Part 8
--C'est la vérité! reprit le père Louroux, qui se mit instinctivement à mon diapason; le _Bon-Affût_ est né devers les bois de Camore, et, quand il est venu ici, voilà une quinzaine d'années, il avait grande peine à parler comme tout le monde. Aussi a-t-il appris le jargon du bas-pays à sa mignonne Louison, et celle-ci l'a enseigné à Bruno, si bien que, lorsqu'ils sont ensemble, ils font un verbiage que le bon Dieu n'y entendrait rien. Ecoutez plutôt si cela ressemble à une langue faite pour le monde?
Malgré l'opinion du fermier, je commençais à comprendre parfaitement.
--La paix! la paix! répétait Antoine d'un ton caressant: je te dis que tu iras à l'assemblée prochaine et que tu seras la plus belle, oui!
--Le drap et la toile sont bien chers! objectait la fillette, qui ne pleurait plus que d'un oeil.
--Mais les chevreuils se vendent bien, répliqua le braconnier, et pas plus tard que demain il y en aura un à la ferme. Le père Louroux se chargera comme d'habitude de le faire arriver à Nantes.
--Et si les gardes veillent cette nuit? demanda la Rousse tout-à-fait consolée.
--Ils ne veilleront point, répliqua _Bon-Affût_, j'ai un moyen sûr de les envoyer au fenil.....
Les branches mortes qui craquaient sous nos pieds dénoncèrent notre approche; le braconnier fit un geste rapide qui recommandait à l'enfant la discrétion et se leva pour nous recevoir.
Il reconnut évidemment en moi le voyageur aperçu le matin à l'auberge en compagnie de Moser, dont l'uniforme lui avait révélé les fonctions, car il prit subitement une expression défiante. Je m'efforçai de dissiper ses soupçons en expliquant, pendant le cours de l'entretien, ce qu'il y avait de fortuit dans mon rapprochement avec le forestier, dont je n'étais ni le collègue ni le chef; je fis connaître le motif de mon excursion dans la forêt, et je demandai au fermier le chemin qu'il fallait prendre pour arriver aux huttes des _boisiers_. _Bon-Affût_, qui avait jusqu'alors écouté sans rien dire, mais que mes déclarations avaient sans doute rassuré, répondit qu'il allait du côté de la grande coupe, et que je pouvais le suivre.
Après avoir traversé avec quelque peine les lisières des _placis_ tout encombrées de ronces et de buissons, nous arrivâmes à la vieille futaie.
Je fus involontairement saisi de la grandeur religieuse de ces mille arceaux de feuillage entremêlés comme les voûtes d'un palais mauresque, et dont les troncs moussus formaient la verte colonnade.
Ici, la solitude n'invitait pas à l'idylle comme celle que j'avais traversée quelques heures auparavant, mais à la vie hasardeuse et mâle. Animé par l'air plus pur, attiré par les perspectives mobiles et infinies qui s'ouvraient de tous côtés, sentant la marche plus facile sur ces tapis de feuilles en poussière, on arrivait à comprendre l'espèce de délire qui, vers le XIIe siècle, s'empara de la noblesse entière et la poussa dans les forêts au milieu des chevauchées, des aboiements de meutes et des hallalis de veneurs. Alors les bois, pareils à une marée montante, envahirent partout les champs et les villages. En Normandie, un seul gentilhomme fit disparaître trente-deux paroisses pour planter _une chasse_; au Gavre, le flot de verdure avait également expulsé les hommes: il fallut des lois pour préserver les seigneurs des séductions du _couvert_.
Je subissais à mon tour et je comprenais ces irrésistibles attirements de la forêt. Plus je me plongeais sous ses ombres mouvantes, plus leur fraîcheur embaumait mon sang, fortifiait mes membres et m'excitait à poursuivre. Je me sentais une vigueur enivrée qui m'eût fait prendre volontiers pour devise le cri de force et de jeunesse adopté par les Byrons d'Angleterre: _En avant!_
Le braconnier, à qui j'essayai d'expliquer ce que j'éprouvais, m'avoua que hors du _couvert_ il ne respirait jamais qu'à moitié. Fils d'un _boisier_ de Camore, il était né et avait grandi dans la forêt. Les ombrages étaient pour lui ce qu'est la mer pour le matelot; il en aimait le murmure et la couleur, il en connaissait tous les mystères.
Après avoir suivi les _sentes_ quelques instants, il prit sa direction par des ouvertures où les branches brisées indiquaient _la passée_ des sangliers. Nous traversions à vol d'oiseau les fourrés et les brandes. Au milieu de ces mille _bouées_ (bosquets) qui entrecoupent les jeunes _ventes_ de tant d'ombres et d'éclaircies, que l'oeil s'égare dans leurs inextricables détours, il marchait tout droit et sans regarder, comme si une mystérieuse attraction lui eût indiqué sa route.
A mesure que nous avancions, les sites devenaient de plus en plus sauvages. Enfin toute trace du travail de l'homme disparut. Nous n'avions plus autour de nous qu'un chaos d'arbres de toutes grandeurs, une bataille de végétation dans laquelle le plus faible se tordait au pied du plus fort, qui l'étranglait de ses replis ou l'asphyxiait sous son ombre. Çà et là, de grands chênes abattus par le temps appuyaient leurs squelettes poudreux aux robustes troncs de leurs successeurs; les arbustes grimpants qui cherchaient le soleil lançaient leurs guirlandes jusqu'aux cimes les plus élevées, couraient de l'une à l'autre, et formaient mille ponts suspendus le long desquels se balançaient les écureuils. Le sol lui-même, autrefois bouleversé par quelque terrible convulsion, était entrecoupé de ravines au bord desquelles surplombaient des rocs hérissés de ronces échevelées.
De loin en loin, il se faisait une ouverture dans ce fouillis de pierres et de verdure; alors apparaissaient des étangs tout brodés de nénuphars. On voyait passer au-dessus de grandes volées de ramiers, tandis que l'alcyon aux couleurs diamantées rasait rapidement les oseraies, et que le héron, immobile sur les rameaux desséchés du saule, penchait la tête vers les eaux dormantes comme un pêcheur patient.
Nous suivions la rive d'un de ces lacs perdus dans la solitude, quand un grand mouvement se fit tout à coup près de nous. Les grenouilles qui croassaient sur les glaïeuls s'élancèrent au fond des eaux, tous les chants s'arrêtèrent dans le feuillage, et les oiseaux descendirent en tournoyant jusqu'au pied des arbres. Au même instant, l'ombre de deux grandes ailes noircit la surface argentée de l'étang, et j'aperçus un aigle de mer qui semblait flotter dans l'azur du ciel. Après avoir plané quelques minutes, l'aigle descendit comme un trait dans le fourré, d'où il ressortit bientôt tenant dans son bec une proie. Je le vis alors voler vers un grand chêne au haut duquel _Bon-Affût_ me montra son nid. Celui-ci était grand comme une de ces cabanes roulantes en usage parmi les bergers, et il semblait surcharger la cime de l'arbre, qu'agitait un continuel balancement. Mon guide m'apprit que les aigles étaient si nombreux dans la forêt, qu'ils étendaient leurs ravages jusqu'aux basses-cours des villages voisins. On eût même dit que les violences de ces suzerains de l'air encourageaient l'audace des moins forts, selon la remarque de Panurge, que «les bonnes aubaines des brigandissimes élèvent partout des brigandeaux.» J'appris, en effet, qu'au Gavre la fable du _corbeau qui veut imiter l'aigle_ n'était point une allégorie, mais une réalité. Ces voleurs de fromages osaient ici s'abattre sur les jeunes agneaux et cherchaient à leur dévorer les yeux.
Nous avions atteint le centre de la solitude, et nous arrivions à un _placis_ au milieu duquel brillait une flaque d'eau si limpide, que le ciel s'y reflétait avec toutes ses lueurs et toutes ses nuées. Arrivé là, le braconnier ralentit le pas en promenant autour de lui des regards plus complaisants, comme un propriétaire qui rentre dans son domaine. Il se mit à répondre à chaque chant d'oiseau par un chant si merveilleusement imité, que l'oiseau trompé descendait de branche en branche et s'arrêtait à quelques pas de nous en penchant la tête pour mieux écouter. Les écureuils accouraient à son cri; les poules d'eau sortaient des touffes de joncs pour venir picorer les graines qu'il semait sur le lac; des lapins qui jouaient sous une touffe de bruyère s'étaient arrêtés et nous regardaient d'un air presqu'effronté. Le braconnier sourit de ma surprise.
--Ce sont mes amis et mes voisins, me dit-il; voilà longtemps que nous vivons sans procès, et, comme on ne vient guère de ce côté, ils n'ont pu apprendre à se méfier.
--Alors vous ne leur tendez jamais de piéges?
--Jamais; ce serait tromper leur confiance! Mais je ne vois pas la _verdaude_, d'habitude elle est plus alerte.
Il s'était approché de la flaque, et se mit à siffler d'une façon particulière; bientôt un sifflement pareil lui répondit, et la tête triangulaire d'une énorme couleuvre se dressa dans les roseaux; je fis, malgré moi, un mouvement en arrière.
--N'ayez pas de souci, dit _Bon-Affût_ tranquillement, c'est une vieille camarade; elle m'a reconnu, voyez!
La couleuvre était en effet sortie de la _rosière_; elle nageait vers nous la tête haute, en dardant sa langue fourchue avec de petits sifflements. Les longs replis de son corps verdâtre, marbré de taches sombres, traçaient derrière elle un sillon sur les eaux dormantes; elle s'élança d'un bond vers la rive, et, se _lovant_ sur elle-même, elle arriva à la ceinture du braconnier. Celui-ci étendit le bras; elle s'y enroula vivement, et atteignit ainsi son giron, où je la vis s'enfoncer.
--Monsieur s'étonne de ma confiance, dit _Bon-Affût_, qui avait remarqué mon expression d'inquiétude et de dégoût; mais ça n'a point de malice, c'est un aspic d'eau. Quand on passe de longues semaines seul dans les bois, voyez vous, on devient moins difficile pour sa compagnie; on est heureux de trouver quelque chose qui vit et qui vous connaît. Aussi, quand je ne puis aller à la Magdeleine causer avec la Louison, et que Bruno est en voyage, je tombe quelquefois dans mes _chêtiveries_; alors je viens ici pour me distraire, et les bêtes du bon Dieu me font société.
Il ajouta beaucoup de remarques étranges sur les animaux de la forêt. Il s'était composé lui-même une histoire naturelle, mélange de préjugés et d'observation dans lequel il me parut fort difficile de distinguer l'erreur de la vérité. Les _fauves_ avaient été classés par lui en amis ou en ennemis des hommes, et il prétendait reconnaître leur nature selon qu'ils étaient sensibles ou non à la voix humaine; une tradition forestière faisait remonter cette division aux premiers jours du monde. L'homme et le lion se disputaient alors la royauté de la terre; les animaux prirent parti dans la querelle selon leurs inclinations. Tous ceux qui avaient l'_esprit ouvert et le coeur soumis_ se rangèrent du côté d'Adam, tandis que les _violents et les stupides_ se faisaient les défenseurs du lion. L'homme remporta la victoire; mais il fut chassé peu après du pays de délices qu'il habitait, et perdit ainsi la couronne du monde. C'est depuis que les animaux qui l'avaient combattu sont restés les ennemis de ceux qui avaient soutenu sa cause. Malheureusement les hommes de nos jours ont perdu le souvenir du passé, et, comme le traité d'alliance entre leurs pères et les animaux du paradis terrestre a été noyé par le déluge, ils ne se souviennent plus de leur ancienne amitié; mais, quand on la connaît, on n'a qu'à le montrer, et les _fauves_, qui ont été autrefois les soldats d'Adam, se le rappellent.
Ces explications nous avaient conduits hors du fourré, à l'entrée d'une des grandes _rabines_. Nous y rencontrâmes Bruno assis au bord de la route, où il dépouillait de leur écorce des branches de _bourdaine_. En apercevant le braconnier qui débouchait le premier de la _passée_, il fit un geste d'avertissement qu'il réprima de son mieux en me voyant. _Bon-Affût_ fouilla d'un regard rapide toutes les avenues.
--Eh bien! dit-il en s'arrêtant devant le jeune garçon, qui s'était remis au travail, tu nous prépares donc des paniers, mon mignon.
--Faites excuse, ceci est pour le cagier de Rozet, répliqua Bruno sans lever les yeux.
--C'est s'y prendre tard que de préparer des prisons aux oiselets quand ils ont déjà toutes leurs plumes, objecta le braconnier, et tu n'es guère plus diligent, toi qui attends pour blanchir tes baguettes que le soleil ait un oeil fermé.
--Le jour n'est pas si long que la volonté, répondit Bruno.
--Et tu comptes porter ce soir ta marchandise au Rozet?
--Non, dit le jeune garçon, qui releva la tête en regardant _Bon-Affût_, la route est trop mauvaise du côté des _boisiers_; voyez plutôt.
Il montrait le sol boueux que sillonnaient de profondes ornières et les traces de pas tout récents. Le braconnier sembla particulièrement frappé de celles-ci qu'il reconnut sans doute, car je le vis échanger un regard avec Bruno, et après avoir hésité un instant:
--Monsieur n'a plus besoin de moi, dit-il brusquement; il n'a qu'a suivre la _rabine_ pour trouver les huttes des _boisiers_; s'il veut presser le pas, il pourra encore y arriver avant le jour failli.
Je compris que cette détermination avait quelque motif que l'on ne voulait point me faire connaître, et dont il était par conséquent inutile de s'informer; je pris donc congé de mon guide sans insister davantage, et je m'engageai seul dans la longue avenue.
L'épaisseur du feuillage interceptait les dernières clartés du jour, de sorte qu'il y régnait déjà une demi-obscurité; mais, par intervalles, la brise qui s'élève le soir entr'ouvrait la voûte de verdure, et alors un rayon du soleil couchant plongeait tout à coup dans cette ombre, s'y brisait et faisait pleuvoir mille jets lumineux. Lorsque je me retournais, j'apercevais l'immense allée qui se déroulait derrière moi comme un souterrain au fond duquel apparaissait le ciel bleuâtre du levant, déjà diamanté de pâles étoiles.
Le premier hameau de _boisiers_ que je rencontrai n'était composé que de quelques huttes; je le traversai sans m'y arrêter, gagnant le milieu de la coupe, où se trouvait le principal campement. Je voyais se dessiner çà et là, sous les vagues lueurs de la nuit, des groupes de cabanes qui formaient, dans l'immense clairière, comme un réseau de villages forestiers. Toutes les huttes étaient rondes, bâties en branchages dont on avait garni les interstices avec du gazon ou de la mousse, et recouvertes d'une toiture de copeaux. Lorsque je passais devant ces portes fermées par une simple claie à hauteur d'appui, les chiens-loups accroupis près de l'âtre se levaient en aboyant, des enfants demi-nus accouraient sur le seuil, et me regardaient avec une curiosité effarouchée. Je pouvais saisir tous les détails de l'intérieur de ces cabanes, éclairées par les feux de bruyères sur lesquels on préparait le repas du soir. Une large cheminée en clayonnage occupait le côté opposé à la porte d'entrée; des lits clos par un battant à coulisses étaient rangés autour de la hutte avec quelques autres meubles indispensables, tandis que vers le centre se dressaient les établis de travail auxquels hommes et femmes étaient également occupés.
J'appris plus tard que ces baraques dispersées dans plusieurs coupes, étaient habitées par près de quatre cents _boisiers_ qui ne quittaient jamais la forêt. Pour eux, le monde ne s'étendait point au-delà de ces ombrages par lesquels ils étaient abrités et nourris. Cependant dans le cercle étroit de ces obscures destinées se retrouvait tout ce qui agite ailleurs la foule haletante: espérances déçues ou remplies, amours accueillis ou repoussés, joies ou deuils de la famille, et par-dessus tout, l'éternelle épée suspendue au banquet du genre humain: la misère! Pour le moment, celle-ci était heureusement absente; mais on se rappelait ses visites, et les femmes me les racontèrent. A plusieurs reprises, l'exploitation du bois avait été suspendue, le prix du blé s'était élevé, et les _boisiers_ sans ressources avaient dû vivre, comme les bêtes fauves, de ce qu'ils trouvaient dans la forêt. Chassés par la faim, ils avaient cherché secours dans les villages voisins; mais la pauvreté avait fermé les portes, l'amitié seule eût pu les rouvrir, et pour le laboureur qui vit hors du _couvert_, le _boisier_ est un étranger. Aucune alliance ne rattache la campagne à la forêt, aucune habitude ne les rapproche; il y a plus, une vieille défiance met la première en garde contre l'homme du _couvert_. Son accent rude et précipité, ses vêtements sordides, sa physionomie sauvage, tout étonne et inquiète; puis la tradition rappelle qu'autrefois les _boiseries_ servirent de champ d'asile aux désespérés, et qu'alors les hommes de la forêt faisaient irruption dans les villages pour y enlever les femmes ou les moissons, et, bien que l'abus ait cessé, le souvenir a survécu.
Je trouvai au principal campement, ainsi qu'on me l'avait annoncé, une hutte plus vaste convertie en cabaret, et où un certain nombre de voisins étaient alors rassemblés. J'y aperçus Moser avec ses deux gardes qui soupaient dans un coin où j'allai les rejoindre.
Vers le milieu de la cabane, autour d'un feu dont la fumée était recueillie par une sorte d'entonnoir en clayonnage, plusieurs femmes se tenaient accroupies. A l'aspect étrange du lieu, on eût pu se croire dans un wigwam de Peaux-Rouges sans la conversation bruyante des fileuses réunies près de l'âtre. Le nom de Michelle plusieurs fois prononcé attira mon attention; Michelle faisait les frais de la veillée, et il me parut, dès les premiers mots, qu'en fait de médisance, la ville n'avait rien à apprendre à la forêt. L'élégante boisière déplaisait évidemment à tout le monde sans que l'on pût s'accorder sur ses défauts. Les unes l'accusaient d'être hautaine, les autres trop familière; on lui reprochait de ne songer qu'à faire fortune, puis de se ruiner pour paraître _brave_; celle-ci la déclarait sans esprit, celle-là lui en trouvait trop; il n'y avait unanimité que dans la malveillance. Quand on eut épuisé toutes les critiques, une fille dont le teint couleur de taupe et les cheveux roussis excusaient la jalousie, demanda pourquoi la Michelle ne venait point avec les autres à la veillée.
--Pauvre innocente! répondit une seconde fileuse à mine aigre-douce, tu ne sais donc pas que quand les garçons soupent, on est sûr de les trouver au logis?
--Eh bien! qu'est-ce que cela fait, demanda brutalement la _noiraude_.
--Cela fait, ma mignonne, que la Michelle choisit ses heures, continua la maligne paysanne, et que pour le moment elle va de hutte en hutte montrer sa coiffe blanche.
--Vous croyez ça, la Landry! interrompit tout à coup une voix.
Et la _boisière_ parut à la porte de la cabane, le visage rouge et un peu essoufflée.
--Elle nous écoutait! s'écrièrent les fileuses étonnées.
--Je ne porte pas assez de coiffes sales pour avoir à les montrer quand elles sont blanches, reprit Michelle, qui désignait de l'oeil la _dormeuse_ en toile rousse de la Landry, et je n'ai encore visité aucun logis dans la _coupe_ depuis mon arrivée.
--Vous êtes pourtant bien échauffée, ma bonne amie, fit observer la fileuse avec un regard de vipère qui s'éveille.
--Parce que j'ai couru pour traverser le _placis_, dit la _boisière_, rapport à ce que vient de me dire Bruno.
--Ah! vous vous sauvez devant le chercheur de miel, reprit ironiquement la Landry; jusqu'à présent, quand vous vous rencontriez sur le grand chemin, c'était lui qui prenait les _voyettes_, mais il faut croire que vous l'aurez enhardi.
--Allons, n'ayez donc pas comme ça des _innocences_ par mauvaiseté, s'écria Michelle en colère, ce n'est pas Bruno qui m'a _épeurée_, mais son dire, et gage que vous n'auriez pas été plus vaillante, bien que vous soyez douce comme une louve qui n'a pas sevré!
--Et qu'a pu te dire ce pauvre coureur, pour te rendre aussi rouge qu'une graine de houx? demanda la plus vieille des fileuses.
--Ce qu'il m'a dit, mère Colette? répliqua la _boisière_, qui baissa la voix; eh bien! il m'a avertie qu'il venait de rencontrer, vers les fourrés de l'_Homme-Mort_, le _mau-piqueur_ qui _faisait le bois_.
Il y eut à ces mots un mouvement général; toutes les conversations furent interrompues.
--Bruno l'a vu? demandèrent en même temps plusieurs voix.
--Comme je vous vois, dit la _boisière_, il tenait à la chaîne son chien noir et avait l'air de chercher les pistes. Au premier moment, Bruno a cru que c'était un forestier; mais, quand _l'avertisseur de tristesse_ s'est tourné vers lui, il a vu ses yeux qui laissaient couler des flammes, il l'a entendu qui prononçait les mauvaises paroles.
Fauves par les passées, Gibiers par les foulées, Place aux âmes damnées!
Puis il a disparu dans les _ventes_ en faisant grésiller les feuilles.
Les femmes avaient cessé de filer; les hommes se regardèrent, et les gardes eux-mêmes semblaient saisis. Moser leur demanda ce que cela voulait dire. L'un d'eux répondit avec un peu d'embarras que, selon la croyance du _couvert_, l'apparition du _mau-piqueur_ annonçait la _grande chasse des réprouvés_.
--Et il y a des gens baptisés qui peuvent croire à de pareils contes? demanda Moser scandalisé.
Un murmure s'éleva parmi les _boisiers_.
--Les gens baptisés croient ce qui frappe leurs oreilles, fit observer un vieillard; tous ceux qui sont ici ont ouï la trompe de l'_avertisseur de tristesse_, et vos gens eux-mêmes peuvent en rendre témoignage.
Les gardes avouèrent, avec un peu d'hésitation, que c'était la vérité.
--Ainsi, vous avez entendu le cor dans la forêt sans chercher les chasseurs? demanda l'Alsacien.
--Par la raison qu'ils seraient allés au-devant de la mort, reprit le _boisier_ qui avait déjà parlé: la venue du _mau-piqueur_ est toujours un méchant signe; mais quiconque rencontre la chasse n'a qu'à faire préparer sa bière, car ses heures sont comptées.
--Eh bien! j'en courrai la chance, dit Moser, et que le diable me brûle si je ne force pas vos damnés à me montrer leurs ports-d'armes!
Tous les assistants se récrièrent; le vieillard secoua la tête.
--Il ne faut pas jouer avec les morts, dit-il, Dieu a fait les parts; il a donné le jour aux hommes, et la nuit aux mauvais esprits. C'est d'un coeur trop fier d'aller contre sa volonté, et, si vous avez un bon patron dans le ciel, il vous épargnera cette épreuve.
--J'attends au contraire qu'il me l'accorde, dit Moser. Depuis quinze ans que je marche sous le _couvert_, je n'y ai trouvé que des braconniers de ce monde-ci: j'aurais plaisir à en rencontrer quelques-uns de l'autre; mais vous verrez que la chasse aura été remise, et que le diable nous trouvera trop à jeun et trop éveillés pour faire retentir la trompe du _mau-piqueur_.
Nul ne répondit, il y eut une pause. La hutte était enveloppée de ce grand silence de la solitude, à peine entrecoupé par le bruit du vent et la rumeur des eaux. Tout à coup un son de cor s'éleva, grandit, courut le long des _ravines_, et vint éclater à la porte de la cabane. L'effet fut terrible et soudain. Hommes et femmes se levèrent d'un seul mouvement. Moser me regarda avec surprise; il y eut un court silence, puis l'appel de la trompe se répéta plus vif et plus rapproché.
--C'est lui! c'est lui! murmurèrent toutes les voix.
Le forestier s'était levé.
--Il est clair que quelqu'un s'amuse à nos dépens, dit-il, avec une impatience irritée; reste à savoir qui rira le dernier.
Et se tournant vers ses deux compagnons:
--En route! ajouta-t-il; le _mau-piqueur_ me semble un peu enroué, nous allons tâcher de lui éclaircir la voix.
Les gardes, qui s'étaient levés, se regardaient d'un air inquiet, et le son du cor continuait à retentir avec une force toujours croissante; tous les _boisiers_ s'étaient rassemblés autour de la cheminée, où ils parlaient à voix basse. Moser attendait près de la porte en examinant la batterie de son fusil. Enfin ses compagnons le rejoignirent, mais d'un air qui trahissait leur trouble. L'Alsacien leur demanda s'ils avaient peur.
--On peut craindre sans honte ce qu'on ne comprend pas, dit le plus âgé avec humeur, et, pour mon compte, je me demande ce que nous allons faire à cette heure dans la forêt.