Part 2
--Qui représente?
--Mais... _un autel... une croix... une fleur de lis.._
--Le _grand jeu_ avec ma marque, à preuve que c'est moi qui l'ai piqué! Mais, comme avant le _Fier-Gas_, il n'y avait qu'un autre à l'avoir dans le pays, je dis que ceci n'est pas le corps du grand Guillaume.
--Et de qui donc?
--De Sauvage le _Bien-Nommé_.
Il fut interrompu par un cri sourd. Nous nous retournâmes; la _Loubette_ était à la porte de l'appentis, pâle, la tête droite et la main en avant.
--Arrive! arrive! et essuie tes yeux, cria _Fait-Tout_, ton frère n'est pas trépassé.
--Taisez-vous, sur votre salut! dit la jeune fille en refermant vivement la porte. Qu'est-ce que vous êtes venu faire ici, et qui vous a permis de toucher aux morts?
--Qui? répliqua Bérard, surpris du ton de la paysanne; foi de Dieu! tu n'as qu'à demander à Monsieur.
La _Loubette_ me regarda; je lui expliquai la mission dont j'avais été chargé par le brigadier.
--Au fait, il ne sait encore rien, interrompit _Nivôse_, je vas lui annoncer le changement.
Il voulut sortir; la cabanière lui barra le passage.
--Quel bien ça vous fait-il de le lui dire? reprit-elle d'une voix basse et vibrante; c'est-il donc pour qu'ils recommencent à fouiller tous les buissons avec leurs sabres et leurs fusils? Ne savez-vous pas qu'un réfractaire est comme le loup du bois? Tant qu'on le sait debout, on travaille à avoir sa peau. Laissez clouer ce mort-ci entre quatre planches, afin de donner un peu de repos aux vivants.
--Ainsi, tu savais que ce n'était pas le corps du _Triste-Gas_? dit _Fait-Tout_.
--Et votre frère est au _Petit-Poitou_? ajoutai-je.
Elle poussa la barre de bois qui fermait la porte; puis nous regardant en face:
--Eh bien! oui, dit-elle, avec une résolution subite; mais, si vous êtes des hommes et des chrétiens, vous vous tairez. Voilà treize mois que le grand Guillaume était hors du pays et en sûreté, comme je pouvais croire; mais le chagrin l'a pris, et il est revenu. _Fait-Tout_ sait bien pourquoi.
--Pour la Lousa, dit celui-ci.
--Pour elle! reprit la paysanne d'un accent de rancune. A l'ordinaire, on guérit d'une amitié, quand il n'y a plus d'espoir; mais lui, il est sous un mauvais charme et son esprit reste malade malgré tout.
--Vous l'avez donc vu? demandai-je.
--Pendant le souper: Monsieur se rappelle ce cri de _tire-arrache_ qui a étonné mon père?
--C'était un signal....
--Qui m'a averti que Guillaume était arrivé, et de fait il m'attendait près du grand canal avec le corps du _Bien-Nommé_, qu'il avait rencontré sous sa perche en traversant l'_étier_.
--C'est alors, sans doute, qu'il a eu l'idée de donner le change à ceux qui le cherchaient en mettant au noyé sa bague et ses habits.
--Et en couvrant sa niole d'un linceul blanc.
--Par ainsi, c'était une menterie! s'écria _Fait-Tout_, visiblement partagé entre une indignation sincère et la honte d'avoir été pris pour dupe; c'est lui qui m'a dit les mauvaises paroles! il n'a pas eu peur de jouer avec la mort! Eh bien! par mon baptême, la mort aura son tour!
--Je le lui ai dit, murmura la _Loubette_ en baissant la tête; mais Guillaume est un coeur mauhardi qui ne croit pas ce que les mères apprennent aux enfants du pays.
--Puisqu'il a besoin d'un exemple, le bon Dieu le lui donnera, reprit Nivôse avec une certaine aigreur, et voilà qu'il commence en faisant reconnaître sa feintise.
--Vous n'êtes toujours que deux à le savoir, fit observer vivement la _Loubette_, et Monsieur n'est pas un traître.
Je l'assurai de ma discrétion.
--Alors _Fait-Tout_ n'a qu'à oublier ce qu'il a vu, et le secret restera sous l'herbe du cimetière, continua-t-elle en regardant mon compagnon; mais faut avouer franchement ses intentions.
--Est-ce que j'ai dit que je voulais parler? répliqua Bérard avec humeur.
--Mais vous n'avez pas promis de vous taire, objecta la _Loubette_.
--Faut avoir confiance dans les gens, reprit sournoisement le coureur.
La jeune fille le regarda en face; un flot de sang était monté à sa joue blafarde, et son oeil, plus ouvert, avait une sorte de rayonnement.
--Prenez garde à ce que vous allez faire, coureur, dit-elle lentement; suivant votre choix, vous pourrez avoir ici, pour le reste de votre vie, de grands amis ou de vrais ennemis. Dans le moment présent, je ne vous veux que du bien; mais si vous faites le moindre tort à Guillaume, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel, je mettrai tout mon courage à vous préparer du mal, et vous regretterez jusqu'aux larmes d'avoir mis du chagrin sur ma route. Je vous dis ça, vous le voyez, sans colère, mais c'est un engagement que je prends, et vous pouvez demander dans le pays si j'ai jamais faussé mes promesses.
Il y avait dans l'accent de la paysanne une telle puissance de sincérité, que _Fait-Tout_ en fut visiblement troublé; cependant il affecta d'en rire.
--Eh bien! quoi donc on se fâche? dit-il ironiquement; voila les femmes qui veulent me faire peur de leurs langues! Eh! eh! eh! impossible, ma fille, je suis trop habitué à la chasse des vipères. Aussi mets-toi bien dans l'esprit que si je me tais, ce ne sera point par crainte, mais par pure amitié..... d'autant que j'y perdrai un bon profit.
La _Loubette_ parut étonnée.
--Eh oui! un bon profit, répéta Bérard; il n'y a pas que toi qui t'intéresses à celui qui est là. Voilà-t-il pas six semaines que la famille du _Bien-Nommé_ le cherche pour mettre son pauvre corps en terre sainte? Celui qui le lui apporterait pourrait être sûr d'être traité avec politesse.
L'expression donnée à ce dernier mot ne pouvait laisser de doute sur sa signification.
--Les parents du _Bien-Nommé_ ne sont pas plus riches que les Blaisot, répliqua la fille du cabanier, qui comprit où tendait le coureur de bois.
--Mais peut-être bien qu'ils sont plus généreux? dit _Fait-Tout_ en clignant de l'oeil.
--C'est à savoir; pour payer un service, il faut d'abord qu'il ait été rendu.
--On peut toujours convenir du prix, objecta effrontément Bérard.
--Non pas ici, interrompis-je, en prêtant l'oreille, car j'entends le sabre et les éperons des gendarmes.
--Venez dehors, nous causerons, dit vivement la _Loubette_.
Et rouvrant la porte, elle sortit avec Bérard.
Je me hâtai d'achever mon procès-verbal que je remis au brigadier. Il repartit aussitôt, emmenant Jérôme qui, bien qu'un peu étourdi par les toasts de condoléance auxquels il avait dû répondre, gardait sa prudence ordinaire, et voulait faire lui-même sa déclaration à l'autorité. Les voisins s'étaient déjà retirés; je me trouvais seul dans la cabane au moment où la _Loubette_ et le coureur rentrèrent. Tous deux s'étaient mis complétement d'accord. Le coureur, qui se préparait à ensevelir le noyé, venait chercher une _bouteille de dur_ pour combattre le brouillard de la nuit.
Resté seul avec la jeune fille, j'allais l'interroger sur le grand Guillaume, quand je la vis courir à une porte de derrière qu'elle ouvrit avec précaution, elle avança la tête au dehors, sembla fouiller du regard tout l'enclos, prêta un instant l'oreille, et finit par pousser ce cri plaintif de la chouette, rendu sinistre par tant de sanglants souvenirs. J'entendis bientôt des pas; la _Loubette_ disparut un instant, échangea quelques paroles à voix basse, puis rentra avec un jeune paysan que je reconnus au premier coup d'oeil pour son frère: c'était les mêmes traits, mais avec plus de netteté et de finesse. La physionomie, restée confuse chez la soeur, s'était, chez le frère, éclaircie et achevée. En les voyant à la fois, on avait, pour ainsi dire, l'ébauche et la statue.
A mon aspect, le jeune Poitevin s'était involontairement arrêté.
--N'ayez pas peur, Guillaume, dit la _Loubette_, Monsieur ne vous veut que du bien, et il est capable de vous donner un bon conseil.
--Il sera reçu en grande révérence, dit le paysan, qui se découvrit.
Je l'assurai de mes bonnes intentions et lui expliquai très brièvement comment j'étais venu pour lui au _Petit-Poitou_. Il parut faire effort pour m'écouter; mais ses yeux, qui allaient d'un objet à l'autre, trahissaient sa distraction. Je m'interrompis brusquement.
--Pardon, excuse, Monsieur, dit Guillaume, qui parut craindre de m'avoir blessé; mais voilà si longtemps que j'étais entré ici, que, malgré moi, je regarde si tout est à son ancienne place. Vous savez, on aime les endroits qu'on a connus tout petit; surtout quand on revient... et qu'il faut repartir, car on ne doit plus me voir par ici, maintenant qu'on va me croire au cimetière!
Je voulus lui faire entrevoir les sérieuses conséquences de cette ruse, qui, en le rangeant parmi les morts, lui enlevait son nom, ses droits et toute possibilité de retour au pays; mais, à ce dernier mot, il m'interrompit.
--C'est ce qu'il faut! dit-il vivement; tant qu'il y aurait eu moyen de revenir, j'aurais voulu revoir la cabane, tandis qu'à cette heure tout est dit. Quand le prêtre aura chanté le _de profundis_, il ne restera plus de _grand Guillaume_. Il y avait comme un courant qui m'emportait par ici, fallait l'empêcher; quand on ne veut pas que les barques suivent le fil de l'eau, on les coule au fond: eh bien! moi, voilà que j'y suis.
Il éclata d'un rire forcé; mais la _Loubette_ laissa échapper un gémissement; le jeune réfractaire se tourna vers elle.
--N'ayez pas de regrets, pauvre fille, reprit-il avec beaucoup de douceur, le bon Dieu sait où il nous mène; remercions-le plutôt d'avoir bien voulu nous donner ce dernier moment.
--Mettez-le donc à profit, reprit la paysanne avec une résignation naïve; vous avez grand besoin, Guillaume, buvez à votre soif et mangez à votre faim.
Le jeune homme s'approcha de la table, qui était restée servie, et voulut s'asseoir sur le banc; mais sa soeur lui montra, à l'autre bout, un escabeau qui était évidemment sa place accoutumée. Elle prit au vaisselier une assiette particulière, une cuiller de bois sur laquelle le nom de son frère était grossièrement gravé, et lui présenta un pain de méteil encore entier. Avant de l'entamer, le paysan y traça une croix avec la pointe de son couteau.
--C'est la première mouture du grain nouveau, fit observer la _Loubette_.
--La première! répéta Guillaume, dont l'oeil brilla de cet orgueil du laboureur qui goûte aux prémices de la moisson; par mon baptême! il est gris comme lin et flaire la noisette. Dieu soit béni pour m'avoir fait manger encore une fois le blé de nos champs!
Il se mit alors à souper avec un appétit que la jeune fille m'expliqua en m'apprenant qu'il était encore à jeun. Il ne s'arrêtait que pour me répondre de temps en temps ou pour interroger la _Loubette_. Ses questions roulaient presque toujours sur quelques détails de la ferme. Il s'informait de l'état de chaque pièce de terre, des semailles projetées, de son attelage favori, et, en parlant de ce rustique royaume qu'il avait autrefois gouverné, son regard s'animait, sa voix devenait plus haute, ses fortes mains s'étendaient comme s'il eût voulu saisir la charrue ou nouer le joug. Un bruit que nous crûmes entendre au dehors l'interrompit. La jeune fille courut à la porte, mais tout était désert et silencieux. Je parlai toutefois du retour probable de Jérôme et de la nécessité de l'éviter.
--Monsieur a raison, dit le grand Guillaume, dont l'animation momentanée tomba aussitôt; je m'oublie ici, quand je devrais déjà être en route; faut qu'avant le jour j'aie assez marché pour ne plus trouver devant moi aucune figure de connaissance.
Et ne pouvant retenir un soupir:
--C'est dur, pas moins, ajouta-t-il, que le fils de la maison soit obligé de venir chez son père en se cachant comme un voleur; mais on doit se soumettre, personne n'a raison contre la volonté du bon Dieu.
Il se leva lentement pour prendre son chapeau et son bâton; la _Loubette_ coupa à la miche un morceau de pain qu'elle mit en silence dans la poche de sa veste. Je dis alors que je comptais moi-même retourner à Marans sans plus tarder, et j'offris à Guillaume de le prendre dans ma carriole, en lui faisant observer que c'était le moyen le plus prompt et le plus sûr de sortir du Marais; il accepta avec un remercîment. Pendant ce temps, la _Loubette_ s'était retirée dans l'ombre; elle se tenait appuyée contre un meuble, et je l'entendais pleurer tout bas. Guillaume, qui la regardait à la dérobée, tournait son chapeau avec embarras; je compris que je gênais leurs adieux, et je sortis pour atteler le char-à-bancs.
En passant devant l'appentis, j'aperçus _Fait-Tout_, qui achevait son oeuvre funèbre. La peur de l'humidité nocturne l'avait sans doute engagé à un emploi très fréquent du préservatif, car la bouteille d'eau-de-vie, placée devant une des chandelles de résine, me parut presque vide. Les traits du coureur avaient pris une expression encore plus joviale que d'habitude. Tout en donnant ses derniers soins au mort, il lui chantonnait une hymne d'église dont le latin me sembla singulièrement revu et corrigé au point de vue du patois vendéen. Trouvant commode et prudent d'éviter, pour le retour, la compagnie du chasseur de vipères, je le laissai à ses occupations. Le cheval fut bientôt mis à la carriole, et je rentrai pour avertir Guillaume.
Sa soeur et lui étaient près du seuil, se tenant par la main. A ma vue, la _Loubette_ jeta ses bras autour du cou du jeune homme et éclata en sanglots. Je m'efforçai de la calmer par quelques paroles d'espérance; mais le réfractaire garda le silence. Après avoir rendu à la paysanne ses embrassements, il se dégagea très vite et sortit le premier. Lorsque nous fûmes dans le char-à-bancs, elle lui tendit encore la main; mais il ne fit, pour ainsi dire, que l'effleurer, saisit les rênes, et nous partîmes. La _Loubette_ nous suivit quelques instants en courant; mais Guillaume pressa le cheval, et elle ne tarda pas à disparaître derrière nous dans l'obscurité. Il respira alors fortement comme soulagé d'un fardeau, et me rendit les rênes. Arrivé à un pli de terrain que nous allions dépasser, il se retourna. Le toit de la cabane apparaissait au loin à travers la nuit. Il ôta son chapeau en signe d'adieu, croisa les bras sur sa poitrine, et nous continuâmes ainsi en silence jusqu'à l'entrée de Chaillé. Là seulement il releva la tête, et appuyant la main sur les rênes:
--Faites excuse, Monsieur, dit-il d'un accent qui me parut altéré; il faut que je m'arrête ici, mais je ne veux point vous retarder; que Dieu vous donne un heureux voyage et qu'il vous bénisse pour votre bonté!
--Vous avez quelqu'un à visiter? demandai-je.
--Ce n'est pas quelqu'un, balbutia le réfractaire, c'est un endroit...
--Et vous serez longtemps?
--Assez seulement pour revoir... une maison!
--Où est-elle?
--Là bas, derrière l'église.
Il me montrait une masure précédée d'un petit jardin enclos d'aubépines.
--C'est la demeure de la Lousa? demandai-je en le regardant.
Il tressaillit.
--On a parlé d'elle à Monsieur? s'écria-t-il vivement; quand donc et qui cela? Ça ne peut pas être la _Loubette_! elle aurait perdu son âme plutôt que de me trahir.
Je dis comment Jérôme m'avait tout raconté en soupant; mon compagnon fit un geste de dépit.
--Je comprends! dit-il avec amertume; pour que les vieilles gens croient un secret bon à garder, il faut qu'il intéresse leur bourse. N'ayez pas peur que le maître de la cabane eût parlé, s'il eût fallu cacher une poche de _faux-sel_; mais, après tout, il n'y a pas d'affront, et puisque Monsieur sait la chose, il voudra bien m'arrêter ici.
--A condition de veiller sur vous, repris-je; tout le monde vous connaît au bourg; vous pourriez faire quelque dangereuse rencontre; je ne veux point vous quitter.
Guillaume hasarda quelques objections; mais j'y coupai court en lui rappelant qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Nous arrêtâmes la carriole près de l'église; il se dirigea vers la haie d'aubépines, y trouva une brèche qui lui était connue et entra dans le jardin. Je me hâtai d'attacher le cheval au mur du cimetière, afin de le suivre.
Lorsque je franchis la haie, je l'aperçus sous une longue tonnelle de vigne qui partageait le jardin dans sa longueur. Il marchait lentement en regardant autour de lui, comme s'il eût voulu reconnaître les lieux. Arrivé à un rond-point où se dressait une table de planches brutes et des bancs grossiers, il s'arrêta un instant, il s'y était sans doute souvent assis avec la Lousa; c'était là, selon toute apparence, que l'on venait souper les soirs d'été, et les deux familles y avaient rompu le pain de promesse. Un peu plus loin, il fit une pause devant un petit parterre enlevé à la culture qui occupait tout le reste du jardin. On apercevait encore des bordures de buis enfouis sous les herbes parasites et quelques fleurs d'automne qui élevaient çà et là leurs tiges jaunies. Je pensai que ce devait être l'ouvrage de Guillaume, un souvenir de ses jours d'illusions et d'espérances, aujourd'hui abandonné comme les espérances et les illusions elles-mêmes. Le jeune homme passa outre: arrivé à une touffe de troënes sous laquelle deux ruches avaient été abritées, je crus l'entendre murmurer quelques mots; il parlait aux _avettes_, ces bonnes amis du logis, qui entendent tout ce qu'on leur dit, et partagent nos douleurs comme nos joies. Enfin il atteignit la maison, où tout semblait endormi. Après en avoir fait le tour, il s'arrêta devant une petite fenêtre du rez-de-chaussée qu'il regarda longtemps, s'assit sur les marches de la porte et cacha sa tête dans ses mains. J'attendis longtemps; mais, outre le danger de tout retard, il était à craindre qu'un trop long attendrissement n'enlevât au jeune homme le courage et la présence d'esprit dont il allait avoir besoin: je m'approchai donc doucement, et je lui rappelai la nécessité de se remettre en route. Il se releva sans faire aucune objection: il me semblait plutôt exalté qu'abattu.
--Je suis prêt, dit-il d'un accent entrecoupé; maintenant que j'ai vu l'endroit, je repartirai content. La dernière fois que j'y suis venu, c'était en plein jour; les aubépines fleurissaient, on n'entendait que chants d'oiseaux; aujourd'hui il fait nuit, les fleurs sont mortes, les oiseaux se taisent: tout est changé ici comme dans ma vie; fasse le bon Dieu qu'il n'en soit pas de même pour elle!
Il essuya ses larmes, fit deux ou trois pas, et se tourna de nouveau vers la petite fenêtre.
--Ah! je m'en irais content, dit-il avec une sorte d'angoisse passionnée, oui, content, si je pouvais seulement connaître ce qu'elle dira demain, quand on sonnera mon enterrement! Qui sait si elle n'aura pas quelque regret, si elle ne pensera pas qu'elle y est pour quelque chose? Peut-être bien que la nuit prochaine elle ne dormira pas aussi bien que celle-ci.
En ce moment, l'horloge du village sonna trois heures, je fis un geste pour inviter Guillaume à se hâter.
--Je vous suis, Monsieur, reprit-il précipitamment; mais je veux qu'elle sache que je suis venu. J'aurais aimé lui rendre sa bague, s'il n'avait pas fallu la mettre au doigt du noyé. Heureusement il me reste ceci, ma marque y est; elle la reconnaîtra.
Il avait dénoué de son cou une cravate de coton noir, qu'il attacha au châssis de la petite fenêtre. Comme il achevait, une voix de nouveau-né se fit entendre dans la maisonnette; Guillaume tressaillit.
--Un enfant! s'écria-t-il en s'appuyant au mur; la _Loubette_ ne m'avait pas dit..... elle a un enfant!
Je voulus l'emmener, mais il tremblait d'émotion et ne m'entendait plus. Il se dressa de nouveau jusqu'à la fenêtre en collant son visage contre les vitres que la lune éclairait. Il y était depuis un instant, lorsqu'un cri d'épouvante retentit à l'intérieur. Guillaume se rejeta en arrière.
--Elle m'a vu, dit-il; partons, partons!
Il s'était précipité vers la brèche; je le suivis, et quelques minutes après notre char-à-bancs roulait sur la route de Marans.
En arrivant au _booth_ de Vix, le réfractaire descendit et prit congé de moi. Je lui avais offert, pendant le chemin, de l'emmener en Touraine au nouveau défrichement, et de l'établir, comme fermier, sous un nom d'emprunt; mais il avait refusé.
--Je ne peux plus songer à vivre comme les autres, me répondit-il: pour tenir une ferme, il faut se marier, et je n'y ai pas le coeur; il faut travailler d'un esprit tranquille, et moi je serais toujours dans l'angoisse; à chaque bruit de pas, je croirais entendre venir les soldats. Merci de vos intentions, Monsieur, mais c'est trop tard. Il y a un an, j'étais une pierre bonne à bâtir; à cette heure je ne suis plus qu'un caillou fait pour rouler dans les eaux coulantes.
--Mais qu'allez-vous devenir? demandai-je.
--Le bon Dieu en décidera, me répondit-il avec réserve.
--Et où allez-vous maintenant?
--Chez des gens que je connais devers Talmont.
Je lui tendis la main.
--Allez donc, lui dis-je, et bonne chance! Peut-être que nous nous reverrons un jour.
Il secoua la tête.
--Ils disent dans le pays que celui sur qui on a chanté l'office des morts ne passe jamais l'année, répliqua-t-il avec un accent de sombre ironie.
Et, sans attendre ma réponse, il salua et partit.
Je ne doute point qu'on ne raconte encore dans le Marais, pour appuyer la croyance à la _niole blanche_ et aux apparitions, la manière dont fut découvert le noyé du _Petit-Poitou_, ainsi que sa visite nocturne à la Lousa. Quant au sort du jeune réfractaire, personne n'a pu m'en instruire; mais, le soulèvement tenté par la duchesse de Berry ayant eu lieu deux mois après mon départ, j'ai toujours pensé qu'il s'y était laissé entraîner, et qu'il avait péri dans quelque engagement contre les _bleus_.
SIXIÈME RÉCIT.
LE KACOUSS DE L'ARMOR.
A l'ouest de l'Armor finistérien s'étend une longue pointe granitique, dont l'extrémité se bifurque et forme les deux presqu'îles de Kelern et de Crozon. La dernière de ces presqu'îles dessine un des côtés de la magnifique baie de Douarnenez, ce lac marin au fond duquel dort la mystérieuse cité du roi Gralon. On peut trouver des horizons moins monotones, des rocs aussi bouleversés, des terrains encore plus écorchés par la rafale; mais on chercherait vainement un site dont le caractère fût plus complet. Ce qui distingue le paysage qu'on découvre du haut de cette dune, c'est une harmonie indéfinissable; ce sont les falaises pierreuses le long desquelles coulent des traînées de bruyères en fleurs, les volées de goëlands gris tournoyant au dessus des enceintes druidiques, les linceuls d'algues fauves qui enveloppent les récifs et dont les plis flottent dans les remous; c'est le mélange de grèves, d'écumes, de débris de naufrages, et, par-dessus tout, cette respiration rauque de l'Océan dont les intermittences régulières semblent mesurer le temps. Ailleurs, l'aspect séduit par la variété, ici il impose par son unité: la même impression vous arrive par tous les sens, et cette impression a je ne sais quoi de fortifiant et d'austère. La brise de mer est d'une nature purifiante; comme l'air des montagnes, elle produit une sorte d'excitation salutaire; après l'avoir respirée, on se sent plus d'activité, plus d'initiative; la grandeur du spectacle réagit au dedans et communique à l'être intérieur son énergique gravité. J'éprouvais d'autant plus vivement cette impression, que je retrouvais les rudes paysages de la Bretagne après un long séjour dans l'énervante atmosphère des villes. Ce que je revoyais avait en quelque sorte pour moi le charme du souvenir et celui de la nouveauté. Je reconnaissais mes sensations d'autrefois, mais ravivées et plus entières.