Les derniers Peaux-Rouges: Le trésor de Montcalm

Chapter 2

Chapter 23,855 wordsPublic domain

--Bah! fit le nègre avec un accent si désappointé que le marquis ne put s'empêcher de sourire. Quel dommage!

--Vous voilà chez vous, messieurs, dit le Marcheur en écartant l'ours de la main et franchissant le seuil de la cabane.

L'ameublement de ce réduit était des plus simples. Une demi-douzaine de têtes de bison servaient de sièges; dans l'un des coins, un amas de fougère et de feuilles sèches, couvert de fourrures, faisait l'office du lit; quelques tasses de bois... et c'était tout! Par un contraste bizarre, si les objets de première nécessité faisaient défaut, en revanche les objets de luxe abondaient. Les murs étaient partout constellés de trophées de chasse merveilleux, que, dans nos pays civilisés, on se serait disputés au poids de l'or. Griffes et dents d'ours gris, bois de cerf et de renne servant de support au linge et aux vêtements de rechange du Marcheur, cornes de bison, plumes d'aigle, deux carabines, une demi-douzaine de poires à poudre, un arc indien avec ses flèches, un casse-tête, deux chevelures de Peaux-Rouges; tout cela fixé et groupé sur les murs dans un désordre si complet que parmi toutes ces richesse l'oeil ne voyait qu'un chaos sans nom.

--Nous avons le couvert, dit le Marcheur; il nous faut à présent le vivre. Si vous voulez bien, je vais y pourvoir.

--Vive Dieu! Faites vite: le combat de tantôt m'a mis en appétit.

Le Marcheur plaça vers le seuil de sa hutte trois branches d'arbre formant trépied.

--Voici la broche, dit-il... Allons! maître Martin, apportez-moi le rôti!

L'ours, ainsi interpellé, se dressa sur ses pattes, et, saisissant dans sa gueule un quartier de cerf accroché au mur, l'apporta à son maître.

--Pardieu! fit le marquis en jetant un regard de côté au _grizzly_, voici la première fois je que je vois un semblable animal en tête-à-tête avec un morceau de venaison sans qu'il fasse avec lui plus ample connaissance.

--Martin est incapable d'une mauvaise action et même d'une mauvaise pensée; il sait que tôt ou tard il aura sa part et il préfère l'attendre. D'ailleurs, quand mon absence se prolonge et que la faim le presse trop vivement, il n'est pas embarrassé de chasser pour son compte, et alors même il a soin de rapporter au logis ce qui lui reste après son repas.

--Un _grizzly_ apprivoisé! Cela ne s'est jamais vu.

--Bah! cela se voit, puisqu'en voilà un devant vous!

--Mais si l'envie lui venait de goûter un peu du trappeur blanc?

--Bah! J'ai pris Martin tout petit. Je l'ai nourri, élevé, je l'ai vu grandir... Ma foi! depuis six ans que nous vivons ensemble, jamais un nuage n'est venu obscurcir notre amitié... Messieurs, le rôti est prêt. A table, reprit le trappeur.

Et comme Raoul jetait un regard autour de lui, cherchant le meuble en question, le Marcheur ajouta:

--Chez moi, les meubles et les assiettes sont remplacés par... une aimable cordialité.

Les trois hommes se mirent à souper en compagnie de Martin, et bientôt le silence de la hutte ne fut plus troublé que par le bruit régulier des mâchoires.

Lorsque le repas fut achevé, la nuit étendait déjà sur la terre son voile parsemé d'étoiles.

La lune se lèvera tard aujourd'hui, dit le Marcheur, et pour la remplacer je n'ai que quelques misérables flambeaux de résine.

--Gardez vos flambeaux, dit Raoul; après le souper, ce qu'il y a de meilleur, c'est le lit.

--Vous parlez de dormir, monsieur le marquis. Couchez-vous et dormez, dit le trappeur en indiquant les peaux de bison. Martin et moi, nous partagerons les quarts de veillée.

Ce conseil fut immédiatement mis à exécution.

Epuisés par les fatigues de la journée, Thémistocle et son maître ne tardèrent pas à s'endormir, et bientôt un silence solennel enveloppa le trappeur, qui, sa carabine entre les genoux, s'était assis à la porte de la hutte et surveillait l'obscurité. Seul l'Abbitibbé, déroulant avec lenteur ses ondes murmurantes, entonnait son hymne à la nuit, auquel se mêlait par intervalles la douce voix de la brise chantant parmi les roseaux de ses bords.

III.--L'ALLIANCE.

Une semaine s'était écoulée depuis que Thémistocle et son maître habitaient la hutte du trappeur.

--Mon hôte, dit un jour le marquis, nous sommes obligés de prendre congé de vous; mais ce ne sera pas sans vous remercier vivement de votre cordiale hospitalité.

--Que voulez-vous dire?

--Cher hôte, il nous faut partir.

--Monsieur de Valvert, voulez-vous me permettre de vous parler à coeur ouvert?

--Certes! Je vous écoute.

--Habitué comme je le suis à lire incessamment dans ce livre mystérieux que Dieu lui-même s'est donné la peine d'écrire et qu'on appelle _la nature_, un visage franc et ouvert comme le vôtre ne peut avoir longtemps de secrets pour moi. Ce n'est pas le simple attrait de la curiosité ni l'amour des aventures qui vous ont poussé dans le désert américain. En y entrant, vous poursuiviez un but sérieux et je ne crois pas me tromper en affirmant que, pour l'atteindre, vous êtes prêt à sacrifier votre vie s'il le faut. Ce but, je ne le connais pas, je ne cherche pas à le connaître; mais, quel qu'il soit, seul, livré à vos propres ressources, vous ne l'atteindrez jamais. Vous ne soupçonnez pas les dangers qui vous entourent! Je m'étonne comme de la chose la plus merveilleuse que vous ayez pu vivre six mois... ici...

--Où voulez-vous en venir?

--Pour réussir dans ce que vous avez entrepris, il vous faut un compagnon dont vous soyez sûr, un homme doué des qualités qui vous manquent, qui voie pour vous. Vous m'avez sauvé la vie, monsieur le marquis: si vous voulez, je serai cet homme!

--Merci! dit Raoul d'une voix émue en pressant la main du trappeur. Mais, vous l'avez dit, je poursuis un but difficile à atteindre et ce serait un éternel remords pour moi de vous entraîner dans les dangers qui ne manqueront pas de m'assaillir.

--Je n'ai pas fini, monsieur le marquis. Il y a bientôt trente ans que, vaincu dans la lutte de la vie, j'ai dit adieu aux espérances de ma jeunesse pour venir m'ensevelir vivant dans ce désert, continua le Marcheur en passant la main sur son front comme pour en chasser une douloureuse pensée. Pendant vingt ans, j'ai cru que la solitude et la contemplation guériraient mon coeur ulcéré. Mais, hélas! depuis huit jours que le ciel vous a mis sur ma route, tous ces doux rêves d'amitié, de patrie, de famille, que je croyais à jamais éteints dans mon coeur, se sont ranimés plus vivaces encore que par le passé. _Vae victis!_ disaient les Gaulois, vos ancêtres, aux Romains vaincus. _Vae solis!_ me crie aujourd'hui la grande voie de la solitude qui ne m'a jamais trompé. Croyez-moi, les voies de la Providence sont sages et mystérieuses: ce n'est pas pour rien qu'elle nous a mis face à face et qu'elle vous a permis de me conserver la vie...

--Le Marcheur a raison, maître, dit Thémistocle; c'est un brave homme. Restons ensemble.

--Je ne puis contredire mon fidèle Thémistocle, fit Raoul en souriant. Soit! ne nous séparons plus. Qui sait? c'était peut-être écrit et cela vaudra mieux ainsi.

Le Marcheur secoua énergiquement la main que lui tendait le jeune homme.

--Vive Dieu! monsieur le marquis, nous mènerons votre entreprise à bonne fin, espérons-le! Quatre valent mieux que deux!

--Comment quatre? demanda Thémistocle ouvrant de grands yeux.

--Martin, dit le trappeur s'arrêtant devant le _grizzly_ et lui montrant le marquis et le nègre, à partir d'aujourd'hui, tu as trois maîtres. As-tu compris?

L'ours, ainsi interpellé, s'approcha du marquis et, se levant sur ses pattes de derrière, appuya son museau contre la joue du jeune homme; puis il répéta la même manoeuvre vis-à-vis de Thémistocle.

--Martin vous a reconnus pour ses seigneurs et maîtres, dit le trappeur; il vient de vous rendre hommage. A nous quatre, nous serons les rois du désert!

--Le courage, dans tous les cas, ne manquera à aucun de nous, dit Raoul en caressant la tête du _grizzly_. Mais, mon cher trappeur, ce n'est pas tout d'avoir conclu une alliance défensive et offensive dans laquelle je gagne tout et ne donne rien. Il est important que nos efforts soient raisonnés et dirigés vers un but unique. Ce but que je poursuis et que vous ne connaissez pas, il faut vous l'apprendre.

--Comme il vous plaira, monsieur Raoul, fit le trappeur en approchant un crâne de bison; je vous écoute.

-Mon nom, commença Raoul, a déjà dû vous révéler ma nationalité. Je suis Français. Lorsque la Révolution de 89 éclata, mon père, alors âgé de vingt ans, fit partie de l'émigration, sacrifiant comme tant d'autres, ses intérêts matériels à ses convictions, à sa fidélité à son Dieu et à son roi. Retiré en Angleterre, il supporta vingt ans d'exil et de misère, obligé pour vivre de donner tantôt des leçons de français aux commerçants de Londres, tantôt des leçons d'escrime dans les salles d'armes.

"Plus tard, en 1815, lorsque l'Europe coalisée chassa Napoléon et rendit le trône de France à ses anciens maîtres, mon père rentra dans son pays et fut remis en possession d'une partie de ses biens; puis, pour le récompenser de sa fidélité, le roi lui offrit une charge à la cour. Mais les longues épreuves de l'exil et de l'adversité avaient éteint chez l'ancien émigré toute idée d'ambition; il n'aspira plus qu'à vivre tranquille; il refusa. Retiré dans son château de Valvert, il se maria. Un an après, je venais au monde.

"A partir de ce moment, une transformation sembla s'opérer dans le caractère de mon père. Oubliant le monde entier, il ne vivait plus que par moi. On eût dit que la création se résumait pour lui dans un être unique, son cher Raoul. A mesure que je grandissais, tous dans le château subissaient mon ascendant. Mes désirs, mes moindres caprices avaient force de loi. Vainement ma mère, qui voyait le mal d'une semblable éducation, essayait parfois quelque; timides remontrances:

"--Madame, lui répondait mon père, n'oubliez pas que cet enfant doit un jour perpétuer mon nom et que j'entends qu'on le respecte à l'égal de moi-même."

"Hélas! mon ami, grâce à cette belle éducation, je devins un petit tyran, même vis-à-vis de ma mère et de ma jeune soeur. Enfin l'heure sonna de commencer mon éducation; mon père ne voulut jamais consentir à se séparer de moi et me choisit un précepteur... Je dois avouer que je ne lui donnais pas beaucoup de peine, car au latin je préférais monter à cheval, tirer à la cible ou faire des armes avec l'intendant du château, ancien prévôt dans un régiment.

"Je venais d'atteindre mes dix sept ans lorsque mon père mourut. Ma mère était incapable de me tenir en bride, et j'adoptai la vie d'oisiveté et de dissipation qui conduit tant de jeunes gens à la ruine, si ce n'est au déshonneur. Chaque jour, le mal faisait en moi de rapides progrès... A tous mes défauts j'ajoutai bientôt un vice: je devins joueur.

"Cette vie dura sept ou huit ans qui passèrent avec la rapidité d'un songe. Hélas! le réveil devait être terrible! Un beau jour, j'acquis la triste certitude que j'étais ruiné et que ma folle conduite avait réduit à la misère, non-seulement moi-même, mais encore ma mère et ma soeur, pauvres victimes de mes mauvais penchants.

"Cette catastrophe m'anéantit. Je fis un retour salutaire sur moi-même et mesurai l'étendue de mes fautes. Ne sachant que devenir, le coeur bourrelé de remords, la pensée du suicide s'offrit d'abord à moi comme une planche de salut. Mais bientôt, la raison prenant le dessus, je repoussai cette idée comme une lâcheté.

"--Non, me dis-je, ma dissipation fut la cause du mal; mon travail réparera tout."

"Un peu ranimé par cette pensée, je me mis en quête, espérant trouver un protecteur parmi les belles relations que je possédais. Un jour, en cherchant parmi les papiers de mon père les traces de relations de famille, quelques plis jaunâtres attirèrent mon attention. Je les ouvris et, jugez de ma surprise! c'était une liasse de lettres écrites à mon grand-père par son cousin, camarade et ami d'enfance, l'une des pures gloires de notre pays, le marquis de Montcalm."

--Montcalm, le défenseur du Canada?

--Lui-même; l'une de ces lettres était datée de 1758 et fut pour moi un trait de lumière. A cette époque, l'Angleterre faisait tous ses efforts pour nous ravir le Canada et bientôt elle allait réussir, malgré les incroyables traits d'audace et de bravoure de Vaudreuil et de Montcalm. Lord Chatham, ministre anglais, comprenant tout le parti que l'on pouvait tirer de cette belle contrée, armait ses flottes les plus puissantes et rassemblait sur les frontières du Canada une armée de soixante mille hommes. Pendant ce temps, le ministère français adressait au gouverneur de Québec, qui lui demandait des secours, cette incroyable lettre:

"Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez point espérer de recevoir de troupes de renfort; outre qu'elles augmenteraient la disette des vivres, que vous n'avez que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage, et comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait ici pour en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour conserver la supériorité qu'il s'est acquise dans cette partie du continent."

--C'est incroyable!

--Cela est... Et cependant, malgré cet indigne abandon de la France, les Français tenaient en échec, au Canada, toutes les forces de l'Angleterre. M. de Beaujeu gagnait la bataille de Monongahela: en 1756, Montcalm s'emparait du fort Oswégo; en 1757, de celui de W. Henry; en 1758, il défendait le fort de Carillon contre le général anglais Abercromby et le forçait à lever le siège... Malgré tout son courage, la misère et la disette devait venir à bout de lui!

"Un moment, Montcalm crut pouvoir continuer la guerre avec ses propres ressources, grâce à une révélation ignorée. C'est précisément à ce fait que se rapportaient les lettres que j'avais trouvées. Je puis vous lire un passage frappant de l'une d'elles."?

Et Raoul, prenant dans son portefeuille un papier jauni, le déploya lentement et lut ce qui suit:

--"J'ai fait tenir au ministre que s'il ne nous envoyait point de renfort les Anglais s'empareraient de Québec dans la campagne de l'année prochaine. Vous comprenez, mon ami, qu'on ne peut faire longtemps l'impossible... Tous nos hommes sont à la demi-ration, et je prévoit le moment où les vivres devront encore être réduits... Cependant je ne désespère pas... le ciel va me venir en aide puisque le ministère m'abandonne. Je suis peut être à la veille de posséder assez d'argent pour soutenir cette guerre encore pendant longtemps et même lui donner l'énergie et la rapidité qui lui manquent, à mon gré. Telle est la voie de la Providence. Ces jours derniers, on introduisit auprès de moi un pauvre diable de Français qui, parti de Québec depuis plus d'un an, s'était enfoncé dans les prairies de l'Ouest peuplées par les Indiens. Cet homme m'a assuré que vers le 83e degré de longitude et le 47e de latitude, dans une petite chaîne de collines au milieu d'une plaine immense, se trouve une grotte remplie de poudre d'or. Cette grotte, il l'a vue, il y est entré... Malheureusement pour lui sa curiosité lui a coûté sa chevelure, car les Indiens, qui veillent sur ce trésor, après une poursuite acharnée qui dura trois jours, l'atteignirent et le scalpèrent. Il me mènera au trésor et me l'abandonnera, pourvu que je lui en laisse la dixième partie; car seul, sans soldats, il ne peut le conquérir. Tel est le fait mystérieux dont je vous confie le secret, mon cousin. Maintenant cet homme a-t-il dit la vérité? Je n'en sais rien encore, mais le fait a assez d'importance pour que je m'en assure. Au premier moment de répit, j'organiserai une expédition que je conduirai moi-même, avec l'homme que j'ai gardé, vers la grotte bienheureuse."

"Or, mon cher ami, continua Raoul en renfermant la lettre dans son portefeuille, cette expédition ne fut jamais faite, car, l'année suivante, Montcalm tombait sur le champ de bataille en même temps que son adversaire le général anglais Wolf.

"Vous comprenez facilement que la lecture de cette lettre me causa une émotion extraordinaire. Vainement je me représentais que l'existence du trésor de Montcalm était problématique; qu'en supposant même qu'il eût jamais existé, il y avait de fortes probabilités pour qu'il eût déjà été visité depuis longtemps, une voix me criait de tenter l'aventure...

"Incapable de résister plus longtemps, je refusai une position qui m'était offerte à Paris, ramassai le peu qui me restait encore, et, malgré les pleurs et les supplications de ma mère et de ma soeur, je partis accompagné de Thémistocle, au service de ma famille depuis mon enfance et la sienne, car nous sommes frères de lait. Voilà six mois que nous parcourons le désert à la recherche du trésor.

"Maintenant, mon ami, répondez-moi franchement; nos recherches sont-elles fondées?"

Le trappeur réfléchit pendant quelques minutes.

--Ma foi! monsieur le marquis, je l'ignore... Seuls le chef ou le sorcier de la tribu des Yakangs pourront vous renseigner à cet égard Si vous voulez m'en croire, nous nous mettrons en route demain... je vous servirai de guide.

IV.--LE CAMP DES ENFANTS PERDUS.

Un de ces incendies que la main de l'homme est si prompte à allumer dans les forêts et les prairies américaines a détruit une grande étendue de bois et formé comme une immense clairière artificielle au milieu d'un océan de verdure. Deux sentiers se coupant en croix la traversent et vont se perdre dans l'ombre des massifs. A chacune des extrémités de ces routes se dresse une haute palissade qui défend l'entrée de la clairière.

C'est le camp des Enfants-Perdus, les écumeurs du désert.

Derrière chaque palissade, un Indien, le tomahawk au poing, se tient en vedette, droit et immobile comme une statue de bronze. Au centre de la clairière, sous l'ombrage projeté par une tente en peaux de bison trois hommes, assis, contrastent autant par leur costume que par la couleur de leur visage. L'un est un Indien du Far-West, l'autre un sang-mêlé du Sud, le dernier un blanc dont il serait difficile de deviner la nationalité avec le costume emprunté moitié aux coutumes de la vie civilisée, moitié aux moeurs des Peaux-Rouges. Ils fument en silence.

--Ainsi, chef, dit tout à coup le blanc en secouant la cendre de sa pipe, vous êtes sûr que vos hommes répondront à votre appel?

--Oeil-Sanglant est un sachem, fit orgueilleusement l'Indien. Dans quelques instants, soixante de mes fils seront ici.

--De quel côté viennent-ils?

--Mes fils sont partagés en deux bandes: les uns, commandés par le Serpent, viendront du nord; les autres arriveront par la porte de l'ouest, sous la conduite du Castor.

--Le chef a-t-il confiance dans le Castor?

--Le Castor est fort et courageux, dit Oeil-Sanglant sans répondre directement.

--Je sais que le Castor est un guerrier redoutable; mais sa conduite a éveillé mes soupçons...

--Mon frère est un sage, rien ne lui échappe!... J'y veille... dit l'Indien avec un mauvais sourire.

--Alors je suis tranquille.

--Si mes frères veulent m'écouter, dit à son tour le sang-mêlé, je leur apprendrai une importante nouvelle.

--Parlez, Scott, nos oreilles sont ouvertes.

--Cinq visages pâles demandent à s'affilier aux Enfants perdus.

--Je sais cela, dit l'Indien.

--Ah! fit le métis avec surprise.

--Oeil-Sanglant voit tout et sait tout: le vent apporte à ses oreilles les rumeurs du désert.

--Et que lui ont-elles dit, ces rumeurs?

--Elles lui ont dit que son frère Scott a rencontré, à trois journées de marche vers le sud, cinq aventuriers blancs commandés par un homme qui se fait appeler l'Américain. Cet homme est venu dans le désert pour chercher un trésor dont il croit connaître l'emplacement, et, afin de ne pas être inquiété dans ses recherches, il demande à devenir notre frère.

--Oeil-Sanglant est un grand chef.

--Ce n'est pas tout, reprit l'Indien avec un sourire d'orgueil.

--Toujours des rumeurs apportées par le vent?

--Toujours... Elles m'ont appris que notre frère Scott s'est engagé à faire entrer l'Américain dans la grande famille des Enfants perdus, à la condition que, le trésor une fois trouvé, la moitié lui en serait abandonnée en toute propriété.

--Démon! murmura le métis en tourmentant de la main son couteau.

--Que mon frère laisse en repos son arme et qu'il m'écoute! D'après la loi et la coutume des Enfants perdus, notre frère Scott n'aurait pas dû s'engager avant de nous avoir consultés et d'avoir promis de partager avec nous le bénéfice de sa nouvelle alliance... Mon frère a failli à son devoir.

--Vous allez trop loin, chef! s'écria le métis. Savez-vous quelles étaient mes intentions?.

--Peu m'importe!... L'Américain et ses cinq compagnons seront admis parmi nous; l'Oeil-Sanglant leur donnera sa voix. Il ne demande rien à son frère pour cela. L'or est sans prix pour lui; il n'estime que les chevelures!...

Le visage de Scott se rasséréna.

--Il est bien entendu que le chef ne parle qu'en son nom, dit tout à coup le blanc. Quant à moi, Scott, je réclame ma part: car, si j'aime les chevelures, je ne dédaigne pas l'or soit en barres, soit monnayé.

Le métis répondit par un signe de tête affirmatif.

--Compte là-dessus, Scalpeur! se dit-il intérieurement. Cet or-là ne percera point tes poches.

--Silence! fit tout à coup l'Oeil-Sanglant. J'entends la forêt tressaillir autour de nous. Les guerriers arrivent...

Un instant après, une troupe indienne arrivait auprès de la palissade située au nord de la clairière.

--Qui vient? cria la sentinelle.

--Amis.

--Le nom?

--Les Fils du Feu.

--Leur chef?

--Le Serpent.

--C'est bien, entrez! dit la sentinelle en faisait tourner la palissade sur un de ses montants.

Une vingtaine d'Indiens peints et costumés en guerre, marchant sur une file unique, entrèrent dans la clairière et vinrent se ranger autour de la tente centrale. Leur chef s'avançant alors vers l'Oeil-Sanglant:

--La voix de mon père a frappé mes oreilles; elle m'a dit de venir et je suis venu.

--Bien! le Serpent est un guerrier: il possède la meilleure partie de mon coeur.

--Qui vient? criait en ce moment la sentinelle de la porte située à l'ouest.

--Amis.

--Leur nom?

--Les Vautours?

--Leur chef?

--Le Castor.

--Entrez!

Une quarantaine d'Indiens s'avançant dans la clairière vinrent se réunir derrière les autres.

Quelques instants après, une nouvelle troupe d'une dizaine de visages pâles, qui se donnèrent le nom de _Scalpeurs blancs_, étaient réunie aux Indiens.

--Qui vient? cria enfin la sentinelle de la porte du sud.

--Amis

--Leur nom?

--Vous leur donnerez celui qu'il vous plaira.

--Leur chef?

--L'Américain.

--Entrez!

--Ce sont nos nouveaux alliés, dit le métis en s'avançant vers les derniers venus et conduisant leur chef en face de l'Oeil-Sanglant.

L'Indien regarda fixement l'Américain, comme s'il eût voulu lire dans sa pensée.

--Le visage pâle, dit-il enfin, veut faire partie des Enfants perdus?

--Oui.

--Mon frère sait-il quelles seront ses obligations?

--Vaguement; mais vous me les indiquerez et je les remplirai.

--Mon frère sait-il ramper parmi les herbes sans laisser trace de son passage? Sait-il reconnaître et suivre la piste d'un ennemi?

--Fort imparfaitement encore. Mais, sous un maître aussi renommé que l'Oeil-Sanglant, je ferai de rapides progrès.

--C'est bien, dit l'Indien visiblement flatté, malgré l'impassibilité de son visage. Le sachem avisera.

Oeil-Sanglant s'avança alors vers les Enfants perdus rassemblés, promenant un regard perçant sur chacun d'eux comme pour les reconnaître.