Les derniers Peaux-Rouges: Le trésor de Montcalm

Chapter 6

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--Les Enfants perdus sont des lâches! continua le médecin; ne pouvant vaincre par la force, ils attaquent avec le feu. Les Yakangs allaient succomber lorsque le Grand-Esprit leur envoya un secours inespéré.

--Lequel?

--Notre frère le Marcheur, accompagné d'un guerrier des visages pales... puis...

--Eh bien?...

--Le démon du Champ-Rouge! répondit le médecin à voix basse. Il est l'ami du Marcheur, il protège les Yakangs...

--Que veut dire le grand sorcier?

--Mon père le verra dans la loge de la médecine.

La Flèche-Noire se leva et, accompagné de ses guerriers, se dirigea vers le réduit où gisait Raoul, veillé par ses amis.

En apercevant le Marcheur, le chef s'élança vers lui les bras ouverts, et l'étreignant sur sa poitrine:

--Merci, frère! dit-il simplement.

--Bah! fit le trappeur, entre nous, nous ne comptons plus. Ecoutez, chef; vous vous connaissez en blessures; examinez celle qu'a reçue mon ami, et dites-moi votre avis.

La Flèche-Noire examina quelques instants le visage du jeune homme; puis, collant l'oreille contre la poitrine de Raoul, sembla réfléchir profondément.

--Le visage pâle vivra! dit-il enfin. Dans quelques jours il pourra se servir de ses armes.

Un double cri, poussé par Fleur-de-Printemps et par Thémistocle, répondit au chef, et la jeune fille, heureuse et souriante, vint se jeter au cou de son père.

--La Flèche-Noire, mon frère, dit alors le trappeur en prenant Thémistocle par le bras, je veux vous présenter un ami dont la vue seule a mis en fuite vos ennemis.

Le chef considéra quelques instants la figure extraordinaire du nègre; puis baissant la tête et tombant à genoux:

--Que le démon du Champ-Rouge soit favorable à nos fils! murmura-t-il.

Thémistocle, surpris de l'action de l'Indien, s'empressa de le relever et, lui secouant énergiquement la main:

--Bon nègre comprend pas votre langue peau rouge, dit-il en fiançais; mais vous êtes un bon compagnon, et frère du Marcheur: cela me suffit.

--Le démon du Champ Rouge! murmurait à part lui le trappeur. Ah! ah! les Peaux-Rouges prennent Thémistocle pour un être surnaturel. Le fait est qu'à sa tournure!... Hé! hé! mais alors notre affaire ira toute seule!... Brave nègre, va!...

La Flèche-Noire ne s'était pas trompé. Au bout de quinze jours, Raoul entrait en convalescence et, un mois après, complètement rétabli, mais encore faible, il errait par le village, examinant curieusement tout ce qui l'entourait et liant Connaissance avec les Indiens, qui l'accueillaient comme un compagnon d'armes.

Cependant le jeune homme s'impatientait; il n'oubliait pas le motif qui l'avait amené dans ces contrées, et souvent il accusait le Marcheur de lenteur et d'insouciance.

--Patience, patience, répondait dogmatiquement le trappeur; vous êtes encore trop faible, et puis... j'ai mon idée!

Raoul, tout en maugréant, se résignait. Peu à peu cependant son impatience devint moins vive, et l'on eût pu croire que le jeune ami du trappeur oubliait le but de son voyage. Peut-être Fleur-de-Printemps n'était-elle pas étrangère à ce changement.

--Monsieur le marquis, dit un jour le trappeur en se frottant joyeusement les mains, nous partirons bientôt.

--Déjà!... fit Raoul.

--Voilà bien la jeunesse! deux beaux yeux lui font oublier... Puis, monsieur le marquis, reprit le Marcheur, je dois vous demander s'il vous répugnerait de devenir le frère de ces braves Indiens?

--Qu'entendez-vous par là, mon ami?

--Je désire vous faire adopter par la tribu des Yakangs, ainsi que je l'ai été, si toutefois vous le permettez.

--Si je le permets! mais mon ami, c'est une distinction dont je serai fier. D'ailleurs, ne m'avez-vous pas révélé les avantages qu'une semblable adoption peut me procurer?

--Avantages immenses, inappréciables, qui se résument par deux cents amis dévoués, deux cents frères, considérant comme personnelle toute injure qui vous sera faite.

--Fort bien, mon ami; mais croyez-vous que les Yakangs daigneront m'adopter comme ils l'ont fait pour vous?

--A dire vrai, c'est un honneur dont les Peaux-Rouges sont peu prodigues envers les blancs. Cependant vous avez donné votre sang pour eux, ils vous en seront reconnaissants... Je compte d'ailleurs beaucoup sur Thémistocle pour réussir.

--Sur moi? s'écria Thémistocle étonné.

--Expliquez-vous, dit Raoul.

--C'est bien simple. Les Indiens considèrent comme surnaturels tous les objets, tous les phénomènes qu'ils ne connaissent pas. Thémistocle est un de ces phénomènes-là. Les Yakangs n'ont jamais vu d'hommes noirs. Pour eux, un visage humain ne peut avoir que deux couleurs: rouge ou blanc; Thémistocle, dont le teint bouleverse toutes leurs idées, passe à leurs yeux pour un être supérieur, en dehors de la nature humaine. Ajoutez à cela la haute taille, le costume et la vigueur de notre ami..

--Mon brave Thémistocle, dit Raoul en riant, te voilà passé à l'état de phénomène!

--Mieux que cela, à l'état de divinité redoutable.

--Et comment l'appelle-t-on?

--Le démon du Champ-Rouge.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Rappelez-vous monsieur le marquis, l'endroit où nous nous sommes rencontrés pour la première fois et où vous m'avez sauvé la vie. Ce lieu a reçu des Indiens le nom de _Champ-Rouge_. 'On le croit hanté par une puissance malfaisante, ennemie des Indiens. Aussi, quand ils aperçurent notre ami noir, les coquins qui m'avaient attaqué crurent voir apparaître la divinité vengeresse et s'enfuirent en criant: Le _démon du Champ-Rouge_.

--En effet, je m'en souviens...

--Eh bien! c'est là-dessus que je compte pour vous faire adopter par les Yakangs.

--Vraiment?

--Venez avec moi, et vous, Thémistocle, n'oubliez pas que vous êtes dieu ou diable, à votre choix, mais qu'il vous faut faire tout ce que je vous dirai, et rien que cela: est-ce bien entendu?

--Comptez sur Thémistocle, répondit le nègre déjà pénétré ee la majesté de son rôle.

Le Marcheur, accompagné de ses deux amis, se dirigea vers la place du village où la tribu était rassemblée. Une espèce d'estrade avait été, par les soins du trappeur, construite au milieu de la place. En face, la Flèche-Noire et les principaux guerriers peints et costumés en guerre se tenaient immobiles sous les armes.

Le Marcheur, Raoul et Thémistocle montèrent gravement sur l'estrade.

--Les guerriers Yakangs sont mes frères, dit le trappeur d'une voix forte; veulent-ils permettre à leur frère blanc de parler?

--Oui, oui, répondirent les Peaux-Rouges.

--Yakangs, le démon du Champ-Rouge, après vous avoir couverts de sa protection pour mettre en fuite les lâches Enfants perdus, m'a fait entendre sa voix.

--Parlez, frère, dit la Flèche-Noire avec respect; nos oreilles sont ouvertes.

--A vous, Thémistocle! dit le trappeur à voix basse. Soyez majestueux autant que vous le pourrez. Parlez lentement; je traduirai phrase par phrase ce que vous direz. Vous finirez en leur ordonnant d'adopter votre maitre.

--Cela suffit, dit Thémistocle.

Le nègre, rejetant en arrière sa peau de bison, agita, en guise de salut, les plumes de dindon qui ornaient sa tête. Appuyé sur sa massue dans la pose de l'Hercule Farnèse, il commença d'une voix grave, lente et monotone, ayant l'air de se parler à lui-même, les yeux levés vers le ciel:

--Guerriers de la grande nation des Yakangs, d'où vient que vous courbez la tête devant moi? La peur tient-elle vos yeux fixés vers la terre? Les Yakangs ne sont pas des vielles femmes sans courage; ils sont les plus braves guerriers et les plus adroits chasseurs des prairies. A leur vue, les ennemis s'enfuient comme une troupe d'élans ou de cerfs timides... Cela est-il vrai, hommes puissants?

--Bravo! Thémistocle! murmura le Marcheur.

--Exorde par insinuation, ajouta Raoul.

--Levez les yeux, guerriers, continua le nègre, marchant à grands pas sur l'estrade et agitant les bras. Vous savez que le Grand-Esprit est mon père et que les prairies bienheureuses sont mes domaines... Regardez mon visage, que la contemplation du feu divin a brûlé pour toujours. Guerriers, ce n'est point un homme, celui qui n'a ni la peau rouge ni la peau blanche. Ecoutez! écoutez! Je chassais dans les prairies bien heureuses lorsque le Grand-Esprit, mon père, me dit: "Parmi mes fils rouges du désert, il y a des lâches et des voleurs indignes de voir la lumière du Wacondah!... va et punis-les." Et moi, fils respectueux, je quittai mes domaines, enveloppé d'une nuée d'orage. Caché sous les rochers du Champ-Rouge, j'ai, depuis des centaines de lunes, épié au passage et immolé, suivant les ordres de mon père, les lâches et les voleurs. Guerriers, je suis heureux de le reconnaître jamais ma colère ne s'est appesantie sur votre race. Les Yakangs sont des braves.

--Monsieur le marquis, dit le trappeur à voix basse, Thémistocle fera maintenant tout ce qu'il voudra des Indiens.

En effet les éloges du nègre avaient produit un effet extraordinaire parmi les Yakangs. Ces naïfs Peaux-Rouges, qui jusqu'alors écoutaient courbés dans l'attitude du respect, levaient maintenant leur front rayonnant d'orgueil.

Thémistocle, croisant ses longs bras sur sa vaste poitrine, garda le silence pendant quelques instants afin de doubler l'effet de ses paroles.

--Rapprochez-vous de moi, dit-il à voix basse à ses amis, et ne vous offensez pas de ce que je vais faire.

--Guerriers, continua-t-il à haute voix, j'errais dans les solitudes du Champ-Rouge, lorsque mon oeil, qui embrasse toute la terre d'un regard, vit une troupe de loups poltrons et perfides se diriger vers votre village, enveloppée des ténèbres de la nuit. Vos jeunes gens chassaient le bison au bord des lacs sous la conduite de la Flèche Noire, ce courageux guerrier que le Maître de la vie aime et propose comme modèle à ceux qui habitent les prairies bienheureuses du Wacondah.

Le chef Yakang, malgré son impassibilité ordinaire, poussa un cri de triomphe et d'orgueil en apprenant la haute opinion qu'avait de lui le Grand-Esprit.

--Pouvais-je laisser massacrer mes fils les Yakangs, tandis qu'ils s'endormaient dans une sécurité trompeuse? Non! Rapide comme l'éclair, je volai au secours de mes fils menacés. En route, je trouvai deux visages pâles qui marchaient au même but. Ces amis, vous les connaissez, les voilà.

En disant ces mots, Thémistocle saisit dans chaque main le Marcheur et Raoul stupéfaits, et les soulevant par leur ceinture de chasse, les tint suspendus en l'air, à bout de bras, pendant quelques instants.

Les Indiens poussèrent une immense clameur d'admiration. Jamais ils n'avaient assisté à un pareil trait de vigueur corporelle. Evidemment l'être capable d'un tel effort était bien un être surnaturel.

--Guerriers, continua Thémistocle, vous savez le reste. Conduit par mon père, le Maître de la vie, j'eus le bonheur d'arriver à temps, au moment où les Yakangs, malgré leur courage indomptable, allaient succomber sous le nombre. Ma vue suffit à chasser les chiens peureux. Hélas! l'un des visages pâles gisait sur la terre, baigné dans son sang. Guerriers, votre coeur est bon et reconnaissant; le Marcheur est déjà votre frère; n'est-il pas juste que son ami le devienne aussi?

--Oui, oui! crièrent les guerriers.

Les Yakangs sont reconnaissants, dit la Flèche-Noire; ils obéiront aux désirs du démon du Champ-Rouge: le visage pâle deviendra notre frère.

--Hourra! cria le trappeur en jetant en l'air son bonnet de peau de raton, hourra, Thémistocle! vous êtes grand comme le monde! Souffrez que je vous embrasse.

Et, sans attendre la réponse, le trappeur pressa le nègre dans ses bras. Celui-ci le repoussa doucement et, se retournant vers la foule:

--Guerriers, continua-t il après s'être recueilli pendant quelques instants, le Maître de la vie est content; il m'ordonne de rester au milieu de vous avec mes amis les visages pâles. J'obéirai à ses ordres, je chasserai le bison avec vous et combattrai vos ennemis. Réjouissez-vous, guerriers! un jour viendra où la grande race des Yakangs s'étendra sur la prairie comme l'eau du fleuve qui déborde.

Une explosion de cris enthousiastes et d'applaudissements frénétiques accueillit cette prophétie de bon augure; puis Thémistocle, descendant de l'estrade, fut entouré par les Indiens, qui, n'en ayant plus peur, s'approchaient de lui pour le toucher. Quelques-uns même des plus hardis coupaient avec leur couteau à scalper des morceaux de sa peau de bison et les emportaient comme des talismans. Sans l'intervention de la Flèche-Noire, Thémistocle eût été bientôt dépouillé du vêtement qui faisait sa gloire et son orgueil.

On procéda immédiatement à l'adoption du marquis. Vu son état de faiblesse et les observations du Marcheur, les épreuves usitées en pareil cas furent supprimées. La Flèche Moire, s'approchant du jeune homme, l'embrassa sur les lèvres et lui fit don d'un costume complet de guerre. En échange, Raoul donna un de ses pistolets, que l'Indien reçut avec les marques de la plus vive satisfaction.

Le sorcier, s.'approchant à son tour, se mit en devoir de pratiquer l'opération du tatouage.

--Hum! monsieur le marquis, dit le trappeur, voilà un mauvais quart d'heure à passer. Mais il y a des circonstances où l'homme doit savoir souffrir sans se plaindre...

Le sorcier mit à nu le bras du jeune homme et, lui piquant la peau à l'aide d'une épine d'acacia trempée dans le suc de certaines plantes, lui dessina les figures emblématiques de la tribu des Yakangs. Pendant ce temps, les chefs et les principaux guerriers dansaient autour de l'estrade, poussant des cris discordants.

--A quoi bon tout ce vacarme? demanda Raoul.

--A empêcher les plaintes que la douleur pourra vous arracher de parvenir aux oreilles des gens de la tribu.

--Alors, mon ami, faites cesser ce tapage. Je veux montrer aux Indiens qu'un blanc est aussi capable qu'eux de souffrir sans se plaindre.

Et en effet, pendant toute la durée de l'opération, le jeune homme ne proféra pas une plainte, malgré la douleur cuisante que lui causait la liqueur corrosive. L'opération terminée, il fut conduit dans la loge de la médecine, où il demeura enfermé toute la journée, afin, disait le sorcier, de s'entretenir avec le Grand-Esprit.

Lorsqu'il en sortit, le soir, Raoul faisait partie de la puissante tribu des Yakangs.

Pour fêter cet heureux jour, un grand feu fut allumé sur la place, et les danses et les jeux se prolongèrent pendant une partie de la nuit.

X.--UN SERVITEUR MODELE.

Quinze jours s'étaient passés et le trappeur n'était pas resté inactif pour obtenir le secret du trésor de Montcalm.

Le sorcier, qui seul connaissait ce secret, avait longtemps hésité à se livrer. "La puissance et la prospérité des Yakangs, disait-il, étaient fatalement liées à sa discrétion," et il est probable que les instances du Marcheur fussent demeurées stériles si Thémistocle, usant de son autorité de dieu protecteur, n'eût enjoint au sorcier de dire ce qu'il savait. Devant un ordre aussi formel, le grand prêtre n'eut plus d'objection. Il consentit même à servir de guide et à conduire l'étranger vers le trésor qu'il était venu chercher.

--Le désert est plein d'ennemis, avait dit de son côté la Flèche-Noire, et le démon du Champ-Rouge ne peut voyager seul comme un pauvre Indien. La Flèche-Noire l'escortera avec dix guerriers.

Enfin Fleur-de-Printemps et l'Abeille avaient voulu accompagner le chef.

La Flèche-Noire s'opposa d'abord à cette résolution imprudente et téméraire; mais cette fois encore Thémistocle interposa son autorité toute-puissante et le chef yakang consentit à ce que sa femme et sa fille fissent partie de l'expédition; mais en même temps il doubla le nom bre de l'escorte.

La petite troupe avait donc quitté le village et, guidée par le sorcier, s'était dirigée vers les terres de l'Est en suivant la route que Raoul et ses amis avaient déjà parcourue pour se rendre chez les Yakangs.

Vers le milieu du troisième jour de marche, nous la retrouvons campée au bord du fleuve où Thémistocle avait terrassa un bison à la force du poignet.

--J'ai une question à poser à mon père le sorcier, dit tout à coup le trappeur; mon père veut-il m'écouter?

--Les paroles de mon fils sont toujours agréables aux oreilles de son ami.

--Merci. Comme vous le savez, ce chemin mène directement chez moi. Le suivrons-nous jusqu'au bout et passerons-nous par ma cabane?

--Non, répondit le sorcier. La hutte de mon fils restera à deux milles vers la droite.

--C'est bien; je pourrai renouveler ma provision de poudre et de balles... Un homme sans munitions n'est bon à rien.

En ce moment, comme le déjeuner était fini et la chaleur suffocante, chacun s'étendit commodément sur l'herbe, cherchant un peu d'ombre et de sommeil, attendant la fraîcheur du soir pour se remettra en route.

Un instant après, une légère ondulation se produisit dans les roseaux qui cachaient le fleuve, puis apparut entre leurs tiges une tête grimaçante, fixant des yeux enflammés sur les gens endormis.

Après quelques secondes d'un attentif examen, la tête disparut, les roseaux se refermèrent, l'eau du fleuve clapota doucement sous les efforts d'un Indien qui, nageant entre deux eaux, atteignit bientôt la rive opposée. Cet Indien portait le costume et les emblèmes des Enfants perdus.

A peine eût il touché la terre qu'il se dirigea en rampant vers un bouquet de _kart rouges_ [1].

[Note 1: Cornus stolonifera (Mich.)]

Deux autres Indiens l'attendaient au milieu des hautes herbes.

--Mon frère a vu? demanda l'un d'eux.

--Le Loup a vu.

--Quels sont les guerriers dont nous suivons la piste?

--Le visage pâle, accompagné de son ami le Marcheur et de vingt guerriers yakangs commandés par la Flèche-Noire. L'Abeille et Fleur-de-Printemps sont parmi eux, ainsi que le démon du Champ-Rouge.

--Bien. Le Loup compte sans doute avertir Oeil-Sanglant?

Le Loup secoua négativement la tête.

--Le Loup est plus rusé que le trappeur blanc: il a entendu. Le Marcheur manque de poudre et de balles; son rifle est muet et pend inutile sur son épaule.

--Oach!

--Le Marcheur ira chercher des munitions à sa hutte.

--Que compte faire mon frère?

--Le Loup y sera le premier. Le Loup connaît la hutte du Marcheur; il y mènera ses deux frères rouges, emportera les armes du trappeur, et le Marcheur fuira comme un chien peureux.

--Mon frère est guerrier; son oeil voit tout. Partons.

Les trois Indiens se mirent en marche, côtoyant le fleuve, cachés parmi les saules, les roseaux et les hautes herbes, de ce pas gymnastique qui dévore les distances sans paraître donner prise à la fatigue.

--L'ennemi des Enfants perdus est loin maintenant, dit le Loup, après deux heures de marche silencieuse. Si mes frères veulent suivre le Loup, ils les conduira plus vite par l'eau.

Les Indiens approuvèrent par un signe de tête.

Pour voyager par eau ainsi que le proposait le Loup, la première chose qui semble nécessaire est une embarcation. Or, les trois Enfants perdus n'en possédaient pas. Mais ce n'était point là une impossibilité pour ces sauvages enfants de la nature.

Un énorme tronc de peuplier gisait sur la rive, brisé sans doute par la tempête et encore garni d'une portion de ses branches dénudées.

Les Indiens s'approchèrent du tronc d'arbre et, réunissant leurs efforts, commençaient à l'ébranler, lorsque soudain un homme se dressa devant eux.

Les Indiens, surpris, reculèrent d'un pas, portant la main à leurs tomahawks.

--De par le Grand-Esprit! mes gaillards vous avez failli m'écraser, dit le nouveau venu, une autre fois, quand vous remuerez des troncs d'arbres, regardez d'abord s'il n'y a personne derrière.

--Le métis Scott! firent les Indiens.

--Mon Dieu! oui, votre frère Scott qui, ne pouvant savoir s'il avait affaire à des amis ou à des ennemis, s'est mis à couvert pour voir venir. Et maintenant, vous voulez descendre le fleuve?

--Oui.

--Et où allez-vous par ce chemin-là?

--A la hutte de notre ennemi, le Marcheur.

--Ah! Et dans quel but?

--Lui enlever ses armes.

--De par tous les diables! c'est une excellente idée.

--Mon frère nous permettra une question à notre tour?

--C'est selon... Faites toujours.

--D'où vient le Métis?

--Vous êtes curieux... Bah! après tout, vous le saurez tôt ou tard. Le Métis vient de négocier une alliance entre les Enfants perdus et le Nuage-Blanc, chef des Hurons.

--Mon frère a réussi?

--Le Métis a réussi. Il retourne vers Oeil-Sanglant.

--Bien. Que mon frère se dépêche et qu'il marche avec la prudence du serpent. Le démon du Champ-Rouge avec la Flèche-Noire et vingt guerriers yakangs suivent l'autre rive du fleuve.

--Merci; le Métis n'est pas un enfant... Adieu.

Les Indiens eurent bientôt fait de pousser le tronc de peuplier dans le fleuve et se laissèrent aller à la dérive...

Le lendemain, vers le milieu du jour, ils se trouvaient en face du cirque de rochers qui conduisait à la hutte du Marcheur. Abandonnant leur radeau improvisé aux hasards du courant, ils gagnèrent le bord à la nage et, après avoir scruté de l'oreille et de l'oeil tous les environs, ils s'engagèrent dans l'étroit couloir de pierre.? Le silence, l'abandon étaient complets...

La porte du réduit était entr'ouverte. Le Loup, qui marchait en tête, prêta l'oreille un instant, puis poussa le battant et entre résolument Mais à peine avait-il fait un pas dans l'intérieur que deux bras gigantesques, semblant sortir de derrière la porte, s'enlacèrent autour de ton corps et l'étreignirent.

Sous cette accolade formidable, l'Indien sentit ses os craquer, puisse briser et, quand l'ombre ouvrit les bras, le Loup roula inerte sur le sol.

Il était mort sans pousser un cri.

Cet ombre n était autre que Martin, l'ours _grizzly_ du Marcheur. Le brave animal, fuyant les ardeurs du jour, dormait paisiblement au frais dans la hutte, lorsque des pas inconnus lui avaient fait dresser l'oreille, tandis que son odorat, d'une finesse merveilleuse, lui révélait un ennemi.

Dans sa grosse cervelle d'ours, le brave Martin s'était probablement tenu un raisonnement comme celui-ci:

--Quelqu'un approche... ce n'est point mon maître... ce n'est point non plus aucun des amis de mon maître, car les pas et les voix que j'entends me sont inconnus... Hum! Martin, mon ami, ces gens-là ont de mauvaises intentions. Souviens-toi que ton maître t'a proposé à la garde de son habitation.

Et, sûr de la justesse de son raisonnement, le brave animal avait étouffé le premier inconnu qui s'était présenté, et cela si rapidement et avec si peu de bruit, que les compagnons du Loup, faisant le guet au dehors, n'avaient rien entendu.

Au bout de quelques instants, ils entrèrent.

Le second Indien qui se présenta subit le même sort: mais le troisième, averti par un grognement, eut le temps de se mettre sur la défensive et de brandir son tomahawk, faible arme pour un tel adversaire. Martin ne s'inquiéta même pas d'éviter le coup qui lui était destiné; il le reçut au milieu du front, sûr que son crâne pouvait supporter une pareille caresse, puis, d'un coup de griffe il éventra l'Indien.

Cet exploit accompli, Martin secoua la tête, s'étendit en travers de la porte et, après s'être léché les pattes pendant quelques instants, reprit son somme interrompu.

Au coucher du soleil, le Marcheur arrivait au cirque de pierre.

--Oh! oh! qu'est-ce à dire? s'écria-t-il; des pas humains! Quelqu'un chez moi!

Et, le coeur plein d'inquiétude, il franchit en courant le couloir. Sur le seuil, il trouva son ours qui l'accueillit avec toutes les démonstrations d'une joie des plus vives.

--Bonjour, bonjour, Martin! dit le trappeur en caressant l'animal; as-tu vu quelqu'un rôder par ici?

Les yeux de Martin brillèrent comme s'il eût compris la question et te tournèrent vers la hutte.

--Ah! ah! fit le trappeur en voyant les cadavres... Des Enfants perdus! Mon ami Martin, tu as bien travaillé!

Deux heures après, les cadavres enterrés, le Marcheur, muni d'un sac à balles et d'une poudrière convenablement garnie, quittait la hutte pour rejoindre ses amis, qui l'attendaient à deux milles plus loin de l'autre côté des montagnes. Martin l'accompagna jusqu'aux limites de son domaine.

XI.--L'ORAGE.