Les derniers Peaux-Rouges: Le trésor de Montcalm

Chapter 5

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Les bisons faisaient leur entrée sur la petite plage où se tenaient les chasseurs. Les superbes animaux arrivant au galop, broyant les cailloux sous leurs pas et i'entourant d'un épais nuage de poussière. La queue battant leurs flancs, les yeux aveuglés par leur toison rabattante, ils allaient comme la personnification de la force aveugle et brutale qui marche entre des obstacles.

Sans se laisser arrêter par le fleuve, les bisons s'engagèrent résolument dans l'eau, s'efforçant de gagner l'autre rive à la nage.

--Feu! cria le Marcheur; les bisons sont trop avancés maintenant; ils ne reculeront plus. Trois coups de carabine retentirent et trois bisons tombèrent, se roulant dans les convulsions de l'agonie.

Quelques instants après, une nouvelle décharge se fit entendre et abattit trois nouvelles victimes; mais deux d'entre elles se relevèrent bientôt.

--Quel malheur! dit le trappeur; voilà deux belles bêtes qui vont aller sur l'autre rive servir de pâture aux loups et aux corbeaux; c'est dommage!

--Non pas, s'il vous plaît, dit le marquis; je me charge d'achever au moins l'une d'elles.

En disant ces mots et malgré les efforts du Marcheur pour le retenir, Raoul quitta sa touffe de roseaux et s'élança le couteau de chasse à la main, vers l'animal qui gagnait le fleuve.

Thémistocle, poussé par la même idée, exécuta une manoeuvre semblable à celle de son maître.

--Morbleu! s'écria le trappeur avec un juron formidable et rechargeant précipitamment sa carabine, morbleu! un malheur va arriver. Là! je le disais bien!

En effet dans sa course, Raoul s'était embarrassé dans les hautes herbes du rivage et était tombé lourdement sur le sol. Le bison poursuivi, rendu furieux par sa blessure et voyant son ennemi à terre, s'était élancé de rage sur le marquis et allait infailliblement le broyer sous ses pieds.

La situation était critique; heureusement le trappeur veillait. Au moment où le marquis se voyait voué à une mort certaine, la balle du Marcheur passa en sifflant auprès de l'animal furieux.

--A l'autre! fit le trappeur.

Tournant alors ses yeux vers le bord de l'eau, il poussa un cri d'admiration terminé par un immense éclat de rire.

Thémistocle s'était élancé à la poursuite du bison blessé, L'animal allait atteindre l'eau lorsque le nègre, lançant contre lui sa lourde massue, l'atteignit par le travers du corps. A cette nouvelle agression, l'animal, furieux, fit volte-face et s'élança contre son ennemi.

Mais le brave nègre, auquel on aurait pu appliquer l'expression d'_impavidus vir_ du poète, impassible et inébranlable, attendit le choc de pied ferme.

Au moment où l'animal baissait la tête pour le frapper, Thémistocle le saisit adroitement par les cornes et, pesant de toute la force de ses muscles d'acier, parvint à le maîtriser complètement: puis, après quelques instants de réflexion, il se prit à heurter son front contre la tête du bison comme s'il eut voulu a lui briser. Mais, si Thémistocle avait la tête dure, l'animal l'avait encore plus dure que lui, et la lutte ne pouvait se continuer de cette façon avec avantage pour l'homme.

Par une manoeuvre savante et bien combinée, le nègre alors entraîna le bison vers l'endroit où sa massue était tombée, puis il lâcha les cornes. Au moment où le bison se relevait, l'arme redoutable du nègre s'abattit sur lui et le foudroya.

--Tiens! dit Thémistocle en considérant l'animal, lui bouger plus!

--Cela lui serait difficile, répondit le Marcheur qui arrivait sur le théâtre de la lutte; il est mort... Tudieu! quel moulinet!...Ah! Thémistocle, vous irez loin avec un poignet pareil!

--Ce n'est rien, répondit Thémistocle d'un air modeste; pauvre nègre avoir deux frères plus forts que lui.

--Enfin tout est bien qui finit bien; mais, croyez-moi, que ceci vous serve de leçon. Une autre fois, soyez plus prudent et souvenez-vous qu'il ne faut jamais attaquer à découvert le bison blessé. En attendant, nous avons là six bosses et six langues qui, accommodées à la manière indienne, ne sont pas a dédaigner. Nous allons nous en convaincre sans retard.

Le marcheur alors creusa dans la terre un trou d'environ deux pieds de profondeur et le remplit à moitié de bois mort auquel il mit le feu. Lorsque tout le bois eut été converti en braise ardente, notre cuisinier improvisé étendit dessus une couche de sable, plaça une des bosses de bison sur ce sable et finit de remplir le trou avec de la terre.

Au bout d une demi-heure de cuisson souterraine, le rôti fut retiré et savouré, séance tenante, par les trois amis, qui déclarèrent n'avoir jamais rien mangé de meilleur.

--Dans combien de jours arriverons-nous au village de la Flèche-Noire? demanda Raoul.

--Le temps ne fait rien à l'affaire, répondit le trappeur. Ni le chef ni ses guerriers ne sont au village.

--Où sont-ils donc?

--En chasse au bord des lacs.

--Quand avez vous appris cela?

--Tout à l'heure.

--Tout à l'heure? Nous n'avons vu personne.

--Et les bisons? fit le trappeur avec un sourire moqueur.

--Eh bien?

--Les bisons venaient du nord-est, direction où se trouve le lac. Or ces animaux n'ont pas l'habitude d'émigrer en cette saison; les pâturages sont abondants à cette époque et aux abords des lacs plus que partout ailleurs; ils ont donc fui devant un ennemi quelconque.

--Peut être des animaux de proie?

--Bah! quels animaux de proie? l'ours gris? mais le grizzly vit solitaire et n'oserait attaquer seul un troupeau de bisons. Les loups? Pas davantage. Non, les bisons fuient devant des hommes.. Or les bords du lac sont comprit dans le territoire de chaut des Yakangs et nulle tribu voisine n'oserait violer ce domaine.

--Vous en concluez?...

-Que la Flèche-Noire et ses guerriers sont en chasse, et, par conséquent, absents de leur village. Mais qu'à cela ne tienne; nous attendrons son retour, voilà tout, et rien ne nous empêche de faire la sieste à l'ombre des roseaux qui nous ont servi d'embuscade.

--C'est juste, ajouta Thémistocle en s'étendant sur le sol et fermant les yeux.

--Attention! dit tout à coup le Marcheur, voilà une force humaine, là bas, sur l'autre rive: c'est un Peau Rouge; il fait mine de vouloir passer le fleuve... Faisons silence et laissons-le venir; nous saurons ainsi ce qu'il veut.

En effet, un Indien, peint et armé en guerre, apparaissait sur la rive opposée. Après quelques minutes d'hésitation, il entra résolument dans l'eau et traversa le fleuve à la nage.

A peine avait-il abordé que le Marcheur, quittant son abri de roseaux, vint se camper au milieu de la plage, bien en vue, le bras appuyé sur sa carabine.

L'Indien, surpris de l'apparition, s'arrêta également et considéra attentivement le trappeur; puis, levant la main droite et courbant la tête, il continua d'avancer.

--Mon fils est bien pressé, qu'il néglige de descendre jusqu'au gué pour traverser le fleuve? demanda le trappeur.

L'Indien fit un signe de tête affirmatif.

--Il va sans doute rejoindre sa tribu?

--Pied-Agile n'a plus de tribu.

--Ah! vous vous nommez Pied-Agile! J'ai entendu prononcer ce nom comme celui d'un guerrier brave et prudent.

L'Indien s'inclina.

--Que mon père le Marcheur ne me retienne pas, dit-il; les moments sont précieux; je marche vers la Flèche-Noire.

--Qui vous envoie vers lui?

--Le Castor.

--Le Castor? Un des chefs des Enfants perdus?

--Le coeur de mon père le Castor est grand: il aime les Yakangs et méprise les voleurs.

--Oui, je sais... mais alors... pourquoi fait-il partie des écumeurs de la prairie?... C'est étrange!... En attendant, je n'ai jamais eu qu'à me louer du Castor; en plusieurs circonstances, il m'a rendu de signalés services... Enfin, qui vivra verra!... Maintenant Pied-Agile sait-il quels sont les liens qui m'attachent à la Flèche-Noire?

--Pied-Agile le sait.

--Le guerrier peut-il me confier ce que le Castor envoie dire à mon frère?

L'Indien réfléchit pendant quelques instants:

--Le Castor, dit-il, envoie Pied-Agile vers le grand chef des Vakangs pour lui recommander de retourner tout de suite à son village avec ses guerriers.

--La Flèche-Noire a donc quitté son village?

--Oui.

--Mon fils sait-il où il est allé?

--Chasser les bisons au bord des lacs.

--Bien! mon fils est un guerrier; qu'il continue son voyage.

L'Indien salua le trappeur et s'éloigna de ce pas rapide qui caractérise sa race.

--Eh bien! fit le trappeur en rejoignant ses amis, mes prévisions se réalise: la Flèche-Noire est en chasse, l'Indien à qui j'ai parlé me l'a assuré.

--Alors, dit Thémistocle, nous ne sommes plus pressés et nous pouvons continuer notre somme.

--Au contraire, nous sommes plus pressés que jamais; peut-être avons-nous déjà perdu trop de temps. Il nous faut continuer, à présent, notre voyage à marches forcées et par des chemins peu commodes, c'est vrai, mais qui l'abrégeront de moitié.

--Quel est le motif d'une si grande hâte?

--Je ne saurais vous le dire au juste; mais je suis sûr que notre présence est indispensable au village, et mes pressentiments ne me trompent guère.

--Eh bien! passez devant, dit Thémistocle en baillant.

Le lendemain, vers le soir, les voyageurs n'étaient plus séparés du village de la Flèche-Noire que par une distance de deux lieues environ.

Plus on approchait, plus le trappeur ralentissait sa marche, explorant le sol, les arbres, les branches, cherchant un indice qui lui révélât le sens des paroles du Castor. Tout à coup il se baissa vivement et examina le sol avec attention:

--Alerte! en avant! s'écria-t-il; les Enfants perdus ont surpris le village pendant l'absence de ses défenseurs.

Les trois compagnons s'élancèrent en courant.

La nuit venait à grands pas; une demi-obscurité régnait déjà dans la campagne, et le Marcheur, la tête haute, l'oeil en feu, l'oreille au guet, écoutait les mille rumeurs qui surgissait autour de lui.

Tout à coup un grand cri suivi de plusieurs détonations se fit entendre...

Les trois amis n'étaient plus qu'à une portée de fusil du village. Soudain une immense lueur dissipant l'obcurité, illumina la scène. C'était le moment où le Serpent venait de mettre le feu au rempart de bois qui protégeait les femmes et les enfants des Yakangs.

Un coup d'oeil suffit au Marcheur pour se rendre compte de la situation et concevoir son plan de bataille. Apercevant trois grands érables qui s'élevaient derrière la loge de la médecine, à vingt pas l'un de l'autre:

--Chacun de nous va s'établir entre les branches d'un ces arbres, dit-il; nous y seront comme dans une forteresse, cachés à tous les yeux... Visez bien et pas de quartier aux brigands du désert!

En un clin d'oeil, les voyageurs furent cachés parmi te feuillage. Le Marcheur, embouchant alors la corne de bison qu'il portait à sa ceinture, en tira un son grave, prolongé.

--Courage, guerriers iroquois! s'écria-t-il de sa voix la plus retentissante; des amis arrivent! Et immédiatement les trois carabines parlèrent.

VIII.--VICTOIRE!

Cette attaque subite, qui débutait d'une façon si terrible pour eux, produisit un moment d'arrêt dans l'attaque des Enfants perdus. Les guerriers yakangs, ranimés par ce secours qui leur arrivait, en profitèrent pour reprendre l'offensive, et la mêlée redevint générale.

--Ma carabine devient inutile, se dit le Marcheur. Descendons, le reste de la besogne doit s'accomplir en terre ferme.

En un clin d'oeil, il fut au milieu des Iroquois, se servant de sa carabine en guise de massue. A sa vue, un cri de joie s'éleva parmi les assiégés, une imprécation de rage chez les assiégeants.

Raoul qui, à la lueur du brasier, avait vu le mouvement du Marcheur, imita son exemple et descendit de son arbre Malheureusement ses yeux n'avaient pas encore le don de voir dans les ténèbres, et, au bout de quelques pas, il se trouva au milieu de la bande du Novice, qui essayait de prendre les Yakangs à revers.

Les cinq bandits n'avaient pas eu le temps de recharger leurs carabines. Ils se ruèrent sur Raoul le couteau à la main.

Ce mouvement fut fatal à deux d'entre eux, qui tombèrent, la tête fracassée par la crosse avec laquelle le Français faisait un moulinet terrible. Mais à son tour, le jeune homme, surpris par derrière, s'affaissa sur le sol, poussant un cri de douleur, le couteau d'un bandit planta entre les deux épaules.

Au cri de Raoul, le Marcheur s'était retourné; il s'élança, rapide comme la foudre, sur la bande du Novice. Mais les bandits, ne jugeant pas à propos de l'attendre, tournèrent les talons et se réfugièrent dans les rangs des Enfants perdus.

Au moment où ils passaient auprès du brasier, la lueur de l'incendie se projeta en plein sur le visage de leur chef. La vue de ce visage parut produire sur le Marcheur une émotion extraordinaire. Il pâlit affreusement, ses yeux devinrent d'une fixité effrayante; il chancela comme nn homme ivre et, portant la main à son front s'affaissa près de Raoul.?

Tendant ce temps, une autre scène se passait près de la loge de la médecine. De tous les chefs des Enfants perdus, un seul, le métis Scott, n'avait pas été blessé.

--Un instant! se dit-il, Oeil-Sanglant s'est laissé ensorceler par les beaux yeux de Fleur-de-Printemps... Si je la lui amenais, il me la payerait un bon prix... C'est une idée, cela!... Et puis, d'ailleurs, s'il n'en veut pas, la petite fera parfaitement mon affaire... Hé! hé!... Voilà le vrai moment d'agir.

Et il s'avança, en rampant comme une bête fauve, vers la loge de la médecine.

L'obscurité l'empêcha de voir un guerrier qui, depuis le commencement de la lutte, accroupi sur ses talons et dans une complète immobilité, avait tenu les yeux constamment fixés sur l'asile de Fleur-de-Printemps. Ce guerrier, c'était le Castor.

Le Métis continuait sa marche silencieuse, sûr du succès: déjà il atteignait la porte de la loge, lorsque le Castor, sortant de son immobilité et lui posant la main sur l'épaule:

--Oach! dit-il, le Métis est habile; il rampe comme un serpent.

--Que la peste l'étouffé! murmura Scott.

--Les yeux de Fleur-de-Printemps sont deux étoiles; un guerrier serait heureux de les posséder pour éclairer son wigwam.

--Oui, n'est-ce pas?... Mais pardon! je n'ai pas le temps de causer.

--Le Métis veut donc enlever la fille de la Flèche-Noire?

--Vous l'avez dit.

--Eh bien! le Métis ne fera pas cela.

--Hein? fit Scott en fronçant le sourcil et portant la main à son couteau.

--Un autre chef a été touché par la beauté de Fleur-de-Printemps.

--Oui, Oeil-Sanglant. Eh bien! c'est pour lui que je travaille.

Le Castor secoua la tête.

--Mon frère ne brisera pas cette porte, dit-il.

--Qui m'en empêchera?

--Moi!

Prompt comme l'éclair, le Métis se précipita sur l'Indien, le couteau levé.

Mais le Castor était sur ses gardes. D'un bond de côté, il évita le choc; puis, saisissant son ennemi par le milieu du corps, il le lança à toute volée comme une masse inerte par-dessus le brasier. Cet exploit accompli, l'Indien reprit flegmatiquement sa faction en face de la loge de la médecine.

Cependant le combat continuait entre les Yakangs et les Enfants perdus. Tout à coup la voix du Novice retentit:

--Victoire! criait-il; le Marcheur et son compagnon sont morts!

Mais en même temps un cri rauque, qui n'avait rien d'humain, se fit entendre, et Thémistocle, dressant sa haute taille fantastiquement éclairée par la lueur de l'incendie, fit son apparition en brandissant sa terrible massue.

--Le démon du Champ-Rouge! s'écrièrent les Enfants perdus; il protège les Yakangs.

Et, jugeant la lutte impossible contre cette puissance surnaturelle, ils s'enfuirent en désordre et disparurent bientôt dans les ténèbres.

Les Iroquois restaient maîtres du champ de bataille. Non moins effrayés que leurs ennemis eux-mêmes par l'aspect extraordinaire de Thémistocle, ils avaient formé un cercle autour de lui, mais n'osaient l'approcher.

Le nègre, assez embarrassé de sa personne, tournait la tête à droite, à gauche, agitant, en guise de salut, les plumes de dindon qui l'ornaient Mais ces avances amicales restaient sans effet, et le nègre demeurait toujours seul... avec sa queue de bison sous le bras, au milieu du cerclc des Indiens.

Cependant le Marcheur sortait de son évanouissement. Posant la main sur son coeur comme pour en comprimer les battements:

--Mon Dieu! s'écria-t-il, pourquoi m'avez-vous fait apparaître le spectre d'un passé de deuil que je voulais oublier?

Puis, se levant d'un bond:

--Je crois, le ciel me pardonne, que j'ai eu un moment de faiblesse. Oh! oh! Marcheur mon ami, tu baisses... Hé bien!... où en est le combat?

Un coup d'oeil lui suffit pour se rendre compte de la situation.

--Bon! dit-il, Thémistocle a encore fait des siennes... Et Raoul? Ah! fou que je suis! je l'ai vu tomber; mort peut-être?...

Et il se baissa vivement vers le jeune homme, collant l'oreille contre sa poitrine.

--Dieu soit loué-il respire encore. Holà! Thémistocle, arrivez vite; votre maître est blessé.

Le nègre s'élança, bénissant cette voix qui mettait fin à son embarras.

--Notre père le Marcheur n'est pas mort! s'écrièrent joyeusement les Indiens.

Et tous, accourant vers lui, l'entouraient, le félicitaient et cherchaient à toucher sa main.

--Merci, mes amis, dit-il, merci! mais ne vous inquiétez pas de moi: grâce à Dieu, je n'ai rien de cassé. Il faut vous occuper de mon ami que vous voyez là gisant, dangereusement blessé en combattant pour vous.

Les Indiens se penchèrent vers le jeune homme pour contempler les traits de cet ami inconnu qui avait contribué à les sauver.

--Sa peau était blanche, mais son coeur est rouge, dit l'Abeille qui, accompagnée de sa fille, était sortie de la loge de la médecine.

Fleur-de-Printemps considérait attentivement Raoul. A la vue de ce jeune homme pâle, immobile, sanglant, étendu à ses pieds, une larme de pitié glissa comme une perle liquide sur la joue de la jeune fille.

Pourquoi Fleur de-Printemps pleurait-elle? N'était-elle point accoutumée à de semblables spectacles? Pourquoi pleurait-elle en présence de cet étranger? Fleur-de-Printemps ne le savait pas elle-même. A la vue du jeune homme, elle avait senti quelque chose tressaillir en elle, et elle s'abandonnait à ce sentiment nouveau sans le raisonner et sans en chercher la signification.

Cependant, sur l'ordre du sorcier, Raoul fut transporté dans la loge de la médecine et étendu sur plusieurs peaux de bison superposées.

--La blessure est elle grave? demanda Thémistocle au vieux devin.

--Le Grand Esprit est puissant, il est seul maître de la vie, dit le sorcier.

--Mais enfin mon maître en reviendra-t-il?

--Peut-être, fit l'Indien.

Et il disparut, courant prodiguer ses soins aux blessés trop nombreux, hélas! qui gisaient dans le village.

Le nègre jeta un regard désespéré au Marcheur.

--Ne vous effrayez pas, Thémistocle, dit le trappeur. La réponse du sorcier veut dire que h blessure n'est pas mortelle.

De tous côtés on entendait le cri des femmes qui pleuraient leurs fils, leurs maris tués dans la bataille.

--L'Abeille veillera sur le malade, dit l'Indienne; il a donné son sang pour la tribu.

--Ma mère est âgée, elle a besoin de repos; je veillerai à sa place, fit Fleur-de-Printemps avec vivacité.

L'Abeille jeta un regard étonné sur sa fille qui baissa les yeux.

L'Abeille semblait réfléchir profondément. Ses yeux scrutateurs erraient du visage de sa fille à celui de Raoul, qui gardait la pâleur et l'immobilité de la mort. Enfin, attirant sa fille vers elle et la baisant au front:

--Le coeur de ma fille est bon, dit-elle. C'est bien! Fleur-de-Printemps veillera auprès de l'étranger.

--Je la seconderai, dit le sorcier.

--Moi de même, fit le trappeur.

--Ah ça! croit-on que je vais abandonner mon maitre? repartit Thémistocle.

De sorte que le blessé, installé dans la loge de la médecine, et le premier appareil posé par le sorcier, les quatre gardes-malades s'installèrent auprès du marquis. Il est vrai que, malgré tous ses efforts pour rester éveillé, Thémistocle vaincu par la fatigue, ne tarda pas à succomber au sommeil. Quant au Marcheur, l'oeil clos, le front caché dans ses mains, il gardait une immobilité complète. Un soupir étouffé s'exhalant de sa poitrine indiquait seul d'instant en instant qu'il ne dormait pas.

Le sorcier veillait, allant et venant, courant d'une case à l'autre, composant à l'aide de plantes connues de lui seul, un baume propre à cicatriser les blessures du malade. De temps en temps, interrompant son travail, il jetait un regard ébahi sur Thémistocle endormi. Evidemment le nègre intriguait Peau-Rouge. Il vint un moment où le sorcier cédant aux sentiments qui l'agitaient, s'approcha doucement de Thémistocle, et s'agenouillant devant lui, il murmura une fervente prière.

Fleur-de-Printemps veillait aussi. Immobile, gracieusement accroupie sur une peau de bison, ses yeux demeuraient obstinément fixés sur le visage de Raoul. Mille sensations, mille sentiments inconnus l'agitaient. Au milieu du silence de la loge, elle semblait écouter,--quoi?--qui sait? sans doute ces voix douces et mystérieuses qui voltigent autour des oreilles de quinze ans et qui chantent en choeur la joyeuse chanson de l'amour du printemps.

IX.--L'ADOPTION.

Cependant la Flèche-Noire, averti par le messager du Castor, s'était hâté de retourner à son village, l'âme en proie à de sinistres pressentiments. A mesure que la distance dimunuait et qu'il découvrait sur la terre les traces des Enfants perdus, les dernières lueurs d'espoir qu'il conservait encore s'évanouissaient.

Au point du jour il arrivait près du village, et la première personne qu'il apercevait était l'Abeille accourant vers lui les bras ouverts.

Malgré l'impassibilité dont il ne se départait jamais, à la vue de sa femme, la Flèche-Noire poussa un vrai rugissement de joie.

--Un ami, dit-il, est venu vers la Flèche-Noire au bord des lacs et lui a annoncé qu'un grand danger menaçait son village. Sa langue est donc menteuse?

--Le messager a dit vrai. Les Enfants perdus ont surpris le village pendant la nuit comme des chiens peureux.

--Et Fleur-de-Printemps? demanda anxieusement le chef cherchant des yeux sa fille au milieu de ceux qui l'entouraient.

--Sauvée!...

--Et les lâches ennemis?

--Vaincus, repoussés!...

--Bien, fit la Flèche-Noire reprenant son impassibilité ordinaire.

Et, suivi de ses guerriers, il se dirigea vers son wigwam.

A mesure qu'il avançait dans: le village et qu'il apercevait les dégâts causés par la lutte, les sourcils du chef se fronçaient.

--Dans le coeur du père gronde un orage, disaient les guerriers; sa colère sera terrible!

Arrivé à la porte de son wigwam, la Flèche-Noire s'assit, invita les principaux chefs à en faire autant, et, et quelle que fût son impatience de connaître les détails de l'attaque et de la défense, il ne desserra pas les lèvres avant d'avant fumé le calumet du conseil.

Le sorcier était arrivé l'un des premiers.

--Que mon père parle, dit la Flèche-Noire; mes oreilles sont ouvertes.

--Les guerriers commandés par leur puissant sachem, dit le médecin avec un geste mélodramatique, coassaient le bison au bord des lacs, lorsque les corbeaux, s'envolant vers l'ouest en croassant, m'annoncèrent qu'un malheur inconnu planait sur la tête des Yakangs. Au moment où le Grand-Esprit retirait la lumière du Wacondah, le cri des Enfants perdus retentissait autour du village. Mais les Yakangs sont des guerriers: le sang des vieux bouillonne comme celui des jeunes!... Ils repoussèrent d'aborb les Enfants perdus.

--Et les femmes? demanda la Flèche-Noire.

--Les femmes furent renfermées dans la loge de la médecine. Mais l'Abeille ne voulut pas consentir à suivre l'exemple de ses compagnes.? --Que fit-elle? dit le chef en fronçant les sourcils.

--L'Abeille est fort courageuse. Armée de la hache du chef, elle prit place parmi les guerriers et lutta corps à corps contre Oeil-Sanglant.

La Flèche-Noire jeta un regard d'orgueil vers sa femme qui, les yeux baissés, reçut modestement cet éloge muet.