Novice un démon! Sachez, chef, que chez les visages pâles j'avais trente hommes semblables à celui-ci pour esclaves.
--Si c'est un démon, qu'il évite ceci... fit un des Américains en couchant en joue Thémistocle.
La position du nègre devenait critique, mais le Marcheur veillait. Passant le canon de sa carabine entre les branches du buisson qui le cachait, il pressa la détente. L'Américain poussa un cri de rage et laissa tomber son arme brisée par la balle du trappeur.
--Trahison! s'écria le Novice.
Et, suivi de ses homme:, il se précipita sur Thémistocle.
Les Enfants perdus tremblaient de peur. Ne doutant pas un instant de la puissance surnaturelle du nègre ils s'attendaient à voir le feu du ciel tomber sur la bande de Novice. Mais, à leur grande surprise, le feu du ciel ne tomba pas, et ils virent Thémistocle se défendre à coups de massue comme un simple mortel.
Cette vue éveilla leurs soupçons et ranima leurs courage. L'Oeil-Sanglant entrevit la possibilité de conserver ses prisonniers.
--Guerriers, dit-il, les paroles de notre frère le Novice seraient-elles vraies? Soixante Enfants perdus valent bien un fils du Grand-Esprit.
--Oach! répondirent les Indiens. A mort!
Et ils se ruèrent sur Thémistocle.
--A notre tour, dit alors le Marcheur. Chef, donnez le signal.
La Flèche-Noire obéit; le croassement du corbeau retentit; puis, escaladant les rochers, nos amis accoururent sur le théâtre de la lutte.
Le trappeur marcha droit au poteau de torture, et, coupant les liens des victimes:
--Courage! défendez-vous, dit-il en tendant une paire de pistolets au jeune homme.