Les derniers paysans - Tome 2

Part 4

Chapter 43,807 wordsPublic domain

J'avais déjà rencontré dans l'Arhès quelques restes de cette caste maudite, livrée aux mêmes industries que les parias de l'Inde et rejetée comme eux de la société commune. Assez nombreux autrefois pour avoir nécessité des dispositions particulières dans les ordonnances civiles et religieuses de la Bretagne, les _kacouss_ s'étaient longtemps cachés aux lieux les plus solitaires, repoussés par l'église elle-même, qui ne leur permettait d'entendre les offices qu'à la porte du temple, _sous les cloches_. Quant à leur origine, la tradition était multiple et douteuse: les uns les tenaient pour des _Gypsians_ ou Bohêmes, les autres pour des Juifs lépreux, quelques-uns pour des Sarrazins emmenés captifs à l'époque des croisades. Les ducs de Bretagne leur avaient d'abord interdit l'agriculture et le commerce; mais, au XVe siècle, voulant diminuer le nombre des mendiants, François II leur permit de prendre des fermes avec des baux de trois ans et de faire le trafic du fil ou du chanvre dans les lieux peu fréquentés. Ces nouveaux priviléges ne leur furent accordés qu'à la condition de porter une marque de drap rouge sur leurs vêtements. Bien que le temps eût fait disparaître toutes ces distinctions, le préjugé populaire avait survécu. Le petit nombre de _kacouss_, dont l'origine était restée visible, continuait à vivre à l'écart, séparé de tous par une muraille de mépris. Pour ceux que je venais de voir dans la montagne, cette réprobation n'avait eu d'autre résultat que l'ignorance et la misère. Si l'on disait vrai, j'allais en voir un dont elle paraissait avoir envenimé le coeur et nourri la méchanceté.

Nous trouvâmes Judok devant sa porte, occupé à détordre de vieux bouts de cordage recueillis sur la grève. C'était un petit vieillard très maigre et complétement chauve. Son visage, couleur de brique, était sillonné en tous sens de rides si creusées, que le soleil n'avait pu les brunir jusqu'au fond, et qu'elles dessinaient, sur la peau, un dédale de lignes plus blanches qu'on eût pris, au premier aspect, pour un tatouage. La bouche dégarnie était rentrée et sans lèvres, le front fuyant, le nez recourbé; l'oeil avait une mobilité farouche, et la mâchoire inférieure une sorte de tremblement: on eût dit une bête fauve qui mâche à vide.

A ma vue, Judok fit un mouvement de surprise qui ressemblait à de la frayeur. Cependant il ne se leva point, et ses doigts continuèrent à parfiler le chanvre; mais son regard me suivait avec cette oscillation fiévreuse qui lui semblait habituelle. Guiller s'aperçut de son inquiétude.

--Eh bien! vous ne m'attendiez pas en si bonne compagnie, vieux fileur du cordes! dit-il en ricanant.

--Que cherche le gentilhomme sur nos côtes? demanda Judok, dont l'oeil ne pouvait me quitter.

--Vous, peut-être, dit le meunier.

Le _kacouss_ se leva et laissa tomber la corde qu'il effilait. Je tâchai de le rassurer en lui expliquant que j'avais suivi Guiller pour voir le pays, et que j'attendais le bateau de Salaün à la _Pointe-du-Corbeau_. Il parut satisfait, grommela une malédiction contre le meunier qui continuait à rire, et alla prendre un des bouts du sac qu'il venait de décharger. Tous deux le portèrent à la cabane, où je les suivis; mais, à peine entré, Judok s'arrêta avec un cri et laissa retomber la poche de mouture. Il venait d'apercevoir Beuzec accroupi sur le foyer et occupé à recouvrir de cendre des pommes de terre qu'il retirait de sa besace.

--Lui! s'écria le _kacouss_ avec une indicible expression de surprise; que les saints nous protégent! Par où est-il entré?

--Il me paraît qu'il n'y a pas à choisir, dit Guiller en montrant la porte.

--Non, non! reprit le cordier avec force; quand je suis sorti, il n'y était pas; je n'ai point quitté le seuil, et il n'a pu passer sans être vu.

--Par où alors serait-il venu? demandai-je en regardant autour de moi la cabane, qui n'avait aucune autre ouverture.

--C'est ce que le _reptile_ seul pourrait dire, murmura Judok, qui lança au jeune garçon un regard où la colère se mêlait à la crainte.

Beuzec avait tout écouté d'un air indifférent, et continuait à ranger ses pommes de terre sur le foyer.

--Qu'est-ce qui étonne _mon père_? dit-il enfin tranquillement; le vent ne sait-il pas bien entrer sans qu'il y ait de porte?

--Entendez-vous, s'écria le _kacouss_, il l'avoue! Le malheureux peut venir et aller sans que je le sache; je ne suis plus le maître dans mon pauvre logis! il peut tout prendre ici à sa fantaisie!...

--Il y a donc à prendre, _mon père_? demanda Beuzec en appuyant pour la seconde fois sur cette appellation avec une ironie de tendresse.

Le cordier se retourna vers lui l'oeil allumé.

--Qui a dit cela? s'écria-t-il.

--C'est vous, répliqua Beuzec.

--Tu mens!

--Demandez au gentilhomme! A vous entendre, on dirait qu'il y a dans la cabane un trésor.

Beuzec avait prononcé ces derniers mots plus lentement, la tête basse, et regardant le vieillard en-dessous. Celui-ci se redressa.

--Où ça, un trésor? bégaya-t-il, où l'as-tu vu, damné que tu es? montre-le donc, parle, voyons, vite, dis où est le trésor?

Le jeune garçon ne répondit rien; il continuait à sifflotter entre ses dents d'un air sardonique. Judok se retourna vers nous.

--Dieu lui a donné une _tête de brute_[8], dit-il en ricanant; il chante comme les goëlands de la grève, sans savoir ce qu'il dit. Plût à Dieu que le pauvre homme d'ici eût un trésor! Il bluterait sa farine plus blanche et ferait ses miches plus grandes.

[Note 8: Expression bretonne; pour désigner un fou on dit _pen-saout_, mot à mot, _tête de brute_.]

--Allons, vieille pratique, ne criez donc pas toujours misère, ou je croirai que vous roulez sur l'or, interrompit Guiller; vous pouvez compter les bouchées, pourvu que vous ne comptiez pas les petits verres.... En route la bouteille de _vin de feu_.

Le cordier parut embarrassé. Il grommela entre ses dents quelques mots que le meunier ne dut point entendre plus que moi, mais dont il comprit l'intention.

--Ah! pas de _flibuste_, Judok-Naufrage! interrompit-il presque sérieusement, ou je ne vous apporte plus de mouture! Ma meule ne tourne que pour les bons enfants.

Le _kacouss_ parut céder à la menace de Guiller. Je savais déjà que la rareté des moulins, dans plusieurs parties de la Bretagne, mettait les habitants solitaires et dispersés à la merci des meuniers. En refusant leur pratique, ceux-ci pouvaient les affamer, et on m'avait cité, dans l'Arhès, des exemples singuliers de leur tyrannie. L'un d'eux avait forcé son voisin à transporter le blé qu'il faisait moudre à six lieues de sa ferme, et je l'avais vu faire jusqu'à trois et quatre voyages avec sa charrette et son attelage avant d'obtenir sa mouture. Je ne fus donc surpris ni de la menace de Guiller, ni de la condescendance du cordier. Ce dernier s'était approché d'un vieux coffre fermé à clé d'où il retira une bouteille à moitié vide et trois verres d'inégale grandeur. Il posa les verres sur la table, Guiller s'empara du plus grand.

--Faisons bonne mesure, compère, dit-il en le tendant à son hôte, les routes sont aujourd'hui aussi chaudes que la gueule d'un four, et les chrétiens ont besoin de rafraîchissements.

Malgré l'invitation, la main de Judok versait si précautionneusement, que le verre ne pouvait se remplir. Deux ou trois fois, il s'arrêta court; mais le meunier restait le bras tendu et l'obligeait à verser de nouveau. Il ne retira le verre que lorsqu'il fut plein.

--Maintenant au gentilhomme! dit-il en m'indiquant; il y a toujours profit à trinquer avec les honnêtes gens.

La générosité forcée de Judok lui donnait un air d'anxiété si plaisante, que malgré ma répugnance, j'acceptai la maligne invitation du meunier. La main de notre avare échanson remplit le second verre avec force hésitations et tremblements; mais, quand il en vint au troisième, qui lui était destiné, le comique prit des proportions véritablement merveilleuses. Partagé entre sa ladrerie et son goût pour le _vin de feu_, Judok versait à demi, s'arrêtait, puis reprenait avec des grognements de convoitise et de désespoir d'une indicible bouffonnerie. Il porta enfin le verre à ses lèvres en gémissant; poussa une exclamation de joie dès qu'il eut goûté, puis, subitement repris par la pensée de la dépense, soupira de nouveau, but une seconde fois pour se consoler, et s'épanouit encore jusqu'à ce qu'il revînt au cruel souvenir. J'assistais à cette pantomime de l'Harpagon sauvage avec une admiration d'artiste qui me faisait complétement oublier la laideur de la réalité. Cependant il me parut qu'après avoir vidé son verre, le vieil écorcheur fléchissait dans ses principes, et que la sensualité avait momentanément vaincu l'avarice. Il reprit, d'un air décidé, la bouteille qu'il avait posée sur la table et voulut remplir de nouveau son verre; mais je le vis s'arrêter avec une expression de stupeur: la bouteille était vide! Il se retourna vers le foyer; Beuzec n'y était plus.

Guiller riait aux éclats, mais sans comprendre comment le _vin de feu_ avait pu disparaître. Judok paraissait en proie à une agitation qui tenait de l'épouvante et de la colère. Il nous regardait l'un après l'autre de ses petits yeux gris et inquiets en répétant:--Qui a bu? qui a bu?

--Pour sûr ce n'est pas le gentilhomme, car son verre est encore plein, dit Guiller, et que Dieu me damne si c'est moi; vous avez chez vous un pupille du diable.

--Le _reptile_! s'écria Judok; c'est donc lui? Mais où et comment? Vous l'avez vu?

Son regard nous interrogeait avec angoisse, en allant de l'un à l'autre. Le meunier continuait à rire sans répondre. Je déclarai que, pour ma part, je n'avais rien remarqué. Judok continuait à agiter sa bouteille qu'il ne pouvait croire vide. Je voulus enfin donner un dénouement à l'aventure en prenant une petite pièce de monnaie que je jetai sur la table. A cette vue, le cordier tressaillit, un sourire traversa sa physionomie de renard, et il étendit la main pour saisir ce dédommagement inattendu; mais une autre main plus prompte, qui sortit de dessous la table, s'en empara, et Beuzec, se dressant tout à coup sous nos pieds avec un éclat de rire, s'élança vers la porte de la cabane. Judok se mit en vain à sa poursuite; le jeune garçon était trop agile pour qu'il pût le rejoindre. Nous le vîmes disparaître dans une fente du promontoire aux bords de laquelle Judok dut s'arrêter.

--L'argent est allé rejoindre le _vin de feu_, dit Guiller en riant. Sur mon salut! le _reptile_, comme il dit, est un garçon avisé, et je ne m'étonne plus si, dans le pays, on lui donne une _origine noire_; mais voici Salaün qui aborde, et je vous conseille de descendre, car ne comptez pas qu'il vienne vous chercher jusqu'ici: il a encore plus peur du diable que je n'ai peur de la mer.

Je rejoignis le vieux gabarier, qui se tenait à la poupe, appuyé sur sa gaffe. Dès que j'eus mis le pied dans la barque, il poussa au large, et nous nous trouvâmes au milieu des algues qui frangeaient la grève. Il fallut louvoyer quelques minutes dans un archipel de petits récifs contre lesquels la vague bouillonnait en soupirant. Nous allions doubler la dernière pointe, quand j'aperçus Judok debout sur le rebord de la roche où Beuzec lui avait échappé, un bras étendu et le poing fermé comme s'il menaçait encore. Salaün imprima à la barque une brusque déviation qui l'éloigna du promontoire. Je lui dis en souriant de se rassurer, que ce n'était point à nous qu'en voulait l'écorcheur: il secoua la tête.

--L'ami du diable est ennemi de tout le monde, murmura-t-il à demi-voix; Monsieur n'aura qu'à s'en prendre à lui-même, si tout à l'heure il ne fait pas bon sur l'eau salée.

--Craignez-vous un grain? demandai-je.

Salaün plia les épaules.

--Demandez à ceux qui l'envoient! dit-il avec humeur; quand je suis parti, rien ne s'annonçait, et maintenant il y a un nuage sur la _Pointe-du-Corbeau_!

Je regardai dans la direction indiquée; une sorte de fumée blanche montait, en effet, dans le ciel et commençait à en salir l'azur. La brise fraîchissait de plus en plus; on voyait les crêtes des vagues se border d'une écume verdâtre; le bruit du ressac devenait plus rauque, et les rivages effaçaient à demi leurs contours dans une transparente bruine. Cependant l'horizon avait conservé sa limpidité, et j'avais assez souvent observé les annonces d'orage pour ne trouver, dans ce que j'apercevais, aucun signe sérieusement alarmant. Il me parut évident que les superstitieuses préventions du gabarier lui faisaient oublier sa propre expérience. Je m'assis donc tranquillement sur le rebord du bateau, laissant pendre au dehors une de mes mains qui effleurait, en se jouant, la cime des flots.

Nous contournions lentement la baie, dont tous les aspects passaient successivement sous nos yeux. La côte présentait tantôt des plages couvertes d'un sable nacré que les coquillages émaillaient comme des fleurs, tantôt des dunes pierreuses aux flancs sculptés par la mer. Ici c'étaient de hautes pyramides rougeâtres et pailletées de mica qui se dressaient aux bords du promontoire, là des galeries aériennes d'un chiste ardoisé s'avançant au-dessus des vagues comme des balcons de fer aquatiques. De loin en loin, le roc creusé par les flots dressait de gigantesques arcades sous lesquelles tourbillonnaient des essaims de goëlands gris, tandis que la mer, brisée à tous ces écueils, les entourait de son murmure plaintif. Nous commencions à distinguer l'ouverture de la caverne marine vers laquelle nous nous dirigions. _Née de la mer_, comme l'indique son nom celtique, la grotte de Morgate ou _Morgane_[9] occupe la base d'un haut promontoire entièrement dépouillé. Le cintre surbaissé que forme l'entrée de la grotte s'ouvre sur les flots comme la mâchoire à demi noyée d'un cétacé gigantesque. Il fallut se coucher sur les bancs au moment où la barque s'y engagea. Nous passions du jour à une obscurité subite qui ne nous permit d'abord de rien voir; mais cette nuit sembla s'éclairer insensiblement: une clarté bleuâtre pénétrait par l'entrée, glissait le long des parois et allait s'arrêter au fond, sur une petite grève de sable fin. Lorsque l'oeil, habitué à cette ombreuse lueur, put saisir l'ensemble, je me levai involontairement avec un cri d'admiration. La voûte de la grotte se dressait à quarante pieds au-dessus de nos têtes, revêtue d'une sorte de vitrification qui se prolongeait des deux côtés jusqu'aux flots. De longues veines d'un rouge sombre et d'un vert pâle qui marbraient cette immense nef lui donnaient je ne sais quelle somptuosité sauvage; on eût dit le palais d'une des divinités de notre orageux océan. Au milieu se dressait un rocher de granit rose poli par la vague; l'onde, abritée, frissonnait à ses pieds, à peine ridée par le souffle du dehors.

[Note 9: _Morgane_ vient de deux mots celtiques, _mor_, mer, et _gannet_, enfanté. C'est par corruption que le nom de _Morgane_ a été transformé en celui de _Morgate_.]

Notre barque, qui obéissait là au moindre mouvement de l'aviron, en fit le tour, et nous arrivâmes au fond de la grotte: elle était terminée par la petite grève que j'avais déjà aperçue et par deux couloirs qui se perdaient sous la montagne. A chaque oscillation du flux, on entendait la vague s'y plonger avec un gémissement sonore. Je demandai à Salaün où conduisaient ces routes mystérieuses.

--C'est ce que pourrait dire la _pennérèz_ de Rozan, répliqua le gabarier; Monsieur doit avoir entendu les fileuses chanter son histoire.

Ce nom fut, pour ma mémoire, tout un réveil: je me rappelai le vieux _guerz_ de Génoffa, dont le drame se dénouait en effet au lieu même où nous nous trouvions arrêtés.--Génoffa habitait, dit le poète breton, le château _puissant_[10], à l'embouchure de la rivière de Laber. Elle était fille d'un seigneur qui l'avait vu naître et grandir comme la ronce des haies, sans y prendre garde. L'enfant était restée païenne, car aucun prêtre n'avait traversé la rivière depuis que la tour jetait son ombre sur les eaux, et l'île appartenait au démon, le signe saint n'ayant jamais été tracé sur la terre, ni sur les hommes. Génoffa vivait là sans autre dieu que son désir. Montée sur une vache blanche dont les cornes étaient dorées, elle courait à travers les joncs du rivage, le long des landes en fleurs, sur les coteaux alors couverts de chênes, et saisissait les oiseaux au vol dans un filet de soie. Un jour qu'elle allait traverser le carrefour d'un taillis, elle vit venir derrière elle un cavalier qui montait un taureau noir aux cornes argentées. Génoffa sentit un _frémissement dans sa chair_, et, sans y penser, elle ralentit le pas de sa monture. Alors l'étranger s'approcha et se mit à lui parler avec tant de douceur, que la jeune païenne se sentit transportée dans le monde des fées.

[Note 10: On trouve encore dans l'île de Rozan les ruines du vieux château de _Mur_ ou de _Meur_, mot qui, en celtique, signifie _beaucoup_, et exprime l'idée de puissance, comme le prouve le surnom donné au Grallon appelé dans nos ballades _Grallon-Mur_.]

«La vache blanche et le taureau noir allaient côte à côte, si lentement, qu'ils pouvaient brouter les pousses nouvelles aux deux revers du chemin.

»Et le bruit de leurs pas sur les pierres du sentier retentissait dans le coeur de Génoffa comme de la musique.

»Il lui semblait que tous les arbres étaient couronnés de fleurs, que les oiseaux chantaient sous chaque feuille, et que la brise de mer avait l'odeur de l'encens[11].

[Note 11: A veoc'h venn bez'ez camp gand ar cozle-tarv du, etc.]

»La dangereuse rencontre se renouvela plusieurs fois; à chaque entrevue, l'enchantement de Génoffa grandissait.

»Si bien qu'elle ne voulait plus que ce que voulait l'étranger.

»Et qu'un soir la vache blanche revint seule au _château puissant_: sa maîtresse était restée avec le cavalier inconnu.

»Le seigneur de l'île de Rozan se mit aussitôt à leur poursuite à la tête de ses soldats. Tous tenaient une épée nue de la main droite et un poignard dans la gauche, afin d'être prêts à frapper;

»Car le seigneur avait promis de couvrir avec une pièce d'or chaque tache que ferait sur eux le sang de l'étranger.

»Lorsqu'il les vit venir, celui-ci prit Génoffa dans ses bras, monta sur son taureau noir, et s'élança dans la mer, et gagna la grotte merveilleuse.

»Arrivé là, il crut être maître de la jeune fille; mais elle se mit tout à coup à avoir honte et à trembler.

»--Laissez-moi, _Spountus_[12], dit-elle toute pâle; j'entends ma mère pleurer entre les planches de sa bière.

[Note 12: _Spountus_, surnom donné au démon: mot à mot l'_effroyable_.

Avoalc'h, Spountus, émé, droug-livet éné drem, etc.]

»--C'est le bruit du flot contre la falaise, fit observer le cavalier.

»--Ecoutez, _Spountus_, ma mère parle sous la terre bénite.

»--Et que dit-elle, pauvre créature?

»--Elle dit qu'elle ne veut point donner sa fille, corps et âme, sans allumer les cierges et sans faire chanter les prêtres.--Qu'il lui soit donc accordé ce qu'elle demande, chère âme; je n'ai jamais méprisé les morts.

»A ces mots, l'inconnu fait un signe, et voilà que des prêtres et des acolytes surgissent de l'obscurité; ils entourent le rocher qui se trouve au centre de la grotte.

»Ils le recouvrent d'un tapis de soie damassé et d'une nappe de dentelle; ils allument les cierges, ils font brûler l'encens, et la cérémonie du mariage commence.

»Au moment où l'union est prononcée, Génoffa pousse un cri, car elle sent que l'anneau d'argent brûle son doigt; mais il est trop tard!

»_Spountus_ a saisi sa main et l'emmène à travers les routes sombres ouvertes au fond de la caverne. Le coeur de la jeune païenne frissonne et devient froid. Elle se serre contre l'inconnu, qui est devenu le seigneur de sa vie.

»Ecoutez, _Spountus_, on dirait que là-bas, au-dessus de notre tête, retentissent des plaintes et des grincements de rage.--C'est le bruit que font les ouvriers en minant les pierres de la montagne, ma douce âme.

»--Cher mari, je sens tomber sur mon visage une pluie de larmes chaudes.--C'est l'eau qui coule du rocher, Génoffa.

»--Moitié de ma vie, l'air que nous respirons ici me brûle comme si j'approchais d'une fournaise.--C'est le vent qui vient du coeur de la terre, madame.

»--Joie et salut de mes jours, regarde, du feu, du feu, du feu partout!--C'est l'enfer, païenne! tu es maintenant à moi pour l'éternité[13].»

[Note 13: Peoch, Spountus, grigonez ha klemmou zo azé, etc.]

Pendant que je murmurais ces derniers vers du _guerz_ breton, la barque avait achevé son circuit, elle se retrouva en face du rocher de granit rose qui avait conservé dans le pays le nom d'_Autel-du-Diable_. Je demandai à Salaün si _Spountus_ ne hantait plus la grotte où son mariage avait été célébré. Au lieu de répondre, il fit glisser la barque vers l'entrée, et quelques instants après, nous nous trouvions de nouveau sous le ciel. Le gabarier laissa alors flotter sa rame, se retourna vers la sombre ouverture qui béait derrière nous, puis, me regardant:

--Monsieur devait faire sa question quand il a visité la _Pointe-du-Corbeau_, dit-il avec intention, Judok-Naufrage aurait pu vous répondre.

--Est-ce donc ici qu'il reçoit la visite de son maître? demandai-je en riant.

Salaün me jeta un regard de côté, parut hésiter; puis, comme un homme à qui la mauvaise humeur ôte la honte:

--C'est ici! dit-il brusquement.

--Vous l'avez aperçu?

--Comme j'aperçois mon bateau.

--Et ce n'était ni un jour d'aire neuve, ni un soir de pardon?

--C'était une nuit de gros temps, et je n'avais bu que de l'eau de fontaine.

--Où vous trouviez-vous donc?

--Là-bas, à l'ancre, près de la _Petite-Roche aux Plumes_. C'était dans ma jeunesse; j'avais l'oeil bon et l'oreille fine, sans compter qu'il y allait de la liberté, vu que les navires saxons[14] croisaient sans cesse à l'horizon, et que leurs péniches fouillaient toutes les nuits les stations de pêche: c'était miracle de leur échapper; j'avais déjà deux de mes cousins sur les pontons. Aussi un gabier de grande hune n'eût pas fait meilleur garde. Mon regard allait de la mer à la côte, quand tout à coup l'ouverture de la caverne marine s'éclaira, et un trait de flamme partit vers le ciel, d'où il retomba sous forme d'étoiles.

[Note 14: Nom donné aux Anglais par les Bretons.]

--C'était un signal!

--Qui fut compris, car bientôt après la pirogue de Judok parut au milieu des récifs et s'enfonça dans la grotte.

--Et vous l'en avez vue ressortir?

--Pas elle, dit Salaün, dont la voix s'altérait à ce souvenir, mais une autre barque telle que les hommes n'en ont jamais construite: elle avait la couleur de l'eau et rasait la vague de si près, qu'on ne pouvait les distinguer l'une de l'autre. Six ombres étaient assises de chaque côté, maniant les avirons qui s'enfonçaient dans la mer sans faire aucun bruit, et, près du gouvernail, un homme rouge se tenait debout. Elle passa comme une rafale! Je la suivis de l'oeil jusqu'à l'horizon; mais, au moment où elle disparut, un coup de tonnerre éclata au loin et fit trembler toute la baie. Comprenant alors que Dieu livrait la mer au démon, je levai l'ancre pour regagner la terre.

--De sorte que la terrible apparition n'eut aucune suite?

--Faites excuse, Monsieur; il se leva un vent de sud qui ouvrit pendant trois jours tous les étangs du ciel; les barques de pêche rentrèrent; on fit mauvaise garde dans les forts, et les Saxons en profitèrent pour surprendre le plus petit, dont ils égorgèrent la garnison; vous pouvez encore voir d'ici ses ruines.