Part 6
La barque avait déjà doublé la dernière pointe, et nous apercevions la petite crique du _gabarier_, quand celui-ci se leva à demi et plaça sa main au-dessus de ses yeux. Je suivis la direction de son regard; et j'aperçus sur la grève, alors éclairée par les étoiles, deux ombres en mouvement. Bien que la distance et la demi-obscurité ne permissent pas de les distinguer, leur agitation semblait annoncer une lutte. Par instants, elles s'arrêtaient comme pour s'expliquer, puis l'une d'elles s'écartait vivement poursuivie par la seconde, qui l'arrêtait de nouveau et la forçait de reprendre l'entretien. A mesure que notre barque approchait, le débat s'animait de plus en plus. Tout à coup un cri perça la nuit et nous arriva distinctement. Salaün se redressa.
--Dieu me sauve! c'est la voix de Dinorah, s'écria-t-il saisi.
Je me levai pour mieux voir, mais on n'apercevait plus rien: les deux ombres avaient disparu de l'espace lumineux pour se perdre dans l'obscurité du promontoire. On entendait encore un murmure de voix toujours plus élevé, puis un nouveau cri nous arriva; le _gabarier_ y répondit par un de ces _hêlements_ prolongés qui s'échangent au loin sur la mer, et saisit une rame pour accélérer la marche du canot. Au même instant, les deux ombres reparurent, l'une courant vers les vagues, l'autre la poursuivant. Nous n'étions plus qu'à quelques pas du rivage; je reconnus Beuzec et Dinorah. Celle-ci qui nous avait aperçus, s'élança droit à notre rencontre. Au moment où notre barque toucha la grève, elle entra dans les flots et se précipita à la poupe, qu'elle saisit des deux bras avec un cri de joie. Beuzec qui, à notre vue, avait ralenti sa poursuite, se jeta brusquement à droite et disparut. On ne pouvait songer à le poursuivre parmi les rochers et au milieu de la nuit. La jeune fille occupait d'ailleurs toute notre attention. Le _gabarier_ l'avait soulevée pour l'asseoir près de nous et l'accablait de questions; mais encore haletante de la course et de l'émotion, elle ne put d'abord répondre que par des mots entrecoupés: cependant le ton me rassura. Revenue de son trouble, elle s'était mise à rire selon l'habitude des jeunes filles qui veulent cacher leur confusion.
--Mais que s'est-il donc passé? Pourquoi criais-tu, et que voulait le _reptile_? s'écria Salaün inquiet.
--Ce n'est rien, dit-elle, sans répondre directement; quand on est seule, on prend peur; je ne savais pas ce qui avait pu vous retenir sur la mer et j'étais à la grève pour vous voir venir.
--Mais Beuzec?
--Eh bien! il est arrivé quand je vous attendais là; il m'a dit qu'il allait quitter le pays, et... il m'a proposé... de partir avec lui!
--Démon! murmura le _gabarier_.
--Pour sûr, il est arrivé quelque chose d'extraordinaire, reprit Dinorah, car il parlait comme un homme ivre, et cependant il n'y avait pas de _vin de feu_ dans son haleine. Il m'a dit que, si je le suivais, il me ferait plus riche que la femme d'un gentilhomme, et, comme je n'avais pas l'air de croire, il m'a montré plein ses mains de pièces d'or.
J'échangeai un regard avec Salaün.
--Et alors? repris-je.
--Alors, dit la jeune fille émue, j'ai eu peur... Je lui ai demandé où il avait trouvé ce trésor; mais il s'est mis à le compter, à le faire sonner sans répondre, et en riant de son méchant rire. Quand j'ai voulu rentrer, il m'a barré le passage; il m'a encore parlé de partir. Plus je refusais, plus il me montrait d'argent en disant que tout serait à moi. Enfin, j'ai voulu fuir, mais il m'a saisi les deux mains en disant qu'il m'emmènerait malgré moi. Comme il était le plus fort, j'ai crié, et c'est alors que j'ai entendu la voix de mon père qui venait de la mer.
--Ainsi notre arrivée vous a sauvée? repris-je.
--Votre arrivée et ma marraine, répliqua la jeune fille, en portant instinctivement la main à une petite relique cachée dans son corsage; ceux qui sont protégés des grands saints n'ont rien à craindre du mauvais esprit.
Ces dernières révélations changeaient mes soupçons en certitude; le crime du _reptile_ était désormais pour moi hors de doute. Salaün lui-même parut ébranlé; quant à Dinorah, elle ne savait rien de ce qui s'était passé à la _Pointe-du-Corbeau_. En l'apprenant, elle poussa une exclamation d'horreur. Nous venions de gagner la maison où le _gabarier_ m'avait proposé de passer la nuit; elle m'adressa d'une voix tremblante des questions auxquelles je répondis en racontant tout ce que je savais. A mesure que je parlais, elle devenait plus pâle, et je vis qu'elle était prise d'un tremblement. Quand j'eus achevé, elle joignit les mains, ferma les yeux, et se laissa glisser sur un banc appuyé au mur. Elle ne disait rien, mais des larmes glissaient sous ses paupières et descendaient silencieusement le long de ses joues. Je me rappelai alors l'allusion railleuse faite par le meunier à notre première rencontre. Guiller avait-il parlé sérieusement? La pitié de la _petite sainte_ pour le réprouvé s'était-elle réellement transformée en un sentiment plus tendre? Plusieurs détails que je me rappelais maintenant pouvaient le faire croire. Chez la paysanne comme chez la grande dame, le coeur est le même et glisse sur les mêmes pentes. Femme, elle avait pu céder à cette ambition féminine de dévouement qui en a séduit tant d'autres; elle s'était trouvée de celles que l'abandon attire, que le péril encourage, que la méchanceté malheureuse attendrit. Comme sainte Thérèse, elle avait peut-être plaint le démon de ne connaître que la haine, et avait rêvé une rédemption par l'amour. En tout cas, je n'eus ni les moyens, ni le loisir de m'en assurer, car avant que j'eusse pu lui adresser la parole, Salaün, qui était sorti pour dégréer la barque, l'appela par son nom. A cette voix, Dinorah se redressa en sursaut, passa la main sur ses yeux et sortit brusquement.
Au-dessus du rez-de-chaussée qui formait le logement du _gabarier_ s'étendait un grenier, auquel on arrivait par une échelle et sans autre plancher que des fagots jetés en travers des poutrelles. Ce fut là que je passai la nuit sur une couette de balle d'avoine. Quelque fée bretonne y avait sans doute caché l'_herbe qui endort_, car, lorsque je me réveillai, le soleil filtrait à travers le chaume et dessinait, autour de moi, mille réseaux lumineux. Les roitelets, cachés dans toutes les crevasses du toit, gazouillaient joyeusement, et les pinsons leur répondaient sur les troënes du courtil. Quant à la maison, aucun bruit ne s'y faisait entendre. Je me levai à la hâte, et je descendis. Il n'y avait personne au rez-de-chaussée. Tous les meubles étaient en ordre, et le sol balayé, les cendres du foyer relevées, annonçaient que les maîtres du logis étaient sortis pour longtemps. En regardant par la petite croisée, à un seul carreau, qui donnait sur la grève, je vis en effet que la barque n'était plus là.
Je connaissais trop bien les libertés de l'hospitalité bretonne pour que cette absence me causât ni surprise, ni embarras. J'allai à la table et je relevai une manne d'osier renversée, sous laquelle se trouvait le pain noir enveloppé d'une petite nappe à frange. Faisant ensuite glisser la table elle-même, j'aperçus dans l'espèce de coffre qu'elle recouvrait, le beurre et le lait mis en réserve. Je choisis ce que je préférais, et je me mis à déjeûner avec la confiance que donne ce titre d'_envoyé de Dieu_ accordé par le paysan de l'Armor à celui qui vient s'asseoir à son foyer. Quand j'eus achevé, je remis tout en place, laissant, pour mon hôte absent, une pièce de monnaie que, présent, il eût peut-être refusée. Je refermai, en sortant, la porte de la cabane avec ce loquet de bois, dont la vue m'a toujours rappelé la _chevillette et la bobinette_ du _Petit Chaperon-Rouge_, puis, reprenant ma route par les landes, je me dirigeai vers Crozon.
Le soleil, déjà élevé sur l'horizon, commençait à frapper directement le promontoire, rendu plus aride par une longue sécheresse. Je suivais un pli de la colline où n'arrivait aucun souffle de la brise de mer. Le sol, ouvert par la chaleur, était entrecoupé de larges fissures au bord desquelles les bruyères et les ajoncs penchaient leurs touffes jaunies. On n'apercevait à droite ni à gauche aucun village, aucune ferme; à peine si quelques champs cultivés annonçaient, de loin en loin, la présence de l'homme. J'avais ralenti le pas, fatigué du poids du jour, de la longueur de la route et de la morne solitude qui m'entourait, quand un compagnon inattendu se montra à l'extrémité d'un sentier: c'était le meunier Guiller. Il me reconnut, poussa un cri d'appel, et pressa, pour me rejoindre, le pas de sa monture.
--Monsieur vient de _la Pointe-du-Corbeau_? dit-il en portant la main à son bonnet bleuâtre; que Dieu fasse miséricorde aux pécheurs! le vieux Judok-Naufrage a donné un terrible exemple; mais le diable n'a fait que commencer l'ouvrage, maintenant c'est aux gens de justice de finir, et voilà qu'on leur amène pour ça Beuzec-le-Noir.
Je demandai s'il était vraiment arrêté.
--Depuis ce matin, répondit le meunier; on l'a pris au moment où il essayait de voler une barque à l'anse de Dinant, et, en le fouillant, on a trouvé sur lui plus de pièces d'or qu'il n'a jamais gagné de sous. Je viens de le rencontrer dans une charrette, garotté comme un sanglier.
Guiller ajouta beaucoup de suppositions sur l'origine de cet or, sans paraître soupçonner la vérité. Profitant de son humeur causeuse, je l'interrogeai à loisir sur le _reptile_, et j'appris de lui tout ce qui pouvait expliquer cette étrange nature. Jeté sur les côtes bretonnes par la tempête, ainsi que me l'avait raconté Salaün, l'enfant naufragé avait grandi dans l'isolement et la réprobation; tout le monde l'avait repoussé, et il était devenu l'ennemi de tout le monde. Comme le sauvage, il avait vécu de ruse, d'hostilité et de patience: sa vie était devenue une perpétuelle embuscade.
Maraudeur insaisissable, il échappait à toutes les poursuites sans que rien pût lui échapper, et cette miraculeuse adresse avait encore confirmé la superstition populaire. D'abord quelques voisins dépouillés par lui s'étaient vengés; mais des désastres inattendus, et dont l'auteur restait invisible, leur avaient toujours fait cruellement expier cette audace; aussi la haine s'était-elle tempérée par la crainte. On fermait les yeux sur les déprédations de Beuzec, pour n'avoir pas à les punir; il avait fini par se faire une force de sa méchanceté.
--Qu'il soit venu d'enfer ou qu'il y aille, ajouta Guiller avec plus de sérieux que je ne lui en avais vu jusqu'alors, c'était une dure épreuve pour le pays; lui et Judok se tenaient là-bas comme deux vipères qui mettaient les honnêtes gens en angoisse; maintenant qu'ils n'y sont plus, on pourra marcher sans regarder à ses pieds.
Je ne répondis pas: depuis un instant, mon attention était attirée ailleurs et j'écoutais avec distraction. Nous avions atteint un plateau boisé, et nous suivions un chemin creux dont les haies vives ne permettaient de rien voir, mais n'empêchaient pas d'entendre un chant grave et lointain qui s'élevait par intervalles. Je m'arrêtai en imposant silence de la main à mon compagnon et en prêtant l'oreille; le chant retentit plus rapproché. Le meunier se dressa sur sa monture et regarda par-dessus les buissons.
--Dieu nous bénisse! c'est la procession pour les biens de la terre, dit-il; le blé a soif, et ceux de Crozon font le tour de la paroisse avec leurs prêtres pour implorer le maître de la pluie et du soleil.
Je pressai le pas afin d'atteindre le plateau auquel conduisait notre route, et en débouchant sur la bruyère, j'aperçus la procession qui s'avançait de notre côté.
A la tête du cortége marchait le clergé avec le dais et des enfants en costume de choeur qui portaient l'eau consacrée ou agitaient des sonnettes, puis venaient les populations accourues des campagnes voisines.
Les hommes marchaient les premiers, deux à deux et tête nue; derrière, à une certaine distance, s'avançaient les femmes, le chapelet à la main. Tous avaient revêtu leur costume des jours de fête, dont les formes variées donnaient à la cérémonie je ne sais quoi de pittoresque et d'animé qui semblait appartenir à un autre âge. Après chaque stance de l'hymne sainte, les voix se taisaient, et il y avait une pause pendant laquelle on n'entendait plus que le bourdonnement des insectes dans l'air et le cri du grillon sous les fougères. La procession se déroulait avec une lenteur majestueuse sur la crête même du coteau. Elle arriva droit à nous.
Je m'étais découvert, et le meunier, descendu de sa monture, s'était agenouillé.
Le premier groupe passa avec les aubes blanches, les bannières à franges de soie et les croix d'argent étincelantes. Les hommes commençaient à défiler les mains jointes sur leurs larges chapeaux, et le visage à demi-voilé par leurs longs cheveux, quand il se fit tout à coup un mouvement. Les regards s'étaient tournés vers la route que Guiller et moi venions de quitter. Une petite charrette entourée de douaniers et de pêcheurs débouchait sur le plateau où nous nous trouvions. Le meunier se leva à demi.
--C'est lui, c'est Beuzec! me dit-il vivement.
Ce nom répété de proche en proche, courut dans la foule et y causa une sorte de frémissement; les prêtres eux-mêmes s'étaient arrêtés; la charrette arrivait près d'eux. Je reconnus alors le _reptile_, dont les pieds étaient liés avec des filins goudronnés et les bras solidement attachés aux barreaux.
En entendant les chants, il s'était redressé, et son visage hagard apparut au-dessus des bords du tombereau. A la vue de la procession, il jeta un premier cri d'ironie insultante qui alla se répétant à mesure que les prêtres et les symboles consacrés passaient devant lui; puis quand vint le tour des assistants, il se mit à les appeler l'un après l'autre, en accompagnant chaque nom d'un éclat de rire ou d'une injure; mais, arrivé aux femmes, nous le vîmes s'interrompre subitement, son rire s'éteignit, il fit, pour s'élancer, un effort qui ébranla les barreaux, puis, poussant une sorte de rugissement, il se laissa tomber au fond du chariot.
Dans ce moment, mon oeil rencontra le pâle visage de Dinorah. Les yeux baissés et les mains tremblantes sur son chapelet, elle passait avec la procession qui avait repris sa marche. Je la vis se perdre dans le chemin creux, tandis que la charrette disparaissait avec son escorte au versant du coteau.
La protégée de Marie et le fils du démon venaient de se rencontrer pour la dernière fois, et de se faire un éternel adieu.
SEPTIÈME RÉCIT.
LES BOISIERS.
Il est surtout trois formes sous lesquelles la création se révèle à nous plus souveraine, la montagne, l'océan, la forêt: de ces trois grands aspects de l'oeuvre divine, deux restent à l'abri de toutes les atteintes humaines et immuables dans leur sublimité; mais la troisième est soumise à la volonté de l'homme. Partout où il s'établit, sa hache fait la place libre. Ces longues chaînes d'ombrages que le travail latent de la terre a mis des siècles à élever comme de verdoyantes montagnes, il les taille, il les entr'ouvre, il les abat à son gré; aussi la forêt devient-elle chaque jour, dans notre vieux monde, un accident plus rare et par cela même plus curieux.
J'avais traversé les grands taillis et les petites futaies qui parsèment nos provinces de l'Ouest, mais il me restait à voir une oasis forestière assez vaste pour renfermer une population spéciale, créer des caractères et des industries. Je me décidai à visiter la forêt du Gavre, enclavée entre le Don et l'Isac, deux des principaux affluents de la Vilaine. J'avais pour compagnon momentané de ce voyage un nouveau garde que l'administration expédiait au Gavre, afin d'activer la surveillance et de réprimer des abus favorisés par la négligence et la tradition. Il eût été difficile de trouver un homme plus propre que Moser à une pareille mission; il était né sur cette terre alsacienne qui fournit à la France ses soldats les mieux disciplinés: race laborieuse, positive, esclave de la règle, et qui, étrangère aux sentimentalités un peu puériles d'outre-Rhin, est, pour ainsi dire, la prose de l'Allemagne. Moser joignait d'ailleurs aux qualités générales de sa race une perspicacité singulière, aiguisée par l'expérience. Dans sa carrière de forestier, il avait eu à déjouer trop de subterfuges pour n'avoir pas appris lui-même à s'en servir; il marchait en toutes choses comme dans la forêt, moins souvent par les larges avenues que par les _foulées_, et plus volontiers sur la mousse qui éteint le bruit des pas que sur les cailloux qui avertissent de l'approche. Cependant, chez lui, la ruse n'avait rien de bas et s'aidait plutôt du silence que du mensonge: c'était, à tout prendre, une nature droite, mais mise en défiance; c'était surtout un caractère. Tel vous l'aviez vu au premier instant, tel vous le retrouviez toujours. Moser avait donné le règlement des eaux et forêts pour doublure à sa conscience et se tenait inébranlable derrière ce bouclier.
L'étude de cette personnalité, d'autant plus facile à déchiffrer qu'elle n'avait pas de recoins, donna un véritable intérêt à la route que nous faisions ensemble. Le garde alsacien prenait rarement l'initiative d'une confidence, mais ne refusait jamais de répondre. Je l'amenai à me raconter ses longues embuscades dans les fourrés pour surprendre les coureurs de bois, ses poursuites sur la piste des braconniers, ses ruses victorieuses ou déjouées, les luttes corps à corps qu'il avait eues à braver, en un mot, tous les incidents de la vie demi-sauvage qu'il menait depuis bientôt vingt années, et dont il avait fait son plaisir après en avoir fait son devoir.
Pendant ces récits, forcément entrecoupés de beaucoup de pauses et de digressions, nous avions franchi la _vallée d'Or_ (Orvault), tantôt suivant la route sinueuse qui ondoie avec la coulée, tantôt coupant au plus court à travers les _sentes_ qui traversent les prairies et s'enfoncent au milieu des châtaigneraies. Après avoir escaladé le bourg bâti au haut des collines, nous avions gagné la grande lande qui remplace l'ancienne forêt de Sautron, où le duc de Bretagne, François II, fit bâtir la chapelle de Bongarand, encore debout, puis côtoyé l'étang de la Barossière, grande flaque immobile et sans ombrage, devant laquelle se dressent, comme des fourches patibulaires, quelques arbres desséchés qu'entourent des volées de corbeaux. Enfin, quittant le chemin direct, j'avais incliné, avec mon compagnon, vers le hameau de la Thébaudière, désireux de visiter la demeure de cette femme célèbre, qui sut, à force de grâce et de bon sens, écrire, sous forme de lettres à sa fille, un livre immortel.
Nous arrivâmes au château du Buron par une avenue de sapins de cent pieds de haut. Il ne reste pas autre chose de ce que Madame de Sévigné appelle les _plus vieux bois du monde_. Dès 1680, son fils avait fait abattre le dernier bosquet: «Votre frère, écrit-elle à Madame de Grignan, a trouvé l'invention de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer et de payer sans s'acquitter. Toujours une soif et un besoin d'argent, en paix comme en guerre: c'est un abîme de je ne sais quoi, car il n'a aucune fantaisie; mais sa main est un creuset où l'argent se fond. Ma fille, il faut que vous essuyiez tout ceci: toutes ces driades affligées, que je vis hier, tous ces vieux sylvains, qui ne savent plus où se retirer; tous ces anciens corbeaux, établis depuis deux cents ans dans l'horreur de ces bois..... tout cela me fit hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le coeur.»
On ne trouve au Buron d'autre souvenir de Madame de Sévigné que quelques lettres autographes et la chambre où elle couchait: c'est une petite pièce écartée, à six pans, ornée de boiseries sculptées, et encore garnie de meubles du XVIIe siècle.
Partis du Buron, nous atteignîmes la lande de Treillères, steppe de près de sept lieues de circonférence, où quelques pousses de chêne et de hêtre, dernières traces des forêts druidiques, percent un tapis de maigres bruyères, puis enfin le bourg de Blain, d'où nous nous dirigeâmes sur la forêt du Gavre, qui, depuis longtemps déjà, dessinait à l'horizon ses sombres contours.
L'entrée en était autrefois gardée par un château dont la possession fut la cause première des plus dramatiques épisodes de notre histoire. Le duc de Bretagne l'ayant donné à Chandos, au préjudice de Clisson qui le sollicitait, celui-ci jura Dieu _qu'il n'aurait pas un Anglais pour voisin_, et courut brûler la propriété du nouveau seigneur. Le duc se vengea par un guet-apens célèbre dans l'histoire, et auquel Voltaire a emprunté les ressorts dramatiques de sa tragédie d'_Adélaïde du Guesclin_. Plus tard eut lieu le meurtre du connétable, que Charles VI voulut venger. On sait comment la folie surprit le roi à la tête de son armée et commença cette longue série de désastres qui faillirent rayer la France du rang des nations.
Je cherchai longtemps en vain la place de ce château, dont le nom éveille un si lugubre retentissement dans le passé. Les tours que s'étaient disputées les seigneurs et les rois les plus puissants de la chrétienté ne forment qu'une imperceptible ondulation de terrain; leurs décombres mêmes ont disparu sous les orties.
Quand nous descendîmes au bourg, le soleil commençait à disparaître derrière les horizons de Rozet et de Plessé. Une lueur pourprée incendiait les toits de chaume. Les femmes revenaient des _vagues_ de la forêt, portant des fagots d'ajoncs ou de fougères qu'elles retenaient à l'épaule avec la pointe de la faucille; des enfants couraient pieds nus en poussant devant eux des porcs qui arrivaient de la glandée.
Debout à la porte du cabaret qui sert d'hôtellerie aux rares voyageurs qu'amène le hasard, je contemplais d'un oeil curieux l'étrange bourgade. Ses habitants avaient je ne sais quoi de rude et d'effarouché; ils accouraient pour voir les étrangers, et s'enfuyaient dès qu'ils avaient rencontré leurs regards. Leurs chaumières croulantes, leurs habits en lambeaux, leur chevelure hérissée, l'expression un peu dure des physionomies, tout annonçait une pauvreté sauvage, mais rien ne révélait l'ambition du désir. La forêt leur fournit le bois qui les chauffe, l'herbe qui nourrit leurs troupeaux, l'écorce de houx dont ils fabriquent la glu qu'on vient leur acheter de loin; le reste leur manque, et ils n'y songent pas. Par instants, il me semblait voir un de ces campements fixes de Bohêmes arrêtés dans les grandes clairières de la Valachie et vivant, comme les oiseaux, de ce que leur donnent les bois. Cependant, quelle que fût l'indigence de tout ce qui m'entourait, l'heure et le mouvement donnaient au tableau un certain charme agreste. Au milieu de cette fange et de ces haillons, les éclats de rires se répondaient d'une fenêtre à l'autre, quelques chants de jeunes filles s'élevaient çà et là; les vieillards souriaient sur les seuils aux derniers rayons du soleil, et la fumée qui montait des toits de chaume annonçait le repas du soir. A travers cette sauvagerie misérable, on sentait que les paisibles joies de la famille n'étaient point absentes.
Je fus réveillé dès le point du jour par le son prolongé du buccin d'Amérique. Avec un soleil moins voilé de brumes, j'aurais pu me croire au pied de quelque morne des Antilles. J'ouvris ma fenêtre et j'aperçus le vacher du Gavre, qui réunissait les bestiaux du village. On les voyait arriver à l'appel du _lambis_, dont les intonations monotones étaient égayées par le bruit des sonnettes et des grelots. Tous se dirigeaient vers la forêt, où le droit de pacage, autrefois concédé aux habitants par les vieilles chartes, leur a été conservé. Quelques hommes les suivaient portant sur l'épaule l'_étrêpe_, faulx recourbée avec laquelle ils coupent dans les bois la litière de leurs étables.
J'avais hâte de prendre le même chemin, et je descendis au rez-de-chaussée. J'y trouvai Moser, qui, en attendant les gardes auxquels il avait fait savoir son arrivée, déjeunait debout avec un verre de vin et un morceau de pain bis.