Les derniers paysans - Tome 2

Part 7

Chapter 73,842 wordsPublic domain

Je commençais à partager son frugal repas, quand nous vîmes entrer un paysan qui, à notre aspect, s'arrêta sur le seuil, parut hésiter et finit par s'avancer vers la cabaretière, à laquelle il présenta une petite gourde de cuir sans prononcer un seul mot; elle la prit également en silence et se prépara à la remplir d'eau-de-vie. Le paysan attendit, adossé à la table qui servait de comptoir, et les deux mains appuyées sur son bâton de houx. Il était grand, maigre, un peu voûté, mais d'une apparence robuste. Vêtu d'une veste de drap vert très usée, d'un pantalon de berlinge et de souliers à semelles de bois, il portait en bandoulière une poche de toile qui affectait la forme d'un carnier. Son regard, promené autour de lui d'un air d'insouciance, glissa sur nous sans paraître s'arrêter, puis il se mit à siffler en tourmentant de la pointe de son bâton la terre battue qui servait de plancher. Quand l'aubergiste lui tendit la gourde remplie, il n'en paya point le prix, mais il fit un geste d'intelligence auquel la femme répondit par un signe de tête, gagna la porte et disparut.

--Vous ne connaissez point cet homme? demandai-je à Moser, qui venait, comme moi, de s'approcher du seuil pour suivre des yeux le paysan.

Moser fit un signe négatif et descendit les deux marches de l'entrée afin de voir la direction que prenait l'homme à la veste verte.

--Il va vers la forêt, dit-il au bout d'un instant.

--Où pourrait-il aller? répliquai-je; la forêt est ici le champ commun où tout le monde moissonne.

--Mais tout le monde n'y fait pas la même récolte.

--J'ai trouvé en effet quelque chose de particulier dans la tournure de ce visiteur silencieux.

--Avez-vous remarqué qu'il n'était point chaussé de sabots, mais de galoches plus commodes pour la marche et qui laissent la même empreinte? Les autres paysans vont jambes nues, tandis qu'il porte des guêtres de cuir pour se défendre des épines du fourré; leur veste est brune ou bleue; la sienne est verte, afin de se confondre plus facilement avec les feuilles. Son carnier de toile pourrait passer pour une pannetière sans les taches de sang qu'on y voit encore, et ses mains seraient celles d'un laboureur, si elles n'avaient point été noircies par la poudre du bassinet.

--Ainsi vous croyez que nous venons de voir un braconnier?

--De la pire espèce, et je me tromperais fort si ce n'était celui qui dépeuple depuis dix ans la forêt, et qu'on a signalé à l'administration.

--Vous le nommez?....

--Antoine, ou plus communément _Bon-Affût_.

La cabaretière, qui rangeait ses bouteilles, se retourna à ce mot en tressaillant.

--Vous voyez que j'ai touché juste, dit l'Alsacien, à qui ce mouvement ne put échapper; notre vagabond est en compte-courant avec le _Cheval-Blanc_, et paiera un de ces jours sa provision d'eau-de-vie en gibier.

Notre hôtesse commençait à protester par un de ces flux de paroles que les paysannes prennent pour des raisonnements, quand l'arrivée d'une jeune _boisière_ vint heureusement l'interrompre.

Ce nom de _boisier_ n'appartient, à vrai dire, qu'aux _navreurs_ de cercles et d'échalas, aux tailleurs de cuillers, aux tourneurs d'écuelles et de rouets, aux charbonniers, aux fendeurs de lattes, aux sabotiers, population nomade qui habite des huttes de feuillage dans les clairières, déloge forcément à chaque coupe, et s'établit là où frappe la cognée; mais l'habitude a fait donner le même nom à tous ceux qui vivent des produits forestiers, alors même qu'ils ne travaillent pas le bois de leurs mains. C'était le cas de Michelle, la jeune marchande qui colportait les ustensiles fabriqués au Gavre, dans les foires des villages, où ses façons riantes, sa malicieuse adresse et son inépuisable faconde ensorcelaient les chalands jusqu'à les empêcher de distinguer le hêtre du bouleau.

Elle revenait avec trois chevaux, dont les mannequins étaient vides, et retournait aux campements des _boisiers_ pour renouveler son approvisionnement. Cette direction était précisément celle que je désirais prendre. Moser allait commencer avec ses gardes une inspection qui ne leur permettait point de me servir de guides: je demandai à Michelle s'il me serait permis de la suivre en profitant de sa compagnie.

--Pourquoi donc pas? dit-elle en riant; la route du roi est ouverte à tout le monde, mêmement que, pour mieux passer les fondrières, Monsieur pourra monter sur une de mes bêtes, à la place des sébilles et des boîtes à sel.

J'acceptai la proposition sans fausse honte. Moser m'aida à me hisser sur le bât recouvert d'un coussin de paille, et, après avoir échangé un adieu, nous nous séparâmes, lui pour suivre, avec les gardes, le fossé qui enceint la forêt, moi pour la traverser avec Michelle.

Le hasard ne pouvait me donner une compagne de route de plus vive humeur. Son oncle lui avait confié la vente des _boiseries_ depuis l'âge de quatorze ans, et, obligée de défendre ses intérêts et sa personne contre tous les accidents d'une vie nomade, la jeune paysanne avait acquis cette hardiesse un peu virile qui choque au premier abord, puis amuse par la nouveauté. A chaque rencontre faite sur le chemin, il y avait échange de confidences ou de railleries, dans lesquelles le dernier mot lui restait toujours.

C'était une grande fille d'environ vingt ans, plutôt leste que jolie, mais dont l'oeil noir, le teint coloré, les dents blanches, avaient un certain attrait de vie et de santé. Du reste, la malice chez Michelle n'excluait point la coquetterie; elle se servait d'épigrammes comme d'hameçons pour arrêter les passants et les attirer.

Un d'eux, qui tenait le milieu entre le bourgeois et le manant, reçut ses agaceries avec une majesté officielle, dont je ne pus m'empêcher de rire.

--Ne faites pas attention, dit Michelle qui avait remis sa monture au trot, nous sommes un peu fier, rapport à notre titre d'officier municipal.

Je demandai si c'était vraiment le maire du bourg.

--Qu'est-ce que vous parlez de bourg! s'écria la _boisière_, d'un air plaisamment scandalisé; heureusement que la _chevaline_ n'est pas de la paroisse, sans quoi ce mot-là l'eût fait ruer! Vous ne savez donc pas qu'en sortant du paradis terrestre, Adam et Ève arrivèrent juste au milieu de cette grande ravine où vous voyez le Gavre, que l'endroit leur parut trop avenant pour aller plus loin, et qu'ils bâtirent là, dans la crotte, la première ville du monde. M. le maire doit en avoir la preuve dans ses paperasses timbrées, et les enfants de cinq ans vous conteront la chose. Aussi méprisons-nous ici les gens de Vay, de Rozet et de Plessé, qui ne sont que des paysans, tandis que ceux du Gavre ont toujours passé devant Dieu pour les premiers bourgeois de la création.

Tout en causant, nous avions atteint la forêt, et nous commencions à cheminer sous une jeune _vente_ de chênes. Ce nom de _vente_ est donné aux divisions qui forment les triages de la forêt, au nombre de quatre cents; elles sont soumises à des coupes calculées qui constituent le système d'aménagement.

Après avoir pris une des dix grandes avenues ou _rabines_ qui aboutissent au point central, nous tournâmes par les _foulées_.

Le feuillage de chêne, qui dominait dans ces longues routes de verdure, était entrecoupé çà et là de merisiers, de trembles et d'alisiers. Au-dessus, des _aigrasses_ ou pommiers sauvages tordaient leurs rameaux noueux, et le nerprun dressait ses faisceaux de branches fines destinées au vannier.

Le pas des chevaux résonnait à peine sur la mousse; l'air, plus frais et plus léger, avait une sorte de saveur agreste qui se communiquait à tout l'être, et me donnait une facilité de vivre jusqu'alors inconnue. En se sentant plus loin des hommes, on se sentait plus près de l'oeuvre de Dieu: on en percevait par tous les pores la sève fortifiante, on s'y trouvait plongé. Le silence même de la forêt était traversé par mille souffles mélodieux et animés: ici, c'étaient les roucoulements des tourterelles, les martellements cadencés du pivert, les sifflements des grives ou la joyeuse chanson des bergeronnettes; là, le murmure de l'eau parmi les glaïeuls, les soupirs du vent dans le feuillage, le bourdonnement de l'abeille, ou la rumeur confuse de mille insectes invisibles; partout enfin le bruit du grand flot de la vie qui vient de Dieu, passe sans cesse et se renouvelle toujours.

Lorsque nous eûmes atteint les nouvelles _ventes_, la forêt perdit son aspect solitaire: l'homme reparaissait, comme d'habitude, par la trace de récents ravages. Des arbres fraîchement équarris jonchaient çà et là le sol, des ornières déchiraient l'herbe fine des _placis_, et l'on entendait les clochettes des vaches qui broutaient les jeunes pousses.

Je demandai à ma conductrice si le baraquement des _boisiers_ était encore éloigné.

--Assez pour qu'on ne puisse en voir la fumée, répondit-elle; il a fallu se détourner du droit chemin afin de conduire Monsieur à la Magdeleine.

Je m'excusai de l'avoir retardée.

--Ne vous en inquiétez point, reprit-elle; ce sera une occasion de voir la ferme des Louroux en passant, et de savoir si les cheveux de la Louison ont changé de couleur.

--C'est une parente ou une amie? demandai-je.

--La Louison, s'écria Michelle; eh! fi! Jésus! Monsieur ne sait donc pas? C'est une pauvre créature dont le nom de famille est un nom de baptême.

--J'entends, une enfant d'hospice.

--Du tout, du tout; la Louison a été trouvée dans le bois par un homme du pays, qui vit d'aventure et qu'on appelle Antoine.

--Le _Bon-Affût_?

--Juste! Monsieur le connaît?

--Je l'ai vu ce matin pour la première fois.

--Eh bien donc! le _Bon-Affût_ est arrivé ici, voilà quinze ans, pas loin, portant dans sa peau de chèvre l'enfançon qu'il avait soi-disant trouvé à un des carrefours de la forêt; mais ceux qui l'ont reçu disent qu'il ne criait point la faim comme un nourrisson abandonné, et que, pour sûr, le braconnier le tenait de la mère.

--Et il l'a fait élever?

--A la ferme de la Magdeleine, où on la garde depuis, bien que ce soit une rousse et pas trop vaillante! Mais les Louroux ont des affaires avec Antoine, et, comme il protége la Louison, on lui passe ses mièvreries. Monsieur n'aura pas à s'étonner s'il retrouve là-bas le braconnier avec la petite.

--N'est-ce pas lui qui vient de ce côté? demandai-je, en montrant quelqu'un dont on apercevait la silhouette à travers les branches d'une jeune _vente_.

--Lui! répéta Michelle, qui se pencha sur le cou de son cheval. Eh! non pas! c'est Bruno! Monsieur doit avoir entendu parler à l'auberge de Bruno, le _chasseur de miel_ de la forêt. Gage qu'il va aussi à la Magdeleine! Eh! Bruno! tournez un peu la tête par ici; vous pouvez nous voir sans impolitesse.

Celui à qui s'adressait cet appel venait de paraître au coude du chemin, et se retourna vers nous en souriant.

C'était un jeune garçon dans toute la fleur de la première virilité, et dont les haillons semblaient trahir plutôt que voiler la beauté. Un chapeau de paille aux bords frangés retombait sur sa chevelure bouclée; une veste de drap trop étroite dessinait son buste et ses bras bien détachés; un pantalon de toile en lambeaux laissait voir des jambes nerveuses qui eussent fait l'admiration d'un statuaire. La force dominait dans cet ensemble plein de grâce, mais la force jeune et souple de l'adolescence; on eût dit un de ces arbres à la fine écorce, au feuillage foncé et aux branches hardies qui poussent, d'un seul jet, dans les terres généreuses. Il portait un vase de bois à couvercle mobile, retenu sur l'épaule par une courroie.

--Eh bien! les _avettes_ ont-elles travaillé pour toi? demanda Michelle, que la supériorité d'âge et de fortune rendait plus libre de langage.

--Les mouches du bon Dieu travaillent toujours pour les chrétiens, répliqua Bruno, en nous montrant son vase plein de rayons récemment enlevés.

--Et où as-tu _picoré_ ton sucre de chêne?

--Là-bas, vers l'_Epine des haies_, au creux d'une _bourdaine_ que j'ai enfumée. J'ai encore plus de dix autres endroits où les petites belles se fatiguent à mon intention. L'année sera bonne pour la récolte des douceurs, vu que les _lancygnés_ (sureaux) ont fleuri dru au printemps.

J'interrogeai Bruno sur l'abondance de ces nids d'abeilles, et j'appris qu'on en comptait plusieurs centaines dans la forêt. Le jeune garçon les connaissait presque tous; mais la plupart se trouvaient placés hors de portée, et, pour recueillir le miel, il eût fallu abattre l'arbre, comme le font les chasseurs de miel du Nouveau-Monde.

Le commerce de Bruno était donc peu lucratif, et il avait dû y joindre la quête des magasins d'écureuils où il s'emparait des faînes, des châtaignes et des noix entassées pour leurs provisions d'hiver; il vendait enfin des baguettes de _bourdaine_ aux cagiers, de l'écorce de houx aux fabricants de glu, et portait au bourg, en hiver, quelques oiseaux d'étang pris au trébuchet. Toutes ces industries de contrebande n'avaient point réussi à le rendre riche, mais semblaient le faire heureux. Toléré par les gardes, que sa complaisance et sa bonne humeur avaient apprivoisés, il vivait dans la forêt aussi libre que le pêcheur sur les flots.

Michelle avait d'abord accepté la compagnie de Bruno avec empressement; mais un scrupule subit parut traverser sa pensée, elle ralentit le pas de sa monture et demanda brusquement à Bruno s'il ne s'éloignait pas trop de sa route.

--M'éloigner! dit le jeune garçon, je me rapproche, au contraire.

--Où vas-tu donc?

--Mais, comme vous, jolie Michelle, à la ferme des Louroux.

La _boisière_ le regarda en face.

--C'est-il, comme ton bon ami Antoine, pour quelque affaire de maraude? demanda-t-elle.

--Sur ma conscience, non! dit Bruno d'un accent de sincérité; je ne vais que pour dire un bonjour à ceux de la Magdeleine et pour leur faire goûter mon sucre d'_avettes_.

--Ah! ah! je comprends, reprit Michelle avec un rire trop éclatant pour ne pas être forcé, c'est un cadeau que tu apportes à la Louison.

--A elle...... et aux autres! répliqua le jeune paysan un peu embarrassé.

--Alors pourquoi ne nous en as-tu pas offert?

--Pardon, dit Bruno, qui dégagea de son épaule le petit baril qu'il découvrit en l'avançant à portée de la jeune fille; vous pouvez en manger à votre appétit.

Michelle l'écarta de la main.

--Non, non, reprit-elle, il n'y en a point trop pour la _trouvée_! Prends garde seulement que le sucre de chêne ne lui tourne dans le sang, ses _roussures_ pourraient grandir, et son visage prendre la couleur d'un coin de beurre de Nozay.

Elle accompagna cette plaisanterie rustique d'un nouvel éclat de rire; le chercheur de miel secoua la tête.

--Vous êtes méchante, la Michelle, dit-il d'un ton fâché; ceux qui ont bon coeur ne raillent pas les misères que Dieu nous a faites. Si la Louison n'est ni belle, ni de grand courage, elle n'a pas moins ses mérites.

--On sait bien que tu en es amoureux, mon pauvre moissonneur de noisettes! dit Michelle toujours plus aigre.

--Ceci est une menterie, reprit Bruno vivement: la Louison n'a point l'âge pour qu'on l'épouse, et par ainsi je ne puis pas en être amoureux; mais c'est la vérité que je lui veux du bien, parce qu'elle a une bonne âme, ce qui est encore, je vous le dis, la Michelle, plus profitable et plus rare que la beauté. J'ai aidé la Rousse à marcher quand elle n'était guère plus haute qu'un fagot couché; je l'ai retirée du grand étang, déjà si noyée qu'elle avait perdu la voix; on sait bien que tout ça attache, et il n'est point juste de nous tourmenter pour une honnête amitié.

--Eh bien! eh bien! s'écria la _boisière_, sait-il donc parler à cette heure, lui qui d'ordinaire n'a pas plus de voix qu'un hanneton? Allons, ajouta-t-elle en voyant le mouvement d'impatience du jeune garçon, ne vous retournez pas vers moi avec l'air d'un sanglier qu'on est venu tracasser dans sa _fougeace_. Voici la maison des Louroux, pauvre innocent, et, si je ne me trompe, la Louison a senti l'odeur du miel, car je l'aperçois devant la porte qui vous attend pour vous souhaiter la bienvenue.

Une fillette d'environ quinze ans venait en effet d'accourir sur le seuil.

Ce qu'en avaient dit Bruno et Michelle m'avait préparé à une laideur exceptionnelle; je fus tout surpris de trouver une créature petite, frêle et un peu pâle, mais d'une physionomie si douce et d'une grâce si mignonne, que dès le premier coup d'oeil on était gagné. Sa chevelure, d'un roux splendide, tombait en désordre sur un cou dont la blancheur de marbre défiait le hâle et le soleil. Ses yeux bleus et un peu ronds avaient je ne sais quoi d'étonné, comme ceux d'un enfant qui s'éveille; ses traits suaves étaient éclairés par un fin sourire. La seule disgrâce de ce charmant visage adolescent était les rousseurs auxquelles la _boisière_ avait fait allusion.

Louison nous salua avec une politesse agreste.

--Quoi donc! demanda ironiquement ma conductrice, c'est-il aujourd'hui dimanche pour la Louison, qu'elle se tient là écoutant l'herbe pousser et les mains sous sa _devantière_?

--Faites excuse, Michelle, répondit la fillette d'une voix doucement timbrée; mais les pauvres gens ne sont pas plus robustes que Dieu le créateur, qui a eu besoin de se reposer.

--Voyez-vous ça! dit la _boisière_, qui se tourna de mon côté comme si elle eût voulu me rendre complice de ses moqueries; c'est une savante, oui! le _Bon-Affût_ lui a appris à lire dans l'imprimé, et les murs de la ferme sont tapissés d'images que lui a données M. le curé.

--Tout le monde ne peut pas avoir sa chambre comme la jolie Michelle _adournée_ des cadeaux de ses amoureux, fit observer la petite.

Bruno eut l'imprudence de rire de cette innocente malice, ce qui parut faire perdre à Michelle tout son sang-froid.

--Si les amoureux sont honnêtes pour moi, c'est que je ne leur fais pas honte, reprit-elle, en jetant un regard expressif sur les pauvres habits de l'orpheline; mais consolez-vous, la Rousse, voici un galant qui n'a point tant de _braverie_ et qui vous cherche. Allons, le beau gars, ouvrez votre barillet et offrez à celle-ci vos friandises de mendiant.

Je voulus m'entremettre pour donner une autre tournure à l'entretien; mais Michelle avait une piqûre au coeur, et, quoi que je pusse dire, elle reprit toujours l'offensive.

Bruno, qui s'était assis près du seuil sur une pierre, écoutait avec impatience. Quant à Louison, elle fut quelque temps sans sentir les coups et riant des sarcasmes de Michelle: elle jouait avec sa colère comme un enfant avec des armes dont il ne se défie pas, mais la _boisière_ finit par trouver le joint du coeur en lui demandant méchamment si les Louroux ne l'habilleraient point de neuf pour la prochaine fête de Plessé. Elle faisait sans doute allusion à quelqu'avanie précédemment infligée à l'orpheline pour son pauvre costume, car je la vis tout à coup rougir et balbutier. Michelle, qui comprit que le coup avait porté, redoubla avec la cruauté d'une femme qui se venge; elle n'épargna à la Louison aucune raillerie sur ses misérables vêtements, énuméra tout ce qui lui manquait, et finit par une description complaisante du nouvel habit que faisait pour elle le tailleur de Niort.

La Louison, qui jusqu'alors avait eu la réplique si libre, écouta tout sans répondre et la tête basse. Evidemment, la cruelle insistance de la _boisière_, après lui avoir rappelé quelque pénible souvenir, venait d'éveiller ses innocentes coquetteries. Ramenée à ce désir de parure, qui n'est chez la femme qu'une des formes du besoin de plaire, elle était passée presque subitement de son insouciante gaîté à toutes les amertumes de la honte et du souhait sans espoir. Debout près de la porte, elle roulait de son petit pied nu quelques feuilles que le vent avait poussées jusqu'au seuil; des mèches de cheveux couleur d'or bruni voilaient son visage, et une de ses mains arrachait avec distraction la mousse qui veloutait, par taches, le mur auquel elle s'appuyait.

L'arrivée du maître de la Magdeleine coupa heureusement court à l'entretien; l'orpheline en profita pour s'échapper, et, après avoir remercié assez brièvement Michelle, qui continua sa route, j'entrai au logis avec le fermier.

J'étais curieux de connaître les détails d'une exploitation agricole placée dans des circonstances aussi particulières. Le père Louroux m'expliqua et me fit visiter tout ce qui méritait d'être connu.

Ces terres enclavées dans la forêt étaient entourées d'innombrables ennemis contre lesquels il fallait sans cesse les défendre. A chaque instant mon guide me dénonçait quelque fausse trappe creusée sous le gazon pour les loups, et toute semblable à celle où tomba Daphnis quand Chloé vint l'en retirer en «l'aidant du cordon qui nouait ses cheveux.»

Ainsi ramené au souvenir des pastorales de Longus, j'avais précédé le père Louroux de quelques pas, et j'allais franchir une brèche ouverte sur un champ de blé, quand le fermier accourut avec un cri d'épouvante et me montra une faulx cachée sous les ramées, à l'intention des sangliers, très nombreux au Gavre, et qui, en se précipitant par l'ouverture, devaient rencontrer la faulx et s'ouvrir les entrailles.

Ces sortes de piéges, les plus redoutables de tous, étaient aussi les plus multipliés. Cependant ils ne suffisaient point pour garantir les moissons contre la voracité des _grogneurs_. Le père Louroux m'apprit qu'à l'époque où les froments jaunissaient, tous les gens de la ferme devaient se disperser dans les champs, monter sur des chariots, comme les barbares de la Crimée, et, le fusil à la main, attendre au haut de ces citadelles roulantes l'arrivée des sangliers.

Quant aux loups, ils n'étaient redoutables qu'en hiver; mais alors ils se rassemblaient par troupes et venaient assiéger les étables. Deux ans auparavant, ils avaient failli dévorer la Louison, qui était perdue sans Antoine.

--Et il paraît, dis-je, que depuis tous deux sont restés amis?

Je lui montrai le braconnier et la jeune fille causant intimement au coin de la clairière que nous allions traverser.

--Ah! ah! _Bon-Affût_ est par ici! reprit le fermier, dont la figure s'éclaira; gage qu'il apporte quelque chose à la petite! On ne sait pas ce que c'est que l'attachement de ces endurcis-là, monsieur; ils sont pires que le fer, car la rouille du temps n'y peut rien. Depuis le jour où Antoine a ramassé la pauvre créature parmi les feuilles mortes, il l'a aimée autant à lui seul qu'un père et une mère, et, si elle lui demandait son oeil droit, au lieu de refuser, il lui donnerait encore le gauche pour appoint.

L'attitude et l'expression du braconnier ne démentaient point les paroles de Louroux.

Antoine était assis aux pieds de la Louison, accoudé sur ses genoux, où il mangeait un morceau de pain noir, la tête levée vers elle, et les regards plongés dans ses yeux. On eût dit que la table transformait pour lui ce frugal repas en festin, car tous les plis de son rude visage semblaient sourire.

La jeune fille, qui venait sans doute de lui raconter l'humiliation qu'elle avait eu à subir de la Michelle, essuyait encore de temps en temps une larme avec le coin de son tablier, et ne pouvait retenir de petits sanglots qui lui entrecoupaient la voix; mais les paroles du braconnier avaient déjà ramené la gaîté sur ce visage d'enfant, où le rire reparaissait à travers les derniers pleurs, comme le soleil dans un rayon de pluie.

Nous suivions la lisière du bois, cachés par les touffes de houx, et le gazon éteignait le bruit de nos pas: aussi approchions-nous sans être aperçus. La voix du braconnier s'était insensiblement élevée, et je crus distinguer quelques mots dont l'accent étranger m'était bien connu.

--On dirait qu'ils parlent breton? fis-je observer à demi-voix.