Les derniers paysans - Tome 2

Part 9

Chapter 93,751 wordsPublic domain

--Votre devoir! répliqua Moser durement; savez-vous ce que cache cette mauvaise plaisanterie dont on veut nous effrayer? êtes-vous sûrs qu'elle ne serve point à quelque maraudeur pour ravager les _ventes_? Le bois nous est confié, nous devons le surveiller comme notre enfant. Voulez-vous donc qu'on vous prenne pour des lâches? Allons, en avant, vous dis-je, et veillez à vos fusils.

Les gardes ne dirent mot, et nous prîmes notre chemin vers la futaie.

Moser se dirigeait sur le son du cor, qui devenait à chaque instant plus distinct. Ses _hallalis_ ne ressemblaient en rien aux airs de chasse contemporains: c'étaient des appels prolongés et plaintifs, entrecoupés de fanfares furieuses, mais dont le rhythme antique rappelait les airs de la vieille France. Le _mau-piqueur_ paraissait venir à notre rencontre par un sentier parallèle à celui que nous suivions. Bientôt le cor éclata à notre droite et de si près, que nous en paraissions à peine séparés par quelques buissons. Moser tourna brusquement de son côté; mais à l'instant même nous l'entendîmes retentir à notre gauche. Le forestier surpris s'élança dans la nouvelle direction; l'_hallali_ passa aussitôt à droite, plus éclatant que jamais. Cette fois, Moser lui-même s'arrêta désorienté, et demanda aux gardes s'il y avait dans la forêt des échos: tous deux répondirent négativement; ils nous firent même remarquer que le son du cor avait de nouveau changé de place et se faisait entendre derrière nous. L'Alsacien allait rebrousser chemin, quand nous le distinguâmes en avant. Le son se maintint dans cette direction, que nous suivîmes quelque temps, mais avec des intermittences qui continuaient à nous égarer. Parfois on eût cru le corneur nocturne à quelques pas; dans d'autres instants, il nous paraissait perdu à l'extrémité de la forêt. Les deux gardes nous suivaient dans un saisissement que trahissait leur haleine haletante. Quand nous nous arrêtâmes enfin au milieu d'un carrefour sauvage, ils se mirent à regarder autour d'eux avec une épouvante qu'ils ne cherchaient plus à dissimuler.

--C'est aller volontairement à l'encontre du malheur! dit le plus vieux d'une voix altérée; le forestier doit savoir à cette heure que nous n'avons pas affaire à des hommes, et la raison nous dit de retourner aux huttes.

Moser ne répliqua rien. Le corps penché et l'oreille ouverte à toutes les brises de la nuit, il semblait étudier depuis quelque temps avec une attention particulière les _hallalis_ du _mau-piqueur_; il se redressa enfin et se tourna de notre côté.

--J'ai le mot de l'énigme, dit-il vivement; les sons éloignés sont plus nets et plus forts que ceux qui retentissent à quelques pas: ce n'est ni le même musicien ni le même instrument, il y a évidemment deux trompes, et voilà une heure qu'on se moque de nous!

Quelque vraisemblable que fût l'explication, elle ne put persuader nos compagnons, qui se refusèrent positivement à explorer l'un des côtés de la forêt, tandis que Moser et moi aurions parcouru l'autre. L'Alsacien dut se résigner à les conduire dans une des directions, en me laissant prendre seul la route opposée. Un des gardes me donna son fusil, et j'entrai dans une étroite _foulée_ qui me conduisait à la partie la plus solitaire de la forêt.

J'avançais avec difficulté sur un terrain marécageux, où le pied glissait à chaque pas. La clarté stellaire donnait à l'ensemble de la futaie je ne sais quel aspect chimérique; tantôt des lueurs filtrant à travers l'ombrage couraient devant moi sur l'herbe fine à la manière des follets, tantôt de vieux arbres desséchés se dressaient aux angles des _bouées_ comme des fantômes qui agitaient à la brise leurs linceuls de lierre. Mille rumeurs couraient dans l'air, des cris sans nom sortaient des tannières creusées sous les racines, des soupirs étouffés descendaient du haut des cimes; on sentait vivre autour de soi un monde inconnu et invisible.

Le cor avait cessé de retentir; mais depuis quelque temps il me semblait entendre, au milieu des murmures de la nuit, un bruit de pas que trahissait de plus en plus le craquement des branches mortes et des glands desséchés. Enfin, à l'entrée d'un _placis_, j'aperçus distinctement une ombre tenant à la main une trompe de chasse: elle émergeait comme moi de l'obscurité, et entrait dans l'espace éclairé. Au léger cri que je laissai échapper, elle se retourna de mon côté, puis s'élança vers le centre du _placis_, où elle disparut derrière un obstacle que je pris d'abord pour un rocher; mais en approchant, je reconnus un chêne gigantesque, dont le tronc vermoulu avait fait jaillir, à quelques pieds de terre, un taillis de rameaux. Après avoir vainement tourné autour du colosse sans pouvoir atteindre l'ombre fuyante, je revins brusquement sur mes pas, et je me trouvai en face du porteur de trompe, qui n'était autre que Bruno.

En me reconnaissant, il parut plus surpris qu'effrayé; mais j'étais un peu en colère de l'émotion que la plaisanterie m'avait causée, et je lui mis la main au collet.

--Parbleu! je tiens cette fois le _mau-piqueur_! m'écriai-je, et je veux le faire connaître aux gens de la _coupe_.

--Au nom du Christ! ne le faites pas, Monsieur, interrompit le chercheur de miel d'une voix troublée, ce serait me perdre à jamais.... et d'autres avec moi.

--Qui cela? demandai-je.

Il hésita.

--Notre musique ne porte dommage à personne, reprit-il en évitant de répondre, nous avons seulement voulu faire causer les gens...

Un coup de feu l'interrompit; il s'arrêta court d'un air déconcerté.

--Voici qui vous donne un démenti, maître Bruno, répliquai-je.

--Ce sont les gardes qui tirent en rentrant, balbutia le jeune garçon.

--Les gardes suivent une direction opposée, repris-je, et je gage que les gens qui ont entendu parler les fusils de la forêt reconnaîtraient plutôt la voix de celui de _Bon-Affût_.

Bruno me regarda.

--Ah! il faut que quelqu'un ait averti Monsieur, s'écria-t-il; il n'aurait pu avoir tout seul une pareille idée. Mais Monsieur ne voudrait point faire de peine à un pauvre homme....

--D'autant que je sais à qui il destine la chasse, répliquai-je.

Et je lui racontai comment j'avais entendu la promesse faite à la Louison par le braconnier; je lui annonçai en même temps que Moser était dans la forêt avec ses gardes. Un peu effrayé pour _Bon-Affût_, qui se croyait à l'abri de toute poursuite grâce à son stratagème, Bruno voulut aller l'avertir: j'avais perdu mon orientation à travers les _bouées_, et, dans la crainte de m'égarer de plus en plus, je me décidai à le suivre.

Le chasseur d'abeilles ne prit ni par les avenues, ni par les sentiers; il coupa droit vers le lit d'un ruisseau desséché que nous longeâmes quelque temps sans bruit sur une jonchée de feuilles humides et cachées par les touffes de coudriers. Nous atteignîmes ainsi un _gîte_ très fourré où le braconnier venait également d'arriver avec un chevreuil. Bruno lui expliqua rapidement notre rencontre et la présence de forestiers dans le bois. J'indiquai le plus exactement qu'il me fut possible la direction que je leur avais vu prendre et le carrefour où ils m'avaient donné rendez-vous. Le chercheur de miel fit observer que leur route devait les éloigner de nous.

--S'ils la suivent! objecta _Bon-Affût_; mais ils auront entendu, comme Monsieur, ma canardière chanter sous le _couvert_: en se dirigeant sur le son, ils vont arriver par la _rabine_ de la Hubiais, et avant dix minutes nous les aurons sur nos talons. Le plus sage est de tourner vers la brande et de filer par la clairière de la _petite Fougeace_.

A ces mots, sans attendre notre réponse, il reprit le chevreuil dont Bruno avait lié les pieds, le jeta sur son épaule et se mit en marche.

Au sortir du fourré s'ouvrait une vaste bruyère sans ombrages, dans laquelle il fallut s'engager. Toutes les étoiles avaient disparu du ciel; un vent froid s'était élevé; on apercevait à travers la brume nocturne les lisières de la forêt, qui semblait ourler la brande d'un pli plus sombre, et d'où sortait la triste rumeur du vent dans les feuilles. De temps en temps retentissaient dans la nuit des cris de loups affamés auxquels répondaient, comme un écho, les hurlements des chiens dans les villages. _Bon-Affût_ rentra enfin sous le _couvert_, et, après avoir traversé une jeune _vente_, tourna vers la clairière de la _Fougeace_. Nous commencions à côtoyer le long étang qui la ferme à gauche, quand une grande clarté nous apparut de l'autre côté dans les arbres. Des vapeurs lumineuses montaient sous les voûtes de verdure, puis disparaissaient derrière les tourbillons d'une fumée blanchâtre que pailletaient des étincelles.

--Le feu! s'écria _Bon-Affût_, le feu est à la futaie!

Et il courut avec nous vers la clairière. Nous vîmes alors que l'incendie n'avait encore gagné que les lisières. Le feu allait de buisson en buisson jusqu'au pied des grands arbres, dont il effleurait les troncs noueux. _Bon-Affût_ s'était arrêté les deux mains appuyées sur son fusil.

--Encore quelque vacher du diable qui aura allumé une bourrée aux bords des traînes! dit-il. Si on ne débarrasse point la forêt de ces fainéans, nous n'aurons bientôt plus que des _bois-arcis_.

--Sans compter que c'est nous autres qu'on accuse de tous les dégâts, fit observer Bruno.

--Le garçon dit pourtant vrai, reprit le braconnier en me regardant. Demain les gardes assureront que le feu a été mis par les coureurs de bois, comme si le monde avait coutume de brûler son champ et sa maison!

Je déclarai que le forestier alsacien ne manquerait point en effet de regarder l'accident comme une nouvelle malice du _mau-piqueur_, et que celui-ci ferait sagement d'éviter sa rencontre, s'il ne voulait s'exposer à quelques semaines de retraite forcée dans la prison de Savenay.

--Moi en prison! interrompit _Bon-Affût_, qui releva sa canardière par un geste instinctif et menaçant; c'est impossible! j'ai besoin du _couvert_ pour vivre. En prison! que le diable me torde si je n'en usais pas les murs avec mes ongles! C'est dans la forêt que j'ai toutes mes connaissances; faut que j'y reste... pour la _verdaude_... et pour d'autres encore!.... Mais Monsieur a raison, pas moins; il est inutile de s'arrêter; d'autant que nous ne pouvons rien contre le feu. Si le vent reste où il souffle, il n'y a d'ailleurs pas de danger; la forêt se tiendra bien. Seulement faut rebrousser chemin, vu qu'ici on ne peut plus passer, et que nous sommes enfermés entre le feu et l'eau.

Nous retournâmes vers l'entrée de la clairière; mais près d'y arriver, Bruno, qui marchait en avant, revint vivement sur ses pas.

--Qu'y a-t-il? demanda le braconnier en s'arrêtant.

--J'ai vu quelqu'un dans la _foulée_! répliqua le jeune garçon à voix basse.

Nous reculâmes jusqu'à l'ombre projetée par une touffe de saules qui bordaient l'étang; mais trop tard pour échapper aux regards de Moser et des deux gardes, qui venaient de déboucher dans la clairière.

--Nous sommes pris! dit le chasseur d'abeilles en voyant l'Alsacien nous montrer du doigt.

--Pas encore! murmura _Bon-Affût_ caché derrière le buisson, et dont j'entendis craquer la batterie.

Les forestiers continuaient à marcher sur nous avec précaution; ils ne pouvaient avoir aperçu le braconnier, qui, dès le premier instant, s'était accroupi dans l'ombre. Je fis comprendre rapidement à Bruno que le seul moyen de dérober la présence de _Bon-Affût_ et d'éviter une lutte dangereuse était de marcher à leur rencontre. Il se débarrassa à l'instant de sa trompe de chasse qu'il laissa glisser sur l'herbe près de _Bon-Affût_, et il s'avança avec moi vers Moser.

Celui-ci m'eut à peine reconnu, que, sans prendre le temps de nous interroger, il courut examiner l'incendie.

Bien que les flammes ne parussent point devoir s'étendre, il envoya les deux gardes pour réclamer en toute hâte du secours au campement des boisiers. Ce fut seulement après leur départ que nous pûmes échanger quelques explications. Ainsi que le braconnier l'avait prévu, Moser _était venu au coup de fusil_. Les taillis en feu le confirmèrent dans ses premiers soupçons.

--Les braconniers sont à l'ouvrage, me dit-il, et, afin d'avoir le _couvert_ à eux, ils ont voulu effrayer. Heureusement que je suis sevré depuis trop longtemps pour croire aux contes de nourrice. Dès ma première tournée, ce matin, j'ai reconnu que la forêt était au pillage; tout le monde en use comme de son bien. Les troupeaux du Gavre broutent, en guise d'herbe, les chênes naissants; l'_étrèpe_ des paysans fauche le reste pour litières; les marchands de glu, en écorchant les houx, font chaque année pour cent louis de bois mort. Il ne reste déjà plus de cerfs sous le _couvert_; bientôt on cherchera en vain des chevreuils. Il est temps d'en finir avec les vagabonds qui moissonnent effrontément dans le champ du roi.

A ce moment, son regard tomba sur Bruno, qui revenait vers nous après s'être approché du marais, et il me demanda ce que c'était que ce compagnon recueilli en chemin. J'expliquai notre rencontre la veille chez le fermier et tout à l'heure près du _chêne du grand duc_ de manière à prévenir tout soupçon. Moser voulut lui adresser quelques questions, mais le chercheur de miel n'eut point l'air de les comprendre. Un masque de stupidité s'était subitement étendu sur tous ses traits; à chaque demande du forestier, il éclatait de rire et répondait longuement par de puériles divagations. Je m'aperçus bientôt que, pendant qu'il fixait ainsi l'attention de l'Alsacien, ses yeux fouillaient la nuit vers l'ouverture de la clairière; je suivis leur direction, et il me sembla distinguer, à travers l'obscurité, une forme vague qui rampait aux bords de l'étang. Je compris que c'était _Bon-Affût_ qui gagnait le bois. Bruno ne témoigna aucune intention de le suivre. Assis sur l'herbe devant le _brûlis_, dont les flammes commençaient à s'abattre et ne serpentaient plus que dans les broussailles, il écoutait Moser, qui me développait son plan contre les maraudeurs de la forêt.

Notre conversation fut interrompue par le retour des gardes, qu'accompagnait une troupe nombreuse de boisiers. A l'annonce d'un _brûlis_, tous étaient accourus armés de seaux, de haches et de hoyaux. Les femmes elles-mêmes avaient suivi pour prêter secours. Le premier effort les rendit maîtres de l'incendie: la lisière de buissons qui brûlait encore fut abattue, le terrain nettoyé, et le brasier éteint. Le dommage avait été peu de chose; mais les boisiers, nourris par l'exploitation de la forêt, qu'ils regardent comme leur champ, restèrent émus et irrités de l'inquiétude qu'ils venaient d'éprouver. Tout le monde demandait à la fois comment le feu avait pris.

--Comment? répéta le forestier; demandez aux vauriens que vous laissez maîtres du _couvert_, et qui tôt ou tard vous en feront un tas de cendres! Voilà où conduisent vos histoires de veillée! On vous fait trembler comme de vieilles femmes avec une fanfare, et pendant ce temps les braconniers tuent le gibier et mettent le feu aux futaies.

Il y eut parmi les boisiers un mouvement et un échange de réflexions rapides. Quelques-uns des plus jeunes penchaient évidemment vers l'opinion de Moser; mais la plupart ne pouvaient échapper ainsi à l'empire de la tradition.

--Bruno a vu le _mau-piqueur_, disait une femme.

--Nous avons entendu tous la trompe maudite, ajoutait un vieillard.

--Demain, on trouvera par les foulées la trace de la meute avec les plumes ou le poil du gibier.

--Et puisque le forestier est sorti pendant la chasse, il en aura sa part.

--Dieu me damne! ceci est une chose que je voudrais voir! s'écria en riant Moser, qui alla reprendre son fusil posé contre un chêne.

Il s'interrompit tout-à-coup. Une patte de chevreuil était plantée dans le canon même de la carabine!

Le saisissement fut d'abord général. Les _boisiers_ se montrèrent avec une surprise effrayée l'envoi du chasseur maudit qui devait être, selon la tradition, un talisman de malheur; mais après avoir réfléchi un instant, l'Alsacien se frappa le front, et se tournant de mon côté:

--C'est un tour du jeune drôle que vous avez rencontré près du _chêne au duc_, s'écria-t-il; il était là tout à l'heure; qu'est-il devenu?

Je cherchai Bruno autour de moi; il avait disparu. Le forestier s'informait à tout le monde du chemin qu'il avait pu prendre, quand des femmes qui puisaient de l'eau à l'étang pour éteindre les derniers brasiers accoururent avec la trompe de chasse cachée par le chercheur de miel derrière les touffes de saule. Les _boisiers_ la reconnurent aussitôt pour l'avoir vue aux mains de _Bon-Affût_.

A ce nom, Moser fut frappé d'un trait de lumière. Les renseignements recueillis depuis son arrivée sur le braconnier ne lui permettaient point de douter que tout ce qui venait d'arriver ne fût son ouvrage. Le chasseur d'abeilles lui servait évidemment de compère; tous deux avaient abusé de la crédulité des gens du _couvert_ en jouant cette comédie du _mau-piqueur_, et, quand ils s'étaient vus poursuivis, ils avaient mis le feu au taillis, afin de détourner l'attention.

Malgré la vraisemblance de ces explications, les _boisiers_ eussent peut-être continué à douter sans l'arrivée de Michelle, qui, tardivement avertie du _brûlis_, avait pris les grands sentiers, et ne savait rien de ce qui s'était passé à la clairière. Elle raconta que, vers la petite ravine, elle avait aperçu deux hommes qui lui avaient d'abord fait peur, mais qu'en les laissant approcher, elle avait reconnu Bruno et _Bon-Affût_, qu'elle les avait appelés, et qu'au lieu de répondre, tous deux s'étaient enfoncés dans les jeunes _ventes_.

Ceci mit fin aux incertitudes. Il s'éleva un cri de réprobation générale. Honteux d'avoir été pris pour dupes et irrités d'un essai d'incendie qui les exposait à perdre leur gagne-pain, les _boisiers_ s'écrièrent qu'il fallait arrêter les deux maraudeurs.

D'après le rapport de Michelle, ils avaient pris le chemin de la Madeleine: on se partagea en plusieurs bandes qui devaient occuper tous les passages et se rabattre ensemble sur la ferme.

Ne pouvant prévenir les fugitifs, ni empêcher cette battue, je me décidai à ne point quitter le forestier.

La troupe que Moser conduisait prit par le sentier où _Bon-Affût_ et Bruno avaient été aperçus; mais ceux-ci avaient sans doute trop d'avance pour qu'on pût les atteindre; car nous arrivâmes à la Madeleine sans avoir rien rencontré. Bien que la ferme fût close et silencieuse, une raie de lumière dessinée sur le seuil prouvait suffisamment que tout le monde n'y était point endormi; un chien ayant aboyé à notre approche, la lumière disparut. Moser nous arrêta d'un geste en pressant le pas. Presqu'au même instant la porte s'ouvrit, le père Louroux avança la tête pour voir qui venait, et le forestier se trouva brusquement devant lui.

A l'exclamation poussée par le fermier, nous nous rapprochâmes tous ensemble, ce qui le fit reculer et nous permit d'entrer; mais, déconcerté un instant, il se remit vite et demanda ce qui nous amenait.

--D'abord ce vaurien, dit Moser en montrant Bruno assis sur la pierre du foyer, puis un autre qui doit être à la ferme avec lui.

--Qui cela? demanda Louroux d'un air étonné.

--Le braconnier de la _Mare-aux-Aspics_.

--_Bon-Affût_? il n'est point ici, comme vous pouvez voir; mais je lui ai parlé pas plus tard qu'hier, même que Monsieur était témoin.

Le forestier ne perdit point son temps à contester, il se mit à fouiller tous les coins de la ferme sans rien découvrir. Le paysan, qui vit son désappointement, jugea l'occasion favorable pour se plaindre d'une visite faite sous cette forme et à pareille heure: il commençait à le prendre de très haut; mais l'Alsacien lui coupa la parole en l'avertissant qu'on connaissait ses rapports avec les braconniers, que la présence du chasseur d'abeilles, reçu au milieu de la nuit, était une confirmation suffisante, et qu'il aurait lui-même à rendre compte de sa part de responsabilité dans le double crime de braconnage et d'incendie. Il raconta ensuite brièvement ce qui avait eu lieu, annonça que toutes les routes étaient surveillées, et reprit sa recherche, suivi cette fois du paysan effrayé, qui était bien vite redescendu de la récrimination à l'humilité, et prenait tous les saints du calendrier à témoin de son innocence.

Le forestier voulut emmener Bruno. En passant devant un des lits refermés dont l'unique chambre de l'habitation des Louroux était garnie, celui-ci murmura quelques mots bretons que je ne pus distinguer; mais à peine eut-il disparu, que le battant du lit glissa doucement dans la coulisse, et, aux premières clartés du jour qui pénétraient par la porte ouverte, je vis la tête charmante de la Louison s'avancer avec une précaution inquiète. Fatigué de ma longue course de nuit à travers la forêt, je m'étais assis dans l'ombre du foyer, où elle ne pouvait me voir. Elle se pencha au bord du lit, regarda encore vers l'entrée, et se laissa couler à terre, elle était pieds nus, coiffée d'un petit bonnet à trois pièces, comme en portent les enfants, et vêtue d'une simple jupe de berlinge. Je la vis s'avancer jusqu'à la porte à pas comptés, regarder au dehors, puis gagner la seconde entrée, qui donnait sur une cour de derrière.

Persuadé qu'elle voulait avertir le braconnier, je la suivis jusqu'au seuil. Comme elle allait traverser la cour, la voix de Moser se fit entendre, et il parut lui-même, continuant ses recherches. La jeune paysanne effrayée fit d'abord un mouvement pour rentrer, puis s'arrêta. Le forestier venait vers elle en compagnie du père Louroux. Michelle causait plus loin très vivement avec Bruno.

--C'est-il donc la naissance d'un nouveau Jésus, notre maître, demanda la Louison en souriant, pour qu'on mène tant de _déduit par l'housteau_, et qu'on réveille les bergères avant la pointure du jour?

--D'où vient cette fille et que veut-elle? interrompit brusquement Moser.

Mais Michelle avait tressailli à la voix de Louison.

--Eh bien! le forestier ne voit donc pas? dit-elle en s'approchant; c'est la pastoure de la Magdeleine, à qui ses parents n'ont laissé ni bas ni sabots.

Et s'adressant à l'enfant avec cette pitié triomphante qui insulte:

--Hélas! voici bien du malheur pour toi, pauvre créature, ajouta-t-elle; ton grand ami _Bon-Affût_ va être conduit en prison.

--Et son chagrin vous portera beaucoup de profit, faut croire, répliqua un peu aigrement la Louison, car la mauvaise nouvelle rit plein vos yeux.

--Il y a toujours profit pour les honnêtes gens qu'on fasse justice, reprit Michelle en élevant la voix; le braconnier est un malheureux qui a mis le feu aux futaies...

--Vous mentez, la Michelle! s'écria Louison, dont l'oeil bleu étincela; _Bon-Affût_ aime trop le _couvert_ pour lui avoir fait du mal. Allez, allez, c'est d'un méchant courage d'accuser ainsi ceux qui ne sont point là et qui n'ont personne pour les défendre.

--Tu le défends, toi, laideronnette! s'écria la _boisière_ en éclatant de rire.

--C'est du moins preuve qu'elle a le coeur mieux placé que vous, dit sévèrement le chercheur de miel.

Michelle se retourna de son côté avec une expression de rancune hautaine.

--C'est bon, mon Bruno, reprit-elle amèrement, on sait que vous êtes bien disposé pour la Louison et pour _Bon-Affût_. Quand les oiseaux ont le même plumage, ils font ensemble leurs nids; mais, pour le moment, le commerce va mal, mon pauvre gars, et vous voilà tous deux pris.

--Encore une menterie! interrompit la pastoure en colère; _Bon-Affût_ n'est pas pris et ne le sera pas.

--Voyez-vous la rusée qui sait cela! s'écria Michelle; gage qu'elle connaît le retrait du braconnier!